L'apport de Roger Bastide à la recherche afro-américaniste.

Roger Bastide est le pendant d’Herskovits pour la recherche afro-américaniste française. Bastide a été l’animateur des études afro-américanistes et il a été le premier à penser les Amérique noires comme un ensemble unifié. Il a voulu dépasser le débat qui opposait Herskovits à Frazier au sujet de l’apport de l’Afrique à la société afro-américaine. En fait il s’oppose aux deux thèses. Il remet en les question les notions de culture tels que les deux auteurs américains l’ont définie.

Pour Frazier, la culture est liée à la notion de longue histoire, d’une durée dans laquelle s’inscrit la culture. Frazier explique la soi disante absence de culture afro-américaine par l’arrachement qu’ont subi les Africains au moment de leur départ d’Afrique. La culture est pour lui héritage ; celui-ci ne peut se transmettre à travers l’esclavage. Bastide reproche aux deux américanistes leur explication d’une logique externe pour expliquer les cultures noires : l’Afrique ou l’absence d’Afrique pour Frazier, le pouvoir Blanc ou l’esclavage pour Herskovits. Ce qui gène Bastide c’est l’absence d’une conception dynamique de la culture car pour Bastide, la culture est un ensemble permanent qui est en perpétuel mouvement ; la culture se construit et se déconstruit perpétuellement. Il ne peut y avoir de culture fixe, statique.

Bastide relie en permanence fait social et fait culturel. Il ne tranche pas dans le débat entre pour ou contre l’Afrique ; il s’intéresse à ce qui s’est joué en fonction du moment où les événements se sont passés ; il ramène tout au contexte qui est élément explicatif. Cette approche le conduit à proposer des modèles moins monolithiques qui étaient jusqu’alors proposés. Il s’efforce, par ce biais, de rendre compte de la complexité du social.

Les communautés noires possèdent des caractéristiques différentes ; c’est l’objet principal de son livre sur les Amériques noires. L’esclavage a eu des effets destructeurs. Il pense que le problème de la culture d’origine est impropre, incomplète parce que toute culture évolue. Il ne peut donc être question d’un maintien des cultures d’origine. Les nègres bossales qui arrivaient directement d’Afrique étaient considérés comme étant des sauvages (cette vision favorisait l’esclavage, car le Noir pouvait ne pas être considéré comme un être humain ; il pouvait être mis en esclavage). D’autre part, les cultures d’origine ne pouvaient pas être maintenues car les lignages sont détruits, les familles dispersées au moment de la vente. Or dans toute civilisation orale, la culture passe par le lignage à travers l’initiation (L’initiation est ce qui fait qu’un adolescent prend sa place dans la société des adultes ; ce n’est pas uniquement la circoncision, mais tout un enseignement qui est donné par la famille, par le groupe d’appartenance). A la seconde génération, les Noirs deviennent des nègres créoles (le mot créole désigne dans son sens initial les Européens nés sur la terre américaine ; c’est un substantif appliqué exclusivement au Blanc) Les nègres créoles, donc nés aux Amériques sont considérés comme plus malins que leurs congénères bossales. Jamais l’Afrique n’a donc pu se maintenir dans son intégralité ; il y a eu apport réciproque.

Les Noirs ont toujours été maintenus à l’écart des maîtres blancs. Ils vivaient entre eux et formaient des communautés séparées des Blancs. Ils ont donc mis en place des règles de fonctionnement. Pour cela les Noirs ont du réinventer les règles de la vie sociale avec la création d’un nouvel ordre coutumier qui en tant que système est aussi éloigné des Africains que des Blancs. C’est cette frontière sociale d’avec les Blancs qui leur a permis de créer leur propre univers culturel (aucun groupe ne peut subsister en tant que groupe s’il ne s’invente pas des règles de fonctionnement). Les Noirs se sont dotés d’institutions, de règlements, dans tous les domaines, y compris celui de la sexualité. Face à la promiscuité imposée dans les plantations, les esclaves s’organisent pour contrôler la sexualité : n voit réapparaître le tabou de l’inceste, ce qui est permis et ce qui est interdit. Tout est mis en place pour préserver les échanges (sexuels, entre genres, etc.) De nouvelles organisations familiales se mettent en place.

