La construction du champ d'étude des Amériques noires.
Richard Price fait le constat, dans le dictionnaire de l’Anthropologie, que les études afro-américaines sont très récentes. Malheureusement ces études sont restées embryonnaires. Les recherches effectuées sur l’afro-américainisme en tant qu’aire culturelle sont rares, bien que les Départements d’Outre-mer des Amériques (Guadeloupe, Guyane et Martinique) et le Brésil aient fait l’objet de monographies. Le champ n’est pas étudié dans sa totalité, et ce qui a été approché dans le domaine des Amériques noires, l’a été par le biais de la sociologie.
Pourquoi cette situation ? Pourquoi l’anthropologie a-t-elle ignoré cette composante de la nation américaine ? L’histoire de l’ethnologie française est très liée à la sociologie. Les ethnologues français se sont attachés à étudié les formes élémentaires de la vie sociale pour reprendre une idée de Durkheim ; en effet, Durkheim voulait rendre compte des formes simples de la société humaine . Il a donc cherché et encouragé l’étude des sociétés dites « primitives ». L’ethnologie a été détournée des sociétés complexes. Toute l’école ethnographique française a travaillé, jusque vers le milieu des années cinquante sur la recherche de l’état premier de la société, notamment dans ses formes politiques et religieuses.
J. Benoist qui a étudié les Antilles françaises a fait le même constat. Dans la préface qu’il a écrite pour la réédition des Amériques noires de Roger Bastide, il déclare : « S’intéresser aux Amériques noires a longtemps semblé étranger aux ethnologues français... Les marges afro-américaines ne sont que des marges pour les études ethnologiques ».
L’anthropologie des Amériques noires est une anthropologie qui a du mal à se faire une place aux côtés du monde amérindien, notamment amazonien. Les Amériques noires constituent de ce fait un domaine récent dans l’ensemble de l’ethnologie.
Pendant toute la période de l’esclavage, la question du Noir en tant qu’homme n’intéresse personne. La question de l’exil du Noir est posée uniquement en terme de droit et de morale. Aucun intérêt n’est porté sur la population noire, son mode de vie. Il ne faut pas oublier que lorsque dans la littérature on parle du sauvage, il s’agit de l’Indien d’Amérique et jamais du Noir africain. L’Africain n’est considéré que comme une force de travail, jamais comme un être humain porteur d’une culture.
Les premiers travaux qui s’intéressent aux Noirs apparaissent après l’abolition de l’esclavage. Ces travaux posent la question du devenir de la population noire. Quelle est la possibilité d’intégration de ces populations dans la société latino-américaine. On assiste d’autre part à une différence de perception vis-à-vis du Noir entre l’Amérique du Nord et l’Amérique latine.
En Amérique latine, il existe au sein de la communauté noire de nombreuses survivances africaines (religion, littérature, danse, cuisine, etc.) La question initiale est celle de l’intégration. Il y a eu des observations et des collectes de faits concernant les Noirs en Amérique latine ( Nina Rodriguez au Brésil, F. Ortiz à Cuba, etc.) Ils livrent des observations précieuses, mais l’analyse est ethnocentrique ; la vision est celle d’une minorité dominante européanisé. La question qu’ils se posent est de savoir si les Noirs seront en mesure de suivre le mouvement de développement qui a cours afin de se rapprocher de l’Europe. L’idée qui sous-tend cette question est que la culture est un héritage transmissible. Les auteurs ont un regard pessimiste sur la situation : ils pensent que la population noire va freiner le mouvement de développement politico-économique. Toute idée sur le syncrétisme prend, dans ce cadre, à la fin du XIXème siècle, une connotation négative ; le métissage biologique est pensé comme un appauvrissement culturel. La politique vis-à-vis des Noirs est celle de l’assimilation.
