Politique et pouvoir dans les sociétés

L'objet du débat.

La lutte pour le pouvoir est au cœur de la vie politique, mais le pouvoir varie selon : La réflexion sur le pouvoir est au centre de la philosophie politique (cf. Platon, Aristote, Bodin). Comment et à quelles conditions une (ou plusieurs) personne peuvent-elles gouverner une cité, un Etat. Qu’est-ce qui justifie, légitime le pouvoir ?
Le scandale de l’abus de pouvoir renouvelle l’interrogation sur l’exercice du pouvoir. Qui sont les détenteurs du pouvoir et quelle est leur justification ? Au Togo, en 1963, le capitaine Eyadéma assassine le président Sylvanus Olympio, mais il remet aussitôt le pouvoir à un civil, le président Nicolas Grunitsky. Celui-ci ne faisant pas suffisamment preuve de fermeté face aux mouvements contestataires, la situation se dégrade et le Lcl Eyadéma prend de pouvoir à l’issue d’un coup d’état (janvier 1967). L’ensemble de la population est satisfaite. La situation empire de telle sorte qu’Eyadéma fait un coup d’Etat en janvier 1967 et garde le pouvoir. Il est accepté par l’ensemble de la population. Au bout de trente ans de pouvoir, quelle est sa justification ? Les élections ont donné la victoire au chef de l’Etat, mais l’opposition conteste les résultats. Ne cherche-t-elle pas à récupérer un pouvoir qu’elle avait laisser échapper par incompétence et divisions ?
Les sciences politiques concernent l’étude du pouvoir. Le concept est décevant parce que trop ambigu, trop vague, plein de passion. Les sciences politiques renvoient à trois notions sur le pouvoir : Tout pouvoir suppose une restriction des libertés ; il faut différencier un pouvoir d’injonction (autorité) d’un pouvoir d’influence (suggestion d’un comportement). L’accès à des moyens d’influence diversifié nécessite des ressources de pouvoir ; cela suppose qu’un certain capital soit acquis (social, économique, culturel, etc.) La question de la légitimité du pouvoir se pose ; elle peut être acquise de manières diverses : Ces trois motivations se dosent différemment dans la quête de la légitimité du pouvoir. Le pouvoir est pluriel car relève de plusieurs instances à la fois (la terre, Dieu, les ancêtres, etc.) ; l’homme au pouvoir est souvent capté par des puissances supérieures (cf. Dalaï Lama, David, etc.).
Dans de nombreuses sociétés africaines, le chef est celui qui donne ; or pour donner, il prélève des tributs qu’il emmagasine. La richesse est un signe de pouvoir (cf. importance de la « surface physique » des dirigeants africains ; bien manger est un signe de richesse donc de puissance). Le chef prend pour redistribuer selon des critères acceptés par les sujets ; ce qui est grave ce n’est pas le détournement mais l’absence de redistribution.
Le pouvoir est une notion ambiguë (cf. Balandier) ; le pouvoir est accepté car il est garant de l’ordre et de la sécurité : il intègre et protège, mais il est aussi contesté parce qu’il justifie et entretien des inégalités. Ceux qui sont au pouvoir font tout pour perpétuer leur domination, alors que les autres peuvent contester ce pouvoir. Il y a équilibre entre acceptation et contestation. Le pouvoir est aussi révéré parce qu’il dispose d’implications sacrées ; le lien entre les responsables du pouvoir et les « gourous » est important. De nombreux chefs d’état disposent de mages, de marabouts, de conseillers occultes (Catherine de Médecis et Nostradamus). Le pouvoir est aussi considéré comme un patrimoine personnel ; très souvent les caisses de l’Etat sont confondues avec la cassette personnelle du chef (cf. Mobutu, Houphouët-Boigny, etc. mais aussi Louis XIV) On assiste à une patrimonialisation du pouvoir : le pouvoir est considéré comme un patrimoine personnel.
Tout pouvoir cherche à faire prévaloir des opinions ; ces opinions relèvent-elles de la rationalité ou de l’idéologie ?
Le pouvoir est l’objet d’une étude philosophique (cf. Jouvenel : du Pouvoir ; Burdeau : L’Etat), sociologique (étude des partis politiques des groupes de pression selon leur mode de fonctionnement), de politologie
Le pouvoir est enjeu de l’action politique.

