Egyptomanie et Egyptophilie : l'Egypte sous le regard du siècle des Lumières

Un point de vocabulaire.

Deux définitions sont indispensables pour comprendre la place importante des cabinets de curiosité et leur rôle dans la connaissance de l'Egypte antique.

Les objets égyptianisants ne font pas partie de l'égyptophilie mais satisfont à l'égyptomanie. Il ne faut pas confondre orientalisme et égyptomanie. L'égyptomanie possède une perspective historisante alors que l'orientalisme n'en possède aucune. La bataille des Pyramides de Vernet n'est pas égyptianisante car elle retrace un fait contemporain, mais on peut la considérer comme orientalisante car le paysage et l'action se déroulent en Orient. Une scène identique, dans le même cadre mais avec des personnages habillés à l'antique, relèvera de l'égyptomanie. Quelques exemples pour mieux comprendre :

Egyptophilie
Egyptomanie
Obélisque de la place de la Concorde Colonnes et sphinx de la place Saint Michel
Pyramides du Louvre
Entrée du cinéma Le Louxor à Barbès.
L'Egypte est source de dilemmes car les clichés ont la vie dure. Auguste Mariette Pacha a été le librettiste de l'opéra Aïda qui devait être donné pour l'inauguration du canal de Suez en 1870. Il explique les difficultés auxquelles il s'est heurté pour la mise en scène. Les artistes en costume d'époque étaient ridicules sur scène : pagnes courts et coiffures hautes. Il en est arrivé à la conclusion qu'une " œuvre égyptienne comprend une part de liberté ". Les représentations actuelles s'affranchissent des indications scéniques pour transposer Aïda de manière intemporelle.

De la même façon Hawks lorsqu'il réalise le film " la Terre des Pharaons ", en 1954, a voulu placer certains clichés qui rendaient bien : chevaux et dromadaires, or ces deux animaux n'existaient pas en Egypte au temps de Khéops. Les chevaux arriveront avec les Hyksos au milieu du IIème millénaire et le dromadaire au Ier millénaire uniquement. Noël Howard relate, dans son livre Hollywood sur le Nil, que Hawks accepte d'abandonner les chevaux, mais ne peut se résigner à montrer une Egypte sans dromadaire. Les clichés sont tenaces.

La redécouverte de l'Egypte au siècle des Lumières.

La redécouverte de l'Egypte aux XVIIème et XVIIIème siècles s'est faite à travers les obélisques de Rome. De nombreuses fouilles ont été entreprises à Rome au cours du XVIIème siècle, mettant à jour des monuments enfouis. Cela a permis aux patriciens romains, et à la Curie, de se constituer de véritables collections d'antiquités et de les présenter dans leurs cabinets de curiosité. Dans ces cabinets, les objets égyptiens étaient particulièrement prisés et mis en valeur. Au XVIIème et au XVIIIème siècles, le voyage en Italie était le passage obligé pour les artistes et les gens de lettres. C'est ainsi que la connaissance de l'Egypte n'a jamais été perdue. Elle a été relayée par les contacts locaux.

Après la chute de Constantinople (1452), les échanges entre Venise, Rome et l'Egypte se sont poursuivis. Quant à la France, elle a mené une politique d'entente avec le Sultan d'Istanbul. François Ier a signé avec Soliman le Magnifique les capitulations en 1537. Ces Capitulations permettaient aux Français de s'installer dans l'Empire ottoman et d'être les protecteurs des Nations (étrangers). Les Français étaient localement représentés par un consul, l'ambassadeur résidant auprès de la Sublime Porte.

Pendant toute la période moderne, une importante colonie française résidait en Egypte ; elle constituait un relais pour les voyageurs. A partir du XVIIIème siècle, les voyages en Egypte se multiplient.

Les premiers grands collectionneurs sont les rois : François Ier qui n'a pu se rendre maître de l'Italie et de ses splendeurs a voulu, à Fontainebleau, créer une Italie française ; il a donc fait exécuter des moulages des principales œuvres romaines dont certaines rappelant l'Egypte. Louis XIV, par l'intermédiaire de Colbert, envoyait des instructions au consul du Caire pour récolter des antiquités égyptiennes. Nicolas Fouquet, le surintendant des Finances, avait fait venir deux sarcophages ce qui a permis à La Fontaine d'écrire l'Ode au sarcophage.

