Histoire de l'anthropologie politique

L'anthropologie politique est une discipline très jeune ; ses débuts datent des années quarante avec l'ouvrage d'Evans-Pritchard sur les Systèmes politiques africains. Les recherches en anthropologie politique sont néanmoins bien antérieures (cf. Morgan : La société archaïque). En fait, la première anthropologie politique est née dans le berceau du droit et de la philosophie politique : elle visait à comprendre l'évolution des sociétés notamment anciennes.
La question de la légitimité religieuse du pouvoir se pose immédiatement ; mais ce n'est qu'au XVIIIème siècle que cette question est ouvertement posée avec Voltaire et Rousseau ; le siècle des Lumières est celui de la laïcisation de la politique et de l'idée de gouvernement. Les « philosophes » cherchent dans leurs études et par leurs réflexions à connaître l'origine des civilisations. Mais chaque auteur possède sa propre théorie de l'évolution, ce qui lui permet d'élaborer ses propres séquences de passage du « sauvage » au « civilisé ». Partant de là, il y a une réflexion sur les droits et les devoirs du souverain et des citoyens.
 
 

Le berceau de la philosophie et du droit.

De l'état de nature à l'état de société

 Evans-Pritchard et Meyer-Fortes dans Systèmes politiques africains (1940) disqualifient l'approche des philosophes ; elle est pour eux de faible valeur car elle ne repose sur aucune recherche scientifique et se résume à une vision purement occidentale de la politique. En fait, il existe peu de recherches sur les sociétés primitives qui ne soient pas considérées comme arriérées ; ces recherches ne prennent en compte les sociétés qu'au travers des stéréotypes occidentaux. L'anthropologie se veut une rupture avec le discours philosophique et avec la littérature de voyage.
« L'histoire de l'humanité n'a élaboré que deux systèmes de gouvernement, deux systèmes organisés et bien définis de la société. Le premier et le plus ancien a été une organisation sociale fondée sur les gentes, les phratries, les tribus ; le second et le plus récent a été une organisation politique fondée sur le territoire et la propriété » (E-E. Evans-Pritchard et Meyer Fortes). Or cette distinction était formulée pour la première fois par Maine dans Ancient law où il évoque la question du droit dans les société archaïques. L'organisation sociale moderne est apparue lorsque le cadre territorial s'est substitué aux liens de parenté comme fondement du système politique. Pour en arriver à cette théorie, Maine a étudié et critiqué la théorie du droit naturel qui s'est développée au XVIIème siècle et qui a influencé les « philosophes des Lumières ». Bien que la conception philosophique doive être rejetée, il est nécessaire de connaître cette théorie du droit naturel qui est marquée par les oeuvres de H. Grotius, R. Filmer, T. Hobbes, S. Pufendorf, J. Locke, Montesquieu, D. Hume, J.-J. Rousseau qui tous étudient l'émergence de l'Etat.
Le contexte dans lequel s'effectue cette étude est important : la féodalité qui se caractérise par les liens personnels d'homme à homme est terminé ; la société cherche une nouvelle organisation qui pend en compte à la fois un désir de liberté - liberté de penser, d'agir - et la nécessité d'une contrainte inhérente à la vie en commun. Tous les théoriciens de cette période cherchent à établir une nouvelle notion, celle de l'Etat fondé sur un corps social. Toute la pensée tourne autour de la question de l'absolutisme qu'il soit politique ou religieux.
Aux XVIIème - XVIIIème siècle, le passage de l'état de nature à l'état civilisé est considéré comme naturel, comme un état de droit. La question que se posent les philosophes est de savoir comment s'est organisé ce passage.

 Grotius pose le principe de l'autonomie du droit naturel par rapport au droit volontaire. Il justifie la guerre comme une limitation de la force.

