Le développement de la socio-anthropologie des migrations aux Etats-Unis.

Les Etats-Unis sont le berceau du champ de recherche inter-ethnique qui devient prioritaire à la fin du XIXème siècle. L’Ecole de Chicago jouera un rôle particulièrement important dans ce domaine novateur des sciences sociales.

Le Contexte.

La question des migrations a occupé une place centrale aux U.S.A. C’est le problème fondamental des sciences humaines américaines. Les Etats-Unis se conçoivent comme une nation d’immigrants et l’Américain authentique est l’immigrant volontaire. Mais la réalité est plus complexe et en fait, il y a différentes sortes d’immigrants. L’immigration est le fait constitutif de la nation américaine. « L’immigration a créé la nation » a écrit G. Noirel des Etats-Unis.
L’immigration est pensée différemment aux Etats-Unis et en France. Dans le premier cas, elle est pensée comme un système de peuplement, alors qu’en France l’immigration n’a pas pour objectif le peuplement mais une recherche de main d’œuvre pour réaliser la révolution industrielle. Au milieu du XIXème siècle, La France est encore le pays le plus peuplé d’Europe, mais sa structure sociale est telle qu’elle manque de bras pour réaliser la révolution industrielle. Elle doit donc faire appel à la main d’œuvre étrangère.
La situation française diffère totalement de la situation anglaise qui a déjà réalisé depuis la fin du XVIIIème siècle sa révolution industrielle. Lorsqu’il a fallu accomplir cette révolution par un changement des cultures, les lords anglais sont restés les propriétaires de l’espace rural et une grande partie des paysans ont été libérés des contraintes agricoles et sont partis dans les villes où ils ont fourni la force de travail nécessaire à l’accomplissement de l’industrialisation. A cette même période, la France était prise par les convulsions révolutionnaires. Les propriétaires fonciers ont été chassés et les paysans se sont appropriés les terres de grands domaines. La Révolution française a eu pour conséquence l’instauration d’un paysannat de petit propriétaires terriens qui ont cultivé leurs lopins de terre. Il n’y a donc pas eu création d’une main d’œuvre disponible et à partir des années quarante, il a fallu faire appel à une main d’œuvre étrangère. Il en a donc résulté une vague d’immigration, mais cette immigration était considérée comme devant être temporaire, c’est-à-dire que les manoeuvriers devait retourner dans leurs pays d’origine en fin de cycle. Or cette immigration temporaire s’est transformée en immigration définitive, les immigrés restants souvent sur place.
La définition américaine de l’immigration comme acte volontaire exclut tous ceux qui ne répondent pas à ce critère et en premier lieu les autochtones (Indiens) qui ne sont pas des immigrants et les esclaves noirs car leur venue sur le continent américain n’a pas été volontaire. Les Etats-Unis ont même facilité le retour, pour ceux qui le voulaient, en terre africaine avec la création de l’Etat du Liberia. Ces deux catégories ne peuvent donc pas participer au mythe de l’immigrants. Le véritable immigrant est donc le WASP (White Anglo-Saxon Protestant : blanc d’origine anglo-saxonne et protestante). Tous les termes sont particulièrement important et signifiant. Ils expliquent les difficultés que rencontreront d’autres population « blanches », car non anglo-saxonnes et souvent de confession catholique.
La France et les Etats-Unis sont confrontés, à la fin du XIXème siècle à une importante vague de xénophobie :

Le vocabulaire de l’immigré traduit aussi la différence de perception entre la France et les Etats-Unis.

