Présentation
Le propos de l’auteur est de montrer que l’image que l’Europe se donne d’elle-même sur le plan politique est fausse et à un certain point dangereuse car elle ne tient pas assez compte d’une diversité extrême héritée de l’histoire.
Mais cette histoire elle-même n’est pas qu’une suite d’événements survenus au gré de fluctuations politiques, religieuses ou diplomatiques. Sans que le soubassement anthropologique de cette histoire soit un déterminant complet, il a joué un grand rôle dans les modalités prises par les grandes évolutions historiques de l’Europe depuis la Renaissance : Réforme, formation des nations, industrialisation, « mort de la religion » et montée des idéologies (marxisme, fascisme, nazisme), jusqu’aux évolutions récentes.
Emmanuel Todd place le soubassement anthropologique de l’Europe dans ses structures familiales, comme il l’avait fait dans des études à l’échelle mondiale (La troisième planète [1983] et L’enfance du monde [1984]), et dans les structures agraires, là où elles sont stables.
Postulats et justification de la méthodologie
La validité de l’étude repose sur deux postulats essentiels sur l’objet d’étude. Ces postulats sont étayés par des explications qui ne les démontrent cependant pas :
Les données anthropologiques
Synthèse sur la famille européenne
On repère les types par les personnes présentes sous le même toit (trois générations et un lignage, ou bien avec l’ensemble des frères et sœurs mariés, ou non) et par les systèmes d’héritage, censés rendre compte des deux critères, respectivement autorité et hiérarchie. Les données recueillies sont très précises (par départements pour la France par exemple) et l’Europe est divisée en 483 zones pour l’analyse (statistiques et monographies).
L’Europe des Quinze se caractérise par la rareté de la famille communautaire et par la présence d’une famille souche incomplète dont les statuts officiels sont égalitaires sans que ce trait soit respecté dans la pratique. Des formes matrilinéaires sont identifiables par des taux d’enfants naturels et des taux de suicide très démarqués au sud-ouest de la péninsule ibérique.

Là encore, stabilité millénaire de cette variable anthropologique, sauf en Grande-Bretagne et en Scandinavie. On trouve quatre systèmes agraires selon deux axes et une correspondance imparfaite avec les types familiaux : famille souche et propriété paysanne, famille nucléaire égalitaire et grande propriété, famille communautaire et métayage, famille nucléaire absolue et fermage. La famille nucléaire égalitaire se retrouve souvent avec la propriété paysanne aussi (sur les zones de frontière culturelle : (Rome : Empire germanique) et (catholique : musulman) en Espagne).
Le corps de l’étude : les grandes évolutions culturelles en Europe
Religion et modernité
Le protestantisme se fonde sur la contradiction entre une métaphysique terrestre égalitaire et libérale et une métaphysique céleste inégalitaire et autoritaire. Le catholicisme se caractérise par la contradiction inverse. L’arminianisme a une double métaphysique égalitaire et libérale, le « catholicisme harmonique » en est l’opposé. On fait le lien avec les valeurs fondamentales des types familiaux sans peine.
La Réforme a donc trouvé son terreau en zone de famille souche, aidée par le fort degré d’alphabétisation et la distance à Rome et au centre de l’Allemagne. La Contre-Réforme s’est au contraire développée dans le centre du Bassin parisien avec le plus de force (FNE).
Trois phases d’un phénomène discontinu, rythmé par l’industrialisation et les révolutions scientifiques : 1730 à 1800, effondrement du catholicisme classique ; 1880 à 1930, effondrement, brutal parfois, du protestantisme, qui laisse place à un vide que les idéologies viendront remplir avec virulence ; 1965 à 1990, effondrement final du catholicisme harmonique (rappel : concile de Vatican II en 1962).
On note encore là un rapport entre les structures familiales et la solidité de l’image divine, de même qu’entre les structures agraires et la solidité du système religieux.
La carte de l’alphabétisation s’inverse entre 1500 et 1900. Les meilleurs taux passent de la Belgique et de l’Italie du Nord à l’Europe protestante. Les structures familiales inégalitaires (surtout FS, mais aussi FNA) sont plus efficaces pour la transmission culturelle. L’Europe est donc observable selon un « temps absolu » qui est celui de l’alphabétisation et où l’Espagne du Sud de 1900-1940 est contemporaine de la France du Nord de 1700-1790.
