La colonisation portugaise reflète le système socio-politique du Portugal. La cohabitation pendant plusieurs siècles avec les Maures, la connaissance de l'autre et l'absence du sustème féodal ont donné à la colonisation portugaise une connotation particulière dans l'ensemble colonial.
La colonisation portugaise s'est étendue à l'ensemble du globe ; elle se caractérise par trois cycles qui en constituent les principales étapes :
Le royaume du Portugal et d'Algarve.
A la fin du XVème siècle, le Portugal est un Etat récent : les Arabes ont été définitivement chassés par la reconquista de l'Alentejo et de l'Algarve en 1294. Les souverains portugais ne sont donc pas préoccupés par la question d'unité territoriale.
Le régime socio-politique est seigneurial et non féodal. Le roi n'abandonne pas les pouvoirs qu'il délègue à ses seigneurs ; ceux-ci sont plus des officiers de la couronne que des feudataires comme en France ou en Allemagne.
L'économie portugaise est essentiellement agricole mais le relief compartimenté du pays empêche la constitution de vastes zones d'élevage comme en Espagne. Les villes sont peu nombreuses et petites ; l'artisanat est médiocre.
La pêche est ancienne, mais au XIVème siècle, les formes de pêche traditionnelle et côtière sont en décadence ; la pêche lointaine est de plus en plus privilégiée. Les Portugais installent des pêcheries à Terre-Neuve ; ils chassent aussi la baleine dans tout l'Atlantique, notamment dans la région des Açores. Cette pêche hauturière constitue une excellente école pour les marins qui partent à la découverte du monde.
Les marais salants de la côte atlantique produisent une grande quantité de sel qui permet une bonne conservation du poisson ; une grande partie de la production de ces salines est d'ailleurs exportée vers les villes hanséatiques de la mer Baltique. Le fret retour est constitué de céréales et de bois pour les constructions navales.
Le Portugal, pays enclavé pour ses relations avec les autres pays européens, ne dispose que de la mer pour rompre son isolement. Balcon sur l'océan Atlantique, il utilise cette position privilégiée pour se lancer dans la recherche de nouvelles voies commerciales, d'autant que le commerce en Méditerranée et en Baltique est en plein essor. Situé à mi-chemin entre Venise et Hambourg, les armateurs portugais privilégient le commerce à longue distance et rêvent de trouver une voie nouvelle vers les Indes en contournant l'Afrique.

La politique étrangère des souverains portugais combine plusieurs objectifs concordants :
Le cycle de l'or : les Portugais en Afrique.
Les archipels euro-africains du proche Atlantique étaient connus depuis l'Antiquité : les îles Fortunées avaient été abordées par les Phéniciens dès le VIIème siècle av. J.-C. Aux Açores, la présence de monnaies carthaginoises du IVème siècle montre la précocité de ces contacts.
Entre 1340 et 1350, toutes les " nations navigantes " (Anglais, Espagnols, Français, Italiens et Portugais) sont à Madère et aux Canaries. Dès 1344, le pape Clément VI évoque l'idée d'un partage du monde. En 1402, les Normands de Bethencourt comptent parmi les premiers occupants des Canaries ; la population autochtone est décimée en raison de l'apparition de nouvelles maladies. En octobre 1418, Jean de Bethencourt cède ses droits sur Lanzarote à la couronne de Castille, tandis que les Portugais occupent Madère (1445) et les Açores.
Les Infants du Portugal suggèrent à leur père, le roi Joao Ier de marquer leur entrée en chevalerie par une juste croisade en s'emparant de Ceuta qui constituait sur la rive méridionale du détroit de Gibraltar une menace permanente pour la liberté de navigation dans le détroit de Gibraltar. La flotte appareille en 1415, année d'Azincourt, et le 21 août 1415, la cité maure tombe aux mains des Portugais. Les Portugais prennent pied en Afrique du Nord.
Pendant ce temps, les Portugais modifient le navire de haute mer : c'est une nef avec un mât à voile latine à l'avant et un mât à voile carrée à l'arrière ; ces bâtiments remontent le littoral marocain et saharien. Ils doublent, en 1434, le cap Bojador, limite méridionale du monde antique. La progression côtière est lente ; elle s'effectue par des sauts de faible amplitude car il faut s'adapter aux vents. Pour naviguer contre les vents dominants, les Portugais mettent au point la caravelle dont le faible tirant d'eau lui confère une excellente capacité manœuvrière, surtout s'il est servi par un bon équipage.
1434 marque un tournant dans la navigation portugaise: la peur de l'immensité liquide est surmontée : Gil Eanès franchit le cap Bojador. La progression vers le sud s'effectue en trois étapes :

Chacune de ces phases marque aussi une étape commerciale qui rembourse les frais engagés.
Dès 1441, un fort est construit sur le banc d'Arguin ; des esclaves noirs et maures destinés soit à l'Algarve, soit aux îles, et de la gomme y sont échangés. Lorsque le Portugal atteint le Cap-Vert, il doit marquer un temps d'arrêt pour s'adapter aux nouvelles conditions d'échange : les populations africaines ne connaissant pas la monnaie, il faut pratiquer le troc. D'autre part, pour prendre contact avec ces nouvelles populations, il faut franchir un double obstacle : la barre qui court tout le long de la côte occidentale d'Afrique et la forêt qui longe le littoral. Enfin, les étoiles familières, nécessaires à la navigation disparaissent ; il faut s'adapter à un monde nouveau.
Les Portugais doivent aussi exploiter la masse des informations qu'ils ont recueillie lors de leurs différentes missions et mettre au point des cartes nouvelles. Il faut aussi créer les conditions nouvelles pour les échanges et détourner les pistes caravanières qui se rendent en Afrique du Nord par le Sahara afin de les diriger sur les nouveaux points de contact, les ports atlantiques. Peu à peu se répand l'idée que l'Afrique peut être contournée et lentement les navigateurs prennent conscience qu'il devient possible d'atteindre directement les Indes et ses épices.
La grande aventure recommence au début des années 1460. Le commerce avec la côte de Guinée repose sur les esclaves, l'ivoire et les épices ; c'est la base d'un commerce régulier et rémunérateur. Le Wouri (rivière du Cameroun) est atteint vers 1473 et peu après le repérage des côtes du Gabon commence. Goncalvès franchit l'équateur en 1475 : des marins européens naviguent pour la première fois dans l'hémisphère sud.