Deux termes qui couvrent une même réalité, mais par le vocabulaire, deux perceptions différentes ; c’est un problème interne pour les Etats-Unis, pays de peuplement ; c’est une question externe, conjoncturelle pour la France.
Les premiers travaux de sociologie aux Etats-Unis datent de 1854 ; ce terme de sociologie apparaît d’ailleurs dans un ouvrage qui traite de la condition des esclaves noirs américains. Ce livre est destiné à justifier l’esclavage dans les Etats du Sud. Il paraît quelques années avant la guerre de Sécession (1861-1865). L’esclavage est aboli dans tous les Etats en 1862. La guerre de Sécession n’a pas pour origine la question de l’esclavage, mais une lecture constitutionnelle des rapports entre les Etats et le gouvernement central. Les Etats du Nord décréteront l’abolition de l’esclavage en espérant que les Noirs du Sud se soulèveront contre le gouvernement confédéré.
D’autre part, la sociologie se constitue aux Etats-Unis comme une science à prétention sociale. Elle est orientée vers la résolution des problèmes sociaux (pauvreté, délinquance, éducation, immigration, etc.) Les sociologues sont des chrétiens, souvent très proches des Eglises protestantes. Les premiers sociologues sont issus de la petite bourgeoisie rurale, voire des petits propriétaires paysans, donc de classes modestes. (les sociologues français sont souvent issus de la moyenne bourgeoisie urbaine). La différence de conception provient essentiellement des origines respectives des sociologues.
A. Small qui fonde le département de sociologie et d’anthropologie de l’université de Chicago déclare : « En toute sincérité [...], je déclare ma conviction que la science sociale est le plus saint sacrement ouvert aux hommes ». Il recherche à travers la sociologie, à améliorer le sort des hommes. Il ne fait pas de distinction entre la sociologie et le travail social. Ce n’est que peu à peu que les filières entre la sociologie et le travail social vont se diversifier. La sociologie sera essentiellement étudiée par les hommes ; le travail social, par les femmes . R. E. Park demandera d’ailleurs, dès 1915, à ce que la sociologie ne soit pas confondue avec le travail social.
La sociologie n’est pas étrangère à la question des Noirs américains. Si ces derniers se trouvaient en majorité dans les villes du Sud, ils remontent peu à peu vers les centres industriels du Nord pour y rechercher du travail. La migration sera particulièrement importante à partir de 1915, lorsque les Etats-Unis mettront en marche leur puissance économique pour suppléer les puissances européennes défaillantes dans de nombreuses régions du monde : l’économie étant alors exclusivement orientée vers l’effort de guerre.

L'œuvre de William DuBois.

William DuBois est un sociologue noir américain. IL est le précurseur d l’anthropologie des Noirs américains. Il a été oublié par les historiens de la sociologie des Etats-Unis ; il a été redécouvert dans les années soixante (Black sociologie).
William DuBois est né en 1868 ; c’est un métis (père mulâtre d’origine haïtienne descendant de Huguenots français émigrés au XVIIème siècle, mère noire américaine, ancienne esclave). Il est un des rares Noirs à accéder à l’université au XIXème siècle. Il est diplôme d’Harvard où il a effectué ses études d’histoire. Il poursuit sa formation à l’université de Berlin.
Il veut faire connaître la question noire aux populations du Nord des Etats-Unis. Il mène une grande enquête de sociologie empirique sur les Noirs de Philadelphie (ville où la concentration des Noirs est la plus importante à la fin du XIXème siècle). Son enquête de terrain est faite à base d’observation participante : il s’installe dans le quartier noir de Philadelphie avec son épouse et va y vivre pendant plus d’un an. Il termine son enquête en 1896 et la publie en 1899 : Le Noir de Philadelphie.
Dans son étude, il passe en revue l’organisation sociale des Noirs américains, les systèmes de parenté, la délinquance, la stratification sociale, les fréquentations religieuses, les relations interethniques. DuBois montre que les Noirs ne constituent pas une race particulière. Pour cela, il s’appuie sur un volet historique qui fait partie intégrante de l’œuvre et qui sert d’appui à sa démonstration : on ne peut comprendre les Noirs américains que si l’on comprend la société à travers l’histoire des Noirs aux Amériques. Il met l’accent sur les systèmes relationnels en fonction du passé.
Ce travail n’aura que peu de retentissement bien que l’université de Chicago ait été fondée depuis cinq ans. Il sera nommé à Atlanta, dans une université pour Noirs. Thomas et Park ont ignoré le travail de DuBois bien qu’ils soient son contemporain. Aucun de ses travaux ne sera publié dans la revue de sociologie de l’université de Chicago. Or Park est au fait des problèmes de la communauté noire américaine car il est le secrétaire personnel de Booker Washington, un des principaux représentants de cette communauté.
DuBois crée son propre mouvement le National association for the advancement of Colored People (Association nationale pour l’émancipation des populations de couleur), dont un des membres sera Martin Luther King. Après la première guerre mondiale, il s’intéresse à l’éducation politique des Noirs d’Afrique. Il adhère en 1961 au Parti communiste américain et prend quelques mois avant sa mort (1963) la nationalité ghanéenne. Il est considéré par N’Krumah comme un des pères fondateurs du panafricanisme.
Max Weber a reconnu la qualité exceptionnelle du travail de DuBois ; il l’a rencontré lors de son séjour aux Etats-Unis et lui a demandé une contribution pour la revue de sociologie allemande. Ce n’est que vers les années soixante que les sociologues américains reconnaîtrons avoir une dette envers lui.

