Le droit de la famille est marqué par le droit musulman.
Il existe une variété de statuts dans les codes personnels. Le code s'inspire de la charria et même en Tunisie, pays laïque, le droit est influencé par l'islam, non pas à travers la constitution, mais en raison de la jurisprudence. Les codes concernant le statut personnel ont été élaborés en 1956 pour la Tunisie, 1958 pour le Maroc avec une révision en 1996 et en 1984 pour l'Algérie.
Tous ces codes traitent du mariage. Quatre conditions sont requises pour que le mariage soit valide :
L'absence d'empêchement.
Elle repose essentiellement sur la prohibition de l’inceste. Il s’en suit que ces empêchements peuvent être soit permanents, soit temporaires. Ils sont permanents pour les proches parents par le sang (Verset 23 - Sourate 4) « Vous sont interdites : vos mères, vos filles, vos soeurs, vos tantes paternelles, vos tantes maternelles, les filles de vos frères, les filles de vos soeurs, vos mères qui vous ont allaité, vos soeurs de lait, les mères de vos femmes, les belles-filles placées sous votre tutelle, nées de vos femmes avec qui vous avez consommé le mariage, les épouses de vos fils issus de vos reins » Ce système a été étendu par les légistes aux filles des filles.
Tableau concernant les interdictions de mariage d’Ego.
A ces interdictions concernant la filiation viennent s’ajouter les interdictions relatives à la parenté par le lait. Il s’agit d’une interdiction de mariage entre toutes les personnes ayant partagé le sein de la même nourrice.
En ce qui concerne la parenté par adoption, la Tunisie, pays laïque, a pris des dispositions spéciales. Il est interdit d’épouser quelqu’un dans sa famille d’adoption.
D’autre part, le Coran précise dans la Sourate 33, verset 37 : « Quand tu disais à celui que Dieu avait comblé de bienfaits : « Garde ton épouse et crains Dieu », tu cachais en toi-même, par crainte des hommes, ce que Dieu allait rendre public ; - mais Dieu est plus redoutable qu’eux - puis, quand Zaïd eut cessé tout commerce avec son épouse, nous te l’avons donné pour femme afin qu’il n’y ait pas faute à reprocher aux croyants au sujet des épouses de leurs fils adoptifs, quand ceux-ci ont cessé tout commerce avec elles ». Zaïd était le fils adoptif de Mahomet ; celui-ci lui avait donné pour épouse sa propre cousine Zaïnab ; Zaïd la répudia pour permettre au prophète de l’épouser. Il est désormais interdit d’épouser la femme de son fils.
Il existe aussi des empêchements liés à l’alliance : il est interdit d’épouser la mère de sa femme ou la fille de sa femme s’il y a eu consommation du mariage. Il est interdit d’épouser deux soeurs.
Enfin, certains empêchements sont temporaires :
Le consentement
Il s’agit du consentement de personnes déterminées et non du conjoint. Le prophète avait précisé : Marriez vos enfants quand ils sont jeunes. Ce consentement est donné par le père, le tuteur (cadi) qui peuvent décider du mariage à partir de la puberté et ont un droit de contrôle jusqu'à sa consommation. Le mariage peut aussi être contraint pour des personnes aliénées (faible intelligence, mais aussi trop grande prodigalité).
Les règles classiques ont été modifiées. L’âge minimal du mariage est le suivant :
| Garçon | Fille | |
| Algérie | 21 ans | 18 ans |
| Maroc | 18 ans | 15 ans |
| Tunisie | 20 ans | 20 ans |
Pour l’Algérie et la Tunisie, le père ou le tuteur doivent donner leur consentement. Au Maroc, un droit de contrainte matrimoniale peut être exercée à l’encontre d’une femme majeure qui se conduit mal (ou dont on pense qu’elle se conduit mal).
La constitution du douaire
Une somme est versée par le mari à son épouse. Le mariage est vicié si le paiement d’un douaire (sadak) n’est pas effectué. Ce douaire doit être réel et sérieux. Il appartient en propre à la femme et il est admis qu’une partie du douaire doit être payé comptant au moment de la conclusion du mariage. Le mari fixe un terme pour le versement du reliquat. Cette partie est exigible en cas de divorce.
Des formes précises de célébration.
L’échange des consentements doit avoir été libre, sans contrainte et sans condition. Si le consentement est entaché de violence, le mariage peut être déclaré nul.
Deux personnes pubères, libres, masculines, saines d’esprit et musulmanes doivent être témoin de l’échange des consentements.
Le mariage doit être inscrit dans les registres.
Le mariage crée des obligations
La dissolution du mariage
Les règles de filiation.
Sont considérés comme descendants, tous les enfants nés ou conçus pendant le mariage. L’enfant endormi est un enfant né hors du mariage et mis au monde par des veuves. Une veuve peut déclarer qu’elle possède un enfant endormi ; lorsque celui-ci naîtra, au delà de la période de viduité, il sera néanmoins considéré comme étant l’enfant du défunt.
Dans l’islam, le père ne peut pas désavouer l’enfant s’il y a présomption de paternité.
En Tunisie, les règles de filiation normale sont transférées à la filiation adoptive.
La succession.
Les enfants héritent des biens du père et de la mère. Dans le droit musulman classique, la fille hérite de la moitié de la part du garçon. Pour une famille d’un garçon et d’une fille, les parts sont divisés en trois parties, la fille en reçoit une, le garçon deux. Deux garçons et une fille, l’héritage est divisé en cinq, la fille reçoit le cinquième et chaque garçon deux cinquièmes...
