L'Egypte dans l'art européen du XIXème siècle

La vision de l'Egypte est une source permanente d'inspiration dans l'art occidental. Dès Rome, l'Egypte a été représentée dans des monuments (obélisques) mais aussi par des monuments funéraires : le préfet Celsius s'est fait inhumer dans une pyramide qu'il s'est faite construire.

Une des premières traces d'Egyptomanie est un tableau de Poussin : Moïse sauvé des eaux. Dans ce tableau qui représente la campagne romaine un sphinx, une pyramide (le tombeau de Celsius) et des palmiers lui donnent un air exotique qui se veut égyptien.

Nicolas Poussin
Nicolas Poussin : Moïse sauvé des eaux.
Au XVIIIème siècle, les mentalités évoluent notamment avec les débats sur l'origine des espèces, des religions. Les représentations fantaisistes de l'Egypte se multiplient ; il n'y a plus aucune référence à l'époque romaine comme le montre le tableau d'Hubert Robert (1733-1808) : Ronde de jeunes filles autour d'un obélisque
C'est dans cette même veine que s'inscrit la présence de la déesse Isis sur le Champ de Mers à l'occasion de l'anniversaire de la chute de la royauté ; Isis, nourricière, donnait à manger au monde.
Enfin, au XVIIIème siècle, les rites maçonniques s'approprient l'Egypte et Cagliostro introduit, en France, le rite dit memphite
Hubert Robert
Robert Hubert (1733-1808) : Jeunes filles dansant autour d'un obélisque.
En 1826 Charles X confie au peintre Picaud la décoration des salles du Musée des Antiquités égyptiennes au Louvre. Il réalise plusieurs plafonds dont celui d'Athènes encadrée par l'étude et les arts ; il voulait montrer que la science grecque dépendait de l'Egypte et non une Egypte à la fois fantasmatique et rêvée.
L'Egypte est aussi étudiée à partir de documents authentiques, notamment à partir des illustrations du Voyage en Egypte de Vivant Denon et de la Description de l'Egypte. Mais les planches qui sont tirées dans un grand format sont peu diffusées. Les illustrations sont reprises sur des tasses, des mouchoirs, des éléments utiles à la vie quotidienne.

La grande question qui se pose en fait est celle de la fidélité de la chose vue parce qu'il y a une question d'éducation et de goût. L'œil de l'honnête homme du XIXème siècle est nourri d'art gréco-romain. Il faut qu'il fasse un apprentissage de la vision et des représentations égyptiennes. Le second point que l'on trouve dans toutes ces représentation est que l'œuvre d'un artiste n'a pas pour objet de refléter la réalité, mais de montrer ce qu'il sent, ce qu'il pense voir à travers le prisme déformant de sa personnalité, de sa culture. Il y a donc une part de fantaisie dans chaque représentation.

Le sphinx de Guize tel qu'il est représenté par Vivant Denon ne correspond pas à la réalité. Son visage n'est pas celui de Khephren et il a le menton levé dans l'attitude des statues hellénistiques. Le décor est orientalisant avec la caravane de chameaux . Sphinx de Denon
Le Sphinx de Guize décrit par Vivant-Denon dans "Voyage dans la Basse et Haute Egypte"
Les artistes s'inspirent des collections ramenées d'Egypte d'autant que les premiers découvreurs ont exposé leurs pièces, comme Belzoni qui, en 1822 sur le Boulevard des Italiens, a montré le sarcophage de Séthi Ier.

Des artistes comme Guignet se passionnent pour l'Egypte sans y être allé. Il peint le songe de Joseph et Cambyse reçu par Psamménique (1841)

Guignet : Cambyse reçu par Psamménique
Adrien Guignet : Cambyse reçu par Psamménique

Théophile Gautier s'inspire des lettres écrites par Champollion pendant la campagne de fouilles franco-toscane pour écrire son Roman de la Momie. Puis des peintres vont s'inspirer du roman de Gautier pour réaliser des tableaux. On voit bien par quelles arcanes passent les représentations de l'Egypte.

C'est dans ce cadre que sir Edward Poynter peint Israël en Egypte. Ce tableau servira de source d'inspiration pour le second Dix Commandements de Cécil B. de Mille. La scène ci-dessous montre le travail des Hébreux lors de la construction de Per-Ramsès. Dans les Dix Commandements, Cécil B de Mille a repris cette scène pour relater la rencontre entre le prince Moïse et sa mère biologique qu'il ne connaît pas encore.

Poynter : Israel in Egypt
Sir Edward Poynter : Israël in Egypte (1867) - collection privée.

A partir de 1830, les voyages en Egypte se développent et relèguent l'Egyptomanie au second plan. Les voyageurs sont immédiatement pris par l'Egypte contemporaine et les tableaux orientalistes, voire orientalisant sont nombreux. Ce qui intéresse, c'est l'exotisme, un autre monde.

Belly
Leon Belly : Pèlerinage à La Mecque - 1861
Frederick
Frederick John Lewis : La réception.
Les deux aquarelles de David Roberts (1796-1864) font partie d'un lot de 248 lithographies ramenées d'Egypte. Le sphinx de Gizeh a toujours la tête levée ; il est représenté à la manière hellénistique. Quant aux pyramides, elles sont accompagnées d'une scène de genre avec des indigènes sur les bords du Nil. Pour l'approche du Simon, ce vent chaud et desséchant, Roberts a tronqué la vérité. Il place le coucher de soleil à l'Est ; il a inversé les données réelles pour pouvoir donner une intensité plus dramatique à la scène.
Roberts
Le Grand Sphinx
Roberts : Arabes devant les Pyramides
Arabes devant les Pyramides de Gizeh.
Roberts : Arrivée du Simoun
Arrivée du Simoun
Une autre série de tableaux concerne l'auto-glorification des Français avec la Campagne d'Egypte.
Charles Vernet : La bataille des Pyramides
Charles Vernet : La bataille des Pyramides.

A côté de ce type, de nombreux tableaux veulent apporter une vision historisante relevant essentiellement des Saintes écritures (Moïse ou Joseph), mais aussi des thèmes plus classiques comme Cléopâtre ou Cambyse.

Les scènes de genre se multiplient ; les artistes s'efforcent de présenter la vie quotidienne en Egypte, soi-disant aux temps antiques comme la Prêtresse d'Isis, la Cléopâtre de Rochebreuse (1890) ou d'Alexandre Cabanel

Cabanel : Cléopatre testant ses poisons
Alexandre Cabanel : Cléopâtre testant ses poisons sur les condamnés.

Enfin Gauguin s'est inspiré d'une peinture de tombe de la Vallée des Rois pour réaliser Te Matete, le marché.

Gauguin : Te Matete
Paul Gauguin : Te Matete