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Liquidation de l'Empire et formation de la nouvelle Europe
Liquidation de l’Empire et formation de la nouvelle Europe.
Louis XVIII est rentré à Paris le 30 avril 1814, le dernier, d’ailleurs, des souverains qui y parviennent, puisque le Tsar et le roi de Prusse étaient arrivés à Paris, par suite de la capitulation, le 31 mars, avec le généralissime Schwarzenberg. Metternich et Castlereagh y étaient arrivés le 10 avril, le comte d'Artois, représentant de Louis XVIII, le 12, enfin l’empereur d’Autriche le 16. C’est donc le roi de France qui est le dernier à rentrer dans la capitale de la France. Jusqu’à son arrivée, la France a été gouvernée par un gouvernement provisoire de cinq membres, dont Talleyrand est le chef et qui laissait subsister les pouvoirs impériaux du Sénat et du Corps législatif.
Résultats acquis au moment de l’arrivée du Roi
Quels sont les résultats acquis au moment où Louis XVIII rentre en France ? On a déjà réglé quelques questions d’importance : outre les questions de politique intérieure, notamment les principes de la constitution, tout au moins les droits et les intérêts généraux qui doivent présider à la constitution, le sort de Napoléon a été réglé par le traité de Fontainebleau, signé entre les Alliés et lui le 11 avril, et la situation générale de la France par la convention d’armistice signé le 23 avril. Sauf la dernière, la convention d’armistice, où les ministres étrangers ont concouru, ces questions avaient été réglées, en fait, directement par un accord entre Talleyrand et le Tsar Alexandre.
Le véritable auteur de ces événements, pour ce qui est de la France, c’est en effet Talleyrand, qui, dans cette période, agit avec une habileté supérieure. Il a su faire son choix et prendre les décisions nécessaires au moment voulu. Il s’est attaché du premier coup à l’empereur Alexandre ; leurs relations sont anciennes et se sont nouées particulièrement à Erfurt en 1809 ; elles sont actuelles aussi : le prince Talleyrand a offert son hôtel comme résidence au Tsar. Il flatte la vanité du souverain lui ayant ménagé des conditions d’accueil à Paris favorables. Le Tsar fait de la popularité dans la société et dans la population. Talleyrand l’encourage d’ailleurs dans son attitude de chef de la coalition et aussi de champion des idées libérales et constitutionnelles. Le Tsar, sous cette influence et sous celle, évidemment essentielle, de son tempérament, a pris vis-à-vis de la France une attitude réelle de magnanimité. Il l’a montré dans les conditions d’hébergement des troupes russes et de l’administration des provinces occupées, de son appui à toutes les solutions politiques des engagements au nom des Alliés, vis-à-vis de Talleyrand. Dans les négociations préliminaires, Talleyrand a délibérément joué la carte russe et il l’a fait avec un réel succès.
Il était assez paradoxal que l’armistice de fait, la suspension des hostilités, ait été signée avec Napoléon, à la suite des négociations entre le Tsar et les maréchaux, le 4 et le 5 avril, et non pas avec le gouvernement de la France. Cela s’explique parce que le désir essentiel et l’intérêt des Alliés étaient d’éloigner Napoléon au plus tôt, et c’est donc entre l’Empereur et les Alliés que les négociations pour la cessation de la guerre, en fait, ont eu lieu. Ensuite, on s’attaque au problème de l’établissement effectif de l’armistice. Le ministre anglais Castlereagh propose de commencer tout de suite des négociations, pour que la paix puisse être faite dès l’arrivée du Roi et, en attendant, que l’on fasse une convention d’armistice avec le gouvernement français ; il en est ainsi décidé le 13 avril. Talleyrand accepte ces négociations, avec d’ailleurs une certaine inquiétude, parce qu’il se trouve sans forces militaires en face d’une coalition armée. On étudie donc des conditions d’armistice dans des conférences des états-majors alliés, sous la présidence de Schwarzenberg, qui établissent un projet pour le 14 avril, puis en conférence de ministres, qui discutent sur ce plan des états-majors. Le projet établi par les Alliés est remis à Talleyrand le 17 avril.
Plusieurs questions se posaient : d’abord celle de la définition du territoire qui serait celui de la France. Les buts de guerre de la coalition s’étaient modifiés au fur et à mesure que les succès avaient été plus grands et que Napoléon opposait aux conditions qui lui avaient été successivement proposées des refus. A l’origine, c’est-à-dire au moment de la Conférence de Dresde et du traité de Töplitz entre les Alliés, le 9 septembre 813, les Alliés posaient les conditions suivantes : restitution à l’Autriche des provinces illyriennes, dissolution de la Confédération du Rhin et restitution des territoires situés entre les frontières de la Prusse et de l’Autriche d’un côté, le Rhin et les Alpes de l’autre ; il n’était pas question encore de l’Italie. A l’origine donc, les conditions des Alliés comportent le maintien de l’Empire français à l’ouest comme au sud de l’Europe.
Second programme, celui de Francfort, ce que l’on appelle les « notifications » de Francfort (4 décembre 1813). Les troupes impériale ont été chassées à ce moment d’Allemagne ; les Alliés demandent alors l’indépendance de la Hollande et de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne. Les notifications de Francfort comportent que « les souverains alliés étaient unanimement d’accord sur la puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son intégrité en se renfermant dans ses limites naturelles, qui sont le Rhin, le Alpes et les Pyrénées ». La France aurait ainsi « une étendue de territoire qu’elle n’a jamais connue sous ses rois ». Donc, à Francfort, les Alliés reconnaissent à la France ses frontières naturelles.
Mais, lorsque l’invasion est commencée, au congrès de Châtillon, les conditions qui sont remises à Caulaincourt sont de nouveau plus dures : le 17 février 1814, on demande à la France de renoncer à toutes les acquisitions territoriales faites depuis le commencement de la guerre, en 1792 : on lui demande également de reconnaître formellement certaines bases de reconstruction des territoires limitrophes de la France, qui sont énumérés en cinq points. Dans la déclaration de Vitry, le 25 mars 1814, qui a renouvelé la rupture avec la France, le texte porte : « La France rendue aux dimensions que de siècles de gloire et de prospérité sous la domination des rois lui avaient assurées... » ; il n’est plus question de frontières naturelles ; ce que l’on va imposer à la France, ce sont les « anciennes limites » du temps de la monarchie.
Or la France, écrasée, occupée par les troupes alliées, est à leur merci ; elle n’est pas en état de faire opposition aux conditions qui vont lui être posées.
D’autre part, la question n’était même plus entière. Le 18 janvier, Louis XVIII avait fait déclarer au général anglais par Monsieur qu’il était prêt à signer la paix sur les bases territoriales de la France avant la Révolution. Le 3 mars, le conseil de régence, c’est-à-dire les autorités bonapartistes laissées par l’Empereur quand il a quitté Paris, sous la présidence du roi Joseph, avait adopté à l’unanimité moins une voix, les conditions de Châtillon, c’est-à-dire le retour aux anciennes limites. Enfin, Napoléon lui-même offre, le 30 mars, par la voix de Caulaincourt, la paix sur la base des « anciennes limites ». Talleyrand a donc les mains liées sur ce point, avant même que la négociation s’engage.
Cependant, le Tsar, le jour de l’entrée à Paris, le 31 mars 1814, avait publié une déclaration qui comporte que « si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes garanties lorsqu’il s’agissait d’enchaîner l’ambition de Bonaparte, elles doivent être plus favorables lorsque, par un retour vers un gouvernement sage, la France elle-même offrira l’assurance du repos ». En conséquence, les Alliés proclamaient qu’ils ne traitaient plus avec Napoléon et ils ajoutaient qu’ « ils respecteront l’intégrité de l’ancienne France, celle qui a existé sous ses rois légitimes. Ils peuvent même faire plus, parce qu’ils professent toujours le même principe que, pour le bonheur de l’Europe, il faut que la France soit grande et forte ». Cette phrase « ils peuvent même faire plus... » éveilla naturellement de grands espoirs dans l’opinion française. Les autres Alliés furent d’ailleurs mécontents de cet engagement qu’Alexandre prenait en leur nom : Castlereagh s’en plaint à son président du conseil, lord Liverpool, le 4 avril. Un autre plénipotentiaire, le comte de Munster, qui représentait le roi d’Angleterre pour le Hanovre, s'en plaint également dans une lettre au Prince-Régent, le 11 avril. Il y avait donc là, peut-être, une possibilité pour Talleyrand de jouer et d’obtenir davantage.
Comment ces anciennes limites seraient-elles définies ? Le procès-verbal des états-major comporte que « la cession des pays dont la France s’est accrue depuis 1789 étant politiquement décidée... » ; le procès-verbal des ministres, dans son paragraphe V parle des « forteresses situées dans les anciennes limites que la France avait en 1789 ». Ils disent plus loin : « Il sera exigé du gouvernement provisoire de la France que le gouvernement rappelle toutes les troupes françaises qui se trouveront hors des frontières qu’avait la France avant 1789. Ce rappel devra par conséquent s’étendre même aux districts que les souverains alliés seront disposés à laisser à la France hors des dites limites ». Ainsi, à l’origine, ce sont les frontières de 1789 que les états-majors et les ministres avaient envisagées.
Talleyrand répondit au projet d’armistice, qu’on lui présentait le 17 avril, par un contre-projet, le 19, et il discute avec les Alliés jusqu’au 22. Sur les détails de cette discussion, nous ne savons rien, sinon par quelques indications partielles que l’on trouve dans les lettres de Castlereagh à son gouvernement, c’est-à-dire que nous savons que l'on a discuté sur la flotte d’Anvers, sur la restitution des fonds de la banque de Hambourg, mais nous ne savons pas les autres points sur lesquels la discussion a été portée par Talleyrand. Tout ce que l’on peut voir, c’est que Talleyrand a obtenu des résultats ; il suffira de confronter les conditions de l’armistice du 23 avril avec le projet primitif du 17 pour voir les avantages que Talleyrand a obtenus.
Analysons cette convention. Vous en trouverez le texte dans l’ouvrage de Charles Dupuis Le premier ministère de Talleyrand1 ou dans le recueil Les traités de la France de Clercq2. Il y a d’abord, en tête de la convention d’armistice un préambule comportant des considérations politiques qui nous indiquent le but général des Alliés ; ce préambule fait rappel ou mention de l’amitié des Alliés pour la France et établit la nécessité de la paix avant même que les traités soient signés. Voici ce que je trouve dans ce préambule : « Les puissances alliées, réunies dans l’intention de mettre un terme aux malheurs de l’Europe et de fonder son repos sur une juste répartition des forces entre les États qui la composent – ceci est la conception générale qui sera développée au congrès de Vienne – voulant donner à la France, revenue à un gouvernement dont les principes offrent les garanties nécessaires pour le maintien de relations d’amitié, voulant aussi faire jouir la Franc, autant que possible, d’avance des bienfaits de la paix, avant même que toutes les dispositions aient été arrêtées, ont résolu de procéder... » Ainsi, ce préambule nous montre particulièrement le désir naturellement, des Alliés d’établir un statut définitif de la paix, et également ceci, qui nous intéresse tout spécialement que, en considération du nouveau gouvernement que la France s’est donnée à la place de l’Empire, on associera la France aux bienfaits de la paix et à la conclusion de la paix.