L'arrêt momentané des découvertes est dû à une rivalité entre la Castille et le Portugal. En 1475, la reine de Castille avait permis à ses sujets de pénétrer au-delà du cap Bojador, dans le domaine portugais. Il s'agit pour les Portugais dans un premier temps de protéger leurs acquis par la construction du fort St Georges d'El Mina en 1476. La première " guerre coloniale " des temps modernes se termine par le traité de Toldo (1479) qui confirme le monopole portugais sur l'Afrique. La reprise est foudroyante :
Le principal déroutement des routes caravanières est l'œuvre du comptoir San Jorge de Mina; vers 1530, douze à quinze navires sont spécialement affectés au commerce de l'or entre le Portugal et le Bambouk. En 1532, période d'apogée des échanges d'or, San Jorge de Mina fournit plus de 700 kg d'or ; le commerce du métal jaune se stabilisera au cours du XVIème siècle pour plafonner à 150 kg de métal précieux. La chute de ces factoreries s'explique par l'arrivée massive de l'or du Nouveau Monde.

Après l'or, les épices : la malaguette de Guinée et le poivre du Bénin étaient les deux épices qui étaient échangés sur la côte d'Afrique occidentale. La malaguette provient de la côte humide entre la Gambie et l'actuel Liberia. Cette production connaît une forte expansion : entre 1500 et 1550, on débarque annuellement plus de 4 000 quintaux d'épices africains à Lisbonne. Les deux produits se vendent bien mais seront bientôt concurrencés par les épices d'Asie. Quant aux îles de l'Atlantique, elles sont totalement occupées ; deux cycles économiques s'y succèdent : le cycle du blé destiné à l'exportation vers la péninsule ibérique, puis à partir de 1460, l'économie sucrière. Le premier moulin à eau utilisé date de 1460. De 1445 à 1493, la production sucrière annuelle de Madère oscille entre 6 000 et 80 000 arrobes . La production de sucre de canne nécessite une importante main d'œuvre pour entretenir les champs de canne ; pour disposer de cette main d'œuvre les planteurs vont d'autant plus facilement utiliser des esclaves que les sources d'approvisionnement sont proches. Entre 1450 et 1500, près de 35 000 esclaves ont quitté leurs familles africaines pour travailler sur ces plantations. Parallèlement à la canne, l'exploitation de la vigne se répand dans les îles de l'Atlantique.
Le cycle des épices.
La découverte de la route des Indes : Vasco de Gama et l'Océan Indien
La constitution matérielle de l'Empire portugais
L'Empire des Indes, une entreprise commerciale
La crise du milieu du XVIème siècle
La présence portugaise en Extrême Orient
Le déclin de l'Empire portugais des Indes
La présence portugaise en Afrique orientale
La découverte de la route des Indes : Vasco de Gama et l'Océan indien.
Les conditions naturelles de navigation dans l'océan indien facilitent le passage aux Indes. De mai à octobre, les alizés venant du Sud-Est sont déviés vers l'Inde à hauteur de Zanzibar alors que de novembre à février, l'alizé de l'hémisphère nord dirige en sens inverse les vents dominants dans la saison précédente (de l'Inde vers Zanzibar, donc le chemin de retour). Le calendrier saisonnier impose à l'homme les rythmes de navigation : le chemin de retour est identique à celui de l'aller, il suffit de se laisser porter par les vents. Ce système, parfaitement connu des pilotes arabes, explique la brutale expansion des Portugais dans cette région.
| L'Océan indien est, avant l'arrivée des Portugais, le centre d'un grand foyer du commerce international. Ce commerce est centré sur la côte ouest du Dekkan pour la partie occidentale et sur Malacca pour l'Insulinde, l'Indochine et l'Extrême-Orient. Les principaux ports de la côte ouest sont Surate (au Nord) et Calicut (au Sud). Mombassa, Zanzibar et Safala commercent avec les ports du Dekkan. | |
Carte des routes commerciales dans l'Océan indien Cliquez sur la carte pour en avoir un agrandissement |
Les expéditions maritimes sont précédées, en 1487, par les voyages de Pero de Cavilha et d'Alfonso de Païva ; Ils gagnent le Caire, par la Méditerranée, puis Cavilha se rend en Inde (Calicut, Goa), en Perse et en Afrique orientale. Il envoie une relation détaillée de son périple au roi Jean II et part ensuite pour l'Ethiopie (royaume du Prêtre Jean) où il s'installe. Pedro de Cavilha a joué un rôle décisif dans la transmission des connaissances sur les routes commerciales dans l'Océan indien et sur les lieux favorables à une éventuelle implantation.
![]() Portrait de Vasco de Gama |
Le 8 juillet 1497, Vasco de Gama quitte Lisbonne avec quatre navires. Le 22 mars 1498, il est à Calicutt où il reste trois mois avant de reprendre le chemin du retour. Le premier navire arrive le 10 juillet 1499, un an après son départ. Dix ans après avoir doublé le cap de Bonne Espérance, les Indes étaient atteintes ; exploit immense qui récompense un siècle de tâtonnements et d'efforts. Entre temps Colomb avait découvert les Amériques. L'objectif des Portugais aux Indes est double :
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La constitution matérielle de l'Empire portugais.
Pour réaliser leur entreprise, les Portugais vont mener deux politiques diamétralement opposées :
Le troisième vice-roi des Indes, Lopo Soares se déclare favorable au libre échange. Il en résulte une succession d'établissements privés tout au long des côtes de l'Inde et dans le golfe du Bengale jusqu'à Pahang. Mais les Portugais sont divisés : les intérêts des marchands s'opposent à ceux de la noblesse. Chaque groupe de pression envoie ses propres ambassadeurs auprès des diverses cours hindoues ou musulmanes, ce qui produit le plus mauvais effet.
Au cours des années trente, la logique expansionniste portugaise atteint son terme ; la règle devient la consolidation des acquis. Cette période se caractérise sur le plan international par :
L'Empire des Indes, une entreprise commerciale.
Les Portugais interdisent à tout navire, autre que les leurs, de faire le commerce avec l'Inde, la côte d'Afrique ou entre la Chine et le Japon. Ils se contentent de cette domination commerciale : ils laissent les rajahs et les sultans gouverner leurs sujets. Ce n'est qu'à Goa, Cochin et Malacca qu'ils se conduisent en souverain disposant d'un vice-roi et de gouverneurs. Les Empires continentaux s'accommodent de cette situation qui ne change rien pour eux. Certains marchands musulmans prennent des licences auprès des Portugais pour continuer leur commerce, d'autres se font contrebandiers.