Le culturel se dissocie de l’industriel dans une première phase d’industrialisation (1750-1850) anglo-belge, liée à un système technique dominé par le textile. Le second décollage redonne le premier rôle aux zones culturellement avancées car il se fonde sur un système technique plus qualifié : chimie, électricité, automobile. Mais la carte actuelle de l’Europe industrielle est la synthèse de toutes les vagues depuis même le XIIIème s.
Le contrôle des naissance se caractérise par l’équation suivante :
Mort de la religion et naissance de l’idéologie
Une relation simple entre les valeurs fondamentales des types familiaux et quatre types idéologiques est immédiatement vérifiée. Ces quatre types se dédoublent historiquement en une composante socialiste et une composante nationaliste. Ils se développent lors des crises religieuses et induisent des idéologies religieuses réactionnelles. Ce qui donne :
| nucléaire égalitairee | liberté-égalité | anarcho-socialisme | libéral-militarism | républicanisme-chrétien |
| souche | autorité-inégalité | social-démocratie | ethnocentrisme (nazisme) | démocratie-chrétienne |
| communautaireté | autorité-égali | communisme | fascisme | |
| nucléaire absolue | liberté | travallisme («0-socialisme») | libéral-isolationnism |
La décomposition des idéologies
Elle survient comme l’effondrement religieux sur les plans matériel et spirituel. Sur le premier, la « cité idéale » est réalisée dans le quotidien par la société « post-industrielle », et sur le second, le développement de l’instruction secondaire et supérieure, et non plus seulement primaire, apporte un changement culturel massif (voir 1968 comme date-pivot).
Le catholicisme harmonique s’effondre à partir de 1965 et cette chute s’accompagne, comme les autres crises religieuses, d’une baisse de la fécondité. La poussée de l’instruction ôte au prêtre toute supériorité culturelle sur ses ouailles.
La population employée dans le secondaire chute plus ou moins vite et le mythe marxiste du prolétaire s’éteint. On distingue, comme pour l’industrialisation, un modèle oriental, à évolution lente (familles autoritaires) et un modèle occidental, à évolution rapide (familles libérales). Ce modèle porte aussi sur les évolutions politiques. Dans le modèle oriental, les partis résistent à la fin des idéologies. Ils s’effondrent dans l’autre modèle. Le modèle est robuste pour une étude au niveau régional dans les pays. Les évolutions sont distinctes suivant que les crises industrielle et religieuse sont précoces ou non et simultanées ou pas.
Les Européens, après les bouleversements connus entre 1500 et 1965, se sont réconciliés avec le présent. Mais le vide idéologique tend à être rempli par ce qu l’auteur nomme des « micro-idéologies ». On pourrait ajouter que le vide religieux est le creuset du développement des sectes.
Essentiellement, on observe les mouvements d’extrême-droite de l’Après-Guerre et les movements « Verts ». Les trajectoires sont révélatrices de la substitution des micro-idéologies au vide laissé par les grandes : les Verts sont nombreux à être des chrétiens passés momentanément par le socialisme. Pour l’extrême-droite, l’essentiel des rangs provient des classes ouvrières, sans corrélation entre la force du mouvement et le taux d’étrangers dans la population totale, mais en corrélation avec la vitesse de transformation sociale et culturelle.
Européens et immigrés (conclusion)
La persistance des valeurs familiales est nette, même dans le cadre urbanisé de l’Europe contemporaine. On peut l’observer nettement dans l’approche de la nationalité en France, en Allemagne et en Angleterre.
En France, l’assimilation dans le « creuset français » (Noiriel) est une nécessité. Le libéralisme anglo-saxon conduit à ne considérer que les individus (donc pas les communautés qui s’organisent par elles-mêmes) et l’indifférence à l’égalitarisme conduit à la notion de « respect de la différence » qui domine en Angleterre. En Allemagne enfin, un chiffre indique l’attitude prise : 95% des enfants d’étrangers nés en Allemagne demeurent de nationalité étrangère.
Il y a désormais focalisation sur les groupes musulmans qui ont pris la place des communautés juives comme incarnation de l’Autre. Mais le problème se situe bien du côté des populations d’accueil selon l’auteur. Il souligne : « La vérité toute simple est qu’aucune culture issue du Tiers-Monde ne peut résister plus d’une génération au laminage de la culture post-industrielle européenne, envahissante et dominatrice .».