L'école de Chicago

L’école de Chicago se constitue en 1894 ; c’est le premier département universitaire de sociologie américaine. Son premier directeur, A. Small, oriente les enseignements sur les questions urbaines et les migrations internationales.
Simple bourgade d’une dizaine de maisons en 1830, Chicago comptait un million d’habitants en 1890 et plus de trois millions et demi en 1930. Cette urbanisation rapide crée des phénomènes sociaux en raison des importants mouvements migratoires qui y convergent. Il est nécessaire d’effectuer une analyse anthropologique des populations qui y vivent afin de comprendre les différents problèmes auxquels les autorités sont confrontées. Pour réussir son travail, les sociologues mettent au point une méthodologie des enquêtes : méthodes qualitatives, entretiens, histoires de vie, etc.).
Cette sociologie interethnique se situe dans le prolongement des enquêtes sociales. Les sociologues ont pour volonté de lutter contre la xénophobie ambiante et les travaux doivent constituer une réponse aux problèmes posé. Il y a en premier lieu une volonté de différencier l’enquête des questions idéologiques et pour cela, démontrer que la xénophobie ne peut pas résister à une étude des réalités.
L’école de Chicago produit de nombreux travaux. Son apport essentiel se situe sur le plan méthodologie et des principes : si le darwinisme social reste encore l’approche dominante, l’école de Chicago déconstruit cette vision et montre que les différences culturelles ne sont pas irréductibles. Elle essaie de montre qu’ « une immigration chasse l’autre ».

Thomas (William Isaac).

