W.F. Whyte,
Street corner society. La structure sociale d'un quartier italo-américain,
Editions La Découverte, 1995.

 

 

L'objet de ce livre c'est, comme l'indique le sous-titre, l'étude d'un quartier italien de Boston à la fin des années 1930. L'originalité de cette étude réside dans le fait qu'elle s'est étalée sur trois années pendant lesquelles l'auteur a vécu quasiment en immersion totale dans le North End devenu "Cornerville" (de la même manière que tous les autres noms propres ont été transformés). Toute sa méthode est explicitée dans l'Appendice A, dans laquelle il livre également des éléments biographiques car il les juge utiles à la compréhension de sa méthode d'observation : on y apprend ainsi qu'il n'est ni sociologue ni anthropologue de formation mais économiste et préoccupé par la situation des quartiers pauvres. Donc, après avoir vu l'originalité de cette méthode d'enquête sociologique appelée depuis ce livre "observation participante", nous verrons quelques unes des critiques qu'il convient d'y apporter.

 

I - L'OBSERVATION PARTICIPANTE :

A - Préparation de l'étude et premiers pas à Cornerville :

D'une certaine manière, SCS est l'histoire du renoncement par l'auteur à plusieurs de ses ambitions. Après avoir obtenu une bourse auprès de l'université de Harvard pour étudier le sujet de son choix, W.F. Whyte met en place un synopsis très ambitieux abordant l'ensemble de la vie sociale de Cornerville auquel il renonce peu après, de même qu'il renonce à mener cette étude avec une équipe de 10 à 12 personnes comme il y avait pensé au début. L'auteur précise également qu'avant son immersion dans le North End il avait lu des travaux sociologiques et anthropologiques sur les communautés et qu'il les avait trouvé contre-productives car ne présentant les communautés qu'en terme de "désorganisation sociale" et non pas comme des systèmes sociaux organisés. Il dit avoir trouvé son modèle dans les travaux de l'anthropologue Malinowski sur les tribus primitives

Son intégration à Cornerville se fait par l'intermédiaire de travailleurs sociaux du quartier qui lui présentent Doc, un jeune américain d'origine italienne qui jouit auprès des autres jeunes du quartier d'un certain statut social. Ce dernier lui donne alors quelques conseils pour se comporter dans le quartier et accepte de le faire passer pour un ami personnel ce qui lui ouvre bien des portes. Parallèlement à cela, Whyte se convainc peu à peu qu'il lui est nécesssaire d'habiter à Cornerville (même si techniquement il lui était possible de passer la journée dans le quartier et de retourner à Harvard le soir) et trouve donc une chambre chez l'habitant. Ses retours à Harvard sont rares. Autre démarche indispensable à une bonne intégration, Whyte commence des leèons d'Italien car bon nombre d'habitants du quartier, notamment ses h¶tes, ne parlent pas l'anglais.

Amené à se déplacer sans Doc dans le quartier, l'auteur se trouve dans la nécessité d'expliquer qui il est et répond simplement aux questions qu'on lui pose en disant : "j'écris un livre sur Cornerville" ce qui semble suffisant. Mais quand Doc se retrouve seul avec des amis, il doit les convaincre que Whyte n'est pas un flicà

B - La collecte des données et la vie quotidienne à Cornerville :

Au bout d'un certain temps, Doc devient un véritable collaborateur de Whyte : il lui fournit des comptes-rendus d'évènements auxquels Doc n'a pu assister, et ils ont souvent tous les deux des discussions sur les interprétations possibles d'une discussion ou d'un épisode particulier qui vient d'avoir lieu.

Un autre mode de collectes de données dans une enquête sociologique classique est l'entretien. Mais dans le cas précis, les entretiens -au sens formel du terme- sont l'exception ; Whyte leur préfère des discussions improvisées (ou du moins perèues comme telles par ses interlocuteurs) avec tous types de personnes et sur des sujets aussi différents que le base-ball, les courses de chevaux ou les filles du quartierà et qui sont retranscrites, de mémoire, le soir ou le lendemain matin à la machine à écrire. Ce qui est intéresssant dans cette méthode c'est que, selon Whyte, il n'est pas besoin de poser des questions pour avoir des informations, il suffit de s'intégrer, de se faire accepter et les discussions, parfois endiablées, viennent d'elles-mêmes. Mais, en ce qui concerne l'intégration, il faut préciser que l'immersion n'était pas totale : tout le monde dans le quartier savait que Whyte était là pour mener une étude de Cornerville et cela exigeait de sa part le respect d'un certain rôle social (on lui reprocha de dire de gros mots par exemple alors que tous le monde dans ce quartier populaire en disaità ). Il reste que l'intégration de Whyte l'amène à prendre des responsabilités dans les associations du quartier (secrétaire du Club de la Communauté italienne de Cornerville) et même à participer à une fraude électorale en votant à trois reprises lors d'un scrutin local.