Filmer soutient que le pouvoir royal possède un caractère familial : le roi est un père. Il développe l'idée de la genèse patriarcale de la société

Hobbes défend la nécessité de la toute puissance du souverain et de l'Etat conçu comme une machine parfaitement organisée. Il défend l'idée de la société comme un corps et la nécessité pour celle-ci de parvenir à un équilibre seul garant de paix et de stabilité. Pour cela, tout le pouvoir doit être remis entre les mains d'un seul. Ainsi se trouve institué le souverain qui dispose d'un pouvoir absolu, unique, indivisible. Les citoyens demeurent liés par le contrat, lui seul ne l'est pas car il n'a contracté avec personne. Sa légitimité ne tient qu'à sa toute puissance

Pufendorf recherche la source du pouvoir non pas en Dieu, mais dans l'accord entre les hommes. C'est un pacte volontaire d'individus qui aliènent leur liberté au profit d'un souverain afin de cohabiter selon des règles.

Locke rejette toute idée de subordination, et avec elle le lien qu'elle maintient dans les relations entre les hommes et les relations entre les hommes et les créatures inférieures. Il n'y a pas entre eux de différence inhérente entre les hommes ; il n'y a pas de hiérarchie : ils sont tous libres et égaux aux yeux de Dieu. La liberté naturelle suppose à la fois l'indépendance et l'égalité ; elle subordonne l'autorité politique au consentement. Locke défend l'idée que les hommes sont originellement libres et égaux et que l'origine des gouvernements réside dans une libre association. Il s'oppose donc à la théorie de la monarchie de droit divin et à l'absolutisme.

Montesquieu a élaboré dans l'Esprit des lois une théorie des formes de gouvernement (monarchie, despotisme, république aristocratique, république démocratique). Sa doctrine repose sur la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) et s'oppose à la théorie spéculative du droit naturel. Il n'y a pas de « bon sauvage », mais des sociétés diverses où plusieurs éléments gouvernent les hommes : le climat, la religion, les moeurs.

 Pour Hume, le pouvoir s'est tout d'abord fondé sur l'injustice et la violence ; il est devenu avec le temps légal et obligatoire. L'avènement de la notion de gouvernement, de l'Etat est décelée dans la compétition guerrière qui découle de la rareté des biens disponibles parmi les groupes humains déjà constitués. La nécessité économique secrète le conflit qui donne naissance à une hiérarchie militaire qui se transforme, la paix venue, en hiérarchie civile et système de gestion politique.
 

L'Etat a donc une origine économique et une mission de préservation des avantages acquis. L'Etat n'est qu'une institution contingente, historiquement exigée, appréciée en raison des services rendus.

Rousseau défend la théorie du contrat social. Il recherche un type d'association qui assurerait à chaque individu sa sécurité tout en lui permettant de conserver sa liberté. Il rejette toute autorité reposant sur les privilèges de nature ou sur le droit du plus fort. La seule autorité légitime naît d'un accord réciproque des parties contractantes, d'une convention : Pacte d'association qui n'est suivi d'aucun pacte de sujétion. Le peuple est la source de la souveraineté et apparaît comme celui qui exerce cette souveraineté

 Marc Abélès reproche aux philosophes :

Les philosophes n'étudient, ni prennent pas en compte les systèmes juridiques archaïques. L'idée des lois naturelles est une abstraction élaborée à partir des lois existantes Le contrat repose sur une contre-vérité car rien ne prouve que les hommes aient voulu ce contrat. Il n'y a pas de contrat initial pour l'ensemble de la société. Ce contrat a été élaboré au fur et à mesure de l'évolution de la société. On n'explique pas le passé par le présent, mais le présent par le passé, ce qui est plus conforme à l'ordonnancement des choses.

 Du droit du sang au droit du sol.

 Le droit archaïque est basé sur le système familial, c'est-à-dire sur les liens du sang. Mais à partir où la société comprend plusieurs familles, c'est-à-dire des origines différentes, le sang ne constitue plus le lien qui unit la société : on passe alors à un système différent et c'est le sol qui prime. Cette primauté du sol nécessite un contrat entre tous les membres qui l'occupent et qui vivent ensemble. Le droit du sang précède donc le droit du sol. Il en résulte que la parenté s'oppose au territoire, la famille à l'individu, le statut au contrat.
Les premiers anthropologues ont étudié les modifications de la société et son passage du droit du sang au droit du sol. Ces anthropologues ont nom : Morgan, Engels, Maine, Tönnies, Durkheim et Schumpeter