Les rapports d'ordre et de Pouvoir

Si la notion de politique implique le pouvoir, tout pouvoir n’est pas politique ; le pouvoir peut être familial, économique, religieux.
Le pouvoir est la « capacité de mener des actions efficaces » (R. Dahl) ou la faculté de « produire des effets recherchés » (Russell) soit sur des choses, soit sur des personnes.
Le pouvoir existe déjà dans le règne animal (ou végétal cf. : l’algue verte en Méditerranée qui augmente la superficie qu’elle occupe au détriment des autres plantes aquatiques ; le lierre qui « parasite » le chêne, etc.). Le pouvoir contient la notion de préséance qui existe dans les troupeaux : certains animaux du troupeau boivent toujours les premiers. Le règne animal connaît donc une hiérarchie
Le pouvoir est un attribut de l’acteur et une relation d’êtres humains (cf. Clémenceau, Gambetta, le guérisseur de verrues possèdent un pouvoir). C’est aussi la possibilité de convaincre autrui par une argumentation.
Son extension varie selon les acteurs et en fonction des circonstances. Le pouvoir se concrétise par des gains ou des pertes de crédit.
Il est relatif à un champ, à une sphère d’activité ; le chef d’entreprise et le chef de marché n’ont pas le même pouvoir (Il s’agit ici du chef de marché marocain où le marché est une zone de neutralité politique dans les sociétés berbères). Le pouvoir du chef d’entreprise est différend de celui du juge ; il dépend des fonctions de chacun dans la société.
Le pouvoir comporte une intensité selon le degré d’obéissance consenti ; l’intensité varie en fonction de ceux qui commandent et de ceux qui obtempèrent.
Le pouvoir suppose la maîtrise de quelques ressources : psychologiques (le faire pour moi), économiques, culturel, parental. Acquérir, accumuler, distribuer, dilapider des bénéfices et des avantages fait partie du pouvoir. Celui qui n’a rien à donner n’a pas de pouvoir.
Au sens wébérien (Economie et société livre 1, chap.1), le pouvoir se définit comme la chance de faire triompher, contre une éventuelle résistance, la volonté ou le point de vue d’un individu ou d’un groupe sur un autre. Les résistances peuvent être contrées par des actes d prévention ou des démonstrations symboliques du pouvoir (cf. les trois roses remises sur les tombes des emblèmes de la gauche - 1981 - ; les causeries au coin du feu de Giscard d’Estaing).
Dans les relations de pouvoir, il y a asymétrie. L’échange est inégal et produit une restriction de la liberté. On différencie un pouvoir d’injonction (sanction) d’un pouvoir d’influence (capacité à suggérer un comportement en échange d’une rémunération matérielle : le fief médiéval ; celui-ci pouvait être une terre, une charge (bailliage du sel) ou en besan (monnaie byzantine). L’obéissance peut aussi provenir de la séduction.
Le pouvoir peut être spécifié comme politique donc institutionnalisé ; dans ce cas le terme de pouvoir désigne les gouvernants (voir l’étude de Gramsci : Gouvernants et gouvernés). Les gouvernants sont chargés d’assurer l’ordre, la protection de la société contre les désordres. Cela nécessite de procéder à des arbitrages. L’Etat s’affiche comme « unique source de droit » en ce qu’il possède « le monopole de la contrainte physique légitime » (Max Weber).