Le roi est le plus grand commerçant du royaume : il détient le monopole du commerce du poivre, de certaines épices, des matières tinctorales et des drogues. Le commerce des autres produits est libre, c'est-à-dire qu'il peut être pratiqué par tous les commerçants.
La Casa da India, à Lisbonne, se charge de vendre tous les produits venant des Indes : elle fixe le prix d'achat aux importateurs et taxe les prix de vente ; elle détermine les quantités mises en vente et la vitesse d'écoulement des produits de manière à éviter un effondrement des cours. Dans les convois qui partent pour les Indes, le roi a toujours des vaisseaux et des chargements qui lui appartiennent. Ne disposant pas de capitaux suffisants, il octroie des licences de commerce à des syndicats de marchands italiens et allemands (Weler, Függer, Hochstetter, Marchioni, Affaitati, etc.). Ce système de contrôle des marchandises par l'Etat permet de maintenir les cours stables et de réaliser, malgré des pertes importantes dues aux prises, de substantiels bénéfices : 200% par rotation.
La grande difficulté réside dans l'achat des épices. Les Hindous ne voulaient que peu de marchandises européennes ; d'autre part, ils ne voulaient que de la monnaie d'argent. L'Europe envoyait, chaque année vers l'Orient, la valeur de 1 750 kg d'or et 20 500 kg d'argent. Le Portugal ne manquait pas de métaux précieux grâce à l'or Ashanti et Mossi qui arrivait à San Jorge de Mina. Mais cet or sert essentiellement à acheter à Anvers les produits nécessaires à commercer avec les Indes (argent, cuivre, blé, canons, arme, etc.) et pour les différentes places-fortes de la route des Indes, places-fortes indispensables pour conserver le monopole du commerce des épices. Un système de commerce triangulaire est mis en place.
C'est par le commerce d'Inde en Inde, effectué en liaison avec les commerçants tamouls grâce au système des carreiros que les Portugais financent leurs dépenses publiques aux Indes.
L'afflux des richesses du Nouveau Monde (conquête du Mexique - 1521 -, puis du Pérou - 1532) a des répercussions directes aux Indes. La découverte de la Mer du Sud (Océan Pacifique) et le tour du monde par Magellan permettent aux Espagnols de faire irruption dans cette zone sous contrôle portugais. Le galion de Manille amène chaque année des épices à Panama, épices qui sont transbordés jusqu'à Nombre de Dios pour regagner Séville. La construction de Lima par Pizzaro permet aux navires espagnols de charger directement l'argent du Potosi et de l'acheminer vers Manille. Une crise économique importante éclate au milieu du XVIème siècle.
La crise du milieu du XVIème siècle
Cette crise est la conséquence de facteurs internes au Portugal et à l'évolution de la situation internationale.
Les considérations internes
A la fin des années 1530, l'Asie semble consommer toutes les ressources humaines et économiques du Portugal alors que le Brésil commence à prendre de l'importance.
L'esprit humaniste de la Renaissance cède le pas à la Contre-Réforme et à l'inquisition ; celle-ci s'intéresse tout particulièrement aux Juifs qui s'étaient convertis à la religion catholique à la fin du XVème siècle. La majorité de ces cristaos novos quitteront d'ailleurs Lisbonne pour Anvers dans les Pays-Bas, à la fin du XVIème siècle,. Cette adhésion du Portugal à l'inquisition marque l'influence croissante de la cour espagnole des Habsbourg dans les affaires intérieures du Portugal.
Une crise économique qui est due :
L'afflux de métaux précieux en provenance du Nouveau Monde (Mexique et Pérou) produit un renchérissement des prix ; les marchandises sont de plus en plus chères sur le marché d'Anvers, métropole commerciale du commerce avec les Indes et nouveau siège du capitalisme marchand. Le Portugal ne vit que de son commerce, c'est-à-dire de marchandises qu'il doit acheter en un point pour les vendre ailleurs. Il ne dispose plus des liquidités nécessaires pour approvisionner ses bases en marchandises européennes qui sont vendues en Asie pour y acheter les épices. Même si le Portugal possède le monopole du commerce du poivre et des épices, il ne peut lutter contre les fluctuations de l'or ou de l'argent. Les achats d'épices deviennent moins nombreux et le nombre des navires qui relâchent à Anvers est sensiblement réduit : il passe de 24 en moyenne annuelle en 1536 à 14 entre 1545 et 1550. Don Joao III est conduit à fermer officiellement le comptoir portugais d'Anvers et laisse aux marchands privés le soin de poursuivre ce commerce. L'Etat se désengage du domaine commercial.
Au même moment, les souverains Wattassides renforcent leur emprise sur l'Afrique du Nord ; ils contrôlent tout le blé nécessaire au Portugal. En 1527, le clan des Bani Sa'd s'empare du pouvoir, domine le sud du Maroc et menace les comptoirs portugais d'Agadir, Safi et Azemmour (1542). Dom Joao est contraint d'effectuer un choix politique face aux trois champs d'action qui s'ouvrent devant lui :
La présence portugaise en Extrême Orient
Après les premiers échecs de pénétration à Canton (1520), suite à un édit impérial Ming qui interdisait aux Portugais d'approcher des côtes de l'Empire du Milieu, la situation évolue à partir de 1540 : les Portugais profitent de la présence de pirates chinois, les Wo-k'ou qui opèrent dans la région du Yang Tsé Kiang pour aller jusqu'au Japon (1542).
Au Japon, les daimyo, grands seigneurs japonais, qui se livraient une lutte pour le pouvoir, étaient conscients de la supériorité tactique que les armes à feu des Portugais pourraient leur procurer. Ils acceptent donc de commercer avec les Portugais. En 1549, François-Xavier, un jésuite, arrive pour évangéliser les Japonais. Il consigne toutes ses observations dans le livra que trata das coisas du India et du Japo qui constitue une description géographique, économique, sociale, politique et religieuse particulièrement fine des Indes et du Japon.
Evangélisation et commerce sont intimement liés dans l'esprit portugais. En 1552, les portugais commercent à Kyoto et trois ans plus tard, ils systématisent les liaisons avec le Japon par la mise en place du nau do trado (Grand navire d'Armaçon).