Lewis Morgan (la Société archaïque) est un évolutionniste qui considère que la société passe par trois stades :
 

Il s'appuie sur les inventions pour montrer les diverses séquences de l'histoire ; le développement de l'intelligence va de pair avec un sursaut technique.
Le passage de la société traditionnelle à la société moderne s'effectue en deux étapes. Son postulat a pour origine les grecques et romaines ; la société se constitue autour d'une gens unie par les liens du sang.
Il étudie le système politique en fonction des systèmes de parenté. Le système gentilice se transforme progressivement en tribus et confédérations (type iroquois) ; il y aurait d'abord un conseil du pouvoir élu par les anciens, puis plus tard, un conseil des chefs et un commandement militaire distinct (Quelle est l'origine de ce commandement militaire ?), pour enfin se terminer par un conseil des chefs, un commandement militaire et une assemblée du peuple. Lowie critique Morgan car il n'a vu l'ensemble des Indiens qu'à travers la société iroquoise. Or Clastres a montré dans la société contre l'Etat que ce n'est pas le cheminement normal : toutes les sociétés ne se terminent pas par une phase « démocratique ». Morgan a d'autre part oublié de parler des associations volontaires qui dominent la vie sociale des Indiens, société où l'autorité militaire est exclue en tant que gestionnaire de l'Etat. Il affirme que la monarchie est incompatible avec le système clanique, or l'Afrique possède de nombreuses royauté à base de clans (Moundang, Shilluk, etc.).

Engels n'a effectué aucune étude de terrain. Il écrit en 1895 : Origine de la famille de la propriété et de l'Etat où il développe l'idée d'un communisme primitif. La société serait le gage d'une communauté sans classe et sans Etat. Il s'appuie sur l'économie pour établir un découpage.
 

Engels insiste sur les rapports de production qui sont des rapports sociaux. Or il ne connaît qu'une partie de l'histoire et s'appuie sur le système esclavagiste. La question est de savoir si toutes les sociétés sont passées par un stade esclavagiste, féodal. Or la majorité des sociétés ne sont plus esclavagistes et ne connaissent pas le capitalisme. Les rapports de production sont basés sur la transformation des prisonniers de guerre en esclaves. Le système tel qu'il est vu est dualiste : opposition dominant/dominé (société féodale ou esclavagiste) puis riches/pauvres (capitalisme).

Maine démontre que l'unité de la société archaïque repose sur la famille et le lignage alors que la société moderne donne la primauté à l'individu. L'agrégation des tribus donne le schéma suivant :
 

Maine

Tönnies (Communauté et société 1887) oppose à la communauté fondée sur des liens organiques, affectifs et spirituels (de type féodal), la société urbaine et industrielle basée sur des contrats rationnels (des lois écrites).

Durkheim dans la Division du travail (1893), tente d'établir une loi évolutive : celle du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. La solidarité mécanique caractérise les sociétés archaïques : les individus sont semblables les uns aux autres ; ils partagent les mêmes sentiments, obéissent aux mêmes croyances, aux mêmes valeurs. C'est la similitude qui crée la solidarité.
La solidarité organique, caractéristique de nos sociétés, résulte au contraire de la différenciation des individus. Les individus sont liés les uns aux autres parce qu'ils exercent des rôles et des fonctions complémentaires à l'intérieur du système social.
Ces deux types de solidarité constituent les deux pôles entre lesquels évolue la société. Pour que les individus éprouvent le besoin de se répartir des tâches ; il faut qu'il existe une conscience de l'individualité qui ne peut résulter que de la division du travail.

J. Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie 1942) voit dans l'analyse des interdépendances économiques le principe de l'entrepreneur capitaliste. Il note que le passage du matriarcat au patriarcat, déjà été argumenté par Bachofen (le droit maternel), marque l'aliénation de la femme. Vient ensuite le développement de la propriété individuelle, conduisant à une aliénation de la liberté. En définitive, le travail devient une marchandise.

L'apport concret de ces théories est réduit, car il ne s'agit que de récupération de données fragmentaires, tronquées, servant souvent à étayer une théorie globalisante, de ce fait erronée.
 