A la fois sociologue et psychosociologue, William Isaac Thomas est né en 1863. Très tôt, il se perçoit à la fois comme un enquêteur et un théoricien qui s’efforce de construire des modèles théoriques reposant sur des réalités observées.
Ses origines sont modestes : il est né en Virginie d’un père fermier et pasteur. Il a suivi des études de lettres et de sciences naturelles. Il découvre lors d’un séjour en Allemagne l’ethnologie et « la psychologie des peuples ». Il rentre d’Allemagne en 1892, lorsque se crée le département de sociologie à l’université de Chicago où il s’inscrit comme élève. En 1895, il est recruté comme assistant et donne des cours d’ethnologie et d’anthropologie physique. Il se fait remarquer pour ses idées progressistes : défense de la cause des Noirs, des femmes (il dirige une enquête sur la prostitution féminine) et subit l’influence de Franz Boas.
Il considère que la question de l’immigration est fondamentale dans la société américaine. Son champ d’étude est constitué par les immigrants polonais qui font l’objet de comportement xénophobes à leur égard. Il obtient des fonds pour mener des travaux de recherches sur l’immigration polonaise et publie entre 1918 et 1920, le Polish peasant - le paysan polonais en Europe et en Amérique - ouvrage de cinq volume et de plus de 2 000 pages.
En 1908, Chicago est la troisième ville polonaise du monde, après Varsovie et Lodz. Thomas a l’intuition que l’on ne peut comprendre le comportement des Polonais que si on les étudie dans leur cadre d’origine. Or tout immigré est avant d’être immigrant, un émigrant. Un immigrant n’est donc pas quelqu’un qui arrive vierge, ans passé dans le pays d’accueil. Il est donc nécessaire pour le comprendre de connaître les conditions d’émigration, ses trajectoires sociales, tous les préalables à l’immigration. Cette intuition s’est révélée particulièrement féconde. Thomas détermine plusieurs modèles en fonction des vécus précédents.
Thomas apprend le polonais pour comprendre les populations de l’intérieur et veut aussi comprendre le retour au pays pour certains Polonais. Il ne conçoit pas l’immigrant comme déterminé par la nature. Il estime qu’il est nécessaire de comprendre la culture d’origine pour voir comment elles se transforment au contact des autres cultures et comment se constitue une culture mixte. Pour cela, il effectue plusieurs séjours en Europe orientale (Allemagne, Autriche et Russie, puissance occupantes de la Pologne). Les Polonais constituent des minorités au sein des empires russe, allemand et autrichien.
Lors de son voyage, il rencontre Florian Znaniecki qui est un écrivain polonais se consacrant à la défense de ses compatriotes ; c’est aussi un philosophe nationaliste qui dispose de nombreuses informations sur la question de l’émigration polonaise. Znaniecki a fait une partie de ses études en France où il a été l’élève de Bergson et le condisciple de Halbwachs. Il s’est engagé pendant un temps à la Légion étrangère et a été sous-officier à Sidi Bel Abbès. A son retour en Pologne, Znaniecki combat pour le renouveau de son pays. Thomas le convainc de participer à son enquête et devient son collaborateur privilégié. Il est le coauteur du Polish Peasant.
Thomas met au point des méthodes de recherche d’observation directe. Il estime que les entretiens créent des distorsions car les personnes interrogée ont tendance à abonder dans le sens souhaiter par les enquêteurs. Il met au point une méthode pour obtenir des discours spontanés afin de savoir comment les immigrants perçoivent la réalité, comment ils la vivent, etc. Les documents spontanés auxquels il fait appel sont des correspondances privées, des lettres, des journaux intimes etc. Ces documents lui permettent d’écrire des biographies (histoires de vie). Son travail n’est pas fondé sur des données objectives, mais sur la perception d’une ambiance, la perception de l’expérience, du vécu. Il veut savoir comment l’immigrant se projette, comment il interprète la réalité, c’est, ce qu’il appelle « la définition de la situation », une définition avant tout subjective.
Pour Thomas, ce qui est important c’est la manière dont on définit l’autre et la manière dont l’autre vous définit. Il s’agit en fait d’un jeu de miroir à réfraction, dont le coefficient est inconnu ; plus ce coefficient est élevé, plus il y a distorsion entre la réalité et la perception.

Le concept de situation.