Le Portugal profite d'une conjoncture particulièrement favorable : la dynastie Ming prend des dispositions qui restreignent la participation chinoise au commerce avec le Japon. Le volume des transaction ne diminuant pas, les jonques chinoises et japonaises sont remplacées par les navires portugais qui assurent le transit des marchandises entre les deux pays. La Chine exporte des soieries, du vif argent, du plomb, de l'étain et du coton ; le Japon de l'argent (20 tonnes/an). Pour commercer librement, les Portugais se font octroyer une concession à proximité de Canton : l'îlot de Macao.
Le pouvoir royal s'étant désengagé du commerce asiatique, la royauté vend les charges autorisant les commerçants à le remplacer dans le transport des marchandises entre Japon et Chine ; d'autre part, toutes les marchandises en provenance d'Extrême-Orient sont taxées à 8,5% soit à Malacca, soit à Goa, avant de repartir pour l'Europe. Ce double système (vente d'autorisation d'effectuer le transit - taxes sur les marchandises) procure des rentrées fiscales substantielles sans occasionner des frais trop importants. Les comptes de l'Estado da India sont bénéficiaires. Les Portugais deviennent l'interface commerciale entre daimyo japonais et commerçants chinois.
En 1570, l'expansion portugaise atteint son extension maximale : tout le long du littoral asiatique se trouvent de petites colonies portugaises rattachées administrativement à Goa, comprenant à la fois des missions chrétiennes, des commerçants mandatés par le pouvoir, mais surtout des marchands portugais indépendants qui s'affranchissent de la tutelle de l'Estado da India.
Le déclin de l'Empire portugais des Indes
Peu à peu les Portugais vont, à l'exemple de la colonisation espagnole dans le Nouveau Monde, se lancer à la conquête des terres. Ils profitèrent du déclin de certains Etats indous, comme celui du Vijayanagara. Cette volonté de conquête de nouvelles terres a pour conséquence la division de la vice royauté de Goa en trois entités distinctes et indépendantes :
Le sultan d'Aceh, petite île au nord de Sumatra, noue des relations politiques avec le sultanat d'Oman et étend son influence en Thaïlande et en Indonésie où il se procure des épices et du poivre. Les commerçants d'Aceh établissent un réseau d'échange qui couvre toute l'Asie du Sud-Est comme avaient fait les Portugais ; peu à peu la production d'Asie du Sud-Est échappe au contrôle lusophone.
Periode |
Europe - Asie |
Asie - Europe |
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Départs |
Arrivées |
Départs |
Arrivées |
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1571 - 1580 |
42 900 (50) | 40 800 (48) | 38 250 (42) | 31 150 (39) |
1581 - 1590 |
55 420 (59) | 42 870 (45) | 48 450 (51) | 39 220 (42) |
1591 - 1600 |
49 200 (43) | 42 540 (39) | 45 350 (40) | 25 000 (22) |
1600 - 1610 |
77 190 (71) | 49 540 (45) | 43 390 36) | 32 290 (28) |
La politique coloniale du Portugal en Asie a été le jouet des circonstances, bien que deux théories se soient continuellement affrontées ; en fait elles ont été menées de front, mais l'une a pris le pas sur l'autre selon la conjoncture :
La présence portugaise en Afrique orientale
L'action portugaise a été importante dans deux zones de l'Afrique orientale :
| Son contrôle est indispensable pour qui veut atteindre sans difficulté les Indes. Lorsque Vasco de Gama, en 1498, a effectué son premier voyage vers les Indes, il a séjourné dans un premier temps à l'embouchure du fleuve Quilimane, puis, il a effectué un cabotage avant d'atteindre Mombasa. Les relations avec les commerçants arabo-swahili furent détestables et seul le sultan de Malindi accueillit favorablement les Portugais ; ceux-ci lui en furent reconnaissant et l'aidèrent, en 1505, à conquérir Mombasa. D'autre part, les Portugais ont pris conscience qu'il existait tout un réseau de relations commerciales arabo-swahili entre la côte et l'intérieur des terres. Très rapidement, les Portugais construisirent des places fortes à Sofala, Quiloa (1505), Mozambique (1507), ouvrirent des comptoirs à Zanzibar, Malindi ; tous devinrent d'importants bastions militaires et des relais sur la route des Indes. Tout cet ensemble d'Afrique orientale dépendait administrativement de Goa, démontrant ainsi leur importance pour les Indes. |
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Côte orientale de l'Afrique Cliquez sur la carte pour l'agrandir |
A partir du milieu du XVIème siècle, la côte orientale d'Afrique est intégrée dans le système économique de la Carreira da India. Les navires portugais chargent, à l'aller vers les Indes des céréales, et au retour vers Lisbonne, ils amènent des cotonnades des Indes qu'ils échangent contre de l'or et de l'ivoire. Ce trafic interne à l'Estado da India permet de mieux rentabiliser le fret des navires.
Très rapidement, les Portugais vont installer deux comptoirs sur les rives du Zambèze, à l'intérieur des terres : Sene et Tete d'où ils peuvent commercer avec l'empire du Monomotapa. Les relations commerciales furent officialisées en 1540 par l'envoi d'une ambassade auprès du souverain du Monomotapa. Pour échanger avec lui, les Portugais versaient un tribut de 3 000 cruzados à chaque changement de titulaire de la forteresse de Mozambique. Ainsi, les Portugais ont pu échanger leurs produits contre de l'or.
Entre 1569 et 1575, les Portugais s'implantèrent dan les royaumes voisins d'Uteve et de Mangika. Ils purent ainsi commercer librement dans tout l'arrière pays où la présence arabo-swahili n'était pas encore très prononcée. Les rébellions qui secouèrent l'empire du Monomotapa à partir de 1590 furent l'occasion pour les Portugais de plonger dans la politique intérieure de cet Etat. Gati Rusere signa avec les Portugais un traité d'assistance militaire en échange de l'exploitation de mines d'or, de cuivre, de plomb et d'étain, mais les Portugais ne disposaient ni de la main d'œuvre, ni des techniques nécessaires pour une exploitation efficace de ces mines.
Les Portugais ont mis sur pied le système des prazas de conoa qui est une synthèses entre :
L'autorité du prazero était mal définie vis-à-vis du chef local et très souvent, il abusait de son pouvoir, cause de fréquentes révoltes ; celles-ci entraînèrent, à partir de 1640, un déclin de la production agricole, production sur laquelle comptaient les prazeros pour nourrir leur armée d'esclaves.