 

Société sans Etat et société étatique

Si l'on doit on laisser au seul politiste l'étude de l'Etat, que faire alors des sociétés dites « sans Etat ». Certains anthropologues se sont penchés sur ce problème.

De l'origine de l'Etat.

 Y a-t-il une origine de l'Etat ? D'où vient-il ? Les théories évolutionnistes sont rejetées au début du XXème siècle. Les anthropologues veulent désormais étudier les Etats sans vouloir théoriser et généraliser .

 Les Allemands, sous la conduite de F. Boas et de ses disciples, s'intéressent au politique ; ils s'inscrivent dans le courant culturaliste (culture des personnalités ; comment la mère influe sur la psychologie de l'enfant).

Cette réflexion sur le politique se développe ensuite en Grande Bretagne en raison de l'indirect rule. Les Anglais possèdent des colonies en les administrent avec l'aide des chefferies locales. Lowie écrit Traité de sociologie primitive où deux chapitres sont consacrés au gouvernement et à la justice ; en 1927, il publie l'Origine de l'Etat où il montre qu'il n'existe pas de coupure entre sociétés sans Etats et sociétés avec Etat. Il démontre que le politique existe aussi en dehors de l'Etat. Dans son étude sur les Indiens Shoshone (Amérique du Nord) il réfute le dogmatisme évolutionniste. Le lien territorial ne caractérise pas le système étatique ; d'autre part, ce n'est pas parce qu'il y a un chef qu'il y a forcément Etat. Il étudie et compare les situations chez les Indiens, aux Philippines. L'embryon du politique serait à rechercher dans le système d'association ; il peut être le fruit d'une classe d'âge, d'un lignage, de sociétés secrètes (Guerzé de Guinée, Porho du Liberia ou Komo du royaume de Ségou - voir séminaire d'A. Adler à l'EPHE). L'apparition de l'Etat ne relève pas d'une cause unique mais souvent de causes externes.

 Pour les Européens, il n'y a de politique que dans les endroits où l'Etat est présent ; or cette vision est erronée. Au XIXème siècle des études ont montré que des sociétés disposent d'éléments régulateurs. Or s'il y a un contrôle qui s'exerce au sein de la société, ce qui signifie que la politique est présente. Et si politique il y a, on se trouve devant des formes étatiques.

 Pour Spencer, la conquête guerrière joue un rôle capital dans le domaine de la formation de l'Etat. Les Africanistes, dans leur ensemble, soutiennent cette vision : Nadel avec les Nupe du Nigeria, Oberg avec les Ankolé de l'Ouganda, Izard avec les Mossi du Burkina-Faso, Terray pour les Abron de Côte d'Ivoire, etc. Les agressions extérieures ont soudé les Etats (Ghana, Mandé, etc.)

Lowie, dans l'origine de l'Etat estime que rien ne peut être dit sur cette origine de l'Etat ; il est trop prudent mais distingue des facteurs externes et internes nécessaires pour l'exercice de la souveraineté. Il s'inscrit dans la longue histoire.

Pour Cocquery-Vidrovitch, l'Etat proviendrait de l'organisation du commerce à longue distance. Un pouvoir ne se crée pas sans ressources : les empires africains du Sahel se caractérisent par le commerce du sel et de la kola. L'Etat garantit la sécurité et l'essor du commerce. Or des sociétés sans Etats ont pratiqué le commerce à longue distance tels que les empires dyolof. Ces Etats n'ont pas taxé le commerce. Ce qui caractérise ces formations politiques c'est qu'elles se sont crées sans déterminisme au gré de circonstances, en fonction de facteurs écologiques, économiques, commerciaux, sociaux ou technologiques

 L'apport majeur du fonctionnalisme britannique.

