Le pays des pharaons : une oasis

vue aérienne du Delta et de la vallée du Nil

Chaque photographie aérienne de l’Egypte montre la différence entre la vallée du Nil et le reste du pays. En dehors de la vallée qui est une « immense oasis », il y avait une savane qui ne pouvait subvenir qu’à quelques groupes d’éleveurs-chasseurs nomades. Mais devant l’assèchement progressif et continu du Sahara, ces populations ont été contraintes de se replier soit sur la vallée, soit sur la chaîne des oasis libyennes.

Vue aérienne de la vallée du Nil
On reconnaît le Delta, la vallée représentée par une bande verte et la dépression du Fayoum, le tout dans un environnement désertique, minéral.

Très tôt, avec les crues du Nil, les Egyptiens ont pris conscience de la différence entre la vallée fertile et le désert aride. Cette opposition vallée/désert a donné lieu à un système dualiste. L’environnement des Egyptiens, c’est celui de Kémyet, la terre noire fertile dont Horus est le souverain, et Desheret, la terre rouge désertique, soumise à l’influence de Seth. Cette dualité a tellement marqué leur esprit que tout leur système intellectuel repose sur la dualité : l’Egypte, c’est la Haute et la Basse Egypte, la vallée et le delta ; le monde des vivants s’oppose au monde des morts et dans le mastaba, la superstructure s’oppose à la substructure…

Vue aérienne de la vallée du Nil
Kémyet et Desheret Opposition entre la terre noire de la vallée (Kemyet) et la terre rouge, aride et stérile du désert (Desheret)

La dualité n’est pas un pluriel chez les Egyptiens ; ce sont deux faces d’une même entité. Le pluriel commence avec trois. Cette conception des choses est totalement différente de la notre et doit rester en permanence présente à notre esprit si nous voulons comprendre le fonctionnement de la société et les rapports des Hommes avec le Divin.

D’autre part, qui dit oasis, pense mise en valeur des terres par un système d’irrigation. La question est de savoir s’il y a eu centralisation administrative avant ou après la mise en place d’un système d’irrigation.

Pendant longtemps la population égyptienne était assez faible numériquement ; les disponibilités en terres étaient alors largement suffisantes pour pourvoir aux besoins nutritionnels, même avec une seule récolte annuelle. Tant que les masses d’eau qui se trouvaient retenues dans les anciens bras du fleuve suffisaient aux travaux agricoles, un système d’irrigation n’était pas nécessaire.

Le véritable problème de l’eau est celui de sa mise à disposition en quantités suffisantes pour pourvoir aux besoins de l’agriculture. Cette mise à disposition s’effectue selon deux modes : l’élévation et la gravitation.


Le chadouf - tombe d'Ipouy - Thèbes au Nouvel Empire (Musée du Louvre)

Chadouf actuel sur les bords du Nil

Il faut dans un premier temps tirer l’eau de la nappe phréatique ou du fleuve, pour l’amener dans un réservoir à partir duquel elle va pouvoir se diffuser à travers les différents canaux jusqu’aux parcelles à irriguer. Ce cheminement de l’eau s’effectue par gravitation, l’eau suivant la courbe de la plus forte pente. Pour diriger l’eau et la maîtriser, un système de canaux est indispensable.

Il convient donc de se demander à partir de quelle époque l’Egypte a été tributaire de l’irrigation pour nourrir la population. A partir de quand faut-il plus d’une récolte annuelle ? Quels sont alors les moyens de stockage disponibles et les réserves peuvent-elles pallier les années de faibles récoltes.

Il est très tentant, intellectuellement, de trouver une corrélation entre un système d’irrigation et le développement d’un pouvoir politique centralisé. Il est prouvé que jusqu’à la fin du IIIème millénaire, la surface agraire pouvait être étendue par un processus de colonisation intérieure des terres ; on ne dispose d’aucun indice, jusqu’à la fin du IIIème millénaire qui soit relatif, en Egypte, à un quelconque système d’irrigation.

Il est vraisemblable que l’irrigation soit mettre à l’actif de la Première période intermédiaire qui se caractérise par de faibles crues du Nil en raison d’une modification climatique. Ces faibles crues ont été la cause de grandes famines. Il est fort probable que les nouvelles mesures prises sont la conséquence de ce nouvel état de fait. Aucune tombe de l’Ancien Empire ne montre d’ailleurs un quelconque système d’irrigation. Si un tel système avait existé, il n’aurait pas manqué d’être présent dans au moins un décor de tombe. Ce n’est qu’au Moyen Empire, dans l’Instruction au vizir, qu’il est pour la première fois fait mention d’obligations relatives à la gestion de l’eau.

Ces dernières années, différents modèles anthropologiques ont été proposés pour expliquer l’émergence de l’Etat égyptien. Ces modèles se sont appuyés sur les systèmes issus de Mésopotamie ou du monde Méso-américain. Il a malheureusement totalement été fait abstraction des spécificités régionales. En effet, la crue du Nil est toujours prévisible contrairement à celle de l’Euphrate ou du Tigre. La situation de la Mésopotamie imposait des mesures de rétention d’eau compte tenu de la saison à laquelle se produisent les crues et de leur irrégularité. Il n’en est rien pour l’Egypte.

Certes, des réalisations hydrauliques ont pu avoir lieu pendant la période pré dynastique, mais alors uniquement dans des circonstances limitées. Rien n’indique que les bases d’un Etat hydraulique avaient existé ; les bases étatiques étaient en fait déjà posées durant la période proto-dynastique.

Si l’Egypte est bien une oasis en raison du traitement particulier que l’eau y subit, cette irrigation n’est pas au centre de la constitution d’un pouvoir centralisé.