Plus au nord, entre Mombasa et Kilwa, les Portugais ont mis en place le système des férias. Chaque féria était organisée à proximité d'une forteresse portugaise où se trouvaient une quinzaine de soldats et une église desservie par un prêtre. Ces férias drainèrent une grande partie de l'or de la région.
La présence portugaise modifia les structures de la société avec l'apparition d'une classe de marchands indigènes, les vashambadzi qui s'opposèrent aux commerçants arabo-swahili. D'autre part, les Portugais, par leur demande sans cesse croissante de céréales, changèrent les mentalités des paysans. Ceux-ci ne produisaient initialement que pour survivre, ils cherchent désormais à obtenir des surplus, en échange desquels ils peuvent améliorer leur condition de vie. Après le départ des Portugais - abandon des férias - ces paysans furent exploités par les vashambadzi et par les commerçants arabo-swahili.
L'Ethiopie est considérée comme le royaume du " Prêtre Jean " auquel les Chrétiens voulaient s'allier pour chasser les infidèles de Jérusalem. Les Ethiopiens sont des chrétiens de rite copte.
En 1434, Zara Yacob avait envoyé une ambassade auprès du roi Alphonse V d'Aragon pour l'alerter sur les dangers que représentait l'Islam dans la région. A partir de 1529, les Turcs renforcent leur présence en mer Rouge et pénétrent dans l'actuelle province du Tigré. L'Empire éthiopien se replie alors sur les plateau du centre.
En 1541, la flotte portugaise fait escale à Massawa, port éthiopien. Les Portugais qui luttent contre l'expansion musulmane en mer d'Oman répondent à la demande d'aide exprimée par l'empereur Lebna Dengel. Ils débarquent un corps expéditionnaire de quatre cents volontaires, pénètrent sur le plateau éthiopien et, grâce à leur puissance de feu, infligent de lourdes pertes à l'armée de l'imam Ahmad Gran. En février 1543, armée impériale et corps expéditionnaire portugais font leur jonction et défont les forces islamiques près du lac Tana. Au cours des deux décennies qui suivent, les souverains éthiopien ont pu contenir l'avance musulmane, puis peu à peu, reprendre le territoire perdu.
En 1557, Oviedo est nommé évêque d'Ethiopie ; il se rend dans son diocèse pour préparer la réintégration de l'Eglise copte au sein de la communauté romaine. Ses échanges de vues avec l'empereur Galaodeas donnent l'occasion à ce dernier d'exposer les fondements de la religion éthiopienne ; la profession de foi de Galaodeas montre que certaines pratiques de l'Eglise d'Ethiopie trouvent leur origine dans la culture populaire. Sous Sartsas Dengel, les Jésuites se voient attribuer un centre à Fremona, près d'Adwa dans le Tigré.
En 1559, l'armée éthiopienne est défaite à Adal et l'empereur Galaodeas meurt sur le champ de bataille. Cette défaite éthiopienne marque néanmoins la fin de l'expansion turque dans la région. Son successeur Mina (1559-1563) réussit à contenir les Musulmans à l'extérieur du plateau central et son fils Sarta Dengel mène des campagnes incessantes pour préserver son indépendance.
L'intervention portugaise en 1541/1543 avait sauvé l'empire d'Ethiopie d'une main mise musulmane. Mais le prosélytisme des missionnaires catholiques a créé des problèmes aux empereurs éthiopiens : l'empereur Susenyos embrasse la foi catholique, et Mendez ; le nouvel évêque d'Ethiopie, engage alors une lutte ouverte contre l'Eglise copte. Il interdit la circoncision et impose le baptême romain. Les révoltes se multiplient et Susenyos est contraint d'abdiquer en 1532. Il restitue à ses sujets la liberté de culte et demande au clergé copte de revenir à sa propre liturgie.
Le nouvel empereur Fasilodas expulse les missionnaires catholiques. L'Empire d'Ethiopie entre alors dans une période d'isolement délibéré qui durera jusqu'au milieu du XIXème siècle.
Pendant tout ce temps, les Portugais avaient commencé à mettre en valeur une terre nouvelle, découverte par Alavres Cabral en 1500 : le Brésil qui constituera la plus importante colonie portugaise à partir du XVIIIème siècle.
Le cycle du sucre et des esclaves
Découverte et première installation
Les balbutiements de la colonisation
L'intervetion royale : Salvador de Bahia et le gouvernement général
La première économie coloniale : le bois et le sucre.
Naissance d'une société esclavagiste
Découverte et première installation.
Le 22 août 1500, la flotte de Pedro Alvares Cabral qui se rend aux Indes aborde une côte inconnue ; ce n'est pas le résultat d'un erreur de navigation : Alvares Cabral autilisé l'alizé du nord-est jusqu'à la zone équatoriale pour ensuite mieux bénéficier des vents de l'hémisphère sud qui ramènent les navires vers le Cap de Bonne Espérance. La découverte du Brésil s'inscrit bien dans la logique du système de navigation portugais. Cette escale inattendue offre un relais commode pour les flottes portugaises sur la route des Indes. Alvares Cabral détache un navire pour apporter la bonne nouvelle à Lisbonne, le traité de Tordesillas (1494) place cette terre nouvelle sous juridiction portugaise.
De mai 1501 à septembre 1502, une expédition commandée par Gonzalo Coelho révèle l'existence d'une côte continue du 5° au 26° degré de latitude sud : cette terre n'est pas une île, mais un continent. D'autre part, le roi Manuel désire connaître les possibilités économiques de cette terre nouvelle, notamment la présence de métaux précieux. Les résultats sont décevants et la couronne adjuge, en août 1502, le monopole de l'exploration de la côte brésilienne à un groupe de marchands de Lisbonne. Ceux-ci s'avisent de l'abondance des bois de teinture dont le pau brazil pour exploiter régulièrement la " Terre de Santa Cruz ". Un premier comptoir est installé à Porto Seguro, puis à Pernambouc et à Bahia. Lorsque la pratique commerciale devient courante, la Terra de Santa Cruz change son nom pour celui de terre du Brazil. En 1514, la totalité de la côte, entre l'embouchure de l'Amazone et le Rio de la Plata était reconnue.