 Pour Malinowski, échange et réciprocité sont au centre du système politique. Dans Les Argonautes du Pacifique occidental, Malinowski explique que lors les expéditions maritimes qui se caractérisent par le système d'échange de la kula, ce sont des biens de prestige qui circulent entre des partenaires attitrés, c'est-à-dire des partenaires de même niveau. La politique joue son rôle dans les relations entre les groupes. Malinowski montre que les acteurs des échanges obéissent à un système de prescription (règle de droit, de coutume, etc.). La législation est coutumière, elle comprend des droits, des devoirs, bien qu'il n'y ait pas d'Etat. La question qui se pose est de savoir comment peuvent exister des lois dans une société sans Etat. Dans la structure matrilinéaire qui concerne les Trobriandais, une place particulière est donnée au chef, prêtre et porte-parole des anciens dont il est l'un des membres. Le grand chef décide des expéditions d'échange de la kula. Il est présent lors des actes de magie qui s'effectuent sur les bateaux avant de partir. Dans ce système, tous les échanges fonctionnent à équivalence de niveau. Les présents se font niveau par niveau, entre personnes de rang égal. Lors de la redistribution par le chef, cela signifie qu'il a bénéficié de prestations fournies par des personnes de rang inférieur. Malinowski ne s'est pas posé la question de l'Etat. Qu'est ce que l'Etat dans les sociétés primitives.

 Les Anglais qui sont confrontés dans leurs colonies à l'indirect rule (gouvernement à travers les organisations étatiques existantes) doivent apprendre à connaître les sociétés politiques primitives avec lesquelles ils ont des relations. Ils recherchent donc les habitudes et les coutumes locales en matière de politique. L'Anthropologie politique devient une discipline autonome. L'ouvrage majeur est Systèmes politiques africains (1940) d'Evans-Pritchard et de Meyer Fortes. Ils ébauchent une typologie à partir de huit sociétés (Nigeria, Ghana, Soudan, Rhodésie, Afrique du Sud) et s'efforcent de différencier les sociétés avec des sociétés sans Etat.

La politique en acte et son fonctionnement.

La perspective dynamiste

 Elle traite des problèmes de compétitions, de stratégies, de manipulations et de conflits sociaux à connotations politiques (cf. Cl Rivière : Analyse dynamique en sociologie politique). L'anthropologue étudie la manière dont la politique fonctionne localement ; il travaille sur le modèle réel, celui qui existe et non sur un modèle théorique comme le fait le politologue.
Gluckman étudie les rites de rébellion qui permettent le retour du pouvoir (Rituel et rébellion dans l'Afrique tribale).
Leach s'intéresse aux manipulations des règles pour favoriser ceux qui en sont détenteurs (Les règles du jeu politique). Son idée est que tout est régi par des rapports de force ; les équilibres sont fictifs et précaires. Son disciple Bailey étudie cette question dans le contexte de l'Inde.
Turner (Les tambours d'affliction - le phénomène rituel) étudie les rituels politiques, ceux des jumeaux, de la naissance, de la mort, des mariages, de l'intronisation des rois... Ces rituels sont importants car ils mettent souvent à jours les conflits sociaux.

La position de G. Balandier.

Balandier s'intéresse à la dynamique du dedans et du dehors. Ces deux formes de dynamiques se complètent. Il effectue l'analyse sociologique des sociétés africaines à la fin de la période coloniale dans Sociologie actuelle de l'Afrique noire. Il saisit les ajustements et les turbulences liées à la décolonisation, élabore une théorie de la décolonisation. Il étudie le développement urbain dans Sociologie des Brazzavilles noires, montre comment le pouvoir et le travail sont liés, comment ils se structurent l'un par rapport à l'autre. Les problèmes de la modernité et du développement sont abordés dans Anthropologie politique où il étudie le fonctionnement du politique et ses rapports avec la famille, la religion... Il démonte les mécanismes de connivence entre le pouvoir et le sacré en mettant l'accent sur le processus qui a permis le changement, alors que les politistes s'attachent exclusivement à l'Etat bien que de nombreuses sociétés soient sans Etat.
Si le politique fabrique de l'ordre, c'est pour s'opposer à la menace de désordre. Où réside le conflit ? A quel niveau, de quels pouvoirs une société dispose-t-elle pour rompre avec la tradition ? Comment s'exprime le pouvoir c'est-à-dire comment passer de la dépendance à l'indépendance ? Balandier s'efforce de démontrer que tout pouvoir est sujet à contestation (cette dernière approche constituera l'objet du thème principal de son cours pour l'année universitaire 1967/1968).
Il étudie la représentation du pouvoir dans Le pouvoir sur scène. Quel est le rôle du bouffon qui permet aux souverains, aux dirigeants de comprendre la limitation de leur pouvoir? Représentent-ils le bon sens du peuple ?
Paul Mercier (Traditions, changements, histoire chez les Somba) montre l'importance des guerriers dans la civilisation de l'Attacora (Bénin).
Les disciples de Balandier sont nombreux : Meillassoux qui étudie le mécanisme de l'esclavage et la manière dont le pouvoir est acquis par l'intermédiaire de l'économie (Femmes, greniers et capitaux - Anthropologie de l'esclavage). J. Copans s'intéresse aux confréries musulmanes sénégalaises ; J.-F. Bayart aux représentations de l'Etat dans la vie quotidienne (L'Etat en Afrique et la politique du ventre) ; A. Adler les sociétés royales chez les Moundang (La mort est le masque du roi), etc.