La question essentielle pour l’Europe des Quinze porte bien sur ce fond anthropologique qui continue à jouer, selon Emmanuel Todd, et non sur les réglementations pointillistes de Bruxelles. Il s’agit de savoir si l’Europe sera universaliste, respectful, ou bien ethnocentrique, de savoir quelle définition de l’Autre sera prise... pour définir ce que sera le citoyen de la Communauté européenne.
Les critiques, internes comme externes, ne me paraissent pas pouvoir porter sur autre chose que des points particuliers de l’analyse, Emmanuel Todd ayant parfaitement justifié chaque point de sa méthode avec la portée des résultats qu’il obtient.
Critique interne
Avant d’aborder des points particuliers qui posent problème, on rappelle les limites à apporter aux résultats de l’étude de L’Invention de l’Europe.
Portée des analyses
La portée des analyses d’Emmanuel Todd est très générale car l’étude concerne une vaste période et une aire géographique importante. De plus, elle se fonde sur des variables anthropologiques très robustes, famille et système agraire.
Mais tout au long de l’ouvrage, l’auteur a recours à des analyses historiques très documentées, sans lesquelles l’étude perd toute signification. En particulier, cette fiche extrêmement résumée ne saurait suffire pour étudier la question correctement.
L’auteur précise bien qu’il pousse les possibilités d’interprétation de son modèle familial et agraire, avec la religion et le niveau d’instruction comme variables intermédiaires, jusqu’au bout. Pour autant, l’analyse obtenue ne dispense pas, par exemple, d’une étude plus socio-économique et technique de la révolution industrielle ou de la déchristianisation de l’Europe. Ce qui veut dire : il y a une cohérence généralement importante entre le fond anthropologique et les modalisations des grands courants qui traversent l’Europe depuis 1500, mais ces grands courants eux-mêmes ne sont pas expliqués pour autant.
Emmanuel Todd étudie plus la diversité des « visions du monde » européennes que les causes historiques de l’évolution spirituelle globale de l’Europe depuis le Moyen-Âge.
Une analyse structurale dans les années quatre-vingt-dix ?
Une approche structurale peut paraître dépassée à nombre d’anthropologues. Au demeurant, Emmanuel Todd, de par la diversité de ses travaux n’est pas nécessairement reconnu comme anthropologue à part entière. Il a une approche beaucoup plus historienne et politologue mais elle est adaptée à son objet.
De même, l’analyse structurale montre encore sa performance pour l’analyse des problèmes idéologiques, au centre de L’Invention de l’Europe; dans la mesure où l’idéologie est en partie un produit de la pensée, c’est-à-dire est fondamentalement structurée. Dans la mesure où l’auteur inclut l’analyse historique dans sa démonstration, il ne risque pas de tomber dans des errements souvent reprochés à l’analyse structurale : il « colle » aux faits.
Un point de vocabulaire
L’auteur emploie à plusieurs reprises le mot « spirituel » dans un contexte pour lequel le mot paraît inadapté, lorsqu’il étudie les variables d’alphabétisation et d’éducation secondaire et supérieure. Le terme d’« instruction » paraît plus précis. C’est du reste celui que les géographes et les études de développement emploient.
Analyse de long terme et évolutions les plus récentes
Malgré leur intérêt, le lecteur ne doit jamais oublier, tout en lisant les démonstrations solides de l’auteur, que la méthode d’Emmanuel Todd comme il le précise lui-même, n’est valable que pour des phénomènes larges et dans la durée. Or cette dimension manque naturellement aux faits les plus récents, ce qui pose la pertinence de l’analyse lorsqu’elle est poussée jusqu’à la fin des années quatre-vingt. La dernière partie sur les micro-idéologies doit donc être lue avec plus de précautions, l’auteur y faisant plus œuvre de politologue que de chercheur objectif.
Critique externe
Puissance culturelle de l’Occident
Le premier point de cette critique porte sur la conclusion de l’auteur, à propos d’un prétendu laminoir culturel européen, qu’on avait aussi appliqué fût un temps à la culture occidentale en général. Il est vrai que la colonisation et les formes de néo-colonisation économique et culturelle issues de l’Occident ont une influence considérable dans le monde, où on ne sait ce qui l’emporte du néfaste et du positif.