Pendant toute cette période, l'attention du Portugal est tournée vers l'Orient. Pour trouver des hommes voulant mettre en valeur ces terres nouvelles, Jean III concède des avantages considérables. Il divise la côte en quinze secteurs d'une longueur de 30 à 300 lieues. A partir de cette base littorale, chaque donataire peut occuper le territoire aussi loin qu'il le désire, avec comme seule limite, la ligne imaginaire de Tordesillas. Sur ce territoire, le donataire jouit de pouvoirs quasi souverains :
Pernambouc est une exception. Duarte Cuelho s'y établit avec sa famille et a su attirer quelques nobles qui y ont investi leurs capitaux. Il développe une économie équilibrée autour du coton et de la canne à sucre, introduit des bovins et noue des relations avec les marchands de l'Europe du nord pour écouler la production de sucre. En 1550, Pernambouc compte cinq engenhos (moulins à sucre) en activité. Une des causes du succès de Pernambouc est la proximité relative du Portugal, d'un lieu d'escale privilégié vers la Baltique et la mer du Nord.
La principale question à résoudre est celle de la main d'œuvre. Souhaitant conserver des relations cordiales avec les ethnies indiennes du voisinage, Duarte Cuelho interdit les expéditions de chasse aux esclaves dans l'arrière pays. Il n'hésite pas à attirer la main d'œuvre indienne en échangeant leur travail contre des produits manufacturés (outillage en fer). Pour compléter la main d'œuvre nécessaire, il fait appel aux trafiquants d'esclaves africains.
L'intervention royale. Salvador de Bahia et le gouvernement général.
Le roi Jean III savait que le sous-sol américain contient des métaux précieux (mines du Potosi) ; pour bien avoir la situation en main, il nomme un gouverneur général, Tomé de Sousa, qui élabore un règlement concernant la présence portugaise et l'interdiction de la mise en esclavage des Indiens. Lorsqu'il rejoint le Brésil, il est accompagné de près de mille colons et fonde une capitale à Salvador dans la capitainerie de Bahia
En 1551, le premier diocèse brésilien est créé ; Pedro Fernandes de Sardinha en est le premier évêque. Malheureusement, il se contente d'être l'évêque des Européens et abandonne la conversion des indigènes aux Jésuites. Lors de son voyage retour, il fait naufrage et est dévoré par des Caetes.
Les Jésuites fondent, vers 1555, un aldeamiento (mission) à Salvador, sur le modèle des réductiones espagnols du Paraguay. Les Jésuites s'opposent effectivement à la mise en esclavage des indigènes et entrent très rapidement en conflit avec les colons qui organisent des bandeiras dans l'arrière pays pour se procurer des esclaves. Les aldeamiento deviennent des lieux de refuge et de protection pour les indigènes.
Les premiers gouverneurs (Tomé de Sousa - 1549/1553 - Duarte da Costa - 1553/1557 - Mem de Sa - 1558/1572) cherchent à faire régner l'ordre et la justice au sein d'une population où les repris de justice sont majoritaires car les capitaineries brésiliennes servent aussi de lieu de déportation.
Les expéditions menées à l'intérieur des terres ont un double but :
La première économie coloniale : le bois et le sucre.
Le bois
L'essor des plantation de canne et l'industrie sucrière
L'économie du sucre et la formation du marché intérieur
Le bois.
A la fin du Moyen-Âge, le Portugal manquait de bois, handicap redoutable pour un pays dont l'activité industrielle majeure était la construction navale. Dans ces conditions, les vastes étendues forestières du Brésil attirent d'autant plus l'attention des Portugais, que la variété des essences disponibles leur permet d'exploiter le bois sur différents fronts (construction navale, matière tinctoriale, ébénisterie, etc.).
Le gouvernement de Lisbonne laisse ses sujets mener l'exploitation du bois à leur guise, moyennant la taxe d'un cruzado par quintal débarqué au Portugal. Ces Portugais se procurent le bois auprès des indigènes avec lesquels ils pratiquent le troc : ils échangent des grumes ou des écorces contre des produits manufacturés (haches, couteaux, ustensiles en métal).
Vers la fin du XVIème siècle, le roi du Portugal cherche à contrôler de manière plus efficace le commerce du bois. Son exploitation atteint un niveau tel que l'on redoute un déboisement du pays : un règlement concernant les coupes forestières est promulgué dès 1605. En fait, ce règlement vise plus l'exploitation du bois de chauffe que les grumes destinés à l'exportation.
En 1625, l'administration royale attribue aux Jésuites le monopole de la coupe, du transport et du stockage du bois jusqu'à l'embarquement. Le roi et les Jésuites espèrent ainsi réguler les marchés et annuler les méfaits d'une concurrence dévastatrice. Dès le début du XVIIème siècle, la contrebande hollandaise ne cesse d'augmenter, d'autant qu'Amsterdam est longtemps le grand centre de redistribution du bois de teinture, le pau brazil pour toute l'Europe du nord.
L'essor des plantations de canne et l'industrie sucrière
Par une patente royale de 1516, la couronne portugaise envisage de convertir la Terre de Santa Cruz en terre à sucre. L'entreprise sucrière au Brésil est le type même d'une entreprise intégrée ; elle comprend :
La canne, originaire de l'Atlantique oriental, était plantée entre fin février et début mai sur un sol brûlé et légèrement égratigné par la houe. La plante a besoin de quatorze à dix-huit mois pour arriver à une taille correctes, puis un délais de huit à dix mois est nécessaire pour qu'elle soit à maturité et donne une coupe et deux regains. La coupe s'étale d'août à mai. Toute la compétence du maître du moulin réside dans la programmation de la coupe pour éviter l'excès ou le manque de canne au moment du broyage. La coupe est une opération synchronisée : les hommes coupent les tiges et les femmes forment les faisceaux ou gerbes d'une douzaine de tiges. Les gerbes sont ensuite acheminées au moulin. Le travail au moulin est harassant et les pauses, consacrées au nettoyage et à l'entretien des équipements, rares.
Un moulin à traction animale consomme trente chariot de canne par jour et parvient à produire 25 à 35 arrobas de jus quotidiennement. Le rendement est plus du double pour un moulin à eau, mais l'investissement initial est aussi plus élevé. Le jus obtenu subit plusieurs cuissons et raffinages de manière à obtenir le sucre blanc dont le Brésil allait faire sa spécialité.
Cette économie sucrière a dominé l'histoire du Brésil jusqu'au milieu du XVIIème siècle ; elle est à l'origine des nombreuses agressions hollandaise et de la société esclavagiste.
