Les groupes interethniques : une question de vocabulaire

Les groupes sociaux se construisent dans les relations qu’ils ont les uns avec les autres. Les groupes ne relèvent pas d’une essence immuable ; ils sont en perpétuelle construction, en perpétuelle relation l’un envers l’autre.
Le vocabulaire des relations interethniques a été biaisé par des théories discutables tant sur le plan scientifique qu’idéologique. Ce vocabulaire est donc suspect dans l’aire francophone. Il convient de conserver les outils existants, mais il est nécessaire de les enrichir conceptuellement selon l’état de la recherche.

Ethnique

C’est le premier mot qui apparaît dans la langue française pour traiter de la question de l’altérité. Ethnique est un mot de la langue ecclésiastique qui vient du latin ethnicus. Il signifie païen, idolâtre, ce qui n’est ni chrétien ni juif. Ce n’est qu’au XVIIIème siècle que le terme se laïcise en prenant un sens plus général et conforme à la notion grecque d’ethnikos : peuple ou peuplade. Ethnos s’oppose à Polis, la cité moderne évoluée. L’ethnos possède une connotation péjorative et s’apparente à une forme de communauté archaïque et tribale dont les membres sont unis par une même origine. Le terme d’ethnie présuppose un classement par rapport à une forme supérieure de civilisation. L’ethnique renvoie nécessairement à ce qui est autre.
Au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, le mot ethnique change de sens et devient synonyme de race. Il renvoie à l’idée d’une hérédité indélébile. Il est repris par Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races humaines et par Renan.

Ethnie

Le mot ethnie apparaît plus tardivement et d’emblée dans le vocabulaire scientifique (1896) chez Vacher de Lapouge (géographe, anthropologue social) auteur des Sélections sociales. Il veut élargir la réflexion sur la race à une dimension autre que biologique.
Georges Montandon développe la notion d’ethnie. Médecin d’origine suisse, il est membre de la société d’anthropologie française et publie en 1935 l’Ethnie française. Il reprend les idées de Vacher de Lapouge et définit l’ethnie comme un groupement naturel comprenant la totalité des caractéristiques humaines : « L’ethnie englobe la race ». Pendant la Seconde guerre mondiale, Montandon fera partie du Commissariat aux questions juives.
Le terme est aussi employé dans l’anthropologie physique.
Après la Seconde guerre mondiale, il y a un rejet de tout classement à partir de l’origine. L’idée qui prévaut pendant un moment est que l’ethnie est définie par les siens, la race par les autres.
L’ethnologie a été créée en 1787 par A. de Chavannes qui voulait faire l’histoire du progrès des peuples vers la civilisation. Le cœur du problème de l’ethnologie est culturel ; c’est la marche vers le progrès, vers la civilisation. Peu de travaux ont abordé le domaine culturel jusqu'à une époque récente.
Pour comprendre l’ethnicité, il est bon de se référer aux travaux des africanistes qui se sont penchés sur cette question de l’ethnicité. Amselle pense qu’il y a eu en ethnologie un rejet de l’histoire. Ce rejet ne permet malheureusement pas de penser la dimension politique des rapports au sein de la société, notamment les rapports de pouvoir. Il faut attendre l’anthropologie politique et la dynamique des société pour que le fait ethnique émerge. Balandier est à l’origine de la pensée de l’anthropologie politique française (Sociologie actuelle des Afrique noires ; anthropologie politique).
Le mot ethnie participe des concepts de nation, de tribu, de peuple. Avant la Révolution française, le mot nation faisait référence à une communauté culturelle comme celle que sous entend la notion de peuple allemand (communauté de toutes les personnes de langue allemande où qu’elles se trouvent). Depuis la Révolution, la nation inclus la notion d’Etat ; d’ailleurs on désigne souvent la nation par l’Etat-nation. L’idéologie est sous-jacente dans chaque définition et les concepts peuvent changer selon les époques. Il faut se méfier des anachronismes.
Pour l’ethnologie française, ethnie et tribu sont synonymes ; chez les Anglais, la tribu (tribes) désigne une forme d’organisation politique segmentaire comme Evans-Pritchard l’a montré chez les Nuer du Soudan. Il montre que ces sociétés sont à géométrie variable selon les enjeux . Nadel, dans Byzance noire a montré que les Nupé constituent des groupements à contours élastiques selon les circonstances. Ce qui constitue une ethnie c’est la revendication des individus comme appartenant à un tel groupe. Il y a création d’une identité et appartenance à quelque chose. Le concept d’ethnie possède une dimension de volonté.
Balandier montre que l’ethnie est une conception souple, mouvante et réelle. Certains auteurs se sont demandés si l’ethnie n’est pas le produit du colonialisme, notamment Amselle. Or si tel était le cas, cela voudrait dire que des identités fluctuantes ont été modifiées en identités stables. C’est une manière de voir excessive car la réalité ne serait pas universelle, mais dépendrait d’une importation, ce qui est en contradiction avec la société africaine qui est composée de classifications, notamment dans la zone sahélo-soudanienne avec le système des castes. L’organisation sociale est fondée sur une mémoire, une origine commune. Celle-ci existait bien avant que la colonisation ne vienne établir sa domination (Tal Tamari).
L’espace colonial était formé d’une chaîne de sociétés où celles-ci communiquaient entre elles. Il y a eu un mouvement de communication continu au sein de l’espace sur tout le continent.
Les petites bandes de chasseurs-cueilleurs sont insérées dans des ensembles plus compliqués (Testard). Elles organisent des échanges avec les sociétés sédentaires d’agriculteurs et des relations complexes se créent entre les deux groupes. Les groupes n’existent que les uns par rapport aux autres. Ce qui importe ce sont les limites fluctuantes et non les limites géographiques des ethnies. Les frontières entre les ethnies évoluent en fonction des situations interethniques. Les ethnies ne sont que des formes symboliques de réunion de certains effectifs humains au sein d’une communauté d’origine imaginaire. L’ethnonyme qui désigne ce groupe apparaît signifiant de nature performatrice.
« L’ethnie n’est rien en soi, sinon ce qu’en font les uns et les autres. L’ethnie est objet de manipulation » (A.-Ch. Taylor in Dictionnaire d’anthropologie et d’ethnologie). L’ethnie est donc un système de classement et d’identification par les siens et par les autres. Il n’y a pas d’ethnies en dehors des relations ethniques.