Action et jeu politique.

 L'anthropologie américaine est orientée vers les processus de prise de décision ; elle subit l'influence des théories systèmiques et étudie les règles du jeu, la manipulation du pouvoir et l'interaction des individus par rapport aux objectifs visés et aux ressources disponibles (Anthropologie politique de Schwartz et Turner - 1966).
Lewellen (1992) étudie les politiques de développement dans le Tiers monde et les résistances populaires au pouvoir, c'est-à-dire la manière dont le peuple s'oppose au pouvoir, notamment en Malaisie, en Micronésie et au Nicaragua.
Gellner renouvelle l'étude du concept de nation à une période où tout le monde est tenté par les théories globalisantes de la société. Il se pose la question du rôle des micronationalismes. Son ouvrage (Nation et nationalisme - 1983) procède à une renouveau dans l'approche de la problématique..

La société contre l'Etat.

Clastres étudie à partir des sociétés amérindiennes les groupes qui contrôlent le pouvoir. Dans toutes les sociétés, il y a du politique ; cet exercice du politique n'est pas automatiquement lié à l'exercice de la violence légitime et à la coercition. Il s'oppose en fait à Max Weber par son étude des sociétés dites égalitaires. Ces sociétés se refusent à produire des surplus pour éviter que ceux-ci ne soient accaparés par certains groupes et que ces groupes ne soient tentés de constituer des Etats ou des chefferies. Ces sociétés sans Etat vivent sous forme de bandes où les devoirs sont plus importants que les droits. Le chef est désigné transitoirement ; il doit acquérir la richesse pour la redistribuer aux autres. Son seul avantage est celui de partager les femmes des autres membres de la bande. Le chef est un conciliateur, un modérateur.
La stratégie de la société sans Etat est d'éviter que ne se développe une sphère de pouvoir trop importante de manière que la compétence politique ne se transforme en compétition politique.

Une anthropologie de l'Etat moderne.

Marc Abelès analyse la politique locale dans Anthropologie de l'Etat ; il étudie les différentes formes de la liturgie étatique moderne ; il s'efforce à travers cette ouverture sur le monde contemporain de percevoir les mutations sociales et les crises de légitimité.
Il explore la modernité sans se figer dans le traditionnel ; les systèmes de transmissions de pouvoir, le quotidien de l'action politique (formelle et informelle) sont les champs d'étude privilégiés. L'intérêt que ressent l'ethnologue pour le local se répercute par une vision sur le national.
Il recherche aussi à saisir le débat public et les manières dont s'affrontent les professionnels de la politique et des partis lors des campagnes électorales, ; comment est vécue l'administration au sein des collectivités locales et l'action des médias sur la vie politique. On se situe à la limite de l'anthropologie et de la sociologie politique.
Kertzer étudie les rituels et la symbolique politique à travers les rites des Brigades rouges
 

Quelques liens intéressants :

Histoire des idées politiques du XVIème siècle
Histoire des idées politiques du XVIIème siècle
Histoire des idées politiques du XVIIIème siècle