Le pouvoir politique

Ce pouvoir se rapporte au processus et au rôle de la prise de décision (et d’exécution) qui engage et oblige tout un groupe, éventuellement par la contrainte. Il se définit par une force coercitive, son droit à l’emploi de la force physique comme recours ultime.
Le pouvoir s’exerce dans un cadre territorial, sauf dans le cas d’ethnies dispersées. L’almany du Fouta Djalon possède une autorité morale sur tous les Peuls. La même différence existe entre le roi de France, qui possède une autorité sur la France et le Roi des Français dont l’autorité s’étend sur l’ensemble des Français, où qu’ils se trouvent dans le monde. (Il est d’ailleurs étonnant que cette dénomination apparaisse au début de la colonisation par l’Etat ; la première colonisation avait été effectuée par les compagnies à charte : cf. Compagnies des Indes...). La question est de savoir s’il peut y avoir un Etat sans territoire. Le pouvoir est institutionnalisé, c’est-à-dire qu’il repose sur une constitution (écrite ou orale) tout en reposant sur une force autonome. Il doit constamment maintenir cette légitimité par l’action. Ses tâches sont le maintien de l’ordre et la présence d’une administration.
Talcott Parson insiste sur la capacité du pouvoir politique à coordonner l’action des unités sociales autour de la réalisation de fins collectives (d’un intérêt commun). Le pouvoir politique est organisé et hiérarchique. Le jacobinisme est une hiérarchisation poussée à l’extrême. La notion de politique inclut donc celle de rapport de force entre des individus et des groupes, ce qui sous entend qu’il y a plusieurs pouvoirs qui agissent doit en symbiose, soit de manière contradictoire. La vision optimiste (ou maximaliste) du pouvoir politique le définit comme une administration cohérente de la société globale avec un but intégratif et la régularisation cybernétique des demandes du peuple, des soutiens au régime et des processus décisionnels. K. Galbraith soutient que le pouvoir est de plus en plus diffusé dans la société et qu’il existe de nombreuses parcelles de pouvoir.
La vision pessimiste (ou minimaliste) définit le pouvoir comme le contrôle d’un groupe sur la société globale sur fond de violence plus ou moins légitime. Ceux qui dénoncent la violence de l’Etat admettent souvent la violence révolutionnaire ; il y a contradiction dans l’appréhension de la question. C. W. Mills et P. Bourdieu considèrent que l’élite au pouvoir se reproduit dans les hautes classes.
En fait, il y a accaparement par l’Etat, même en régime libéral, d’un nombre croissant de pouvoir sur l’éducation, la santé, l’environnement, l’architecture urbaine... La technocratie annexe de plus en plus pour contrôler. G. Balandier dit que le pouvoir politique est accepté comme garant de l’ordre et de la sécurité, révéré en raison de ses implications sacrées, contesté puisqu’il justifie et entretient l’inégalité (entre statuts, partis, rangs ou classes) ; l’exercice du pouvoir suppose une relation ambiguë d’approbation et d’antagonisme (refus d’obtempérer, lois en désuétude).
Le propre du politique concerne l’organisation de la société globale ; il coordonne les conduites individuelles et gère les conflits individuels entre personnes et groupes. Sous cette diversité, peut-on découvrir une nature et une essence du pouvoir ? la question est trop philosophique pour que l’anthropologue puisse y répondre. En fait, les pouvoirs sont pluriels ; ils peuvent avoir des relations avec d’autres institutions (généalogies, religion - dieu, ancêtres).

Sémantique autour du pouvoir

L’influence est une relation qui tend à modifier les comportements, notamment par la communication (cf. griot) ; quant à la séduction d’une personne ou d’un argument, elle n’influent en aucune façon sur le caractère égalitaire des partenaires, sauf si le prestige entre en ligne de compte.
La modification des conduites s’obtient par des sanctions politiques, morales, économiques, religieuses
L’autorité se définit par l’aptitude du chef à se faire obéir quand il commande. Plus on montre son pouvoir, plus on en acquiert. Il faut distinguer entre l’obéissance consentante (autorité de facto) qui repose sur le droit et l’autorité passive (autorité de jure) qui repose sur l’absence de contestation. (voir le Que sais-je sur l’Autorité).
La domination résulte du recours à la puissance pour obtenir l’exécution des décisions ; elle aboutit à une dissymétrie totale entre dominants et dominés. L’obéissance des dominés est consentie lorsque l’autorité est légitime.
La légitimité repose sur trois types :

La souveraineté ne s’identifie pas au pouvoir absolu, mais seulement par rapport à un pouvoir supérieur ou étranger.
Ces six notions sont moins à traiter comme des faits que des catégories morales ; la relation de pouvoir peut se modifier avec le temps à l’intérieur des mêmes structures politiques, surtout si un des éléments perd de sa légitimité (le chef notamment).

Les sources du pouvoir

Il n’y a pas de politique sans exercice du pouvoir ; le pouvoir dispose de ressources diverses.

Les différentes formes de Pouvoir.

La succession est un transfert de titre, d’office, de position de pouvoir d’une personne à une autre. L’accès à une fonction peut être instable et attachée à un destin individuel ; elle ne relève alors pas de la succession : le statut de Big Men ne relève pas de l’hérédité car celui-ci n’est jamais assuré d’avoir suffisamment de biens pour pourvoir assurer cette position à son fils.
Les critères de succession reposent sur la filiation, l’alliance (l’enfant de la première épouse hérite chez les Swazi), l’âge, la germanité. Le choix du successeur du vivant du détenteur conduit à une cogérance (Egypte, mais aussi premiers Capétiens) Chez les celtes, le Tanastry est un titre qui permet d’assurer le commandement lorsque le roi est trop vieux pour assurer sa fonction.
Le choix peut aussi être fait par des spécialistes des rituels (cf. Rwanda), des officiers de cour (Ashanti), des grands électeurs (Saint Empire Romain Germanique), par tirage au sort (Berbère du Maroc), par roulement entre familles (Peuls du Fouta entre les Alfaya et les Soraya).

