L'iconographie qu'ils ont laissé fourni des éléments de réponse pour comprendre la politique menée. Si le pouvoir appartient aux Ptolémées, le contre-pouvoir est aux mains du clergé. Comment celui-ci réagit-il à la présence étrangère ?
Sur les parois des murs des temples thébains qu'ils ont restauré, les souverains Lagides sont montrés vêtus à l'égyptienne et officiant dans la tradition des rois du Nouvel Empire. Ils mènent une politique de restauration des temples et de construction comme à Edfou ou Philae. Selon la destination des statues, plusieurs lectures sont possibles.
Sur les monnaies, les souverains sont représentés à la grecque. Les souverains égyptiens n'ont jamais été représentés sur des monnaies ; il n'y a donc pas d'antécédent. Sur les monnaies de Ptolémée Ier, celui-ci a gardé la coiffe de Zeus-Amon.
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| Pièces de monnaies représentant Ptolémée Ier ; à gauche lorsqu'il était satrape d'Egypte, donc avant son couronnement, à droite en tant que souverain d'Egypte ; il reprend la suite d'Alexandre et se fait représenter avec les cornes de bélier de Zeus-Amon. | |
| Les têtes de Ptolémée I et de son épouse Bérénice I sont dans le style grec ; elles proviennent d'ateliers alexandrins. Mais d'autres statues montrent les souverains dans la tradition égyptienne, coiffés avec le némès et l'uræus sur le front. | ![]() |
Monnaie à l'effigie de Ptolémée Ier et de Bérénice Ière |
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Tête grecque de Ptolémée VI |
Tête à l'égyptienne de Ptolémée IV |
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Arsinoé à l'égyptienne avec une corne d'abondance grecque |
Ptolémée II Philadelphe et sa sœur Arsinoé II |
| La coupe Farnèse est un camée (musée de Naples) qui montre l'idée que les Ptolémées se faisaient de l'Egypte, alors que le traitement et le style de la coupe sont grecs. Dans le bas, un sphinx sur lequel une femme, identifiée à Isis, est allongée. Sur la gauche, un vieillard est assis sur un siège ; c'est une repré-sentation du Nil ; il tient dans sa main gauche une corne d'abon-dance. Au centre, le jeune Triptolème a une main posée sur un bâton de berger ; enfin, les trois femmes sur la droite représentent les trois saisons qui rythment l'année égyptienne. Au dessus de l'ensemble, deux personnages qui soufflent : les vents étésiens dont l'effet est de gonfler les voiles des navires qui remontent le Nil ; ces vents sont importants pour la navigation nilotique, car ils permettent de naviguer à contre courant. | ![]() |
Manéthon est un prêtre de Sebennytos, une ville du Delta ; personnage cultivé, il parle et écrit le grec. Il poursuit son Histoire de l'Egypte sous Ptolémée II. Son œuvre a disparu, mais elle a été recopiée par certains auteurs grecs. Quelques fragments nous sont parvenus parce que Flavius Josèphe les avait recopiés dans son " Histoire des Juifs ".
Ptolémée Ier était satrape d'Egypte pour le compte d'Alexandre Aigos, fils d'Alexandre le Grand et de Roxane, puis de Philippe Arrhidée. Il s'efforce de gouverner selon les coutumes égyptiennes comme le montre la stèle du satrape dans laquelle il s'est fait représenter effectuant une double offrande aux divinités égyptiennes. D'autre part, dans ce texte, Ptolémée se prévaut d'avoir rendu aux prêtres de Boutho des terrains que leur avait alloués un ancien pharaon, mais qui leur avaient été enlevés par les Perses. Ptolémée donne des gages au clergé égyptien pour se faire reconnaître successeur des pharaons. Tout le gouvernement des Lagides s'effectuera en étroite collaboration avec le clergé égyptien.