Comment le territoire est-il défini ? Le territoire français « tel qu’il se trouvait le 1er janvier 1792 », non plus, vous le voyez, en 1789, mais au 1er janvier 1792, c’est-à-dire à la veille du début de la guerre, et vous savez que dans l’intervalle, un certain nombre d’annexions avaient été opérées, sur la volonté même des populations, comme les annexions d’Avignon, du Comtat Venaissin, de Nice, etc.
Troisième stipulation : évacuation réciproque par la France et les Alliés des territoires où ils sont établis, évacuation par la France de toutes les places qui étaient occupées par elle en dehors des frontières de 1792 ; les places au-delà du Rhin et sur la rive gauche du Rhin seront évacuées dans les huit jours, les places du Piémont et de l’Italie dans les quinze jours et les autres avant le 14 juin. Les troupes qui évacuent conservent leurs armes et leurs bagages, leurs propriétés personnelles et l’artillerie de campagne ; elles abandonnent par contre les dotations des places en munitions et en matériel. La même chose est prévue pour les places de mer, en réservant, jusqu’au traité d’ailleurs, la question des flottes de guerre et des arsenaux, qui sera réglée au traité de Paris. De leur côté, les Alliés évacueront les troupes qu’ils ont en France. Le blocus est immédiatement levé, la liberté de pêche, la liberté de commerce rétablies. Les prisonniers sont immédiatement libérés, sans rançon ni échanges ; déjà, d’ailleurs, le Tsar avait donné l’ordre de libérer les prisonniers français de Russie. Sans attendre les délais prévus par l’évacuation, le territoire occupé sera remis aux administrations françaises ; toutes réquisitions sont arrêtées ; les autorités françaises auront à assurer la subsistance des troupes tant qu’elles seront sur le territoire. Jusque là, en effet, les Alliés levaient des impôts, exploitaient les ressources locales et faisaient vivre couramment leurs troupes des subsistances levées dans le pays. Aucune stipulation financière n’est imposée à la France. On rend donc à l’État toute sa liberté et tous ses moyens.
Voilà les stipulations de la commission d’armistice. Comment faut-il la juger ? On a attaqué Talleyrand, très violemment et très injustement, pour avoir accepté deux choses : d’abord la définition du territoire – mais nous avons vu qu’il était dans l’impossibilité de faire autrement, qu’il a, au contraire, obtenu des avantages. La déception que montra l’opinion est d’ailleurs restreinte à certains cercles très réduits, à cette époque ; c’est la déclaration du 31 mars qui avait fait naître l’illusion que les Alliés pouvaient laisser à la France la rive gauche du Rhin : jamais, dans leur idée, il n’en avait été question. On a également beaucoup attaqué Talleyrand sur le fait de l’évacuation des garnisons françaises qui se trouvaient un peu partout en Europe, en Allemagne ou en Italie, sans se rendre compte que ces garnisons auraient été bien impuissantes à se défendre, isolées qu’elles étaient chacune dans leur petit coin, si les Alliés les avaient attaquées.
Au contraire, Talleyrand a obtenu des avantages énormes : au point de vue matériel, ce fait considérable de la libération immédiate du territoire : l’occupation de la France par les armées alliées, en 1814, n’aura pas duré deux mois ; le fait, à la lumière de ce que nous avons connu depuis, est assez important. Du point de vue moral, la France a reçu cet avantage d’être traitée avec considération par les Alliés. Du point de vue politique, Talleyrand avait résolu avec beaucoup d’habileté la délicate question des troupes napoléoniennes restées en Europe, dont on pouvait se demander si elles n’allaient pas constituer un noyau d’opposition vis-à-vis du nouveau gouvernement : la convention avait l’avantage de faire apparaître les Bourbons comme ayant arrêté la guerre et apportant à la France le bénéfice de la paix, ce qui n’était pas sans avantage pour leur établissement définitif. Et, de fait, ce fut un immense soulagement de l’opinion générale en France, dans toutes les classes : la lassitude de la guerre était telle dans le pays que la France, en 1814, a fait bon marché de toutes les conquêtes qu’elle était obligée de rendre, sauf quelques petits cercles de l’armée, et d’ailleurs surtout des officiers subalternes ou des sous-officiers.
Il est significatif que Talleyrand se fait de la position qui est réservée à a France dans la nouvelle Europe une conception très large, très dégagée de la politique impérialiste. Il a compris que le seul atout que la France avait dans sa défaite était de rassurer l’Europe, de lui montrer qu’elle en avait fini avec la politique de conquêtes, avec les revendications territoriales. Par conséquent, il fallait éviter à tout prix d’éveiller la méfiance de l’Europe par la moindre prétention, par la moindre menace ; il fallait prendre nettement son parti du fait accompli, repartir sur de nouvelles bases. Enfin, comme pour l’opinion intérieure, il fallait persuader l’Europe que la restauration des Bourbons était un facteur définitif de paix européenne et une garantie, par soi-même, du caractère pacifique que la France était décidée à adopter.
Voilà quels sont les points réglés par les Alliés et le Gouvernement provisoire au moment où le Roi reprenait la direction effective du pays.
La paix française et le traité de Paris
La question qui se posait devant le gouvernement royal était donc celle de la paix française à rétablir, celle de négocier le traité que l’on appelle le premier traité de Paris avec les Alliés. Avec le retour du Roi, c’est la possibilité de l’organisation d’un gouvernement régulier. Talleyrand, cantonné d’ailleurs dans la politique extérieure, devient ministre des Affaires étrangères le 13 mai. L’objet de la politique du gouvernement et celle des ministres et des gouvernements alliés, d'un autre côté, est, en même temps, avant que ceux-ci quittent la France, d’établir la Constitution française – ce sera la Charte – et la paix : ce sera le traité de Paris du 30 mai.
Les conceptions de Louis XVIII et de Talleyrand en matière de politique étrangère.
Leurs conceptions sont analogues bien qu’ils ne se soient pas mis d’accord à l’avance, mais ni l’un ni l’autre ne sont des gens de la Révolution : ce sont des gens du XVIIIème siècle et ils ont, en matière de politique étrangère, des conceptions semblables.
Ces conceptions font en réalité revivre le système qui a été celui de la France sous le règne de Louis XV et de Louis XVI, ce système dont nous trouvons déjà la conception chez le marquis d’Argenson, le ministre des Affaires étrangères, qui écrivait dans ses Mémoires3 « ce n’est plus le temps des conquêtes ; la France a de quoi se contenter de sa grandeur et de son arrondissement ; il est temps enfin de gouverner, après s’être tant occupé d’acquérir de quoi gouverner ». C’est la conception de Montesquieu, développée dans l’Esprit des lois ; Montesquieu voyait un rapport nécessaire entre la grandeur d’un État et sa constitution ; les limites sont marquées, dans l’esprit de Montesquieu, non pas par des fleuves ou des montagnes, mais par le caractère des habitants et par l’économie de leurs intérêts : « C’est une bonne fortune pour la France que son territoire soit proportionné à sa puissance et au génie tempéré de ses habitants » ; il en développe la théorie dans l’Esprit des Lois4. Surtout, c’est la conception de Vergennes, le grand ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, et c’est Vergennes qui est le maître, en politique étrangère, de Louis XVIII, de Talleyrand et de cette génération qui prend la direction de la France en 1814.
Le meilleur énoncé de la politique de Vergennes, nous le trouvons dans le mémoire qu’il a adressé à Louis XVI, le 12 avril 1777, pour le dissuader de s’associer aux dessein de Joseph II sur la Bavière, en échange des Pays-Bas, offerts à la France. Ce mémoire, que je vais vous analyser, vous montre la philosophie, en quelque sorte, de la politique étrangère qui est celle de la France à la fin du XVIIIème siècle et dans la première moitié du XIXème.
Vergennes conseille à Louis XVI de ne pas céder à des tentations d’annexion qui offrent plus d’inconvénients que d’avantages, sans parler, dit-il « de la perte de l’opinion, qui serait de toutes la plus regrettable ». Il ne faut pas s’associer au système prussien de partage de territoires : « Où en serait l’Europe si jamais, à ce que Dieu ne plaise, ce monstrueux système venait à s’accréditer ? Tous les liens politiques seraient dissous, la sûreté publique serait détruite, et l’Europe n’offrirait bientôt plus qu’un spectacle de confusion ». Au contraire, c’est dans une politique de modération qu’il voit la meilleure solution : en renonçant aux conquêtes, la France contraindra les autres à y renoncer aussi ; elle groupera autour d’elle, par son désintéressement tous les États menacés, dont la coalition se ferait automatiquement autour de la France. « Le Roi doit se faire le tuteur des princes faibles. Cette politique a fait depuis plusieurs siècles la grandeur, la sûreté et la gloire de cette couronne. Le système qui assure l’influence de la monarchie française sur toutes les affaires de l’Europe est devenu également pour elle un droit et un devoir ». En travaillant à la paix générale, dit-il, la France travaille pour son propre bien et elle assure sa suprématie. « Constituée comme elle est, la France doit craindre les agrandissements, bien plus que les ambitionner... elle a en elle-même tout ce qui constitue la puissance : un sol fertile, des denrées précieuses dont les autres puissances ne peuvent se passer, des sujets zélés et soumis, passionnés pour leur maître et pour une patrie : la France, placée au centre de l’Europe, a droit d’influer sur toutes les grandes affaires. Son Roi, semblable à un juge suprême peut considérer son trône comme un tribunal institué par la Providence pour faire respecter les droits et les propriétés des souverains. Si en même temps que Votre Majesté s’occupe avec assiduité à rétablir l’ordre intérieur de ses affaires domestiques, Elle dirige sa politique à établir l’opinion que ni la soif d’envahir, ni la moindre vue d’ambition, n’effleurent son âme et qu’Elle ne veut que l’ordre et la justice, son exemple fera plus que ses armées. La justice et la paix règneront partout et l’Europe entière applaudira à ce bienfait qu’elle reconnaîtra pour de la sagesse, et la vertu et la magnanimité de Votre Majesté ».