C - Recadrage de la recherche et rédaction de SCS :

Dans la postface du livre, Whyte écrit : "j'ai passé 18 mois sur le terrain avant de savoir ou s'orientait ma recherche". En effet, obligé de rédiger quelque chose pour le renouvellement de ses bourses au bout de 2 ans, ce travail est l'occasion d'un bilan à mi-parcours, d'une mise à plat visant à déterminer les thèmes sur lesquels la collecte de données a été bonne et ceux qui ne pourront raisonnablement être intégrés dans le livre en raison de l'état des données. C'est ainsi à ce moment qu'il fixe les grandes lignes de SCS. Et dans la perspective de ce qu'il a décidé, il réoriente légèrement ses recherches, notamment vers l'étude du racket.

Au fur et à mesure de l'écriture du manuscrit qui s'étale sur environ un an, Whyte soumet le texte à Doc et tient compte de ses critiques. Il prend aussi la décision d'installer son étude dans un cadre chronologique car il lui para¯t, selon ses propres termes, plus efficace de "faire un film qu'une photographie".

 

II - ÉLÉMENTS DE CRITIQUE :

A - Les dangers d'une telle méthode :

Après avoir rencontré le principal racketteur du quartier, par hasard, dans un banquet, il est invité à d¯ner chez lui avec sa femme à deux reprises et réciproquement. Mais cela ne saurait poser de cas de conscience à un chercheur. Ce qui pose problème c'est que, quelques temps plus tard, après une période de froid avec ce Tony, Whyte soit intervenu en sa faveur dans une affaire du Club de la communauté, non par conviction personnelle mais uniquement pour rétablir des liens plus forts avec lui pour l'avancement de son enquête. Selon l'auteur, le problème n'est pas d'influer sur les évènements (car le contraire serait impossible en vivant comme il l'a fait en permanence à Cornerville), mais c'est de ne pas l'avoir fait en toute transparence et d'avoir ainsi joué de sa position sociale dans une situation conflictuelle. C'est, selon l'auteur, sa plus grosse erreur, non pas de méthode mais de déontologie.

B - Le rapport du chercheur au terrain et aux informateurs:

Ce livre qui est devenu un classique de la sociologie ne s'est pas cantonné à innover en matière de sciences sociales. Il a aussi été l'occasion d'un différend juridique entre son auteur et les enfants de Doc. Ces derniers lui ont reproché d'avoir exploité Doc -Ernest Pecci dans la vie- en ne lui faisant pas profiter des droits d'auteur de ce best-seller. Pour Whyte, le chercheur ne doit pas promettre d'argent à son informateur car il introduirait par là un calcul mutuel néfaste à la meilleur intégration possible dans le milieu social observé. De plus la participation aux droits d'auteur lui paraît irréaliste, d'autant que les succès de librairie en sciences sociales sont très, très rares. Whyte se dit partisan d'un autre moyen de combler la distance entre chercheurs professionnels et membres du groupe étudié : c'est ce qu'on appelle la R.A.P. (Recherche-Action Participative). Il s'agit pour le chercheur d'inviter certains membres du groupe à participer à toutes les phases du processus de recherche, ce qui permet d'aller au-delà de la relation interpersonnelle et donne voix au chapitre à une partie du groupe étudié. Cependant, cette méthode était inutilisable à l'époque de l'enquête à cause des "normes" de Harvard et du manque de moyens institutionnels pour la mettre en £uvre.

 

Au total, SCS est devenu l'un des rares ouvrages de sciences sociales qui soit considéré comme classique non pour ses conclusions ou les concepts qu'il forge (comme èa peut être le cas pour Les Héritiers de Pierre Bourdieu par exemple) mais bien plus pour le dispositif d'enquête mis en £uvre par Whyte pour recueillir ses données. Ce serait pourtant une erreur que de considérer que cette expérience consignée par Whyte puisse constituer un ensemble de préceptes figés, une sorte de discours de la méthode d'observation participante. Ce que l'auteur nous apprend plutôt c'est que le chercheur doit se fondre dans l'organisation du milieu observé, s'adapter aux relations qui y règnent. On mesure dès lors le chemin parcouru grâce à deux épisodes parmi les plus savoureux de SCS. Le premier se place lors de son approche de Cornerville et de sa recherche d'informateurs : il fut alors menacé d'être violemment éjecté du café o¨ il avait cru pouvoir proposer sa compagnie à une jeune femme sous pétexte qu'elle était seule avec un couple déjà assorti. Plus tard, au contraire, il fut invité à participer à un bourrage d'urne, signe de son intégration aux usages du quartier. De ces deux épisodes il dit dans l'Appendice A : "Sans ces deux épisodes, ma recherche n'aurait pas eu de sens".