Le clergé qui possède les plus grandes faveurs des Ptolémées est celui de Memphis, ce qui n'empêche pas les prêtres de Ptah de couronner les Pharaons à partir de Ptolémée V. Pour se concilier les faveurs de ce clergé, les souverains Lagides ont toujours choisi le Grand Prêtre dans la même famille, d'où des services réciproques : " Je t'intronise, tu mes couronnes ".
Pour montrer le respect qu'il a des traditions égyptiennes, Ptolémée VI prend comme épithète " Frère jumeau d'Apis " ; le roi se fait appeler " fils d'Isis " et se rattache par là à la longue lignée des Horus qui ont occupé le trône d'Egypte.
Les souverains effectuent de nombreuses visites en province, notamment dans la vallée du Nil ; ils assistent, à Thèbes, à l'intronisation du taureau sacré Bouchis. La piété populaire repose sur celle des animaux sacrés ; cette piété est " plus facile à vivre " que la croyance aux divinités du panthéon égyptien. Lors de leurs visites, les souverains donnent des ordres pour restaurer les monuments anciens ou décident même d'en construire de nouveaux comme à Philae ou Edfou.
Rien n'autorise à dire que le clergé a combattu la politique religieuse de Ptolémées. Les temples ptolémaïques font, chaque fois, référence au passé glorieux du pays, à la splendeur passée. Les inscriptions, les reliefs constituent une importante source d'information sur les pratiques religieuses du Nouvel Empire.
Le clergé est un rouage important de l'administration ptolémaïque à tel point que sur la pierre de Rosette, il qualifie d'impie les rebelles qui se soulèvent contre le pouvoir des Ptolémées. Quant à la dernière inscription hiéroglyphique, elle date de 394 de notre ère ; elle a été réalisée dans le temps de Philae. Le christianisme s'est très rapidement répandu en Egypte, mettant un frein aux inscriptions hiéroglyphiques. D'autre part, l'anarchie politique et les divisions successives de l'Empire romain n'a pas permis aux artistes de jouer leur rôle et d'inscrire les noms des souverains - ou de ceux qui en faisaient fonction - dans un cartouche.
Le grand problème de cette cohabitation entre les Egyptiens et les Grecs est celui de la langue. Quelle est la langue parlée et par qui l'est-elle ? Le clergé est dépositaire de deux langues et de trois écritures. Comme tous les Egyptiens, le clergé parle le démotique qui est la langue vernaculaire de l'Egypte ; c'est un avatar de l'Ancien égyptien : il apparaît en Basse Egypte au VIIIème siècle et se répand sous la XXVIème dynastie. Cette langue s'écrit aussi sous une forme spéciale, le démotique dont dérivera le copte actuel. Dans l'enceinte du temple, le clergé utilisait l'égyptien de tradition qui s'écrivait soit en hiéroglyphes, mais seul le clergé comprenait alors cette écriture, soit en hiératique qui était l'écriture en cursives sur papyrus.
Langues |
Systèmes d'écriture |
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Egyptien de tradition |
Hiéroglyphe |
Hiératique |
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Langue vernaculaire |
Démotique |
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Cette multiplicité de linguistique explique les raisons pour lesquelles les décrets qui se trouvent sur les stèles sont écrits en trois langues, comme sur la pierre de Rosette. Il y a eu, sous les Ptolémées onze types de stèles gravées en trois langues ; certaines ont été réalisées en plusieurs exemplaires et étaient la plupart du temps affichées dans les temples : elles contenaient des décrets sacerdotaux.