Groupe ethnique

Le terme indique qu’il y a regroupement et contient donc une idée dynamique. Ce concept vient directement du vocabulaire des sciences sociales américaines. Ce concept n’est pas utilisé immédiatement dans le domaine des relations interethniques. Robert Park préfère parler de groupe racial lorsqu’il s’agit de groupes différents de ceux des anciens Américains. Chez Park, lorsqu’il parle de race, il n’y a pas de connotation biologique.
Il faut attendre les années 40 aux U.S.A. pour voir entrer le terme groupe ethnique dans le concept des relations interethniques. Lloyd Wagner mène des enquêtes sur les petites villes américaines. Il constate qu’elles sont pluriethniques. Il s’appuie pour définir le groupe ethnique sur la différence entre groupes raciaux et groupes ethniques. Les groupes raciaux sont physiquement identifiables, les groupes ethniques, culturellement identifiables. En fait, si la culture peut évoluer avec les générations, il est difficile d’échapper aux déterminations physiques.
Les groupes ethniques sont culturellement différents des WASP (White Ango-Saxon Protestant). Les groupes ethniques ce sont les autres, ce qui est différent. Dans cette conception, les groupes ethniques représentent ce qui est minoritaire ou subordonné. Leur culture est donc considérée comme inférieure.
Le destin des groupes ethniques est de se fondre dans la société américaine ; ce qui est recherché c’est l’acculturation. Le prototype des groupes ethniques sont les Noirs-Américains ; ils sont facilement discriminable du fait de leur différence physique. Mais il y a aussi d’autres groupes raciaux (Japonais, Chinois, Philippins, Latino-Américains dans les sens Porto-Ricains ou Mexicains - les autres Latino-Américains ne sont pas considérés comme des groupes raciaux - etc.). Ce qui est retenu, c’est leur différence physique. Wagner conclut que ces groupes ne peuvent pas s’intégrer dans la société américaine et que ces groupes sociaux forment des sortes de « castes ».
Il est donc utile de distinguer groupe racial de groupe ethnique ; sur le plan sociologique, les deux groupes ne sont pas dans la même position. Les scientifiques sociaux ne devraient employer groupe ethnique que pour les groupes qui possèdent une culture différente des WASP et non seulement pour des groupes minoritaires. Le groupe ethnique est un concept générique qui est défini par une caractéristique culturelle : les WASP constituent donc aussi un groupe ethnique puisqu’ils se différencient culturellement des autres.

Le concept d'ethnicité.