Voilà quelles sont les conceptions que Vergennes offre à la politique française. Ces conceptions, la Révolution, à son origine, les avait faites siennes, et le titre VI de la Constitution de 1791 énonçait les théories pacifique des constituants des États Généraux et déclarait que la France renonçait à toute politique d’agrandissement et de domination en Europe. Ainsi, la tradition de Vergennes et du début de la Révolution était une politique conservatrice et pacifique : La France, puissante et modérée, arbitre de la paix en Europe, parce que ne s’appuyant que sur le droit et sur la justice, voilà l’idéal de Vergennes et du XVIIIème siècle.
A cette théorie, les deux hommes dont nous avons à nous occuper, Louis XVIII et Talleyrand, ont fait une adhésion formelle et, sur ce point, leurs vues sont restées permanentes. Louis XVIII l’avait expressément prononcée dans la déclaration qu’il a faite à Vérone, au moment où il prétend prendre la couronne par la mort du petit Louis XVII. Il a exprimé également la même théorie dans ses conversations avec l’agent anglais au mois d’août et au moins de septembre 1795 : « Le Roi espère, dit-il, que l’équilibre de l’Europe deviendra le principe directeur des souverains. Son seul désir serait d’y parvenir, sans chercher pour lui-même d’autre avantage que son rétablissement » et il répudie alors toute idée de conquête, tout système co-partageant : il veut faire de la loi de justice et de modération la règle du droit public dans toute l’Europe. Il cherchera, dit-il, la grandeur de sa couronne dans la paix, par la garantie des droits de chacun. Les mêmes idées, il les répète en 1803, au moment de la paix générale.
Il a conservé, d’autre part, toujours la haine de l’Autriche, et il est toujours resté défiant vis-à-vis de la Russie, qui a, dans sa grandeur rapide, quelque chose de monstrueux et de désordonné qui répugne à ses conceptions et à son esprit classique. Un changement, d’autre part, s’est produit dans ses idées, du fait des événements, vis à vis de l’Angleterre : c’est en Angleterre qu’il a trouvé refuge ; c’est l’Angleterre qu’il considère comme le véritable auteur de la chute de Napoléon, et il le déclare expressément, dans un toast au Prince-Régent, avant de quitter l’Angleterre, le 21 avril 1814 : « C’est aux conseils de Votre Altesse royale, à ce glorieux pays et à la confiance de ses habitants que j’attribuerai toujours, après la Divine Providence, le rétablissement de Notre Maison sur le trône de ses ancêtres ». Il y a là, dans cette reconnaissance vis-à-vis de l’Angleterre chez Louis XVIII un sentiment sincère ; il y a aussi l’idée du contre-poids nécessaire à établir à la puissance du Tsar, lequel, en effet, fut assez peu satisfait du toast de Louis XVIII.
Il faut ajouter, enfin, pour comprendre les idées de Louis XVIII, un élément qui est chez lui assez particulier, c’est la conviction qu’il a de la grandeur et de la supériorité du roi de France sur tous les autres rois de l’Europe, à la fois comme souverain et comme gentilhomme, comme étant le plus ancien gentilhomme de l’Europe ; il a, de son pouvoir, de sa grandeur, un sentiment de sa majesté tranquille et sûr de lui-même. Il fait sentir, au besoin, dans le protocole des réceptions, au tsar Alexandre et au roi de Prusse qu’ils ne sont, eux qui sont des souverains du XVIIIème siècle, que des parvenus par rapport à la monarchie capétienne. Il faut ajouter l’importance qu’ont chez lui les liens dynastiques : il a des liens de famille étroits avec la monarchie de Sardaigne, d’où vient sa femme, et la famille de Saxe, d’où venait sa mère. Enfin, Louis XVIII, assez intelligent, assez sceptique, assez dénué de toute sensibilité pour être au-dessus de toutes espèce de système, de toute espèce d’idée, à priori, ne craindra pas les contradictions, les ingratitudes ; il est réaliste et, au besoin, opportuniste.
Quant à Talleyrand, les idées que nous lui avons vu développer dans sa carrière rejoignent tout à fait celles de Vergennes et celles de Louis XVIII. A l’origine – c’est la première grande manifestation de Talleyrand dans ses idées de politique étrangère – est le mémoire qu’il a adressé le 23 novembre 1792 de Londres, où il était en mission, au gouvernement sur les rapports actuels de la France avec les autres Etats de l’Europe. Vous croiriez entendre Vergennes : « La véritable primatie, la seule utile et raisonnable, la seule qui convienne à des hommes libres et éclairés, est d’être maître chez soi et de n’avoir jamais la ridicule prétention de l’être chez les autres... Pour les États comme pour les individus, la richesse réelle consiste non à acquérir ou à envahir les domaines d’autrui, mais à bien faire valoir les siens... Tous les agrandissement de territoires, toutes les usurpations de la force et de l’adresse, auxquels de longs et illustres préjugés avaient attaché l’idée de rang, de consistance politique, de supériorité dans l’ordre des puissances, ne sont que des jeux cruels de la déraison politique, de faux calculs de pouvoir dont l’effet réel est d’augmenter les frais et les embarras de l’administration... ». Il déconseille au gouvernement d’accepter toute offre d’annexer des peuples que la politique appelle à l’émancipation : « La France doit rester circonscrite dans ses propres limites, elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle » et il conclut : « Ainsi, après avoir rendu la liberté aux Savoisiens, aux Belges, aux Liégeois, etc. après avoir élevé les signes de la liberté sur les ports de l’Océan ou ceux de la Méditerranée, la France formera entre elle et tous les peuples des traités solennels de fraternité »
Vous le voyez, c’est la transposition, sous des termes différents, dan un langage du temps de 1789-1792, des mêmes idées que nous avons vues dans le mémoire de Vergennes. En 1814, Talleyrand transposera le même système dans un grand document, les instructions qu’il rédige pour lui-même, pour le congrès de Vienne.
Et pourtant, me direz-vous, Talleyrand s’est associé à une politique bien contraire à celle-là sous le Directoire et sous Napoléon, jusqu’au moment où il s’est détourné de façon totale de Napoléon en 1809 ? Oui, mais c’est toujours après avoir déconseillé cet impérialisme et avoir exposé des vues contraires : ainsi, en 1798, dans un mémoire, il conseillait au Directoire une politique de paix. Au début du Consulat, le 28 novembre 1799, dans une lettre au ministre de Prusse, il disait : « Il ne sera plus question de tout bouleverser en faveur de quelque sophisme ; nous tâcherons d’inspirer de la confiance en respectant les droits des autres gouvernements ». Le 17 octobre 1805, au moment de la coalition, dans un mémoire à Napoléon, à la veille de la campagne d’Autriche, et envisageant les conditions de la paix future, il développait des idées qui sont presque exactement celles qu’il énonce en 1814 pour l’Italie et pour l’Europe centrale, et, au moment de la paix de Presbourg, il conseillait la modération à Napoléon. Au lendemain de la victoire d’Eylau, il disait au duc de Dalberg, envisageant le cas où Napoléon pourrait mourir pendant la campagne : « Il faudrait se hâter d’annoncer à l’Europe que la France rentrerait immédiatement et sans réserve dans ses frontières du Rhin ». En 1807, il a quitté le ministère des Affaires étrangères pour ne pas s’associer à la politique qu’il jugeait désastreuse de Napoléon. A partir d’Erfurt, il travaille contre cette politique de conquêtes indéfinies de l’Empereur ; il disait, à Erfurt, au Tsar : « Le Rhin, les Alpes et les Pyrénées sont la conquête de la France ; le reste est la conquête de l ‘Empereur, la France n’y tient pas ». Vous voyez toujours la même idée : les limites naturelles, Pyrénées, Alpes et Rhin, rien au-delà. Metternich, dans un mémoire qu’il a écrit à son Empereur, le 4 décembre 1808, après une conversation avec Talleyrand, déclare que Talleyrand lui a énoncé les mêmes idées.
Ainsi, vous le voyez, à la fois Louis XVIII et Talleyrand sont d’accord pour répudier tout le système de conquêtes et d’expansion qui a été celui de Napoléon Ier et font bon marché des agrandissements territoriaux ; ils voudraient fonder la grandeur de la France sur son prestige et son influence, prestige et influence que lui vaudront d’une part, sa force et sa puissance matérielles (n’oubliez pas qu’à ce moment-là, la France est le pays le plus peuplé de toute l’Europe) mais aussi sa modération et son désintéressement. C’est par son désintéressement que la France pourra grouper autour d’elle tous les éléments qui, en Europe, peuvent se trouver menacés par une politique impérialiste. Il est assez curieux, vous le remarquerez, que ces deux sceptiques, ces deux réalistes que sont Louis XVIII et Talleyrand donnent cependant, dans leur programme politique, la première place aux facteurs spirituels et moraux de la politique, beaucoup plus qu’aux éléments de la force matérielle. C’est une heureuse rencontre pour la France que le hasard qui fait qu’en 1814, se trouvent placés à la tête du pays des hommes qui ont de pareilles conceptions, au moment même que la France se trouve privée de toute force matérielle.
Les négociations en vue du traité proprement dit
Les négociations, en vue du traité proprement dit qui va régler la situation de la France vis-à-vis de l’Europe, ont commencé, dès le 10 mai 1814, par des conférences entre Talleyrand et les ministres alliés.
Les Alliés sont unanimement disposés à prendre pour base le programme de Châtillon, en y ajoutant les quelques concessions promises par le tsar Alexandre le 31 mars, et à se montrer libéraux sur les questions secondaires, afin de ménager l’opinion. De même, ils sont décidés à inscrire dans le traité, passé particulièrement avec la France, quelques principes généraux de la réorganisation de l’Europe, mais sur ces points, ils ne se sont pas encore mis d’accord. En tout cas, la France n’est pas admise à négocier, sauf sur son propre sort ; elle reste tout à fait en dehors de la négociation poursuivie entre les Alliés, parallèlement aux travaux entre Talleyrand et les ministres, sur la réorganisation de l’Europe. Ces négociations de la paix européenne se font en secret, chez Metternich.
Le 10 mai donc, deux projets ont été remis à Talleyrand, l’un de Castlereagh intéressant les questions maritimes et coloniales, spécial, par conséquent, à l’Angleterre, l’autre de l’ensemble des Alliés, pour la paix générale qui comporte douze articles. Les deux négociations, sur les questions maritimes et coloniales, et, d’autre part, sur les questions générales, se font séparément, mais l’une et l’autre sont conduites par Talleyrand du côté français.
Voyons-les, l’une après l’autre, et d’abord la question de la paix continentale.
