Les études sur la nuptialité des Noirs.
Les précurseurs : DuBois, Herskowitz et Frazier.
En 1909, DuBois publie la famille noire américaine. Il indique qu’il y a deux discours contradictoires sur la famille noire américaine : le premier est favorable à la nuptialité et considère que c’est une avancée de la civilisation ; l’autre fait du Noir un être sans morale mû exclusivement par ses pulsions sexuelles. DuBois s’efforce de montrer que la réalité se situe entre les deux discours.
Herskowitz montre qu’il existe une famille noire américaine, ; mais qu’elle emprunte beaucoup à l’Afrique. Il montre le lien qui existe entre le « mari visiteur » et l’Africain polygame des sociétés ouest-africaines. Il pense que cette attitude de l’homme noir des Amérique reproduit le modèle de polygynie qui a cours en Afrique. Bien que son explication soit exacte sur le fond, son explication reste discutable.
Pour Frazier, la désorganisation est due à la période de l’esclavage où les Noirs n’auraient pas pu fonder de famille. Or les études récentes ont montré, notamment sur les grandes exploitations que les esclaves avaient réussi à reproduire leur modèle familial. D’autre part, l’abolition de l’esclavage rien n’a changé et les migrations vers les villes industrielles du nord n’ont pas amélioré la situation.
Les thèses d’Herskowitz et de Frazier s’appuient sur les recherches historiques.
Travaux élargis à la Caraïbe anglophone.
A partir de 1950, les travaux concernant les Noirs américains sont élargis à la Caraïbe anglophone. Avec cet élargissement géographique, la question se modifie et devient plus fonctionnaliste. La question est envisagée dans ses relations avec la société globale. Le Noir d’Amérique vit au sein d’une société ; elle prendre en compte la situation sociale des Amériques noires.
Le discours moralisateur est interprété comme fonctionnel et montre l’interdépendance de la constitution des systèmes familiaux.
Essai de typologie : Simey et Clarcke.
En 1946, Simey propose une typologie de la famille noire américaine basée sur une approche sociale :
Edith Clarcke a publié en 1957 Ma mère qui m’a paterné. Elle travaille sur la Jamaïque et oppose la famille « coup complet » à la famille désintégrée. La famille désintégrée est reconnue par les Noirs jamaïcains comme constituant une famille véritable. Ces familles sont en fait intégrées dans le système social des Noirs américains.
Les auteurs s’accordent pour reconnaître que la diversité des sociétés étudiées ne correspond pas à une pluralité des organisations familiale, mais à une similitude ; ce type de famille constitue une unité anthropologique des Amériques noires. La constante qui se retrouve dans toutes ces familles et la place centrale de la mère dans l’organisation familiale. C’est la matrifocalité.
La théorie de la matrifocalité de Robert Smith
Robert Smith a inventé ce mot de matrifocalité pour rendre compte de la réalité familiale des Amérique noires. Ce mot :
Nancy Solien a défini la famille matrifocale comme « un groupe de parenté co-résidentiel n’incluant pas la présence régulière d’un homme dans le rôle d’époux-père et à l’intérieur duquel les relations effectives et continues se font surtout entre parents consanguins ».
Smith a travaillé sur la famille noire du Guyana (ex-Guyane britannique) Il a effectué, en 1956, une étude analytique de la famille pour démontrer que le lien fondamental dans la famille est le lien filial. Meyer Fortès, professeur d’ethnologie sociale à Cambridge, considère la succession de générations comme la clef de voûte de la parenté : le lien parental est indispensable pour la reproduction de la société. Or dans les Amériques noires, il n’y a pas de conjoint mais des enfants. Levi-Strauss critique la théorie de Meyer Fortès sur la parenté et démontre que ce sont les liens d’alliance qui priment le fait social.
Smith démontre que la structure familiale se met progressivement en place et qu’elle correspond à un cycle de développement :
Robert Smith s’appuie sur un fonctionnalisme économique. L’homme est en situation économique précaire ; il peut être facilement remplacé par la femme ou les enfants comme source de richesse. Il fait remarquer que lorsque les Noirs peuvent échapper à la misère, il y a disparition de la matrifocalité.
Mais lorsque l’on observe les populations asiatiques, notamment les Hindous et les Chinois qui sont arrivés au XIXème siècle, après les abolitions de l’esclavage, et dont les conditions de vie ne sont pas meilleures que celles des Noirs, les structures familiales ne sont pas semblables à celles des Noirs américains. D’autre part, dans les familles de la classe moyenne, le système matrifocal est reproduit en raison de l’infidélité sexuelle de l’homme.