C’est ce qui caractérise un groupe ethnique. Ce concept a été peu utilisé dans les sciences sociales françaises mais il apparaît à partir des années 80/90. C’est un concept nouveau qui fait l’objet de théories parfois contradictoires.
G. Montandon est le premier à avoir utilisé le terme d’ethnicité. Il distingue l’ethnicité de la nationalité. Il a écrit en 1940 un opuscule Comment reconnaître le Juif dans lequel il mentionne pour la première fois le terme d’ethnicité. Il définit l’ethnicité comm quelque chose d’inné.
Le concept actuel a été inventé par Lloyd Wagner en 1941 ; il ne possède pas une définition précise. L’ethnicité est ce qui renvoie à un groupe, c’est la caractéristique commune d’une communauté culturelle. L’ethnicité englobe le racial.
Il faut attendre les années 60/70 pour que le concept soit repris. Le mot se répand rapidement à partir des années 60 et correspond aux mouvements de renaissance ethnique, notamment chez les Noirs (Black Panters).
Au début des années 70, un colloque fait le point sur on usage et le sens du concept d’ethnicité. Le actes sont publiés en 1975 et le mot ethnicity entre dans le vocabulaire ethnologique. En France, le terme est introduit à la fin des années 80 dans le champ d’étude des relations interethniques. C’est un concept totalement nouveau qui est lié à la situation des Noirs américains, mais il désigne aussi une réalité de la société.
Ce concept renvoie à un phénomène nouveau et universel. Pour les premiers théoriciens de l’ethnicité, il renvoie à un phénomène nouveau d’identification à la société moderne. Pour Bell, l’ethnicité renvoie aux caractéristiques postindustrielles avec déclin des universalismes et émergence d’une nouvelle solidarité. L’ethnicité est une forme d’identification et de distinction qui renvoi à un modèle politique. L’ethnicité correspond à une forme d’idéologie politique à un moment où l’Amérique ne croit plus au melting pot. L’ethnicité possède toujours un contenu politique ; c’est une lutte de classement social. L’instrumentalisation du politique fonctionne aussi dans les sociétés traditionnelles par la manipulations des ethnonymes. L’ethnicité est pensée comme étant propre aux groupes minoritaires ; or les groupes majoritaires se définissent aussi par rapport aux autres et se construisent à partir de frontières culturelles :les WASP ont trois frontières bien précises : White - Anglo-Saxon ; Protestant.
L’ethnicité renvoie à un contenu objectif et subjectif du groupe. Au départ, il y a une conception objectiviste de l’ethnicité ; elle est décrite à partir de traits et de critères : histoire, ancêtres, généalogie, origine commune, lien à un territoire, langue, religion. Un groupe qui n’aurait qu’un seul de ces critères en commun aurait en fait une ethnicité floue. Cette approche présente l’ethnicité comme trop statique et débouche sur l’idée d’une préexistence de l’ethnicité. Les théoriciens pensent que l’ethnicité est une caractéristique des groupes traditionnels donc permettent une forme d’identification archaïque.
La conception subjectiviste de l’ethnicité permet une forme d’identification, d’appartenance à une communauté insaisissable. Pour Barth, l’ethnicité est le produit d’une interaction entre différents groupes dans une relation et une situation particulière. Si la relation ou la situation se modifie, l’ethnicité change ses frontières. L’ethnicité est un mode de catégorisation utilisé par les groupes pour faciliter leurs échanges. L’ethnicité peut croître ou décroître dans ses manifestations en fonction des changements de situation. L’ethnicité n’est donc pas un simple discours sur soi et sur l’autre. C’est un sentiment d’appartenance qui suppose une conscience d’appartenance à un groupe ethnique. Elle est un phénomène universel, une dimension permanente de la condition humaine permettant des identifications de soi et des autres. L’ethnicité n’apparaît que dans les situations de relations
L’ethnicité concerne tous les groupes socio-culturels. Elle n’est pas spécifique des groupes minoritaires et les minorités ne peuvent se comprendre que par rapport au groupe majoritaire. Il y a un jeu de miroirs relationnels.
L’ethnicité, enfin, constitue une dimension fondamentale de l’identité de tout individu.

Bibliographie complémentaire :

Amselle J.-L. : Au cœur de l’ethnie - La Découverte
Amselle : Logique métisse - Payot.
Gobineau A. de : Essai sur l’inégalité des races.
Martinello M. : L’ethnicité dans les sciences sociales - PUF - Que sais-je ? - 1995
Montandon G. : L’ethnie française.
Renan E. : La réforme intellectuelle et morale.
Renan E. : Qu’est ce qu’une nation ?
Simon P.-J. : La bretonnité, une ethnicité problématique - Rennes - Ed. Terre de Brume et Presses Universitaires de Rennes - 1999
Tamari Tal : Les castes de l’Afrique occidentale.
Vacher de Lapouge : Les sélections sociales.


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