L'égyptophilie est aussi le privilège d'érudits. Ceux-ci rassemblent leurs collections dans des cabinets de curiosité où toutes les époques sont mêlées ; ce qui importe avant tout, c'est de posséder des objets venant de pays étrangers. La bourgeoisie d'Aix-en-Provence, en grande partie constituée d'armateurs marseillais, possédait de nombreux cabinets de curiosité.

Les collectionneurs étaient fascinés par les momies et tout ce qui concernait la mort et les pratiques funéraires. Les momies étaient sensées posséder des vertus médicinales. En même temps, les marins français refusaient, par superstition, le transport des cadavres ; les antiquités égyptiennes étaient souvent transportées par des navires étrangers, vénitiens surtout. Les autres objets particulièrement prisés étaient les oushebtis qui étaient considérés comme des idoles égyptiennes et les scarabées.

C'est cette vision de l'Egypte qui a prédominé pendant tout le XVIIIème siècle ; Les " Lumières " ne disposaient que d'une connaissance disparate conduisant à une vision partielle et partiale :

Ce n'est qu'au milieu du XVIIIème siècle qu'apparaîtront les premières expéditions scientifiques avec dessins de monuments, mais ces expéditions sont essentiellement scandinaves et russes.

L'expédition d'Egypte (1798-1801)

Elle s'inscrit dans l'ensemble des missions et expéditions scientifiques du XVIIIème siècle, comme celles conduites par Bougainville ou La Pérouse. L'Egypte est au centre des préoccupations intellectuelles et, en 1785, l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres avait proposé comme sujet de son concours annuel : " La valeur relative de l'Egypte par rapport à l'art grec ".

A la fin du XVIIIème siècle, tous les grands sites d'Egypte ont été repérés. Le Jésuite Claude Sicard (1676-1726) a envoyé à l'Académie un compte rendu de son voyage en Haute Egypte, compte-rendu qu'il a accompagné d'une carte réalisée par d'Anville, un géographie parisien qui a travaillé selon les instructions directes de Sicard.

Le Directoire décide, pour des raisons à la fois de politique intérieure - éloigner Bonaparte - et extérieure - lutte contre les Anglais - de couper la route des Indes. C'est une revanche sur le traité de Paris (1763) où les possession françaises des Indes ont été perdues au profit des Anglais.

L'Egypte semble une proie facile ; elle est sous la domination turque, mais gouvernée par les Mamelouks qui se livrent une lutte fratricide. La conquête devrait donc s'avérer assez facile.

Bonaparte réunit une armée de 54 000 hommes, mais veut se faire accompagner de savants pour connaître la totalité du pays ; il veut que son action militaire se double d'une étude scientifique de l'Egypte. Le but est d'explorer systématiquement le territoire afin de le mettre en valeur. Il n'y a aucune idée de colonisation ou d'appropriation de terres. Cette action s'inscrit dans le mouvement du siècle des Lumières et en tant que prolongation de l'œuvre révolutionnaire.

La commission des sciences et des arts de l'Armée d'Orient est recrutée par le mathématicien Monge dans le plus grand secret. Les membres sont souvent de jeunes ingénieurs (Devilliers et Jollois), des botanistes (Geoffroy Saint-Hilaire), des minéralogistes (Dolomieu), des musiciens, imprimeurs… Il n'y a aucun spécialiste des Antiquités. Bonaparte précise la mission de la commission : " donner une connaissance complète de cette contrée ". Vivant-Denon arrivera, en dernière extrémité, à se faire engager. Cet ami de Voltaire publiera le récit de son voyage dès 1802 : Voyage dans la Basse et Haute Egypte.

Le 1er juillet 1798, les troupes françaises débarquent à Alexandrie ; un mois plus tard, la flotte de Nelson coule la flotte française qui mouille en rade d'Aboukir (1er août 1798). Le corps expédi-tionnaire français est pris au piège ; il est bloqué en Egypte. Image d'Epinal
Image d'Epinal sur la Bataille des Pyramides
Le 22 août 1798, Bonaparte crée l'Institut d'Egypte sur le modèle de l'Institut de France ; cet institut comprend quatre sections dont aucune n'est consacrée à l'Antiquité.

Le 23 août 1799, Bonaparte quitte l'Egypte avec Desaix, Murat, Monge et Vivant-Denon. Il a confié le commandement de l'expédition à Kléber. Celui-ci sera assassiné le 14 juin 1800 au Caire. Le 31 août 1801, l'armée d'Orient capitule aux mains des Anglais.

