Aux origines de l’anthropologie urbaine.


L’origine de l’anthropologie urbaine est double selon que l’on considère l’axe Nord-Sud ou l’axe Est-Ouest. L’anthropologie britannique s’est intéressée aux villes minières du Zimbabwe et de Zambie (ex Rhodésie) qui privilégient un axe Nord-Sud et qui permettent de prendre en considération la formation des entités urbaines en affirmant qu’ « un citadin africain est un citadin » (Glucksman). Cela signifie que les Africains qui vivent dans les villes s’émancipent de toute logique tribale. Les anthropologues britanniques ont été les premiers à travailler sur les cycles de détribalisation/retribalisation, c’est-à-dire sur des regroupement selon des affinités particulières, et pas nécessairement ethniques.

L’étude concerne l’axe Est-Ouest qui est l’axe préférentiel du développement urbain dans les sociétés occidentales.

Les précurseurs de l’Ecole de Chicago.

Simmel.

Georg Simmel est, avec Max Weber, une des figures les plus importantes de la sociologie allemande classique.

Dans Métropoles et mentalités (1903), Simmel cherche à caractériser l’influence de la ville sur la psychologie collective. Il veut mettre en exergue l’émergence d’un acteur social, l’individu. C’est par une approche socio-psychologique que Simmel cherche à comprendre comment la métropole, composée de groupes sociaux diversifiés, influe sur le développement de l’individu. Dans la métropole, l’individu, le sujet, peut s’affirmer en dehors des appartenances traditionnelles en raison de son autonomie, de sa singularité. Il bénéficie de la tension entre un mode de vie individuel et un mode universel ; il est dégagé des appartenances.

D’autre part, le citadin se trouve placé dans un milieu où il est soumis à des stimulations diverses et excessives. Ces stimulations créent des tensions qui le conduisent à adopter une « attitude blasée » qui est une attitude de repli. Cette approche est reprise par Louis Wirth de l’Ecole de Chicago.

Wirth

Louis Wirth (1897-1952) est un élève de Thomas, Park et Burgess ; il consacre sa thèse au ghetto juif de Chicago (1925) et publie en 1938 un article : « le phénomène urbain comme mode de vie » dans lequel il s’efforce de personnaliser le citadin.

Il affirme que la culture urbaine est devenue dominante, qu’elle dépasse le cadre urbain, la ville. Il souligne que la vie urbaine se vit dans une certaine promiscuité. La diversité se trouve dans l’accessibilité à la ville ; elle est à portée de main de nombreuses personnes mais par des voies différentes.

La ville peut aussi produire un éclatement du sujet lorsque celui-ci se socialise sur un mode segmentaire parce qu’il appartient à de nombreux groupes. C’est son unité propre qui en souffre. La communication dit alors s’effectuer par médiation, par délégation.

La constitution de l’Ecole de Chicago.

L’Ecole de Chicago : ses débuts.

L’Ecole de Chicago est connue par son département de sociologie et d’anthropologie urbaine. La filiation est essentiellement anthropologique (influence de Franz Boas). L’école de Chicago revendique la multiplicité des groupes, la ville comme « laboratoire social » dans lequel tous les caractères culturels sociaux et moraux peuvent être repérés. Pour l’école de Chicago, toutes les formes de moralité (et d’immoralité) sont dignes d’être observées. Les chercheurs sont en phase avec leur terrain. Les thèmes de travail sont multiples :

Tous développent l’idée qu’il y a deux étapes dans l’acculturation :

  1. génération : c’est une phase de démoralisation, de désorganisation individuelle qui se manifeste par un désintérêt social de l’individu. Cette phase se traduit par des formes de dépendances économiques et d’alcoolisme.
  2. génération : la démoralisation devient active ; il y a émergence de subcultures animées par les jeunes groupes.
La ville de Chicago.

C’est une ville spontanée qui a connu une croissance remarquable :

Années
 
1840
 
1860
 
1880
 
1920
 
1900
 
1930
 
Habitants  5 000  108 000  500 000  1 700 000  2 700 000  3 400 000 
Superficie   
46,5 km²
 
92 km²
 
49 km²
 
520 km²
 
 
La superficie de Paris intra-muros est de 105 km² ; pour atteindre les 500km², il faut prendre en compte les départements de la « petite couronne » : Hauts de Seine, Val de Marne, Seine-Saint-Denis.

Les conceptions de l’Ecole de Chicago.