Mais il n’est pas moins vrai que les cultures indigènes ne sont pas laminées car elles s’adaptent et colorent les apports occidentaux de manière spécifique. Comme exemple flagrant, l’Inde d’aujourd’hui par rapport à l’influence anglaise héritée du Raj britannique.
La critique porte d’ailleurs plus loin, sur deux exemples au moins. Au Japon, l’initative d’un développement économique à l’occidental est partie de l’intérieur (ère Meijin) mais il serait clairement abusif de dire que le Japon est un pays qui s’est culturellement fondu dans l’Occident. D’ailleurs, la culture japonaise est historiquement l’une des plus souples du monde : elle absorbe et adapte des traits et innovations de l’extérieur mais ce n’est pas pour cela qu’elle perd son caractère propre. Et cela doit être considéré comme vrai a priori de toute culture.
Le second exemple est celui de la Chinepour laquelle on peut parler d’une muraille culturelle. Cette muraille existe autour de la Chine elle-même, qui ne continue à prendre de l’Occident, quoi qu’on en dise, que ce qu’elle veut, mais aussi autour de chaque communauté chinoise dans le monde. Et il n’est pas vrai que la culture chinoise soit laminée en une génération. Les enfants chinois qui grandissent en France doivent en général apprendre le Chinois et les structures communautaires des Chinois sont très fortes.
Cette critique n’apporte qu’une nuance au propos de l’auteur. En effet, Bernard Noiriel a bien montré le caractère intégrateur du « creuset français » à long terme. Mais est-ce toujours vrai aujourd’hui, et dans d’autres pays ? La question se pose à l’heure où la violence s’accroît et devient de plus en plus précoce dans les écoles, même si l’« effet Mondial’98 » a joué un moment.
Evaluation du terme de « micro-idéologies »
Le phénomène décrit par Emmanuel Todd recouvert par le terme de « micro-idéologies » semble depuis avoir pris de l’ampleur, notamment l’extrême-droite française, et le mouvement écologiste à l’échelle européenne. Si l’extrême-droite semble en France s’institutionnaliser dans le paysage politique, et par là même entrer dans un cadre classique d’analyse politique, l’évaluation du mouvement écologiste ne paraît pas d’un abord aussi aisé.
En tout cas, l’analyse menée par l’auteur ne peut servir ici car elle porte sur le long terme. Le phénomène est trop récent. Une chose est déjà certaine, il concerne toute l’Europe, ce avec plus ou moins d’ampleur, et peut être appelé à jouer un rôle important dans le prochain siècle.
Se méfier donc du terme « micro-idéologie » qui peut avoir une connotation réductrice. Emmanuel Todd le souligne lui-même : cela ne signifie en rien que les phénomènes dont il s’agit sont de peu d’ampleur.
Conclusion
Le fait a déjà été évoqué dans le résumé de l’ouvrage, mais il mérite d’être mis à nouveau en exergue : pour Emmanuel Todd, les « micro-idéologies » se développent dans le vide idéologique laissé par la mort des idéologies dominantes des cent dernières années. Mais pour autant que cette analyse « à chaud » soit pertinente, on peut penser que le phénomène des sectes qui prend une ampleur croissante ces dernières années peut relever d’une anamyse de même type.
Les sectes, sortes de « micro-religions », se développeraient dans le vide laissé par la chute finale des religions harmoniques d’Europe, tant catholique que protestante. Cet ouvrage très précis, clair et convaincant a aussi le mérite de poser de nombreux problèmes pertinents aux Européens, notamment dans le domaine interculturel, qui ont trait à des notions fondamentales comme la nationalité et la vision du monde, la perception de l’immigration. Mais cette question aussi, qui est plutôt omise que vraiment posée, à propos du devenir religieux de l’Europe après l’effondrement religieux depuis 1965, effondrement qu’il faudrait peut-être encore nuancer.
Est-ce aussi central que le reste, du point de vue de l’Europe ? Pour l’anthropologue certainement, mais Emmanuel Todd reste dans ses objectifs, sinon dans sa démarche, plutôt politologue qu’anthropologue, raison pour laquelle sans doute, son travail n’est pas partout considéré comme celui d’un véritable anthropologue.