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Les décrets sacerdotaux sont de tradition typiquement grecque car le clergé égyptien n'aurait jamais pris de décret concernant le roi : celui-ci est une expression de la divinité. La Pierre de Rosette comprend un décret pris sous Ptolémée V par le clergé de Memphis ; quatre exemplaires de ce décret sont connus. |
| Sur certains décrets, l'iconographie du roi est hybride : il est coiffé du pschent, mais monte un cheval et tient une lance macédonienne . Ces textes commé-morent les exploits ou les actions du roi. Sur la pierre de Rosette, le clergé de Memphis remercie le roi pour sa victoire sur les Séleucides, pour avoir réprimé une insurrection, construits et rénové des temples, prodigué des largesses aux temples, rapporté des statues prises et emmenées en Orient par les Perses. Le texte s'inscrit dans la tradition grecque d'un clergé remerciant les gouvernants. Les nombreuses allusions aux méfaits perses trahissent la pensée grecque qui a présidé à l'élaboration de cette stèle. Les prêtres égyptiens étaient tellement pétris de culture grecque qu'ils avaient deux noms, et signaient avec l'un ou l'autre selon la fonction qu'ils occupaient : en tant que personnel sacerdotal, ils utilisaient leur nom égyptien, mais lorsqu'ils étaient fonctionnaire, ils privilégiaient leur nom grec. |
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Une forme de multiculturalisme existe bien dans le Delta ; mais qu'en est-il dans la Vallée ? Là aussi, le clergé ne refuse pas la culture grecque ; cela se voit, sous Ptolémée VII, à travers les épigrammes funéraires de chefs militaires locaux. Ces épigrammes, écrits en Grec, sont une transposition de la réalité égyptienne : Horus y est nommé Phébus. Le même personnage dispose de deux stèles, l'une écrite en grec, l'autre en égyptien, traduisant le besoin d'afficher une double appartenance.
| A Edfou, où l'Horus solaire est vénéré, lors de la grande fête d'intronisation du ba de cette divinité représenté par un faucon vivant, certains Grecs participaient à cette fête ; un poème, dédié à la divinité, se termine par deux vers d'Eschyle transposés pour la circonstance. Les prêtres d'Edfou ont consigné le mythe de leur faucon sur les parois de leur temple ; dans les textes qui y sont gravés, deux vers d'Homère peuvent être lus. Le multiculturalisme se poursuit bien dans de la Vallée. Dans la statuaire, les indices sont plus ténus : la statue de Ptahotep montre un personnage debout, pied gauche en avant, donc dans une attitude typiquement égyptienne ; il porte un manteau à large manche et son cou est orné d'un collier torque identique à ceux que portaient les souverains perses. Les inscriptions mentionnent que Ptahotep est au service du roi perse : il est trésorier au Serapeum de Memphis. Cette statue procède de la double culture par le mélange d'éléments égyptiens (attitude) et perse (manteau, collier torque, etc.) |
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Statue de Ptahhotep - Brooklyn muséum |
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En architecture, Pétosiris, grand Prêtre de Ptah au moment de la conquête d'Alexandre le Grand, s'est fait enterré à Hermonpolis (Moyenne Egypte, en face d'Amarna). Sa tombe est de type égyptien : elle comprend un vestibule et une chapelle ; le décor est d'inspiration soit égyptienne, soit grecque. |
| Vue générale de la tombe de Petosiris à Hermopolis |
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| Scène de la vie quotidienne : les vendanges. Les personnages sont traités à la grecque contrairement à la scène ci-contre où Petosiris fait une offrande au dieu Thot, scène typiquement égyptienne. |
| La stèle de Saqarah découverte en 1984 est mixte : la partie supérieure est égyptienne, la partie inférieure perse. Le dédicant est un personnage égyptien né d'un mariage mixte entre un Perse et une Egyptienne. C'est un monument biculturel. Sur le registre supérieur, on voit une scène de funérailles traditionnelle : la momification du défunt sous le contrôle d'Anubis ; dans le registre inférieur, un personnage perse devant une table : l'artiste a repris le thème du défunt assis devant la table d'offrande ; le défunt est, ici, revêtu de son costume traditionnel et reprézsenté avec la barbe et les cheveux bouclés ; c'est sans aucun doute un étranger. Les Grecs ont été fortement attirés par la croyance égyptienne en la survie ; dans la religion grecque, le corps doit être détruit, ce qui explique les inhumations et les crémations. Les Grecs, puis les Romains, vont adopter les pratiques égyptiennes. Les Grecs introduiront la crémation en Egypte, mais seulement à partir du Ier siècle av. J.-C. ; parallèlement, ils utiliseront aussi la momification. A partir du Ier siècle de notre ère, il y a progressivement une " égyptianisation " des sépultures ; cela est particulièrement net dans les nécropoles d'Alexandrie |
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Stèle de Saqarah |
Les tombes de la nécropole de Mouzawwaga (oasis de Dakhla) du Ier siècle apr. J.-C. montrent cette égyptianisation des tombes grecques.