L’école de Chicago développe des concepts liés au vocabulaire naturaliste.

Robert Park et le concept d’aire naturelle

L’aire naturelle est un secteur (quartier) de la ville parce qu’il « naît sans dessein préalable et remplit une fonction spécifique dans l’ensemble urbain ; c’est une aire naturelle parce qu’elle a une histoire naturelle ». La constitution de ces secteurs apparaissent à Park spontanés, sous l’action de mouvements qui lui semblent naturels.

Ces aires trient et filtrent les population en fonction d’appartenances culturelles, sociales ou d’un statut. Il y a dans Chicago de nombreux secteurs particuliers comme Bohoemian, quartier spécifiquement masculin, le ghetto juif constitué de population venant d’Europe de l’Est ; Blackbelt, Chinatown, Little Italia, etc. Il y a une extrême diversité de ces regroupements en terme d’appartenance.

Certains quartiers sont réservés aux riches, d’autres aux divorcés, aux gens du Troisième âge, etc. La ségrégation spatiale est donc hautement raffinée. Mais cette composition des aires culturelles n’est pas homogène ; elle s’établit en fonction de complémentarités sociales ce qui inclut, dans ces zones des regroupements avec des éléments étrangers.

Robert Park cherche à repérer la mobilité sociale à travers la mobilité spatiale. Il s’aperçoit que les moeurs résidentielles sont très mobiles et que les déménagements s’effectuent du centre vers la périphérie.

Burgess et les aires concentriques

L’idée de Burgess n’est pas de caractériser la ville comme une unité spécifique homogène, mais de rendre compte de la totalité de la ville et de la complémentarité des différentes aires. Pour cela, Burgess prend en compte des aires concentriques :

  • La zone centrale, le Loop, se définit comme le centre d’affaire et le lieu des industries ferroviaires. C’est une zone très stable.·

  • La zone de transition ou de détérioration (zone 2) c’est la zone de recomposition sociale à partir des bas quartiers dégradés qui abritent une population essentiellement faite de migrants. C’est la zone de première installation pour de nombreux immigrants ; cette zone constitue le terreau nécessaire pour l’émergence de nouvelles cultures ; elle fait coexister les différentes populations entre elles. Politiquement, c’est la zone où les partis radicaux recrutent facilement.

  • La zone 3 est une zone de seconde installation Les gens s’y établissent après avoir fui les bas-quartiers. C’est la zone de résidence des ouvriers qualifiés, des petits employés. A Chicago, c’est celle de l’immigration allemande.

  • La zone 4 est la zone résidentielle par excellence. Elle se caractérise par l’ascension sociale et l’assimilation à la culture américaine standardisée.

Chombard de Lauwe s’est intéressé à cette théorie générale et a cherché à l’appliquer à Paris. Il a étudié la faisabilité en 1952. Il a trouvé qu’il y avait une cetaine pertinence, mais la concentricité n’est pas strictement identique.

La tendance actuelle sur Paris est certes à la concentration des activités économiques, mais celles-ci ont, par le jeu de la décentralisation (déconcentration) l’habitude de sortir de la zone III pour gagner les zones de forte résidence, notamment à proximité des villes nouvelles qui doivent devenir des points d’ancrage des populations.

Deux mouvements en sens opposés jouent sur Paris ; un recentrement de certaines activités, notamment économique : le cœur économique a tendance à s’agrandir vers l’Ouest (La Défense), mais la zone II explose vers le périphérique tout en se transformant avec de nouvelles zones résidentielles suite à des politiques de réaménagement et de rénovation (front de Seine)

McKenzie et l’écologie urbaine.

McKenzie s’est inspiré de l’analyse de milieux écologiques naturels. Il prône une écologie urbaine c’est à dire que les relations spatio-temporelles des êtres humains doivent s’analyser en terme de sélection et de distribution par rapport à l’environnement. Il estime qu’il y a peu de différences entre milieu humain et végétal.

Il analyse la ville selon le système distributif végétal, ce qui permet de parler de tout phénomène de recomposition spatiale avec un regard neutre, déchargé de toute émotivité. Pour cela, il utilise la théorie des envahisseurs.

Il recherche la cause et les facteurs d’invasion possibles. Pour qu’il y ait invasion, il faut des conditions favorables à l’invasion et en particulier la constitution de failles urbaines où les envahisseurs peuvent s’infiltrer.

Les failles sont constituées par les éléments suivants :

Ces failles permettent trois moments d’invasion urbaine :


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