En Amérique du Nord, la pression culturelle des maîtres blancs est particulièrement importante. La question n’est pas d’une reconnaissance de la culture des Noirs. En Afrique, les Noirs vivent selon des cultures propres, mais l’arrachement à l’Afrique par la traite, puis l’esclavage et le mélange des groupes ont fait disparaître les cultures africaines. Les Noirs sont devenues des personnes déculturées qui ont peu à peu pris la culture des maîtres. Le problème n’est donc pas culturel mais social. C’est celui de l’intégration sociale. La question noire se pose à partir de la Grande Guerre avec l’exode rural des Noirs vers les métropoles industrielles du Nord en raison des besoins de main d’œuvre et du développement industriel. Le problème sociologique se pose avec l’arrivée des Noirs dans les viles où ils se confinent dans des quartiers spécifiques, formant des ghettos noirs. A partir cet cette situation s’est formé un racisme incontrôlé, imprévisible.
William Du Bois, un Noir américain, a effectué une étude sur ses compatriotes vivant à Philadelphie : Le Noir de Philadelphie (1899). Il s’est intéressé à leur vie quotidienne et a pratiqué une forme d’observation participante avant la lettre. Il a vécu dans leur quartier pendant quelque temps.
La nation américaine pose le Noir et l’Indien à l’extérieur du monde américain. L’Amérique est un pays fait pour et par des immigrants. L’immigrant est celui qui vient volontairement de l’extérieur, ce qui exclu le Noir de son champ d’intérêt parce que sa venue aux U.S.A. n’est pas volontaire. Le Noir n’est pas légitimement américain : il a été contraint de venir aux Amériques. Dans le vocabulaire habituel on oppose groupe racial à groupe ethnique ; ces deux mots ont des connotations complètement différentes :
- groupe racial : on appartient dès la naissance et définitivement à un groupe biologique. Les groupes raciaux ne sont pas intégrables parce que biologiquement différents.
- groupe ethnique : il s'agit de groupes différenciés culturellement. Ces groupes correspondent à l'histoire américaine. Les immigrants sont originaires d'Europe et constituent en fait une « race identique ». On peut changer de culture, donc de groupe ethnique. Le melting pot n'est valable que pour des groupes ethniques ; il n'est pas fait pour des groupes raciaux.
C’est cette ambiguïté qui conduit à des situations conflictuelles. Par ces définitions, les Noirs n’appartiennent pas à la société américaine car ils ne sont pas des immigrants. Néanmoins, cette population déculturée va s’appuyer sur un protestantisme noir qui va être à l’origine d’une spécificité culturelle. Or les Noirs sont au bas de l’échelle sociale américaine.
Pour Frazier, il y avait une croyance au sein de l’université américaine que les études sur les Noirs ne requerraient pas les mêmes nécessités culturelles que les autres. Ces études étaient donc considérées de moindre importance dans les sciences sociales. Il faudra attendre les années trente pour que l’étude sur les Afro-américains soit reconsidérées.
C’est l’époque ou les pays d’Amérique latine abandonne l’idée de devenir des nations de type européen. A partir de ce moment, ces pays ont voulu reconsidéré la structure de leur population et déboucher sur on blanchiment. Or c’est l’inverse qui s’est produit, ce qui a nécessité à réviser le mythe national. Il va donc y avoir une valorisation de la différence. Les pays d’Amérique latine deviennent de pays composites, d’apports multiples, en un mot des terres de métissage. Or à travers cette idéologie du métissage, c’est l’idéologie blanche qui cherche à s’affirmer ; elle cherche à nier les préjugés raciaux qui existe et qui sont niés. Les pays d’Amérique latine comme « Terres de démocratie raciale » constitue un mythe encore tenace de nos jours.
Mais à partir de cette recherche du métissage, il y a exaltation des civilisation indiennes et pour les populations noires, recherche de leurs origines africaines. Indiens et Noirs sont réhabilités à travers les instruments nationaux. Au Brésil, les recherches sur le monde noir se multiplient et trois congrès afro-américainsites se tiennent au Brésil. Mais ce mouvement, bien que limité aux élites intellectuelles, fournit de nombreux éléments de réflexion et provoque une effervescence dans le monde noir brésilien, cubain et haïtien.