Roger Bastide propose une typologie des cultures et des communautés noires des Amériques. Selon les cas et les régions, plusieurs types de communautés peuvent cohabiter ; elles oscillent entre les deux types fondamentaux suivants :

Si le premier modèle est basé sur la continuité avec l’Afrique, le second se caractérise par la discontinuité. Mais ces deux types constituent des types idéaux qui ne sont jamais atteints. En fait, toutes les situations sont possibles entre ces deux extrêmes. Pour Bastide, un secteur peut être fortement marqué par le sceau africain alors que d’autres sont marqués par des logiques diverses.

Bastide pense que les groupes peuvent fonctionner selon des entités différentes en fonction des sphères dans lesquels ils évoluent. Il détermine quatre grands cas :

Pour Bastide, le chercheur n’a pas à privilégié une réponse particulière ; il faut éviter de donner plus d’importance que n’en a le côté exotique. Il lui semble nécessaire, et à juste titre, de privilégier l’étude des temps forts et des temps faibles de la vie sociale.

Herskovits a observé comment les paysans haïtiens ont organisé leur travail. Il y a vu une organisation coopérative qu’il a retrouvé en Jamaïque, en Guyane, et aux Antilles françaises sous le nom de « coup de main ».

Herskovits relie cette tradition à l’Afrique. Les communautés noires d’Afrique vivent dans une situation pré-capitaliste ; dans ce cadre, le travail n’est pas un concept connu ; il n’y a d’ailleurs pas de mot pour traduire l’idée de travail. Le travail est une invetion du capitalisme tel qu’il est pratiqué par les sociétés occidentales. Il renvoie à une individualisation du travail.

Très souvent pour les Afro-américains, le travail est considéré comme une contrainte (cf. rôle de l’esclvage). Etymologiquement travail vient de tripalium un instrument de torture à trois pieux. Le travail est une torture et la première signification donnée par le Robert est : « Etat de celui qui souffre, qui est tourmenté ». Le travail renvoie à une activité pratiquée pendant la période esclavage et s’oppose à l’activité pratiquée à partir du moment où ils étaient libres. Quelle est la perception actuelle de travail ? Comment est-il organisé ? Comment cette perception a-t-elle évolué avec le temps ? C sont ces questions que se pose Bastide.

Pour Herskovits, dans la coopération, il u a un lien avec les sociétés traditionnelles africaines. La coopération est un échange de service réciproque comme cela se pratique au Dahomey. Mais la coopération dans le travail agricole existe dans toutes les sociétés primitives ; il n’y a pas un caractère exceptionnel et unique concernant l’Afrique. Il est possible qu’il y ait eu une recréation d’un système existant par ailleurs.

D’ailleurs, la coopération en Haïti revêt plusieurs formes ; cette coopération (coumbite) diffère selon les personnes qui y participent :

Il existe des formes similaires en Afrique ; mais les formes de coopération ont évolué. Il peut y avoir un parallélisme entre les sociétés, mais cela ne signifie pas un développement identique des sociétés ou qu’il y a eu emprunt. Lorsque deux sociétés sont proches, il n’est pas nécessaire qu’elles soient liées. L’humanité étant une, il est normal que des schémas similaires auraient été inventés dans des sociétés souvent fort éloignées ; c’est un danger du comparativisme qui fait des rapprochement d’éléments fortuits. Le mythe de la terre promise a été véhiculé par de nombreux peuples dont Israël, mais aussi par les Aztèques où la terre promise est située là où un aigle dévore un serpent perché sur un cactus. Un rapprochement trop rapide pourrait faire dire que les Aztèques ont emprunté à Israël le mythe de la terre promise. Or il n’y a pas eu de liaison entre le Juifs et les Mexica. Ce thème de la terre promise est un thème récurent des religions qui se retrouve aussi dans des mythes africains.


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