Ce concept mis au point par Thomas est une notion non courante et différente de celle que Balandier a mis au point pour étudier les sociétés africaines.
Thomas pense que l’individu agit en fonction de l’environnement qu’il perçoit, de la situation à laquelle il doit faire face. Ce concept renvoie donc à un effort fait pour penser la réalité des immigrants à partir de leur point de vue. Thomas préconise de se placer au point de vue des acteurs sociaux pour comprendre la réalité sociale. La situation est donc la manière dont les immigrés comprennent la situation. Ce concept sera relayé par Robert Merton qui parlera du théorème de Thomas : « Quand des hommes définissent des situations comme réelles, elle sont réelles dans leurs conséquences ».
L’important n’est pas de démêler le vrai du faux ; l’enquêteur doit comprendre comment les individus perçoivent la réalité vécue ; il est impératif d’accorder la plus grande importance à la définition de la réalité. Ce qui intéresse Thomas, c’est le sens donné à l’existence. Cette définition de la situation crée de la réalité et a des effets concrets. Merton a relayé l’analyse de Thomas en montrant que la définition de la situation a pour conséquence d’aboutir à une prédiction créatrice : il suffit de croire que la situation soit réelle pour qu’elle le devienne.
Merton prend pour exemple les clients d’une banque qui croient que leur banque va faire faillite. Par peur de la faillite annoncée, les actionnaires de la banque retirent leurs avoirs. En conséquence, la banque fait faillite. C’est ce qui s’est passé pour Law au XVIIIème siècle. De la même manière, au sein de relations ethniques qui sont constituées par un jeu de miroirs déformants, l’autre est défini selon la perception d’ego et l’autre s’efforcera de jouer le rôle qu’on lui prête. C’est ce jeu de miroir en perspective qui crée le racisme. Les races n’existent pas biologiquement, mais la croyance en l’existence de races est réelle ; c’est cette croyance qui produit des effets sociaux.
A la fin du XIXème siècle, les travailleurs noirs des plantations émigrent vers les grandes villes du Nord pour servir de main d’œuvre dans les usines. Or les Noirs se heurtent à une perception qu’ont les syndicats ouvriers du monde noir : ils prétendent que les Noirs, sans aucune expérience ouvrière n’ont aucune tradition de lutte ouvrière ; ils craignent que les Noirs deviennent des briseurs de grève. Les syndicats qui contrôlent les embauches ferment la porte aux Noirs. Ceux-ci , pour leur survie acceptent n’importe quel emploi, y compris des emplois qui ont pour résultat de briser les grèves. Les Noirs deviennent des briseurs de grève, conformément au présupposé initial.
De nombreuses personnes croient que la race a une validité biologique. Le simple fait de croire qu’il existe une race crée une réalité sociologique : le groupe des Noirs. L’arbitraire crée une réalité et oblige les groupes définis à s’organiser entre eux. Dans la couleur comme maléfice, Jean-Luc Bonniol montre que les frontières entre groupes sont des réalités ; cela se traduit aux Antilles par la course au blanchiment qui ne se réalise jamais ; plus il y a blanchiment, plus la reconnaissance en tant que blanc est difficile à obtenir : les critères sont à chaque fois relevés dans un souci de préservation sociale. Les barrières se transforment, elles sont déplacées. D’autre part, les notions de Blanc et de Noir varient d’une Amérique à l’autre. Ce ne sont pas des notions scientifiques mais des notions de classement social.
Dans le domaine scolaire, il a été démontré que la perception que les enseignants ont de leurs élèves et l’idée qu’ils se font des chances de réussite conditionne la réussite ou l’échec. L’échec scolaire des enfants d’immigrés relève en partie de cette dialectique. Pour comparer, on ne peut comparer que ce qui est comparable : dans ce cas, il s’agit de catégories sociales et non « de groupes raciaux ». Les immigrés font souvent partie des couches les plus défavorisées. Quand un collège est classé au sein d’une représentation collective, il devient ce que la perception en a fait : les « bons élèves » fuient le mauvais collège et le collège devient mauvais parce que ses taux de réussite chutent.
La sorcellerie est un système situationniste. Si tout le monde croit à l’efficacité de la sorcellerie, celle-ci existe. Objectif et subjectif s’entrecroisent. C’est ce qu’explique Levi-Strauss dans le Sorcier et sa magie.
Mais l’ethnologue ne peut rester à l’exposé de la situation par les acteurs sociaux. Cet exposé n’est qu’un moyen pour comprendre les faits. Il faut rendre compte objectivement de la réalité. Ce qui est intéressant c’est le décalage qui existe entre la réalité et la perception de la situation par les acteurs sociaux ; c’est la différence entre l’objectivité et la subjectivité.
L’élément principal de Thomas a été de placer l’acteur social au centre de l’analyse et de donner une place importante, primordial au sujet. Cette perception peut d’ailleurs parfois s’avérer erronée : le XVIème arrondissement est un quartier de Paris à majorité d’étranger. Or pour la majorité des gens, il est synonyme de quartier « bourgeois et réactionnaire ». Ceci vient du fait que certains quartiers sont marqués physiquement par les groupes ethniques qui y vivent (quartier chinois, arabes, etc.) parce que les commerces ont été marqués symboliquement par la culture de ces communautés.
Dans la notion de seuil de tolérance que les journalistes ont attribué aux sociologues, le domaine idéologique est omniprésent. Il n’existe aucun pourcentage qui indique le seuil au-delà desquels les situation entre communautés peuvent devenir explosives. On a là, la manipulation d’une notion à prétention scientifique à des fins politiques. Mais dès qu’il y a un problème, la notion de seuil de tolérance surgit t devient explicative du fait.
Ces exemples divers montrent la fécondité et la pertinence du concept de situation. Le problème se crée dans la relation, car c’est la relation qui définit les perceptions de l’autre.