Les champs d'étude.
Les études effectuées l’ont été surtout sous l’angle historique et sur le domaine de l’esclavage. Ces travaux se sont ensuite développés dans deux directions fort diverses. Les deux grands thèmes sont devenus :
- traite des esclaves : origine ethnique des esclaves et des cultures importées. Il s'agit essentiellement des populations d'Afrique de l'Ouest.
- La société esclavagiste. Les études ont été marquées par les orientations idéologiques des chercheurs. Révoltes, marronages, sociétés autonomes (esclaves réfugiés dans des zones inhabitées où ils reconstituent des communautés urbaines), manière dont les Noirs ont contribué aux luttes contre l'indépendance, intégration et collaboration avec les autres groupes de créole, recherches économiques sur l'efficacité de l'esclavage
L’anthropologie historique, représentée par « l’école des Annales », est absente des travaux. Il y a très peu d’études sur les mentalités. Les travaux qui ont été réalisés demandent à être revus au nom de l’abandon de certaines idéologies. Comment se sont réalisés les familles sur les plantations car il y a eu création de véritables systèmes lignager ce qui a eu pour effet, au moment de l’abolition, que les Noirs restent sur place car ils y avaient installé leurs racines(ancêtres, morts, etc.)
L’histoire a eu pour défaut de s’appuyer sur des documents juridiques concernant l’esclavage. Or ces documents sont trompeur par excès ou par défaut (cf. étude du code Noir). Il y a opposition entre les deux modèles d’esclavage : l modèle latin et le modèle protestant. Le premier serait plus patriarcal (patriarcalisme affectif lié à un christianisme sentimental), l’esclavage anglo-saxon serait plus dur. Cette analyse repose sur des documents juridiques. Or dans la pratique, le système est identique au Nord comme au Sud.
Il y a eu focalisation sur la traite et les esclaves. On a laissé de côté les Noirs affranchis, libres qui deviennent de plus en plus nombreux, voire plus nombreux que les esclaves eux-mêmes. Absence aussi d’étude sur les « Petits Blancs ». Les affranchis étaient souvent des artisans, des médecins, donc des personnes qualifiées alors que les « Petits Blancs » ne sont pas qualifiés.
Il n’y a aucune étude sur la manière dont les Noirs conçoivent leur propre histoire. Quelle est la construction mentale du passé des Noirs en Amérique latine. R. Price a effectué dans ce sens un travail sur les marrons Saramakas de Guyane. Il est indispensable qu’une population ait d’elle une certaine représentation, cette représentation étant à la base de la création d’une identité, donc d’une histoire. L’important n’est pas qu’elle soit exacte, mais de savoir ce qu’elle signifie.
L'espace exploré.
Il y a eu une accélération des recherches. Le principal terrain, au départ, étaient les Caraïbes et le Brésil parce qu’il y avait des traces religieuses visibles (Vaudou, Candomblé, etc.) Certains pays sont laissés de côté. L’anthropologie a fait apparaître que des modes de vie, des sensibilités sont communs. Cette culture n’est ni africaine, ni latino-américaine. Il y a une culture spécifique nègre. Les travaux sont nombreux en Colombie, à Cuba, Haïti, au Mexique. Mais les travaux sont souvent limités à l’histoire.
Les approches méthodologiques évoluent ; il y a une nouvelle vision des problèmes même s’ils sont en cours d’étude. Mais trop de travaux sont généraux.. Il manque des études interethniques. Quelles sont les relations entre le Noir et les autres. Quelle est l’évolution en fonction des différents statuts. Il y a une variation entre l’identité des groupes noirs. Or l’identité repose sur l’identification et une fabrication qui se construit en permanence.
Bibliographie complémentaire
Bastide R. : Les Amériques noires. Réed. Avec préface de J. Benoist.
Du Bois W. : Le Noir de Philadelphie.
Price R. : Amériques noires in Dictionnaire d’Anthropologie de P. Bonte et J. Izard.
Price R. : Le marrons Sarramaka de Guyane.
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