Talleyrand remit un contre-projet le 12 mai. La discussion se fit à la fois par conférences entre les ministres et par conversations particulières, mais nous ne savons, en réalité, rien de ce qui s’est passé dans ces conversations. Le résultat de ces négociations, nous ne pouvons le voir que par la comparaison entre le traité définitif et le projet remis le 10 mai à Talleyrand. Sur deux points spéciaux cependant, il fut nommé deux commissions chargées d’étudier les projets qui avaient été soumis et qui sont à soumettre aux plénipotentiaires et, sur ces deux points, nous avons des rapports précis. L’une de ces commissions a pour objet de fixer les limites de la France ; la France y est représentée par le marquis d’Osmond. Le projet des Alliés comportait, sur 1792 – qui a été inscrit dans la convention d’armistice –, un supplément d’à peine cinq cent mille hommes, formés par des enclaves comprises en territoire français, quelques cantons du département de Jemappes, du département de la Sambre-et-Meuse et du département de la Sarre, plus la partie de plaine de la Savoie. Talleyrand avait donné comme instructions d’obtenir une frontière défensive solide et une cession de territoire d’au moins six cent mille hommes, qu’il espérait bien pouvoir faire porter à un million ; il désirait qu’on ne prit pas ces concessions sur la Savoie, que, par intérêt de famille, Louis XVIII désirait ménager. Osmond proposa donc une frontière qui donnait à la France Dixmude, Ypres, Courtai, Mons, Namur, Luxembourg et Kaiserslautern, puis, sur protestation de Alliés et leur refus, le 14, une deuxième proposition nous laissant encore Tournai, Mons, Charleroi et Landau ; ensuite, on essaya encore de conserver Luxembourg. Mais, sur ce point, on se heurta à une opposition péremptoire de Castlereagh, qui est opposé à toute extension de la France du côté de la Belgique, et à une opposition plus douce dans les formes, mais aussi ferme dans le fond de Metternich. Il fallu donc céder sur ce point. Au moins la France refusa-t-elle de façon absolue d’abandonner le pays de Gex à Genève. C’est donc seulement par des enclaves et sur la plaine de Savoie, dans la partie savoyarde de la vallée du Rhône, que la compensation promise par Alexandre est donnée à la France. Cette discussion dura jusqu’au 20 mai.
L’autre commission était chargée de s’occuper des questions de finances. La France y était représentée par La Forêst. Elle commença ses travaux le 11 mai. Le résultat fut ici plus satisfaisant pour la France que sur les questions territoriales grâce à l’appui que donna le tsar Alexandre aux négociateurs français et malgré les prétentions prussiennes. La grosse discussion eut lieu surtout sur le paiement des fournitures faites pour le compte de la France et par contrat dans les pays occupés. La Prusse, pour sa part, réclamait cent trente millions. La France ne voulait pas prendre à son compte les pillages qui avaient pu être faits par les troupes impériales. Finalement, la France obtint de ne pas être chargée des pensions ni de la dette des pays qu’elle abandonnait et d’être libérée des sommes dus aux gouvernements, pour n’être chargée seulement que des sommes dues à des particuliers. La discussion dura, sur ce point, jusqu’au 24 mai. Une autre question fut réglée en faveur de la France, c’est celle des oeuvres d’art ; il fut entendu que la France ne rendrait que celles qui n’avaient pas été exposées, qui étaient restées dans les réserves des musées.
Autant que nous le voyons, par conséquent, la France a opposé une résistance aussi vigoureuse que possible aux demandes des Alliés, mais, sur la question politique essentielle, c’est-à-dire sur la question territoriale, elle se heurta à un bloc irréductible.
L’autre négociation porte sur les questions maritimes et coloniales, qui intéressent spécialement l’Angleterre. Elle est conduite directement par conversation entre Talleyrand et Castlereagh du 11 au 27 mai. D’une façon générale, l’Angleterre se montrait modérée : elle consentait à rendre les colonies françaises et les colonies hollandaises, du moment qu’elle garderait quelques points stratégiques qu’elle considérait comme essentiels, à savoir Malte, le Cap, l’île Maurice et, de l’autre côté Tobago et une autre rade dans les Antilles, probablement Sainte-Lucie. Elle faisait rendre la Guadeloupe par la Suède et la Guyane par le Portugal, auxquels on les avait promises. Sauf donc ces acquisitions stratégiques, l’Angleterre offrait de restituer les colonies françaises, mais avec démilitarisation des comptoirs de l’Inde. La France jouirait du traitement de la nation la plus favorisée dans le domaine du commerce de la Compagnie des Indes. Pour les flottes et les arsenaux, l’Angleterre consentait à rendre à la France et à la Hollande les vaisseaux qui avaient été construits dans les ports leur appartenant en 1792, et, pour le reste, on restituerait à la France les deux tiers des flottes de guerre et des arsenaux hors de la Hollande, l’autre tiers étant donné à la puissance qui possédait ces ports. Enfin, l’Angleterre demandait une stipulation comportant l’abolition de la traite des nègres.
Talleyrand remit, le 15 mai, un contre-projet. Il réclamait dans ce contre-projet tous les vaisseaux et tout le matériel de guerre de tous les ports, y compris les ports d’Italie par exemple. Il refusait d’abolir la traite parce que c’était, disait-il, une contre-partie de la rétrocession des colonies qui avait quelque chose d’humiliant, de blessant pour la France, et que, d’autre part, les ports commerciaux français étaient hostiles à l’abolition du commerce des nègres. Pour les colonies, le contre-projet de Talleyrand est assez curieux : il consentait à abandonner les territoires à l’est du Cap de Bonne Espérance, sauf liberté de commerce pour la France dans ces mers de l’est, à charge que l’on restituât à la France tout ce qu’elle avait possédé en Afrique et en Amérique, que les Anglais cèdent à la France les îles du golfe du Mexique : Saint-Vincent, Grenade, la Dominique, que l’on reconnaisse à la France ses droits sur Saint-Domingue avec engagement de ne pas mettre obstacle à une expédition française qui aurait pour objet de reprendre l’île. Enfin, il demandait de larges concessions pour les pêcheurs français dans l’archipel de Terre-Neuve et îles voisines et dans le golfe de Saint-Laurent. Il y a là une orientation assez curieuse : Talleyrand proposait une sorte de partage des mers, les colonies de l’ouest, côté Atlantique pour la France, Océan indien et Extrême-Orient pour l’Angleterre.
Castlereagh et le gouvernement anglais obtinrent finalement, et assez facilement, le retour au projet anglais pour les stipulations territoriales. Ils acceptèrent de donner un engagement pour Saint-Domingue, mais ne voulurent absolument pas donner à la France, à Terre-Neuve, autre chose que ce qui était stipulé dans le traité de Versailles en 1795. Enfin, sur la question de la traite des nègres, après un long débat, ils consentirent à se satisfaire d’un engagement de la France de soutenir le point de vue anglais au congrès et d’abolir, pour ce qui était d’elle, la traite au bout d’un délai de cinq ans. Donc, sauf ces réserves stratégiques, l’Angleterre se sent assez sure de sa supériorité navale et commerciale pour se montrer généreuse vis-à-vis de la France.
Enfin, dans cette négociation du traité, nous voyons un certain nombre de propositions qui sont de l’initiative de Talleyrand et que nous connaissons par les traces qu’elles ont laissées dans les pièces d’archives de Vienne. Talleyrand proposa un désarmement. Considérant le poids des dépenses, l’entraînement réciproque à armer, les occasions de guerre qui en résultent, il demandait qu’ « il fut examiné sincèrement à quel nombre de troupes les puissances pourraient, en temps de paix, réduire leurs armées respectives, eu égard toutefois à l’étendue, à la population, à la situation géographique et à la situation intérieure de chacune d’elles ». Il y a là une proposition curieuse qui sera reprise à plusieurs moments dans le courant du XIXème siècle, notamment sous le Second Empire par Napoléon III. Pour augmenter, d’autre part, les liens d’intérêt entre les Etats, il proposait d’assimiler les étrangers aux indigènes pour les droits de propriété et les conséquences de ces droits, par exemple pour les droits de succession. Enfin, il proposait que l’on établît la liberté de navigation du Rhin et de tous les grands fleuves internationaux. Ce point, il l’expliquait dans ses instructions aux négociateurs : il considérait que la liberté du Rhin et de l’Escaut donnait à la France tous les avantages que lui aurait valus la possession territoriale de la Belgique, sans avoir les charges de cette possession. A un moment, il dit que ce qui l’intéresse en Belgique, ce sont les fleuves : « Savez-vous où est ma Belgique ? Elle est dans la liberté des fleuves. C’est là tout ce que je veux ». Il réussira sur ce point, à gagner sa partie : il restera de la demande de Talleyrand le statut international du Rhin et des grands fleuves internationaux. Vous voyez que dans ces propositions qui émanent de lui, Talleyrand montre une singulière ouverture d’esprit aux questions économiques et de droit international, que l’on n’aurait pas attendue.
Il est donc tout à fait inexact de représenter l’attitude de la France comme passive et disposée à tout accepter des Alliés, comme Lacourt-Gayet5 représente Talleyrand dans son ouvrage. La situation de la France était évidemment très difficile, elle n’avait pas de moyens suffisants pour s’opposer aux exigences des Alliés, néanmoins Talleyrand a résisté aussi fortement qu’il l’a pu et non sans résultat. Seulement, il avait grand soin de ne pas soulever des exigences qui pussent mécontenter sans espoir de succès les Alliés.
Les stipulations du traité.
Ce traité fut donc signé le 30 mai 1814. Le texte intégral se trouve dans le recueil de de Clercq6. Il y a en réalité non pas un traité, mais quatre traités identiques, signés avec l’Autriche, la Prusse, la Grande-Bretagne et la Russie, traités de trente-trois articles, plus six articles « séparés et secrets » ; les articles secrets sont communiqués à la France, mais non signés par elle, dit, dans son ouvrage sur le premier ministère de Talleyrand, M. Charles Dupuis7 ; quand on se rapporte au texte, on se rend compte qu’en réalité, les six articles ont été signés par la France au même titre et de la même façon que les trente trois articles patents.
Après ce traité, des traités semblables furent signés avec les Alliés secondaires, avec la Suède le 8 juin, avec le Portugal le 12 juin, avec l’Espagne le 20 juillet. Pour les autres petits Etats de la coalition, on leur communique seulement le traité de Paris et il est entendu qu’ils signeront en même temps que les actes généraux du Congrès qui rétablira la situation européenne.
Analysons donc ce traité. Voyons d’abord quelle est la situation faite à la France par le traité des différents points de vue.