Robert Park.

Venu à 49 ans à la sociologie universitaire, Robert Park a eu une influence considérable sur la sociologie américaine. Il a enseigné pendant vingt ans, a publié peu d’ouvrages, mais a écrit des articles et surtout des préfaces aux thèses que ses étudiants ont soutenues.
Né en 1864, il a fait des études de philosophie, puis s’est tourné vers le journalisme à partir de 1887 ; il exerce ce métier pendant dix ans. Il fait connaître le monde réel des hommes et le journalisme lui permet de réaliser des enquêtes ; de longs reportages qui le mettent au contact avec la vie réelle. Il étudie surtout le milieu urbain, l’immigration ,la criminalité et l’alcoolisme.
Park est un intellectuel qui cherche à comprendre la société. Vers 1897, il reprend les études de psychologie sociale, effectue un séjour de trois années en Allemagne où il est l’élève de Georg Simmel à Berlin, puisà Strasbourg et Heidelberg. De 1903 à 1913, il est l’attaché de presse et l’assistant du leader noir Booker Washington. IL critique les méthodes de colonisation au Congo, colonisation organisée essentiellement par les grandes compagnies coloniales. Un de ses thèmes majeurs est l’assimilation des jeunes Noirs du Sud des Etats-Unis ; cette assimilation doit se faire par l’éducation et la formation professionnelle. Il participe à une volumineuse histoire des Noirs des Etats-Unis. Pour Park, et contrairement à son époque, les Noirs ne constituent pas un groupe particulier.
Park fait un voyage en Europe (Pologne, France - Normandie) ; il étudie les conditions des paysans normands et des ouvriers agricoles noirs du Sud des Etats-Unis. En 1912, il rencontre Thomas et devient son assistant Il commence son enseignement en 1913 peu avant le décès de Booker Washington (1915).
Park a longuement réfléchi sur les relations entre groupes ethniquement différents. Il analyse avec méthode cette question interethnique et emploie des méthodes qui relèvent du journalisme. Pour Park, la sociologie ne peut pas être un simple discours sur le fait social. Il faut avoir le goût de l’enquête sociale pour faire le métier de sociologue. « Je n’appartient pas à l’église évangélique de la sociologie » aime-t-il déclarer. Mais il refuse aussi d’être un militant ; il fait tout ce qui est possible pour éviter le mélange des genres avec la politique. Park est convaincu que l’enquête doit privilégier l’observation directe : «
». Si Park veut des études basées sur du concret, sur du terrain ; il craint que les effets pervers de l’observation participante ne conduise à un engagement. Il souhaite le détachement le plus total.

L’apport de Park sur le plan théorique et analytique.