Certains ont cherché à expliquer cette matrifocalité en s’appuyant sur la démographie : les ration entre hommes et femmes sont déséquilibrés en raison des migrations des hommes pour aller chercher du travail. Or, dans cette théorie, il y a confusion entre matrifocalité et absence physique de l’homme.
Une autre vision de la matrifocalité : Mikaël Smith
Mikaël Smith propose une autre théorie des structures familiales noires. Il reproche à Robert Smith de ne pas prendre au sérieux la relation homme/femme, point de départ de la structure familiale.
Il propose, dans la structure de la famille des Indes occidentales (1962), un système d’union caractéristique avec trois alternatives équivalentes entre elles :
Ces trois types d’union sont reconnus comme valides par la famille américaine noire. La matrifocalité est relativisée ; elle est présentée comme la conséquence du veuvage ou de la relation extra-conjugale. Toutes les sociétés créoles institutionnalisent les unions extra-conjugales. La notion de « mari visiteur » implique qu’il y ait un lien durable et stable, comprenant une périodicité des relations entre deux personnes. Dans ce cadre, l’homme aide la femme matériellement et participe par ce biais à l’éducation des enfants.
Ce type d’union est caractéristique de celui pratiqué par les jeunes issus de milieux pauvres. Il y a bien union et elle est pratiquée et reconnue par l’ensemble de la société.
Dans les Amériques noires, l’homme est encouragé à entretenir plusieurs unions simultanés ; l’homme est très souvent marié et « mari-visiteur ». Là où Mikaël Smith commet une erreur dans son analyse c’est qu’il pense que cette distribution existe aussi chez les femmes. Or chez les femmes, il y a une grande surveillance sexuelle et un contrôle très strict pour les filles. Les relations passagères sont réprouvées et font l’objet d’une opprobre générale. La femme peut avoir plusieurs maris, mais successivement ; jamais en même temps. Il semble donc que la recherche en paternité, c’est à dire la connaissance de la filiation soit importante car autrement quel intérêt y aurait-il à ce qu’une femme n’ait pas plusieurs maris en même temps ? l’union est non seulement une alliance, mais aussi une recherche de filiation (réelle ou fictive).
D’autre part, le modèle de Mikaël Smith accorde une place trop importante au mariage qui devient le point central des relation et du mode d’union dans les Amériques noires. Son schéma est le suivant :
| jeunes | relations extra-conjugales ; |
| hommes | |
| hommes âgés |
Essai de définition de la matrifocalité.
Définir la matrifocalité est assez complexe et peut plus se définir parce ce qu’elle n’est pas que l’inverse.
La maisonnée est liée à la présence inamovible du pôle focal maternel, pôle qui peut être exercé directement par la mère ou par la mère de celle-ci donc la grand-mère (éventuellement par la sœur aînée). En tous cas, il s’agit d’une figure féminine. Toutes les compositions ne sont pas possibles :
Ce système permet de créer constamment un double maternel possible. Si la personne qui détient le rôle focal disparaît, elle est toujours remplacées par quelqu’un qui est apte à détenir le rôle.
| La grand mère joue un rôle particulièrement important. Dans les structures traditionnelles, il y a alternance de générations, parce que les grands parents ne possèdent pas un pouvoir direct sur l'éducation des enfants. Or ce schéma ne s'applique pas aux Amériques noires. Il n'existe pas de relation de complicité entre la grand-mère et ses petits enfants. La grand-mère élève souvent ses petits enfants et exerce sur eux le rôle de mère focale. Il ne peut y avoir en même temps des relations d'autorité et de complicité entre deux personnes. Le rôle de la grand-mère est lié au schéma matrifocal de la société. L'adoption est une institution couramment pratiquée. Les enfants circulent entre les femmes ; cela est nécessaire pour que les femmes stériles puissent jouer leur rôle de mère focale. Cette situation d'adoption suppose le don de l'enfant donc qu'il y ait publicité de cet acte qui recevra en échange un contre-don sous une forme quelconque Qu'en est-il de la « légitimité » des enfants. Certes aux yeux de la législation occidentale, les enfants nés hors mariage sont illégitimes. Mais ces enfants ne sont pas illégitimes si l'on se place en regard du système de parenté produit par la matrifocalité. Les enfants connaissent leur réseau de parenté dans lequel on veut qu'ils évoluent. |
Toute la question des jugements est de savoir où l’on se place. L’illégitimité est une question de jugement. Pour comprendre la société des Amériques noires, il convient de se placer dans le cadre de la société concernée.
Bibliographie complémentaire
Bastide R. : Les Amériques noires (chapitre 2)
Goutman : La famille noire dans l’esclavage et la liberté.
André J. L’inceste focal dans la famille noire antillaise (PUF 1987)
Smith M. : La structure de la famille dans les Indes occidentales (1962)