Du point de vue politique, la France est mise sur pied d’égalité avec les Puissances et les considérant du traité sont plein de révérence pour les Bourbons. Voici ce que comporte en effet le préambule : « Sa Majesté et les Alliés..., étant animés d’un égal désir de mettre fin aux longues agitations de l’Europe et aux malheurs des peuples par une paix solide, fondée sur une juste répartition des forces entre les Puissances et portant dans ses stipulations la garantie de sa durée..., Sa Majesté l’Empereur d’Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et ses alliés ne voulant plus exiger de la France, aujourd’hui que, s’étant replacée sous le gouvernement paternel de ses rois, elle offre ainsi à l’Europe des conditions de stabilité et de sécurité, les conditions qu’elle lui avait demandées sous son précédent gouvernement, etc. ». De même, l’article Ier du traité indique que la paix doit être générale : « Il y aura, à compter de ce jour, paix et amitié entre les Alliés. Les hautes Puissances contractantes apporteront tous leurs soins à maintenir, non seulement entre elles, mais encore, autant qu’il dépend d’elles, entre tous les Etats de l’Europe, la bonne harmonie et l’intelligence si nécessaire à son repos ». Vous voyez que le traité de Paris est donné comme le premier état d’un statut international qui devra établir la paix générale et perpétuelle en Europe.
Du point de vue territorial, la situation de la France est réglée par les articles II et III : c’est le territoire tel qu’il était au 1er janvier 1792 ; plus quelques rectifications de frontières au nord, quatre cantons du département de Jemappes et quatre du département de Sambre-et-Meuse et également,, sur la frontière du nord-est, Sarrebruck d’une part et l’arrondissement de Landau de l’autre, plus les enclaves qui dépendaient autrefois de l’Empire germanique et des territoires pontificaux, et enfin la Savoie de plaine c’est-à-dire les arrondissements de Chambéry et d’Annecy ; ces rectifications donnaient à la France, en plus de la frontière du 1er janvier 1792, 636 401 habitants.
Du point de vue colonial, la France recouvrait toutes ses colonies du 1er janvier 1792, sauf les trois îles de Tobago, Sainte-Lucie, dans les Antilles et l’île de France, aux Mascareignes ; elle avait le droit de faire librement le commerce dans les Indes ; on lui reconnaissait le droit de reprendre Saint-Domingue aux indigènes révoltés, ce qui était inscrit dans un article additionnel.
Du point de vue financier enfin, les Alliés ne demandaient pas à la France d’indemnité de guerre. On renonçait réciproquement à toute créance d’État à État et on déchargeait spécialement la France des dettes hypothécaires dans les pays qu’elle cédait. La seule charge que la France assumait, c’était de payer les sommes dues à des particuliers « en vertu de contrats et autres engagements formels, tant pour fournitures qu’à raison d’obligations légales ».
Voilà les stipulations qui fixent le statut de la France.
Le second point du traité comporte des garanties données aux populations qui changent de maître : une amnistie pleine et entière est spécifiée de la façon la plus formelle par l’article XVI, le droit de propriété et d’option est maintenu pour six ans aux populations des territoires cédés, la vente des biens nationaux faite en Belgique, sur la rive gauche du Rhin et dans les départements des Alpes est irrévocable. Enfin, les droits d’aubaine et de détraction sont abolis, c’est-à-dire qu’est supprimé ce droit ancien qui donnait à un Etat le pouvoir de recueillir la succession des étrangers qui mouraient sur son territoire.
Le Traité de Paris contient encore des stipulations relatives au statut européen, lequel n’est pas encore fixé et le sera par le Congrès de Vienne. On trouve ces stipulations à deux endroits, dans le traité proprement dit, le traité ouvert à l’article VI, où il est stipulé que la Hollande, sous le gouvernement de la Maison d’Orange, recevra un accroissement de territoire considérable, que l’Italie sera composée d’États souverains, que la Suisse sera indépendante et se gouvernera elle-même, enfin, que Malte est cédée à l’Angleterre. Pour la répartition des territoires vacants, les Puissances se réuniront en Congrès, ce qui est stipulé dans l’article XXII. Ces différents points ne sont pas autre chose que ceux qui avaient déjà été établis dans les négociations de Châtillon entre Caulaincourt et les Alliés. Dans les six articles secrets, il était stipulé que la disposition à faire des territoires auxquels la France renonçait en Europe se ferait sur des principes d’équilibre et sur des bases « arrêtées par les Puissances entre elles » et d’après quelques dispositions que l’on énumérait : les possessions autrichiennes et les possessions du Piémont dans l’Italie du Nord étaient définies ; la France et les autres Puissances donnaient leur garantie à la Confédération suisse et à sa neutralité ; le territoire de la Hollande était défini comme comportant à la fois les anciennes Provinces-Unies et la Belgique ; enfin, la rive gauche du Rhin servirait à l’accroissement de la Hollande et à la compensation à donner à la Prusse et aux autres Etats allemands. Ces stipulations, vous le voyez, restent assez vagues, sauf sur deux points, qui sont les seuls précisés : la Hollande et l’Italie du Nord.
Il n’y a donc, vous le voyez dans ces traités, rien sur l’Europe proprement dite. Le Congrès, où les signataires du traité et tous les belligérants se rencontreront, devra fixer ces stipulations.
Enfin, le traité comporte des clauses de droit international : le statut du Rhin et des fleuves internationaux (article V), la définition des droits individuels des populations cédées. Relativement à la traite des noirs, un article Ier additionnel au traité anglais décide que la question sera discutée au Congrès international, la France soutenant le point de vue anglais et s’engageant, pour sa part, à abolir la traite dans un délai de cinq ans.
Que faut-il penser de ce traité de Paris ? Les auteurs du traité, Alexandre et Castlereagh, sont persuadés d’avoir été très généreux vis-à-vis de la France. Pour les victimes, c’est-à-dire pour La France, pour Louis XVIII et Talleyrand, ils sont persuadés de s’en être tirés au mieux du monde, et, dans ses instructions aux ambassadeurs de cette époque, plus tard dans ses Mémoires et dans les lettres dans lesquelles il revient sur la question, Talleyrand a toujours soutenu le même point de vue, à savoir que le Traité de Paris a été le meilleur que l’on pût obtenir dans les circonstances où l’on était. Quant à l’opinion publique, sauf une partie de l’armée, elle était tellement lasse de la guerre, tellement persuadée que le grand empire européen était une chose précaire, qu’elle s’est satisfaite de la paix, bien que cette paix lui coûtait toutes les conquêtes de la Révolution. La France avait été battue, la question territoriale était réglée contre elle, les Alliés, sauf ce point, avaient fait preuve vis-à-vis d’elle de modération, du désir d’effacer les souvenirs de la guerre, ils l’affirmaient à plusieurs reprises dans le traité et acceptaient de considérer la monarchie des Bourbons comme étant un gage de paix européenne.
Enfin, la situation d’un pays n’est pas faite seulement par les stipulations du traité qui règle sa position, ce que Talleyrand appelait « la Puissance absolue » de l’Etat, elle est aussi le fait de la situation des autres puissances, de ce que Talleyrand appelle « la Puissance relative » de l’État et, sur ce second point, tout restait à régler, puisque le Traité de Paris ne stipulait que pour la France et qu’il y avait encore le traité européen à faire, à établir la paix générale qui devait être faite par le Congrès. C’est ce dernier point qu’il nous reste à voir : il nous faut étudier la paix européenne au Congrès de Vienne.
La paix européenne – le congrès de Vienne
Ce traité de paix, nous venons de le voir était incomplet ; il ne stipulait pas pour le reste de l’Europe, mais c’était un point de départ possible pour une politique française.
Les vues de Talleyrand relatives au traité et à la position de la France
Talleyrand, au lendemain du traité de Paris, a certaines illusions sur le rôle que la France peut encore jouer en Europe. Son interprétation du traité est, en effet, optimiste. Nous avons plusieurs textes nous montrant les pensées de Talleyrand sur ce point, notamment une lettre de lui à l’ambassadeur de France à Londres, le comte de La Châtre, le 13 juin 1814 : Talleyrand est persuadé que, désormais, la France est certaine de conserver son rang de grande puissance, que sa situation est excellente du fait que les autres États auront besoin d’elle pour organiser la sécurité de l’Europe. Maintenant, d’autre part, que la paix est faite, il faut établir que la France doit être traitée en égale par les autres Puissances pour le Congrès. Au contraire, puisque le traité prévoit un certain nombre de points, la liberté de manœuvre de la France et sa possibilité de collaboration à la paix européenne sont donc certaines. Talleyrand pense bien, sans doute, qu’il va se heurter à des difficultés ; son but est de forcer la porte et d’être admis à discuter sur le pied d’égalité avec les autres Puissances. On trouve une expression analogue, plus forte encore, de ces espérances dans d’autres pièces postérieures, on en trouve dans ses Mémoires, dans les entretiens qui nous sont rapportés de lui avec les chargés d’affaires à Paris, en particulier avec le comte de Münster, qui est le représentant du roi de Hanovre au début de septembre.
Sur qui Talleyrand compte-t-il pour faire prévaloir cette politique ? Ici, nous le voyons retourner complètement sa position diplomatique. Jusqu’ici, il a travaillé avec le Tsar et s’est appuyé sur le Tsar ; mais le Tsar a eu des déceptions à Paris : Louis XVIII, dans les différentes entrevues qu’il a eues avec lui, l’a froissé dans son amour-propre ; le Tsar est mécontent, d’autre part, il trouve le libéralisme de Louis XVIII insuffisant et lui reproche, en particulier, le rejet de la Constitution du Sénat. Il s’est pris de ces déceptions à Talleyrand, qu’il refuse de recevoir au moment où il quitte Paris, si bien que Talleyrand est amené à lui écrire une lettre, très digne d’ailleurs, où il lui expose, le 13 juin, le point de vue de la France et lui donne les assurances nécessaires et les explications voulues. Talleyrand a d’ailleurs déjà entrevu les ambitions du Tsar à dominer l’Europe et la dépendance où la Prusse se trouve vis-à-vis du Tsar. Aussi, retournant, comme je vous le disais, sa position, mise-t-il maintenant délibérément sur l’Angleterre. Il l’indique dans les instructions au comte de La Châtre et dans celles qu’il donne au chargé d’affaires près du Tsar, Juste de Noailles. Il est persuadé que les intérêts européens de la France et de l’Angleterre coïncident, en particulier sur deux points : sur Naples et sur l’Espagne. Il compte donc sur l’Angleterre pour l’introduire dans le concert européen, et c’est à elle qu’il va s’adresser et avec elle qu’il va essayer de travailler jusqu’à l’ouverture du Congrès.