L'idée essentielle de la mission, au départ, est de comparer l'Egypte ancienne à la Grèce. Les savants vont récolter le maximum d'informations sur toutes les facettes de la vie égyptienne, y compris les monuments antiques. Chaque sortie militaire est accompagnée de savants. Tout doit être répertorié, classé, inventorié.

Les savants se trouvent devant un premier problème, l'identification des sites égyptiens. Ceux-ci sont connus par trois sources différentes : les historiens grecs que tout lettré de l'époque connaît, la Bible et enfin les noms arabes. Les ressources de la toponymie vont être utilisées ; les savants vont regarder l'environnement, faire de la géographie comparée. Les Polytechniciens sont des mathématiciens et des scientifiques ; ils sont formés pour devenir les cadres de deux armes scientifiques de l'armée : les artilleurs et le génie. Pour ces deux armes, les relevés topographiques sont essentiels. La topographie et le dessin topographique sont enseignés dans les écoles militaires supérieures.

Ils trouvent une ville, Tanis, mais qu'ils pensent qu'il s'agit de San, la cité que les Hébreux ont construite pour le pharaon. Tanis serait donc la capitale de Ramsès II, ce qui est erroné. Ils poursuivront leur recherche mais en comparant les données écrites avec la réalité du terrain. Ils vont à Abydos et découvrent l'ancien bras du Nil qui explique l'importance du site. Ils possèdent, à la fois, la vision directe des sites et la connaissance technologique qui leur permet de cerner au plus près de la vérité. Il utilisent la description géographique et la confrontation au réel ; pour cela, ils s'opposent parfois aux savants demeurés à Paris.

Jaumard qui sera chargé de la publication de la " Description de l'Egypte " confirme l'utilisation du mot pylône pour l'entrée des temples ; il remarque que les colonnes puisent leurs formes dans la végétation et les qualifie de papiriformes ou de lotiformes. Les savants de l'expédition cherchent à s'approprier les monuments par une connaissance méthodique, scientifique qui relève de la description la plus précise possible. Tout est noté, relevé, mesuré. Il y a une véritable obsession du chiffre ; les scientifiques de l'expédition prennent conscience des règles de construction des monuments de l'Ancien Empire notamment des proportions simples (3, 4 et 5) qui permettent de tracer un angle droit.

Ils vont sur les monuments avec un regard d'architectes, étudient comment les blocs étaient réalisés, posés, ce qui les liait. Derrière l'apparence des monuments, ils s'efforcent de comprendre comment ils ont été construit et essaie de reconstituer les conditions économiques de l'époque de leur construction en évaluant leur coût. Ils ont, pour Tanis, estimé le nombre de briques utilisés et le temps mis à construire la ville ; Tanis était sensée être la ville construite pour pharaon par les Hébreux. Il y a une volonté de connaître le coût économique des constructions suivant en cela Hérodote. Planche Description de l'Egypte
Planche extraite de la description de l'Egypte : Egypte moderne, instruments de musique
Ils sont les premiers à avoir mis en relation les rainures des pylônes et les mâts ; ils avaient vus des représentation de pylônes dans les temples de la période gréco-romaine. En définitive, les savants de l'expédition d'Egypte ont un grand respect pour les monuments.

Le résultat, c'est la " Description de l'Egypte " : dix-neuf volumes dont huit de textes et neuf de planches, deux atlas. La description est divisée en trois parties :

Il y a eu un renversement de priorité ; les antiquités dominent nettement. La publication s'échelonne entre 1805 et 1822 ; elle éveille la curiosité de tous les savants.

Le premier volume est consacré aux Antiquités ; il a pour sous-titre : l'Egypte d'Alexandrie à la Première cataracte avec les principaux monuments dont ce pays est riche.

Le frontispice de la première édition présente une vue générale de la vallée du Nil avec les principaux monuments ; cette vue est encadré par un décor à l'égyptienne avec sur le haut un disque solaire ailé et en dessous Napoléon sur un char à la grecque précédé d'un aigle repoussant les Mamelouks. Suivant le char de la renommée, les divinités de la sagesse et de la science. Sur les montants des médaillons avec le nom des victoires remportées en Egypte. Dans la partie basse, le sceau impérial et l'abeille symbole de l'Empire.Frontispice de l'édition impériale de la Description de l'Egypte. Frontispice Edition impériale
Frontispice de l'édition impériale de la Description de l'Egypte