Contraintes - Sanctions

Tout système politique fonctionne avec des contraintes. L’interdit est un instrument de pouvoir car il permet à l’Etat de recourir à la violence légitime. Un pouvoir non étatique peut aussi recourir à la violence (cf. le chef de famille sur ses enfants).
Les formes de contraintes sont diverses :

L’Etat peut s’arroger le droit d’interdire l’exercice de la sanction physique (sanctions corporelles interdites au sein de l’Education nationale, etc.). L’Etat n’a pas de regard sur les violences morales (les pressions religieuses exercées par certains groupements tels que les sectes, etc.) peut être en raison de l’absence de traces matérielles quantifiables. Quelle sanction prendre contre l’Eglise qui promet le feu éternel aux fidèles qui ne se conduisent pas selon ses préceptes ?
L’Etat se porte certes garant de la liberté d’expression, mais il est en mesure de faire taire des citoyens ; il peut empêcher que certaines informations soient divulguées (à l’étranger - problème d’espionnage - ou interne - censure) ; l’Etat peut aussi restreindre l’accès à l’information des partis d’opposition (temps d’antenne écourté pour les partis d’opposition : en France les temps d’antenne sont répartis en fonction des résultats obtenus aux élections précédentes. Moyens d’information et de communication étatisé dans de nombreux pays du Tiers monde).
La notion de prestige est importante dans les sociétés modernes. Les lois assurent un prestige social à celui qui les fait appliquer. Mais les sociétés sans tribunal ne sont pas nécessairement vouées au désordre. L’ordre est maintenu sur plusieurs bases (territoriale, ethnique, etc.)
Prestige vient du latin praesitgium qui signifie artifice, illusion. Il y a une idée de magie, de pouvoir surnaturel dans le prestige. (cf. prestidigitateur est souvent synonyme de magicien).
Les sanctions religieuses et magiques sont très fortes. Dans le domaine magico-religieux, il n’est pas nécessaire de recourir à des sanctions. La pratique de l’ordalie suffit à provoquer la sanction. La notion de pureté et d’impureté, de licite et d’illicite est liée à la sanction religieuse. Les sociétés archaïques se caractérisent par une responsabilité collective du groupe ; lorsqu’un membre a fauté, c’est tout le groupe qui est concerné. Il est donc important, dans ces sociétés, que la faute soit lavée ; mais lorsque cela a été fait, la purification est définitive. Il n’y a plus à revenir dessus. J’ai expié ma faute ; cela signifie pour l’Africain, le retour à la position d’avant la faute, comme si cette dernière n’a jamais existé et elle n’a pas existé puisqu’elle a été lavée.
Les autres formes de sanction : Dans le domaine de la sanction, la question importante est de savoir quel est l’objet du délit et qui est chargé de la sanction. Il faut donc en analyser les principes mais aussi la pratique, et voir la corrélation qui existe entre principes et pratique. Les points où il n’y a pas corrélation entre la théorie et la pratique sont particulièrement intéressants car ils montrent la différence entre la tradition - règle - et la réalité - manière dont a évolué la société. Les usages peuvent être supérieurs à la théorie. Une société ne correspond jamais à ce que les institutions décrivent ; il faut tenir compte des hommes qui agissent sur la pratique des institutions. (cf. constitution de la Vème République : différence entre l’esprit, le texte et la pratique. Il n’y a pas de domaine réservé, mais l’usage veut que la politique étrangère et la Défense nationale soient du ressort de l’Elysée, en raison de l’élection du Président de la république au suffrage universel direct).
Dans l’anthropologie de la maladie, le diagnostic n’est pas scientifique ; il repose sur les tourments causés par un esprit mécontent ; ce qui importe c’est l’esprit qui tourmente ; lui seul est la cause du désordre. On peut donc aboutir aux situations suivantes (voir J. Lombard, La peine et sa réflexion dans Histoire des moeurs de Poirier - La Pléiade - Gallimard) :

Les luttes pour le Pouvoir.

Dans toute société, des contre-pouvoirs sont à l’œuvre ; ceux :

Tous les contre pouvoirs cherchent à se faire obéir tout en se fixant des objectifs et des possibilités de marchandage. Michel Crozier propose quatre variables pour les rapports de force : Ces quatre variables démontrent que le pouvoir est avant tous dynamique comme le soulignait Georges Balandier dans son Anthropologie politique..