La situation devant laquelle se trouve Talleyrand est en réalité beaucoup moins favorable qu’il ne le croit : les quatre Alliés sont absolument décidés à régler sans la France les questions européennes ; ils ont commencé les négociations entre eux, à Paris, les ont ensuite poursuivies à Londres, où ils ont rendus visite au Régent d’Angleterre. Ils n’ont pu se mettre d’accord ensuite, du fait des ambitions russes sur la Pologne et des ambitions prussiennes sur la Saxe. Aussi, ont-ils décidé, par un protocole du 20 juin d’ajourner l’ouverture du Congrès au 1er octobre, en maintenant le statu quo jusque là. Le 29 juin, ils ont même signé entre eux une convention renouvelant le traité de Chaumont contre la France et fixant les contingents respectifs qu’ils auraient à maintenir afin de protéger les arrangements qui doivent encore avoir lieu et de maintenir l’ordre et le repos. C’est pour Talleyrand une grosse déception, qu’il dissimule en présentant les choses au mieux à ses ambassadeurs dans une circulaire du 15 juillet. Ces deux décisions sont évidemment, sinon anti-françaises, tout au moins peu favorables à la France.
Non seulement les Alliés sont décidés à régler sans la France les questions européennes, mais ils tiennent le gouvernement français dans une ignorance complète de leurs desseins. Non seulement on ne dit rien à Talleyrand, mais on laisse même les ambassadeurs des Puissances dans l’ignorance pour éviter des indiscrétions. Metternich, en repassant par Paris, à son retour de Londres, a donné quelques explications lénifiantes, mais sans aucune précision. Talleyrand s’efforce de savoir ce que voudraient faire les Alliés ; il interroge en particulier l’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart, avec lequel il a de fréquents entretiens, il envoie le duc de Berry à Londres, sans réussir à rien savoir. Il prend alors le parti d’inviter Castlereagh à s’arrêter à Paris en allant à Vienne. Or, Castlereagh désirait, de son côté, connaître les vues de la France sur la question de Pologne et sur celle d’Italie et il désirait empêcher un rapprochement éventuel de la France et de la Russie. Wellington le conseillait de la même façon. Bref, Castlereagh consent à faire un détour, et il arrive à Paris le 28 août, pour des entretiens rapides avec le Roi et avec Talleyrand. Il a prévenu à l’avance Talleyrand qu’il ne devait pas s’attendre à ce que l’Angleterre se sépare de ses alliés et se soustraie aux engagements qu’elle a pris envers eux ; mais, sauf cela, il ne fait pas de difficulté à lui exposer ses vues, à savoir que l’Angleterre craint l’ambition de la Russie sur la Pologne ; il reconnaît la parenté des vues entre la France et l’Angleterre sur Naples et sur l’Espagne, l’utilité d’une entente franco-anglaise pour la paix ; il rassure enfin Talleyrand sur la portée des entretiens préliminaires qui ont eu lieu jusqu’ici.
Talleyrand retire de cet entretien beaucoup d’optimisme. Il est pleinement rassuré et il autorise Castlereagh à se fortifier devant les autres Puissances des vues de la France dans la discussion.
Il est donc certain que Talleyrand est persuadé de jouer un rôle important, et, de ce rôle, il a déjà arrêté la combinaison. Nous la trouvons dans les Instructions qui ont été rédigées pour lui pour le Congrès de Vienne dans le courant du mois de septembre. Ces instructions ont été rédigées par Talleyrand lui-même, mais à la suite de nombreux entretiens avec le Roi, et elles expriment la pensée commune entre le Roi et son ministre. Ce document est d’un très grand intérêt, d’abord par la doctrine qu’il expose en matière de politique étrangère et qui est, en somme, celle que le gouvernement de la Restauration, d’un bout à l’autre, et même on peut dire celui de la Monarchie de Juillet ont poursuivi jusqu’en 1848. Ces instructions ont d’autre part, un intérêt actuel, en ce sens qu’elles permettent de comparer à cet objet de Talleyrand les résultats du Congrès et, par là même, de se rendre compte des résultats que la politique française a obtenus. Ces instructions sont considérées par les diplomates, traditionnellement, comme un chef d’œuvre diplomatique. Elles sont, en effet, d’une belle langue, d’une hauteur de vue suffisante. Ce qui est particulièrement frappant dans ces instructions, c'est qu’elles forment un système, où tout s’enchaîne, admirablement bâti et déduit, cohérent au point d’entraîner obligatoirement la conviction. C’est une sorte de tableau idéal de la politique française et de la politique européenne, au point même qu’elle apparaît comme une construction de l’esprit plus encore que comme un document s’appuyant sur des faits. Pourtant, ces instructions ont une valeur pratique, puisque ce sont elles qui ont servi de guide et qui ont déterminé les positions de Talleyrand. Vous trouverez ces instructions dans les Mémoires de Talleyrand, où elles forment quarante pages, au tome II, page 214 et vous en trouverez une longue analyse dans le livre de Charles Dupuis le ministère de Talleyrand en 18148.
Si nous analysons rapidement ce document, nous constatons qu’il comporte deux parties : une première partie intitulée Examen raisonné des questions concernant la composition, la compétence, la procédure du Congrès. Cette partie est divisée en sept points et Talleyrand y envisage les États qui doivent être représentés au Congrès, la compétence que doit avoir ce Congrès, la procédure qui doit y être employée. La deuxième partie est intitulée : Étude des questions posées sous le rapport de l’intérêt de la France et détermination de la politique à suivre par la France. Talleyrand y définit d’abord les conditions de l’équilibre européen, pas seulement par des éléments de forces passagères, mais par l’établissement du droit et de la justice, et ensuite la politique de conservation de cet équilibre. C’est à la lumière des principes qu’il a posés qu’il étudie alors les questions, questions d’Italie, d’Allemagne, de Pologne et questions secondaires. Enfin, dans un dernier paragraphe, les dernières pages, Talleyrand tire la conclusion de cette étude, en établissant l’ordre d’importance des questions pour la France et, par conséquent, l’attitude que cette importance particulière dicte aux plénipotentiaires français.
Quels sont les points essentiels à retenir de ce document ? D’abord sa doctrine politique, la conception de Talleyrand et, par conséquent, le gouvernement français se font de la souveraineté et de la légitimité. Pour Talleyrand et les plénipotentiaires français, il y a deux principes fondamentaux, l’un que la souveraineté ne peut être acquise par le simple fait de la conquête, ni passer au conquérant si le souverain ne la lui cède, l’autre qu’aucun titre de souveraineté et, conséquemment, le droit qu’il suppose n’ont de réalité pour les autres Etats qu’autant qu’ils l’ont reconnu. Ainsi, le principe de la souveraineté a pour conséquence le principe de légitimité, la conquête ne crée pas par conséquent de droit. Un second point de doctrine est la conception que Talleyrand se fait de l’équilibre européen, qui ne doit pas être considéré seulement comme fondé sur l’équilibre matériel des forces, mais doit reposer sur l’établissement du droit et de la justice, par conséquent non pas seulement sur ds données matérielles, mais sur des principes moraux.
La conséquence que Talleyrand tire de ces principes posés relativement à l’attitude qui est dictée par eux à la délégation française, c’est que la France doit prendre la protection des petits Etats, qu’elle doit rester absolument ferme sur les principes, que la condition essentielle de sa politique est d’affirmer son désintéressement. Quant aux solutions pratiques qui en découlent, c’est, pour la France, l’opposition absolue aux ambitions russes et prussiennes, la collaboration nécessaire avec l’Angleterre, la défiance et les précautions à prendre vis-à-vis de l’Autriche. C’est dans ce sens que Talleyrand envisage la solution de la question d’Italie, de la question polonaise, d’une façon générale des questions de l’Europe centrale.
Ces instructions étant signées, le Roi donna à Talleyrand pleins pouvoirs de négociation. D’ailleurs, pendant tout le temps du Congrès, Talleyrand se réfère à son gouvernement par des lettres et des rapports très fréquents. Il n’emmène avec lui qu’un petit nombre de collaborateurs : le duc de Dalberg, qui est son homme de confiance et dont il se servira pour agir sur l’opinion à Vienne, Alexis de Noailles qui représente l’opinion ultra-royaliste de France, La Tour du Pin, qui est un technicien de la diplomatie et qui lui servira pour les difficultés, et enfin des gens du ministère, rédacteurs ou collaborateurs, dont le principal est La Besnardière, qui est un de ses agents essentiels ; avec La Besnardière, il y a trois agents subalternes. La délégation est, vous le voyez, petite. Talleyrand part de Paris le 16 septembre et arrive à Vienne le 23. Il porte officiellement le nom de Prince de Talleyrand : en effet, il a dû renoncer, par le Traité de Paris, à la principauté de Bénévent qui lui avait été donnée par l’Empereur, mais Louis XVIII, contrairement d’ailleurs à tous les usages traditionnels, lui a maintenu le titre de prince, sans assise territoriale.
Talleyrand à Vienne
Il faut étudier la politique de Talleyrand à Vienne avec beaucoup d’esprit critique. C’est avec défiance qu’il faut envisager les rapports de Talleyrand au Roi, puis le mémoire que Talleyrand a ensuite écrit sur les résultats de sa mission. En effet, ces documents sont animés par un esprit courtisan vis-à-vis de Louis XVIII, Talleyrand s’efforçant de lui donner les nouvelles les plus favorables possible. Talleyrand s’est constamment vanté de son rôle et l’a amplifié. D’autre part, les Français ont naturellement un esprit d’égocentrisme qui leur fait voir un triomphe national un peu partout. De plus, il s’est accroché à cette politique de Talleyrand à Vienne, une véritable tradition historique, dont vous trouverez le plus bel exemple dans Albert Sorel : on considère que la mission de Talleyrand à Vienne est un chef d’œuvre de diplomatie, d’une habileté supérieure, et, pour peu, on lui attribuerait les résultats essentiels du Congrès de Vienne. Nous verrons que la chose est beaucoup moins simple et l’action de Talleyrand beaucoup moins efficace qu’il ne l’a dit lui-même. Nous serons amenés à comparer les faits même à ce que Talleyrand en a donné.
Rappelons pour commencer que Talleyrand arrive à Vienne avec l’ambition et la persuasion qu’il va pouvoir forcer la porte de la conférence, qu’il va faire admettre la France sur le pied d’égalité avec les autres Puissances bien qu’elle ait été vaincue, et qu’il va prendre part à la discussion et aux décisions qui vont régler le sort de l’Europe. Dès qu’il est arrivé, il est ainsi amené à engager des batailles pour se faire admettre dans le cercle des Puissances, et d’abord sur la question de la procédure, avant même d’aborder les questions fondamentales.
Il remet dès le lendemain de son arrivée, le 28 septembre, une note sur la Pologne. Il voulait, par cette note, exposer le danger de la politique russe, s’attirer la bienveillance de l’Angleterre et de l’Autriche et, en même temps, grouper autour de la France les petites Puissances. Il a déjà travaillé dans ce sens quand il était à Paris, auprès de leurs ambassadeurs, et en particulier à Vienne, il va se charger, par des relations intimes, des intérêts de l’Espagne avec le représentant de l’Espagne, le comte de Labrador et de ceux de la Sardaigne, dont le représentant est le comte de Saint-Marçan.