La théorie du cycle des relations interethniques.
Park est un empiriste, mais il s’efforce de théoriser le fruit de ses recherches. Il va chercher, à partir d’un corpus d’enquêtes à présenter des modèles d’interprétation de l’altérité. Il veut penser de manière globale le phénomène migratoire, l’insertion des immigrants dans une société d’accueil. Quels que soient les migrants, il y a toujours le même processus d’intégration des migrants dans la société d’accueil.
Le modèle d’analyse qu’il propose est une réponse aux analyses dominantes de l’époque. Il propose une explication sociologique fondée sur une analyse socioprofessionnelle. Il n’oppose pas la culture à la race et ne se base pas sur les caractéristiques du groupe, mais sur la relation entre les nationaux et les immigrants. Sa théorie (1921) est une réponse directe aux lois sur l’immigration
Il propose une analyse scientifique de la réalité. Il montre que tous les migrants vont passer par les mêmes étapes d’intégration. Tout groupe d’immigrant passe par une série d’étapes d’intégration dans une société d’accueil. En final, la société d’accueil assimile les migrants. Ce cycle ne dépend ni des nationaux, ni des immigrants, ni des pouvoirs publics. La question de la volonté d’intégration ne fait pas partie du débat. Il s’agit d’une évolution naturelle qui conduit inéluctablement à l’intégration.
Ce cycle comprend quatre grandes étapes :

  1. Compétition. Chaque fois que des immigrants arrivent, il y a compétition entre les nouveaux venus et les anciens occupants. La compétition est diverse mais recouvre essentiellement des dispositions économiques : compétition pour le travail, pour la reconnaissance sociale, pour le statut, la disposition des ressources disponibles. A ce stade, il n'y a pas de contact entre les deux groupes. La compétition relève d'un processus inconscient. De facto, les deux groupes sont en compétition et celle-ci débouche sur le conflit.
  2. Conflit. Il faut que le conflit soit ouvert et conscient. Le conflit est normal parce que structurant : il structure les relations entre les groupes en présence et développe des structures de solidarité. Le conflit est un progrès par rapport à la compétition. Il permet au groupe dominé d'organiser sa réaction. Le conflit est donc positif.
    Le conflit va permettre la première participation politique à la société d'accueil ; on passe du niveau économique au niveau politique. Le conflit met en présence des rapports de pouvoir. La dimension symbolique est très importante car le nouvel arrivant est reconnu comme une minorité ethnique.
    Le conflit ne peut pas être durable. Il faut donc des mécanisme de sortie de conflit.
  3. Accommodation. Il s'agit de s'adapter et de s'ajuster aux nouvelles conditions ayant émergé du conflit. Celui-ci n'est plus ouvert, ce qui n'enlève rien à la conflictualité. C'est une période encore instable, basée sur un équilibre fragile. L'accommodation peut déboucher sur un nouveau conflit ou sur l'assimilation. Cette phase renvoie à une réorganisation sociale.
  4. Assimilation. Park propose donc une théorie des relations entre groupes sociaux qu'il a publié dans Introduction à la science de la sociologie. La finalité du processus débouche sur l'assimilation des migrants dans la société d'accueil, à travers un compromis culturel. L'assimilation n'est pas la conversion à la culture du groupe dominant ; c'est un compromis culturel qui permet aux groupes de conserver leur culture recomposée tout en participant à la culture de la société d'accueil. Cela suppose un processus d'interaction.
    L'assimilation constitue un processus d'interpénétration et de fusion par lequel on partage l'expérience et l'histoire pour avoir une vie culturelle commune ; il s'agit d'un partage d'un univers culturel commun. L'assimilation s'étend sur le long terme. C'est un processus difficile et douloureux pour tous les participants.