| On assiste à une étroite imbrication des influences comme dans la tombe de Pétosiris, prêtre de Thot. Sa tombe est à deux chambres, le décor est hybride en raison des différentes influences Dans le registre supérieur, représentation d'une scène de momification et de déploration du mort; dans le registre inférieur, c'est l'image du disque solaire aîlé qui est une représentation d'Aoura Mazda (culture égyptienne pour la momification, culture perse pour le devenir du défunt). Tombe de Pétosiris à Mouzawwaga |
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| Dans la scène d'offrande au mort, celui-ci est vêtu à la romaine avec une toge pourpre et une tunique blanche. Parmi les offrants, l'Egyptien est reconnaissable à sa toque blanche et à la tête rasée. Tombe de Pétosiris à Mouzawwaga |
Sur le plafond de la première chambre, un zodiaque est représenté ; celui-ci est soutenu par de petits anges ailés dont la facture est fortement hellénique. Tombe de Pétosiris à Mouzawwaga |
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| Quant au plafond de la seconde chambre, il est décoré par un autre zodiaque dont toutes les figures sont grecques, sauf au centre, un enfant coiffé du disque solaire et tenant dans chaque main un serpent. Il s'agit d'un Horus enfant juché sur un crocodile ; c'est la figure d'une divinité égyptienne guérisseuse de maladies. Tombe de Pétosiris à Mouzawwaga |
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Les Grecs se sont moqués de la zoolâtrie des Egyptiens, ce qui ne les a pas empêcher de vénérer le taureau Apis. Le culte de l'Apis avait une grande influence pour les Grecs ; ils participaient aux différentes cérémonies, et faisaient ériger des stèles lors de l'enterrement des Apis.
La notion de Sérapis est grecque. Elle vient du fait que Ptolémée Ier a voulu instaurer à Alexandrie un culte réunissant les cultures égyptienne et grecque. Dans un songe, il apprend qu'il doit faire venir une statue de Sérapis, en fait d'Osiris et d'Apis réunis. Dans tout le bassin de la Méditerranée orientale, Sérapis a une iconographie purement grecque ; à Memphis, le Sérapis possède un support égyptien et des reclus grecs vivent à l'intérieur du Serapeum selon les deux cultures.
| Enfin, le culte d'Isis va prendre une influence croissante dans tout le bassin méditerranéen. Isis est souvent représentée avec son jeune enfant Horus (Arpocrates) qu'elle allaite. Un Iseum est construit à Rome sur le Champ de Mars, et peu à peu, le culte d'Isis se transforme en culte à mystère, Isis devenant la déesse du salut. Plutarque a écrit un traité sur Isis et Osiris à l'usage d'une prêtresse de Delphes. Au XVIIIème siècle, Isis représente la victoire de rationalisme sur l'obscurantisme chrétien. Cette conception est reprise par les Nabis dont Paul Lacombe (Musée d'Orsay). Enfin, toujours au XVIIIème siècle, Joseph Balsamo, plus connu sous le nom de comte de Cagliostro, aurait introduit le rite memphite dans les loges maçonniques françaises en 1773. C'est de ce rite que Mozart s'inspirera pour écrire sa Flûte enchantée..
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Statue du Louvre E 7826 : Isis allaitant |