Pendant ce temps, les Quatre ont poursuivi leurs négociations, sans aboutir, d’ailleurs, et leurs divergences se sont même aggravées, au point qu’ils sont arrivés à se rendre compte qu’ils ne seront pas prêts pour ouvrir officiellement le Congrès le 1er octobre, comme il avait été prévu. Ils ont donc décidé, après quelques discussions sur ce point, par un protocole du 22 septembre, que la France resterait exclue de ces négociations, en vertu des stipulations arrêtées entre eux et du Traité de Paris, et, le 23, ils s’arrêtent à une procédure qui distingue deux sortes de questions : les questions relatives « aux grands intérêts de l’Europe, comprenant les rapports des puissances entre elles, la fixation des limites et la disposition à faire des pays provisoirement occupés et administrés par les Puissances alliées », c’est-à-dire toutes les questions politiquement fondamentales, seraient délibérées entre eux quatre ; leur accord serait ensuite communiqué à la France et à l’Espagne « invitées à faire connaître leurs opinions et leurs vœux » ; et encore, ce dernier point, c’est Castlereagh qui avait réussi à l’obtenir des Alliés. Quant aux autres questions, concernant l’organisation de la Confédération germanique en particulier, elles seraient réglées par l’Autriche, la Prusse, la Bavière, le Wurtemberg et le Hanovre. Les décisions proprement dites, c’est-à-dire la signature solennelle des décisions prises, seraient faites alors avec le concours de tous.
Le 30 septembre, Talleyrand et Labrador sont convoqués pour recevoir communication de ces décisions. Dès que le mot « Alliés » apparaît dans le texte qu’on lui lit, Talleyrand s’emporte et fait une scène : « Alliés ? Et contre qui ? Ce n’est pas contre Napoléon, il est à l’île d’Elbe. Ce n’est sûrement pas contre le roi de France : il est garant de la durée de cette paix ! Messieurs, parlons franchement : s’il y a encore des Puissances alliées, je suis de trop ici ! » et il continue « Et cependant, si je n’étais pas ici, je vous manquerais essentiellement. Je suis peut-être le seul qui ne demande rien : de grands égards ; c’est là tout ce que je veux pour la France. Elle est assez puissante par ses ressources, son étendue, sa population. Je ne veux rien, je le répète, et je vous apporte immensément : la présence d’un ministre de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l’ordre social... » Émus par cette sortie, les Alliés sont alors amenés, le lendemain, par une note du 1er octobre, à décider que le Congrès s’ouvrira plus tard et qu’on attendra, pour réunir le Congrès le 1er novembre, que les questions « soient arrivées à un degré de maturité suffisant ». Quelques jours après, le 8 octobre, chez Metternich, Talleyrand est convoqué : ici encore une scène éclate entre lu et l’envoyé prussien, le baron de Humboldt. Talleyrand veut que l’on spécifie qu’il sera procédé « conformément au droit public ». Humboldt s’écrie « Que fait ici le droit public ? » « Il fait que vous y êtes ! » répond Talleyrand. Et quand Hardenberg soulève encore la question : « Non, Monsieur, le droit public, c’est inutile, cela va sans dire » « Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant ! » s’écrie Talleyrand. Finalement Talleyrand accepte l’ajournement et la procédure que les Alliés proposent, c’est-à-dire la préparation des questions par des conférences particulières. En fait, les Alliés continuent de discuter entre eux comme avant, par des notes et des mémorandums qu’ils échangent ou par des conversations particulières, sans qu’il y ait de conférences et, par conséquent, sans que Talleyrand soit admis à discuter.
Talleyrand n’a donc en réalité rien obtenu. Il a été barré par l’accord des Quatre, soit comme représentant de la France, soit comme avocat des petites Puissances. Il a d’ailleurs de multiples témoignages où il se heurte à un parti pris et à une incompréhension complète de la part des Allés : il a, par exemple, une conversation avec le Tsar qui est particulièrement significative de la position prise par les uns et les autres, cela au 1er octobre : « Parlons de nos affaires, dit le Tsar, il faut que nous les finissions ici » - « Cela dépend de votre Majesté ; elles finiront promptement et heureusement si Votre Majesté y apporte la même noblesse et la même grandeur d’âme que dans celles de la France » - « Mais, il faut que chacun y trouve ses convenances ! » - « Et chacun ses droits ! » - « Je garderai ce que j’occupe » dit le Tsar. « Votre Majesté ne voudra garder que ce qui est légitimement à elle » répond Talleyrand et ce dialogue continue : « Mais si vous ne voulez point que chacun trouve ses convenances, que prétendez vous ? » - « Je mets le droit d’abord et les convenances après ! » - « Les convenances de l’Europe sont le droit ». Pour finir, Talleyrand s’écrie : « Europe, Europe, malheureuse Europe ! » et le Tsar termine « Plutôt la guerre que renoncer à ce que j’occupe ! ». Puis, brusquement, il lève la séance : « Voilà l’heure du spectacle ! » et il sort. Vous voyez que les points de vues sont extrêmement opposés entre Talleyrand qui brandit les principes et les Alliés qui sont des politiques et qui voient les choses sous un jour plus réaliste.
La première tactique de Talleyrand a donc échoué : il n’a pas pu arriver à s’introduire dans le concert des Puissances au moyen de la procédure. Il n’a plus à espérer la rentrée de la France que d’un désaccord formel entre les Alliés, et, en fait, ce n’est qu’à la fin de décembre et au début de janvier que cette éventualité se produira. Jusque là, le rôle de Talleyrand est forcément tout à fait passif, bien qu’il soit à l’affût de toutes les occasions de s’introduire dans la négociation ; mais ces occasions ne lui offrent rien de sérieux.
Les mêmes questions qui s’étaient posées à la veille de l’ouverture du Congrès, le 1er octobre, se posent à nouveau à la veille du 1er novembre, seconde date choisie pour l’ouverture du Congrès. Le 30 octobre, la conférence des huit plénipotentiaires, c’est-à-dire les quatre Alliés, Talleyrand et l’Espagne et deux Puissances allemandes, se réunit chez Metternich. On décide de faire vérifier les pouvoirs par une commission qui est tirée au sort, et il se trouve que le sort désigne l’Angleterre, la Prusse et la Russie. En fait, d’ailleurs, ce travail de vérification des pouvoirs des plénipotentiaires n’a jamais été achevé. On décide en même temps de répartir le travail entre des comités où les Puissances intéressées seront présentes sous la direction des Huit. Une longue discussion s’engage sur les questions préjudicielles, qui devraient être réglées avant l’installation de ces comités : par exemple, admettra-t-on Murat, roi provisoire de Naples dans ces conférences ? En fait, il ne se formera de comités que pour des questions non litigieuses : par exemple, on fera un comité pour les affaires allemandes, qui comprendra l’Autriche, la Prusse, la Bavière, le Hanovre, le Wurtemberg ; on en fera un autre, le 14 novembre pour la Suisse, comprenant l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre, la Russie. La France se désintéresse à peu près de ces comités, où elle n’est pas appelée.
La négociation la plus grave entre les Alliés portait sur les questions de Pologne et de Saxe, la Russie voulant la Pologne tout entière et la Prusse la Saxe. Sur ce point, le désaccord des Alliés était formel et allait en s’aggravant de plus en plus. Ils essayaient des combinaisons dans lesquelles, en réalité, l’intérêt de la France était complètement absent. La Russie et la Prusse poursuivaient des politiques très personnelles : elles ont signé entre elles, le 29 septembre, un accord où la Russie acceptait et s’engageaient à soutenir le point de vue de la Prusse : la Saxe tout entière à la Prusse. Castlereagh, de son coté, voulait avoir une position d’arbitre, mais s’inquiétait des ambitions russes. Il désirait cependant avoir une Prusse forte, forte en Allemagne contre la Russie, et, pour cela, il n’était pas fâché de lui donner la Saxe d’autant plus qu’il était hostile au roi de Saxe, resté fidèle à Napoléon jusqu’au bout ; mais, d’autre part, il voulait également que la Prusse fût forte sur le Rhin, parce qu’elle pourrait ainsi étayer, défendre au besoin le royaume des Pays-Bas, la Hollande-Belgique, contre les ambitions de la France. Quant à l’Autriche, Metternich poursuivait depuis longtemps l’idée d’une coalition Autriche-Prusse-Angleterre contre les ambitions des Russes. Les points de vue des Alliés, très particuliers à chacun d’eux comme vous le voyez, étaient donc assez divergents. Ce n’est que l’inféodation manifeste de la Prusse à la politique russe qui va faire que l’Angleterre et l’Autriche vont chercher d’autres combinaisons.
Talleyrand continuait d’affirmer son point de vue et son désintéressement. Ainsi, le 8 octobre, il repoussait un marchandage que Metternich lui faisait sur Naples ; de même avec le Tsar, le 22 octobre. Mais il était toujours tenu à l’écart de ces négociations entre les Alliés.
Au milieu d’octobre, il sembla qu’une occasion s’offrait. Les inquiétudes de l’Angleterre et de l’Autriche devant les ambitions et l’obstination des Russes allaient croissant : elles font connaître alors à la Prusse qu’elles seraient disposées à lui reconnaître la Saxe si elle voulait lâcher les Russes. Hardenberg, ministre de Prusse, serait assez enclin à accepter cette combinaison, mais le roi Frédéric-Guillaume III refusa absolument et communiqua la proposition au Tsar. L’Angleterre et l’Autriche essayent alors de faire argument de la France, de manière à faire céder la Prusse et la Russie. Le 12 octobre, Castlereagh communiqua à Talleyrand ses notes sur les négociations avec le Tsar et il insinue que le poids de la parole de la France serait plus fort si on savait la France forte militairement. Talleyrand voit la-dedans une sollicitation en faveur d’une alliance militaire possible ; il écrit tout de suite à Paris et obtient de Louis XVIII que des préparatifs militaires soient faits. Une note est publiée au Moniteur, le 22 octobre, disant que la France reprenant son rôle d’arbitre, redeviendrait « l’appui des faibles et le défenseur de l’opprimé », et des ordres sont donnés pour mettre l’armée sur le pied de campagne ; on expliquait à Wellington pourquoi. Enfin, Louis XVIII écrivait à Talleyrand, le 27, une lettre l’autorisant à agir avec l’Autriche et la Bavière et à déclarer à Castlereagh que les cours pouvaient compter sur la coopération de la France. Pour appuyer ce point de vue, Talleyrand publie une grande note sur les affaires allemandes, le 2 novembre : Mémoire raisonné sur la Saxe.