Park pense, dans ce cadre d’idée, que les communautés de migrants constituent des passerelles privilégiées pour l’assimilation, parce que ces communautés sont déjà mixte, constituées d’Itlao-Américains, de Polono-Américains, etc.
Ce schéma paraît optimiste car il laisse etrevoir que les migrants s’intègreront. Or l’assimilation culturelle est différente de l’intégration sociale. Dès 1928, Park est moins sûr de l’inéluctabilité de son processus, l’assimilation est moins certaine car elle se fait sur le long terme.

Le concept d’homme marginal.
Le concept d’homme marginal désigne l’homme qui se trouve à la marge de deux cultures ou de deux groupes ethniques. La dénomination « d’homme marginal » est une manière de qualifier celui que Simmel appelle l’étranger.
Robert Park a créé l’expression d’homme marginal qui a ensuite été repris par son élève Stonequist dans sa thèse, l’homme marginal. Il se pose la question de savoir ce qui se passe chez l’homme qui vit une situation culturelle et des allégeances multiples. Comment l’homme donne-t-il un sens à ces relations interethniques ?
Park s’est intéressé à ce phénomène en étudiant les mouvements migratoires ; ceux-ci posent des problèmes culturels qui doivent être pris en compte par les chercheurs. Le phénomène migratoire est important pour l’évolution des cultures.
Actuellement, ce ne sont plus des peuples qui se déplacent, mais des individus, ce qui donne un nouveau type : l’homme marginal, « l’homme de deux cultures, de deux sociétés ». L’homme marginal est un individu qui vit sur la marge de ces cultures et sociétés dont « l’interpénétration et la fusion ne sont jamais complètement réalisés ». La crise est donc un état permanent de l’homme marginal et peut produire des effets positifs. L’homme marginal s’identifie ni à l’une, ni à l’autre des cultures aux quelles il appartient ; mais on ne peut pas être non plus entre deux cultures.
Pour Stonequist, l’homme marginal est la caractéristique du monde moderne. Il est produit dans certaines conditions et vit dans deux sociétés qui se perçoivent comme antagonistes. Ce conflit s’exprime de manière psychologique. Les traits caractéristiques sont :

La personnalité de l’homme marginal est souvent dualiste, ambivalente, faisant preuve d’inadaptation, d’instabilité psychique. L’homme marginal se forge une double image de lui-même, d’où cette ambivalence vis-à-vis :

L’homme marginal se rend compte qu’il n’est pas conforme aux deux groupes et a donc une image à la fois positive et négative de lui-même. Il vit un drame du moi divisé sans trouver de solution satisfaisante au conflit.
Bastide a proposé une lecture différente car il n’accepte pas les conclusions de Stonequist ; il a développé son argumentation dans le Prochain et le lointain (chapitre sur l’acculturation formelle). Il lui reproche de confondre trois niveaux de marginalité :

Ce n’est pas la marginalité culturelle qui est responsable de la marginalité psychologique ; c’est la marginalité sociale, celle de l’homme appartenant à la société occidentale car il est rejeté au-delà des barrières. Il y a un refus d’intégration sociale alors que l’assimilation est en cours. Le choix de l’homme marginal se heurte à des obstacles sociaux.
Bastide a montré avec le principe de coupure que l’homme découpe la réalité en compartiments étanches, ce qui permet de faire alterner les situations et lui permet d’éviter des déchirures. S’il joue sur deux tableaux, c’est parce qu’il y a deux tableaux.
L’homme échappe à la marginalité psychologique s’il s’intègre dans une micro-société marginale, car il est alors intégré dans une société particulière qui le reconnaît. La société marginale n’est pas obligatoirement un espace de transition ; la colonie allemande au Brésil vit en vase clos et forme une micro-société marginale.
Park veut comprendre ce qui va intégrer la marginalité. L’homme marginal est la figure archétype du monde moderne parce qu’il relativise chaque univers. C’est le cosmopolite par excellence. Il rejoint Simmel en cela. L’homme marginal n’est pas enraciné dans un groupe, c’est un migrant permanent, un déraciné (cf. Barrès).


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