On distingue les héritiers qui ont vocation à hériter de la totalité de ceux qui n’ont droit qu’à une quote-part.
Le problème d'une société nettement patrilinéaire.
Le système général est unilinéaire de type patrilinéaire, mais par rapport au schéma classique, il y a divergence avec ce qui se passe ailleurs dans le monde musulman :
On peut donc se poser la question de savoir si la société est réellement patrilinéaire ou si l’on ne se trouve pas dans un système indifférencié avec une idéologie patrilinéaire. Le lignage joue un rôle important mais il se trouve concurrencé par le foyer (maison) qui regroupe une famille étendue sur une résidence patrilocale. La maison abrite les parents et alliés avec la possibilité de confondre les liens d’alliance et les liens de parenté.
La maison est composée de personnes et de biens ; elle est placée sous l’autorité patriarcale. Il est responsable de l’honneur de la famille. Or ces lignages sont à faible profondeur (2 à 4 générations) compte tenu de l’étendue des alliances qui s’effectuent en raison des interdictions de mariage. Seuls les lignages religieux disposent d’une plus grande profondeur de champ, notamment les shorfa (descendants du prophète).
Le mariage préférentiel permet d’accroître les biens ; ceux-ci restent au sein du groupe familial. Ce mariage constitue une stratégie pour les élites, car il possède un rôle politique et économique. Mais ce mariage préférentiel peut aussi être celui du pauvre qui peut ainsi éviter de payer un douaire important. Enfin, il y a obligation pour un jeune homme d’épouser sa cousine dont le comportement risque de nuire à l’honneur de la famille.
Le poids de l'honneur.
L’honneur c’est avant tout faire respecter par les autres sa maison, la conduite des personnes et des biens de cette maison. La charge en revient au chef de famille. L’aîné du groupe familial est détenteur de cette charge qui est à la fois une responsabilité individuelle et collective. La conduite de chacun rejaillit sur la famille.
Bourdieu, dans un article, Esquisse d’une théorie de la pratique : le sens de l’honneur, explique ce que les Berbères entendent par ce terme. Il prend trois exemples pour illustrer son propos.
Ces trois exemples montrent que pour qu’il y ait défi, il faut que celui qui lance le défi estime que celui qui est défié soit du même rang que lui. Lancer un défi c’est reconnaître une certaine égalité dans l’honneur. Il en résulte donc :
L’honneur obéit à des règles. La solidarité impose de protéger un parent contre un non-parent, un habitant du village contre l’étranger, un homme de son parti contre un homme d’un autre parti. Le principe des sociétés segmentaires joue dans ce cas.
Face à un défi lancé, la personne atteinte par l’offense est en état de déshonneur virtuel en attendant qu’elle effectue sa réponse. Cette atteinte de l’honneur est ressentie par l’ensemble du groupe. Il réagit selon trois possibilités :
Bourdieu fait un parallèle entre le défi et le don ; il montre que le don est en réalité un défi. La personne qui a reçu un don se trouve dans une position d’infériorité, de déshonneur virtuel. Il faut qu’il y ait contre don pour rétablir l’équilibre. Il peut aussi y avoir absence de contre don par mépris ou pour cause de déshonneur. Le don obéissant au même schéma que le défi est donc une forme de défi. Notons que cette proposition peut se renverser et que le défi est une forme de don. En tout état de cause, don et défi constituent de formes de l’échange social.
C’est la pression de l’opinion publique qui fonde la dynamique des échanges. L’honneur obéit à une série de règles. Cela conduit donc à des stratégies particulières notamment dans le temps, que ce soit pour la riposte ou le contre-don. C’est cet intervalle qui permet l’élaboration de stratégies afin de transformer ces échanges ritualisés en affrontement.
Bourdieu s’interroge sur le fondement de ces défis ; il met en évidence que le point d’honneur est ce qui a rapport au sacré (harma). L’intégrité de ce sacré est fonction de l’intégrité du point d’honneur (nif). Un homme d’honneur est respectable. Ces deux termes possèdent d’ailleurs une signification précise :
Le harma est contrôle par le nif (père, mari ou frère). Il existe donc un seuil qui fait la différence entre la vie publique et la vie privée. Cela se traduit dans l’habitat par une pièce qui est réservée pour l’accueil des hôtes.
Ce système des valeurs de l’honneur est inculqué dès la plus tendre enfance. Il agit sur les modes de pensée et produit des actes qui ne se justifient que par cette prégnance très forte du code de l’honneur. Il en résulte que le mariage préférentiel avec la cousine parallèle se justifie, car elle-même et intéressée par le harma de sa famille alors que l’épouse exogame, qui vient de l’extérieur du groupe familial, est considérée comme un danger pour le harma.
Le système de vie préférentiel est la famille étendue qui comprend le mari et la femme, les fils et leurs épouses, les filles non mariées et les enfants des fils. La maison regroupe plusieurs générations sous l’autorité du mâle le plus ancien, chef de famille, et auquel la communauté doit le respect. La maison constitue dans ce cadre une unité économique.
La famille étendue est le modèle valorisé. Lorsque le père décède, la mère ne se remarie pas ; elle est garante de l’autorité familiale ; il est très mal vu que le fils se sépare de sa mère ; mais très souvent mère et belle-fille cohabitent mal. Lorsque la mère décède, le père se remarie, mais la famille étendue éclate alors, car il est prohibé, pour les fils du père, de vivre sous le même toit que leur belle-mère. Or le père reste le détenteur de tous les biens de la famille, ce qui ne manque pas de poser problème.