Pour Paris, la territorialité se trouve dans la partie occidentale de la ville, dans « les Beaux Quartiers ». Levi-Strauss explique cette situation des beaux quartiers à l’ouest des agglomérations par l’existence d’un inconscient qui voit dans l’Ouest le mythe de l’ascension sociale et de la croissance. La conquête de l’Ouest devient donc le signe d’un accomplissement social. (cf. Tristes Tropiques).
Le cadre bâti.
Le coût du foncier est particulièrement élevé : m² entre 18 000 et 64 000 Fr en 1986. Les logement ont une superficie moyenne supérieure à celle de la capitale. Dans le XVIème arrondissement, la moyenne tourne autour de 80 m² dont certains peuvent aller jusqu'à 500 m². Les appartements les plus grands ont le prix du m² le plus levé. Ces appartements constituent à eux seuls déjà un signe de fortune.
Les espaces verts, publics et privés, sont nombreux. Mais les classes privilégiées ont réussi à privatiser les espaces publics en y installant des cercles. Cette appropriation de l’espace public est très discrète.
Enfin le marché de l’immobilier est bloqué en raison de l’absence d’espace disponible pour de nouvelles constructions. Les acquisition se font donc essentiellement par héritage ; il y a très peu de ventes.
Définition sociale du territoire.
La population est composée à 40% par des cadres et chefs d’entreprise. A l’échelle de l’agglomération parisienne, 60% des cadres résident extra-muros. Par rapport à l’impôt sur les grandes fortunes (ISF), 50% des contribuables habitent ces beaux quartiers, mais l’autre moitié se répartit sur tout Paris. Ces beaux quartiers n’ont donc pas l’apanage de la fortune. Il s’agit avant tout d’une classe qui dispose d’un « fort capital social » (Bourdieu).
Cette analyse est confirmée par l’étude des membres des cercles privés. Le dépouillement des fichiers de ces cercles montre que les adresses des membres coïncident toujours avec un territoire particulier. Les cercles sont : Jockey Club, le plus fermé réservé à la noblesse française, le Polo de Paris, l’Etrier, le Racing-Club de Paris, le club du Bois de Boulogne, le cercle Interallié, etc. Le recrutement s’effectue essentiellement par cooptation. ; la lignée compte plus que la fortune.
Le système d’éducation se caractérise par un nombre élevé d’établissement privés où l’éducation est conçue comme une formation où l’accent est mis sur « la préparation au rôle de mère de famille heureuse, d’épouse cultivée, discrète et efficace, prête à assister son conjoint dans son activité professionnelle, de femme dévouée prêtant son concours aux nouvelles oeuvres de charité et d’apostolat, de maîtresse de maison gérant avec beaucoup d’attention le capital sociale et symbolique de la famille ». (M. de Saint-Martin)
Les rallyes jouent un rôle important afin de permettre la reconnaissance des personnes de même milieu. C’est un apprentissage, dès l’adolescence, de la vie en société (cf. B. Le Wita).
La territorialité bourgeoise est menacée par les envahisseurs urbains, notamment dans le triangle d’or avec les magasin de luxe. Grands couturiers, entreprises de communication et médias cherchent à s’approprier la griffe spatiale. L’adresse fournit un passeport.
Ces quartiers bourgeois se caractérisent par une grande stabilité résidentielle sur plusieurs générations. La majorité des personnes vivent toute leur vie dans le même quartier ; ils sont donc connu, y possèdent leurs relations familiales, mais aussi les connaissances avec lesquelles elles ont fréquenté les mêmes écoles. Les souvenirs s’entassent dans ces lieux qui deviennent propriété du groupe. Parfois, au début du mariage, les jeunes couples sont contraints à s’éloigner de ces quartiers, mais c’est pour y revenir au plus vite, signe tangible de la réussite.
Un territoire en évolution.
On assiste à un centre du déplacement de gravité des beaux quartiers vers l’Ouest. La répartition géographique des membres du Jockey Club est la suivante :
| 1869 | 1948 | 1987 | |
| 7°, 8°, 9° arrondissements | 90% | 40% | 34% |
| 16° arrondissement | - |
55% | 40% |
| Banlieue dont Neuilly | - |
5% | 16% |
Il y a aussi une évolution verticale. La domesticité qui habitait sous les toits a disparu, libérant les chambres ; celles-ci ont été transformées en appartements. Les « bonnes » bretonnes ont été remplacées dans un premier temps par les hispaniques ; depuis le début des années 80, celles-ci ont cédé leur place aux Philippines. Les immigrés sont sous contrôle de la population de ces quartiers. La visibilité d’une présence étrangère est très faible.
Le taux des étrangers est parmi les plus élevé de Paris ; mais il s’agit essentiellement de cadres (personnel diplomatique, techniciens d’entreprises multinationales).
Ce qui caractérise la population de ces quartiers, c’est que la contrainte sociale est inversement proportionnelle à la contrainte économique. Tenir son rang impose de vivre dans ces lieux.
La territorialité ouvrière.
Cette territorialité ouvrière fait partie d’une période urbaine dépassée. Pour Paris, c’est un anachronisme ; dès les années 50, cette territorialité ouvrière est remise en question par les travaux de rénovation. Le XIIIème arrondissement est témoin d’un environnement ouvrier.