Les deux capitaineries de Pernambouc et de Bahia s'imposent comme les pôles majeurs de l'industrie sucrière. En 1570, sur 60 engenhos en activité, Pernambouc en compte 29 et Bahia 18, soit 68% pour les deux régions ; en 1585, la proportion est de 85%. L'expansion a été croissante jusqu'à l'agression hollandaise de 1624 (prise de Bahia).
La production est exportée en totalité ; de 180 000 arrobas en 1570, elle passe à 378 000 en 1591 pour s'élever à 2,8 millions en 1600 et à plus de 4 millions en 1610. En 1630, après le passage des Hollandais, la production retombe à 1,5 millions d'arrobas.
L'entreprise sucrière a généré d'importants bénéfices ; un rendement annuel de 5 à 10% du capital investi était habituel. Il a été dépassé lors des périodes de forte expansion.
L'économie du sucre et la formation du marché intérieur.
La forte consommation de bois nécessaire pour les chaufferies des moulins (opération de raffinage) transforme le paysage, avec un recul très marqué de la forêt littorale. Ceci explique le règlement de 1605 sur les coupes forestières ; il vise bien plus le bois de chauffe que les grumes destinés à l'exportation.
Le second effet est la constitution d'un important cheptel bovin qui sert à la fois au transport de la canne entre les champs et le moulin et à la traction dans certains moulins. Quant à la viande bovine nécessaire à l'alimentation de l'homme, les troupeaux ne sont pas acceptés sur les plantations d'où la création de fazendas d'élevage. Les pâturages représentent une perte de la surface arable. Freyre signale le mauvais état des troupeaux qui effectuent de grands trajets à partir de ces fazendas pour atteindre les villes ou les plantations. Il existe une véritable carence en viande animale ; celle-ci concerne essentiellement les Amérindiens, les Métis et les " Petits Blancs portugais ". Seule la population servile échappait à cette carence, le maître du domaine est conscient que la rentabilité de ses esclave est meilleure si ceux-ci sont convenablement nourris. Ce souci de rentabilité a permis aux esclaves de recevoir une nourriture plus équilibrée que le reste de la population. Une des conséquences de la création de ces fazendas a été de refouler les populations indigènes vers l'intérieur des terres ; à la fin du XVIIème siècle, le cheptel bovin était supérieur à 1,3 millions de têtes.
L'économie sucrière a eu pour conséquence la pénétration du sertao et la formation des latifundia.
Durant la seconde moitié du XVIème siècle, certaines exploitations introduisirent la culture du tabac comme culture complémentaire, ce qui permet une plus grande diversification des grands domaines, donc une meilleure rentabilité.
Naissance d'une société esclavagiste.
Le colonisateur portugais
L'indigène dans la famille brésilienne
L'esclave nègre.
Si toutes les sociétés coloniales de formation portugaise ont été, dans leur ensemble, hybrides, c'est au Brésil que la situation a atteint son paroxysme. Cette situation a permis au Portugal de réussir son implantation grâce au croisement avec les indiennes et les " négresses ". Cette population métisse, à la fois vigoureuse et malléable, est adaptée au climat tropical, permettant ainsi le triomphe de la présence politique portugaise.
A partir de 1532, la colonisation portugaise au Brésil se caractérise par la domination quasi exclusive de la famille rurale, domination à laquelle seule l'Eglise porte ombrage à travers l'activité des Pères de la Compagnie de Jésus. La seule exigence pour être admis comme colon dans le Brésil du XVIème siècle était de professer le catholicisme. Il n'y avait aucune restriction de nationalité ; " les chrétiens - les catholiques seuls - pouvaient recevoir des terres ". Ce qui importait, c'était l'appartenance religieuse et le péril n'est pas l'étranger, mais l'hérétique.
Le bas degré de l'économie indigène ne permettait pas aux Portugais de pratiquer un commerce avantageux. La production se bornait à quelques plants de manioc, d'arachides et à de rares arbres fruitiers. La canne à sucre a d'abord été cultivée à Sao Vicente et à Pernambouc ; d'une façon générale, partout où l'agriculture esclavagiste a dominé, le latifundium s'est épanoui, c'est-à-dire un système qui a privé la population coloniale d'une alimentation équilibrée, saine et fraîche. La monoculture de la canne à sucre s'étalant sur des lieues stérilisait la terre, étouffait tout sauf les hommes, les bœufs et la terre qui étaient à son service.
La formation de la société brésilienne a été un " processus d'équilibration " des antagonismes, antagonismes de civilisation et d'économie : civilisation européenne/civilisation indigène ; civilisation européenne/civilisation africaine ; civilisation africaine/civilisation indigène ; économie agraire/économie pastorale ; économie des champs/économie des mines ; catholique/hérétique ; Jésuite/grand propriétaire ; mais les dominant tous l'antagonisme du maître et de l'esclave.
Le Portugais sait s'adapter aux situations ; il ne possède ni dogmes absolus, ni préjugés inflexibles. C'est, avant tous les autres Européens, un bourgeois qui a un penchant voluptueux pour la femme exotique.
Dans le nord du Brésil, il est aristocratique, patriarcal et esclavagiste. Il est le seigneur de terres vastes, le maître de nombreux hommes. La religion domine sa forme de pensée : les luttes contre les Indiens n'ont jamais été des guerres entre blancs et peaux-rouges mais entre chrétiens et " bougres ". Dans l'indigène, c'est le païen que l'on traitait en ennemi.
L'esclavage n'est pas le fruit de la colonisation. Celui-ci existait bel et bien avant la conquête coloniale à tel point qu'au Portugal, le verbe travailler s'est transformé au XIIIème siècle en " peiner comme un Maure ". Les nécessités du peuplement étouffèrent les préceptes moraux et les scrupules de l'orthodoxie catholique.
La population indigène n'ayant pu apporter le soutien que les Portugais souhaitaient, ils firent donc venir des noirs d'Afrique pour mettre en valeur les nouvelles terres, à partir de leurs comptoirs de la côte Atlantique.
L'indigène dans la famille brésilienne
La luxure d'individus lâchés sans femmes au milieu d'indiennes nues favorisait le métissage d'une population peu nombreuse et manquant de bras pour la mise en valeur rapide des nouvelles terres. Le gros de la société coloniale s'est développé autour la femme native que l'intervention des Pères de la Compagnie de Jésus empêcha de dégénérer en libertinage : la plupart des unions furent régularisées par le mariage chrétien. La terre brésilienne se peupla de métis.
L'Indien, ami ou esclave du Portugais, a compensé sa déficience dans l'effort stable et continu par son extrême bravoure et son héroïsme dans le domaine militaire avec l'exploration de l'intérieur et la défense de la colonie contre les Espagnols, les tribus ennemies ou les corsaires. Chaque moulin devait entretenir plusieurs dizaines d'hommes prêts à défendre la maison d'habitation et les richesses accumulées dans ses magasins. Ces hommes furent, presque en totalité, des Indiens armés d'arcs et de flèches.
Le sucre a tué l'Indien. Jamais, il ne put répondre aux exigences du nouveau travail agraire ; la main de l'Indien ne s'est jamais fixé sur une bêche et son pied de nomade n'a pu suivre le pas patient et solide du bœuf à travers les champs.
Si les Indiens ont échoué dans leur acculturation, c'est parce qu'on les a fait passer trop rapidement de l'état nomade à l'état sédentaire, de l'activité sporadique à l'activité continue. L'impérialisme portugais a signé l'arrêt de mort de la civilisation indigène, mais ce n'est pas par mort subite, comme la furie dévastatrice des Anglais en Amérique du Nord, mais lentement, à petit feu.
La femme indienne s'est adaptée à la vie sédentaire ; elle a recherché la stabilité offerte par le colon. L'Indienne a correspondu avantageusement à tout ce que l'on exigeait d'elle dans la formation de la nouvelle société brésilienne ; elle y a contribué avec son corps, par son travail domestique et même agricole. Le colon européen a reçu de la femme indigène de nombreux savoirs qui lui ont permis de s'implanter et de durer sur cette terre nouvelle.
L'influence noire est patente au Brésil : c'est celle de l'esclave dans la plantation ou de la domestique noire qui travaille dans l'habitation.
La colonisation du Brésil répondait à deux nécessités : le manque de femmes blanches et le besoin en techniciens. L'Afrique a donné des " maîtresses de maison " pour les colons sans femmes blanches (elles étaient essentiellement originaires de Guinée, du Cap et de Sierra Leone), des techniciens pour les mines, des artisans pour les forges, des pasteurs pour l'élevage du bétail.
Si l'indien ne connaissait pas le travail agricole, il n'en était pas de même pour les Africains, habitués à un travail agricole régulier. Le Brésil a reçu un grand nombre d'esclaves des différentes aires culturelles africaines ; il a, de ce fait, bénéficié de ce qu'il y avait de mieux dans la civilisation africaine et absorbé les éléments de l'élite.
La politique portugaise de distribution des nègres dans la colonie ne permettait pas que l'on rassemble dans une même capitainerie un nombre prépondérant d'esclaves de la même nation ou du même stock.
On ne peut séparer le nègre introduit au Brésil de sa condition d'esclave. L'esclavage a déraciné le Noir de son milieu social et familial pour le lâcher au milieu d'étrangers souvent hostiles. Il est impossible de séparer l'esclave de sa condition dégradante qui a étouffé nombre de ses aptitudes et ses meilleures tendances pour en accentuer d'autres, artificielles et morbides. La source de la corruption, c'est l'abus qu'une race faisait de l'autre.
La coutume des mères riches de ne pas donner le sein à leur enfant, mais de les confier à des paysannes ou des esclaves est d'origine portugaise. Il y eut, au départ, l'impossibilité physique des mères à remplir ce premier devoir de maternité : les mariages étaient précoces, d'où l'impossibilité d'être mère dans toute la plénitude du terme. Une fois mariées, les grossesses se succédaient sans discontinuité, un enfant après l'autre. Ce douloureux et continu effort de reproduction détruisait la santé des femmes ; la multiplication des individus se faisait au détriment des femmes, véritables martyres qui donnaient à la procréation, leur jeunesse d'abord et bien vite leur vie. C'est à ce fait que l'on doit attribuer l'importance dans l'organisation brésilienne de la " nourrice esclave " appelée de la senzala à la maison de maître pour aider de fragiles mères de quinze ans à élever leurs enfants.
Par l'intermédiaire des vielles négresses et des nourrices, l'enfance des Brésiliens a été bercée par des histoires : " La nourrice noire fit souvent avec les mots ce qu'elle faisait avec les aliments : elle les triturait, leur enlevait les arêtes, les os, les aspérités, ne laissant pour la bouche de l'enfant blanc que les syllabes molles. Ce n'est pas seulement le langage enfantin qui s'est adouci, c'est la langue générale, le parler sérieux, solennel des grandes personnes " . Les Mères-noires et les femmes de chambre créèrent un portugais bien différent de celui, raide et grammatical, que les Jésuites essayèrent d'apprendre aux petits Indiens et aux demi-blancs élèves de leurs collèges. L'alliance de la nourrice noire avec le petit blanc, de la femme de chambre avec sa jeune patronne, du jeune blanc avec le négrillon fit disparaître cette dualité.
La société brésilienne est une société colorée où trois cultures se sont " acculturées " tout en gardant leurs spécificités ethnico-sociales : des propriétaires blancs dominent avec leurs latifundia une classe pauvre regroupant métis, indiens, noirs et petits blancs.
La caractéristique de l'empire portugais est d'être fondé sur un système commercial autonome, indépendant du gouvernement central de Lisbonne. Ses intérêts et ses moyens ne correspondent pas automatiquement à ceux de la métropole. D'autre part, il ne faut pas oublier que les moyens du Portugal sont limités, surtout en hommes; il n'est donc pas question d'une colonisation et d'une conquête de type espagnol.
L'empire portugais va s'établir en une dizaine d'années. Il y a superposition entre l'ancien système commercial indien et le nouveau dominé par les Portugais. Tout au long des XVI et XVIIème siècles la demande ira croissante, produisant une expansion économique du Portugal, notamment grâce aux épices et aux métaux précieux. Le commerce arabe prend sa place à coté du commerce portugais et vise les routes du golfe persique et de la Méditerranée.
En Septembre 1499, Vasco de Gama rentre de son premier voyage ; les nefs sont chargées de poivre et d'épices. C'est l'amorce du déclin de Venise car le prix du transport maritime par la route du Cap est moins élevé que par les caravanes d'Orient et les péages turcs. Les négociants allemands et italiens (Gênes, Pise, Florence) s'adaptent à la nouvelle géographie commerciale et envie des représentants à Lisbonne. La capitale portugaise devient le centre de redistribution des épices et prend Anvers comme relais vers les pays baltiques.
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