Le quartier est situé dans la zone est de Paris, dans cette zone située à l’extérieur du mur des Fermiers généraux et qui a été annexé en 1860. La vie de ses habitants est tournée vers l’extérieur, vers les portes d’Italie, d’Ivry, donc vers la banlieue. La population s’approvisionne aux marchés situés aux portes de Paris (Kremlin Bicêtre).. L’ouvrier ne se sent pas parisien. Il évite le centre de Paris qui a été urbanisé par Haussman et qui est un lieu de reconnaissance sociale d’où un certain évitement.
Le cadre bâti.
Les immeubles sont assez bas (deux étages en général), construits en matériaux légers. L’humidité des logement est importante en raison de l’absence de fondations. Ces habitations ont été rénovées ou démolies au cours des années cinquante ; on peut se faire une idée de certaines maisons le long de l’avenue d’Italie, au delà de la rue de Tolbiac.
De nombreux immeubles sont des hôtels meublés où six à huit personnes logent dans une même pièce. Le quartier se caractérise par son exiguïté, son surpeuplement. En 1954, 55% des logements sont surpeuplés ; la moyenne parisienne est de 27%.
L’insalubrité se défini par l’absence :
| Moyenne pour Paris | XIIIème arrondissement | |
| d’électricité | 6,2% |
9,4% |
| d’eau courante | 23% |
50% |
| de WC | 52% |
86% |
| de salle de bain | 81% |
98% |
Les catégories socio-professionnelles.
| Industriel et cadres supérieurs | 2% |
| Artisans et petits commerçants | 8% |
| Cadres moyens | 6% |
| Employés | 14% |
| Ouvriers qualifiés, contremaîtres | 24% |
| O.S., manoeuvres | 36% |
| Personnel de service | 10% |
Cette activité ouvrière génère un important commerce de détail et d’approvisionnement ; l’activité commerciale était importante avant la rénovation des quartiers
| avant rénovation | après rénovation | |
| Boulangerie | 10 |
2 |
| Boucherie, Charcuterie, Poissonnerie | 26 |
8 |
| Alimentation, Fruits et légumes | 29 |
5 |
| Cafés, débits de boisson | 48 |
1 |
La rénovation avait aussi pour but de purger le quartier des débits de boisson. Ces débits étaient en fait des lieux de sociabilité, des annexes des entreprises où se tenaient les réunions syndicales, parfois des cantines. Ce sont des lieux considérés comme le prolongement des logements ; l’ouvrier s’y rend en pantoufle pour téléphoner, discuter avec ses amis.
Les ouvriers sont fidèles à certains commerçants ; ce n’est pas parce qu’ils ont une fibre sentimentales, mais parce que le commerçant du quartier lui fait crédit. Il n’a pas les liquidités financières pour acheter ailleurs moins cher ; il consomme l’argent du mois et la paie lui sert à rembourser ce qu’il a emprunté. Il n’a pas de paie d’avance. Il faut garder ce système à l’esprit et ne pas idéaliser sur le sentiment de solidarité entre commerçants et ouvriers.
Le quartier ouvrier intègre les travailleurs étrangers. Il permet la reconstruction de structures identiques au modèle d’origine. Pendant l’exode rural, au XIXème siècle, les cafetiers et hôteliers hébergeaient « leur pays », ce qui leur permettait d’organiser une intégration douce.
Les ouvriers ont eu un fort attachement à leur quartier au moment de sa rénovation. Il y avait un fort sentiment d’appartenance, d’adhésion au sol. Mais dans le domaine urbain, personne n’est sûr de la permanence de son territoire. Les envahisseurs urbains guettent toute place disponible et vacante.
L’homogénéité idéologique est flagrante ; la mairie du XIIIème arrondissement a été communiste du Congrès de Tours (1921) jusqu’en 1958. Le Parti communiste français y organise la vie au quotidien ; il encadre les habitants.
Après la rénovation du quartier, on passe à une vie urbaine plus conforme à la normale citadine. Les habitants deviennent parisiens et regardent vers le centre. Mais les loyers décuplent, même dans les HLM et sont trop onéreux pour la classe ouvrière. Les dépenses des ménages se modifient, la consommation culturelle fait son apparition (TV, journaux, livres, disques). Mais est-ce le fait de la classe ouvrière ou des nouvelles populations qui sont venues s’installer dans le quartier, refoulant ailleurs les ouvriers ?
Dans les quartiers rénovés, on assiste en général à un changement radical de population. Cela s’est traduit en particulier dans certains quartiers anciennement populaires de Paris : Belleville, Denfert-Rochereau (quartier Daguerre). Ceux qui s’installent dans les nouvelles résidences sont les classes moyennes.
Bibliographie complémentaire.
Chevalier J.-L. : Classes laborieuses, classes dangereuses - Pluriel - Hachette.
Coing H. : Rénovation urbaine et changement social dans le XIIIème arrondissement.
Combart de Lauwe : Quartiers ouvriers du XIIIème arrondissement - Paris - 1952
Levi-Strauss : Tristes tropiques - Plon.
Le Wita B. : Ni vue, ni connue ; approche ethnographique de la culture bourgeoise - Ed. Maison des sciences de l’Homme - 1988.
Pinçon M. et Pinçon-Charlot M. : Les Beaux Quartiers - Le Seuil - 1988.
Saint-Martin M. : Une « bonne éducation ; Notre-Dame des Oiseaux à Sèvres in Ethnologie française 1990
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