Seulement ce bel essai fit long feu. Le Tsar manda à Vienne Pozzo di Borgo, son ambassadeur en France, qui lui déclara que tout cela était du bluff et que la France était parfaitement incapable d’entrer en guerre. Pour couper court, le Tsar et le roi de Prusse donnent alors en exécution leur accord secret du 28 septembre : le 8 novembre, les troupes russes évacuent la Saxe et, le 10, elles y sont remplacées par les troupes prussiennes. Le grand-duc Constantin, nommé gouverneur de la Pologne russe, lance aux Polonais, à Varsovie, une invitation à se réunir tous sous l’égide du Tsar. Le 12 novembre, le Tsar fait venir Talleyrand et lui propose son appui à Naples, en échange de l’appui de la France sur la Saxe, mais Talleyrand refuse.
L’irritation fut très grande à Vienne lorsqu’on connut tous ces faits. On parlait ouvertement de guerre entre les Puissances. La situation restait toujours la même : les Puissances ne veulent pas en arriver à des extrémités pareilles. Les bruits de guerre ont plutôt pour effet d’influencer les petites Puissances, plutôt que de répondre à une réalité. Les Prussiens seuls semblaient disposés, le cas échéant, à recourir aux armes. Talleyrand continuait ses insinuations et ses excitations, mais n’obtenait toujours rien, ni sur le fond, ni sur la forme.
A la fin de l’année pourtant, la lassitude commençait à se répandre dans les milieux diplomatiques. Talleyrand croit devoir jeter du lest puisqu’on n’aboutit à rien, et, dans une notre, le 19 novembre, note adressée à Metternich, mais destinée au public, il déclare que si les droits du roi de Saxe sont reconnus, la France admettra qu’il abandonne à la Prusse un morceau de son territoire. Ainsi, pour arriver à entrer dans le concert européen, Talleyrand, jusque-là irréductible sur les principes, acceptait de faire des concessions sur la Saxe, et pourtant il n’arrive à aucun résultat. Le 16 décembre, les Alliés proposaient encore de transporter le roi de Saxe sur le Rhin, dans la région comprise entre le Rhin et la Moselle, avec Bonn comme capitale ; les Prussiens eux, resteraient en flèche jusqu’à la frontière française, comme le désiraient les Anglais.
La solution vint du Tsar. Devant l’impossibilité d’obtenir de l’Autriche la cession de la Galicie, qui lui permettrait de reconstituer toute la Pologne à son profit, devant, aussi, l’opposition des cercles russo-polonais, il renonce à son projet de reconstituer la Pologne entière à son profit ; il admet de rétrocéder à la Prusse Posen et Thorn. Du moment qu’elle renoncera en faveur des Russes à sa part de 1795, au troisième morceau, c’est-à-dire à Varsovie : il accepte en même temps que l’on maintienne le roi de Saxe à condition que celui-ci cède à la Prusse ce qui sera nécessaire pour compenser ce que la Prusse abandonne au Tsar. Castlereagh et Metternich acceptent cette combinaison. Ce n’est plus alors entre eux que de faire un calcul sur les lots de territoires, de populations, etc. Pour équilibrer les choses et, pour faire ce travail, Castlereagh propose de créer une commission de statistique. Il est d’ailleurs entendu formellement entre eux que la France sera exclue de cette commission de statistique, comme elle l’est des conférences générales de négociation.
Malheureusement, Castlereagh a l’imprudence d’avertir Talleyrand qui comprend ou qui feint de comprendre que la France fera partie de cette commission. Les Alliés se trouvent alors assez embarrassés. L’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart, est chargé par les Quatre de faire comprendre à Talleyrand qu’il s’est trompé, que l’on ne songe pas à l’appeler à cette commission de statistique (23 décembre). Talleyrand entre en fureur, répète la scène qu’il a faite déjà à plusieurs reprises aux Alliés et déclare qu’il ne restera pas un jour de plus à Vienne s’il n’est pas admis dans la commission. Malgré l’opposition des Prussiens, les Alliés cèdent et Talleyrand, le soir même est invité et vient échanger avec Metternich ses vues sur le travail de la commission de statistique. Ce n’est donc que par un raccroc, par une maladresse, une fausse manœuvre de Castlereagh que la France se trouve ainsi introduite, de biais, dans le partage de l’Europe.
Le résultat fut d’ailleurs tout à fait médiocre, car cette commission de statistique n’était qu’un simple organe d’étude et non pas, le moins du monde, une commission de décision. Le représentant de la France, Dalberg, y fût admis, il y eut des séances, les 24, 25 et 28 décembre, mais sans importance, puisque c’étaient seulement des questions de chiffres que l’on soulevait et non pas des questions de fond.
Or, le 29 décembre, les Prussiens, à nouveau, réclament la totalité de la Saxe et offrent au roi de Saxe la rive gauche du Rhin, Bonn, Trèves et Luxembourg pour le dédommagement. Le 30 décembre, les Russes acceptent la combinaison prussienne pour la Saxe et pour le transfert du roi sur le Rhin ; ils laissent aux Prussiens Posen ; ils prendraient le duché de Varsovie, comme un état uni à la Russie et lui donneraient une constitution.
Ainsi, tout était remis en question. Les deux camps sont aux antipodes l’un de l’autre. Metternich, inquiet, essayait de gagner à lui les Allemands, de faire une ligue allemande contre la Prusse. Le danger d’une guerre entre l’Autriche et la Prusse, voire la Russie, paraissait se préciser. Le 31 décembre, Hardenberg déclarait qu’un refus persistant opposé aux ambitions de la Prusse équivaudrait à une déclaration de guerre.
Castlereagh se trouvait donc en face de ce problème de l’ambition russe et prussienne qui l’avait préoccupé jusque là. Il recevait en même temps de Londres l’opposition formelle à l’installation du roi de Saxe sur le Rhin parce que le gouvernement anglais considérait que le roi de Saxe serait une créature de la France et qu’il jouerait sur le Rhin un rôle d’agent du gouvernement français. Il fallait résister à tout prix à cette combinaison prussienne. Les Anglais se trouvaient d’ailleurs avoir les mains libres à ce moment là car ils venaient de signer la paix avec les États-Unis d’Amérique, et, par conséquent, ils n’avaient plus d’inquiétudes de ce côté.
Castlereagh joue alors une carte hardie : brusquement après en avoir parlé à Metternich et avoir pris son consentement, il va trouver Talleyrand le 2 janvier et lui propose une alliance militaire à trois, un accord défensif : les Puissances s’engageraient à se soutenir réciproquement, au cas où elles seraient attaquées pour faire exécuter le Traité de Paris ; si elles ne pouvaient réussir par des moyens pacifiques, elles mettraient chacune sur pied 150 000 hommes ; elles demanderaient aux puissances allemandes, Bavière, Hollande et Hanovre, de se joindre à elles, le cas échéant. Talleyrand accepte aussitôt. La rédaction du traité est faite par Castlereagh lui-même et le traité est signé le 3 janvier 1815.
En réalité, ce traité est tout à fait limité dans son champ d’action et il ne s’agit là que d’une application du Traité de Paris. Le préambule indique que les trois souverains, roi de France, empereur d’Autriche et roi du Royaume-Uni « étant convaincus que les Puissances qui ont à compléter les dispositions du traité de Paris doivent être maintenues dans un état de sécurité et d’indépendance parfaites pour pouvoir fidèlement et dignement s’acquitter d’un si important devoir, regardent comme nécessaire, à cause de prétentions récemment manifestées, de pourvoir au moyen de repousser toute agression à laquelle leurs propres possessions ou celles de l’un d’entre eux pourraient se trouver exposées, en haine des propositions qu’ils auraient cru devoir faire et soutenir d’un commun accord, par un principe de justice et d’équité..., et n’ayant pas moins à cœur de compléter les dispositions du traité de Paris de la manière la plus conforme qu’il sera possible à son véritable but, ont à ces fins... » - Le but du traité est marqué dans l’article Ier : « Les Hautes Puissances contractantes s’engagent réciproquement et chacune d’elles envers les autres à agir de concert, avec le plus parfait désintéressement et la plus parfaite bonne foi, pour faire qu’en exécution du Traité de Paris, les arrangements qui doivent en compléter les dispositions soient pris d’un commun accord... – Si, par suite, et en haine des propositions qu’elles auront faites et soutenues d’un commun accord, les possessions d’aucune d’entre elles étaient attaquées, alors et dans ce cas, elles s’engagent et s’obligent à se tenir pour attaquées toutes trois, à faire cause commune entre elles et à se soutenir mutuellement pour repousser une telle agression avec toutes les forces ci-après stipulées ».
Vous voyez que la rédaction de ce traité est très précise : il repose sur la base du Traité de Paris et il envisage, s’il y a des complications diplomatiques aboutissant à la guerre à propos de ce traité et de son complément, que les Puissances se soutiendront réciproquement. Il ne s’agit donc nullement d’un acte de politique générale ; c’est un traité très limité en lui-même. En réalité, c’est un argument diplomatique, une espèce de moyen de chantage que l’Angleterre brandit pour faire céder la Russie et la Prusse et qui n’a pas grande valeur en soi. Il s’agit simplement de faire triompher les vues anglaises sur l’Europe orientale et sur le Rhin et, pour cela se servir d’une espèce d’épouvantail, en faisant croire à la Russie et à la Prusse qu’il y a une combinaison sous roche qui pourrait être dangereuse pour elles. On s’est servi des impatiences et des désirs de Talleyrand, qui a saisi naturellement, de son côté, la première occasion d’entrer dans une négociation qui pourrait, croit-il, disloquer la coalition.
En effet, Talleyrand exulte de cette proposition. Il s’imagine que tout à coup, la coalition est disloquée à toujours et il écrit des lettres triomphantes à son roi, ainsi cette lettre écrite le lendemain de la signature du traité, le 4 janvier 1815 : « Maintenant, Sire, la coalition est dissoute et elle l’est pour toujours. Non seulement la France n’est plus isolée en Europe, mais Votre Majesté a déjà un système fédératif tel que cinquante ans de négociations ne semblaient pas pouvoir parvenir à le lui donner : elle marche de concert avec deux des plus grandes Puissances, trois États de second ordre et, bientôt tous les États. Elle sera véritablement le chef et l’âme de cette union formée pour la défense des principes qu’Elle a été la première à proclamer ». Talleyrand est sans doute sincère dans ce cri de triomphe, mais il est, en réalité, très loin du compte.
Le dénouement de la crise.
Le traité devait rester secret et ce secret était justement un moyen de son efficacité pour l’Angleterre ; c’est ce qu’en attendait Castlereagh ; le secret était destiné à inquiéter les Prussiens et les Russes. Le bruit d’un traité fut naturellement aussitôt répandu. Le langage concerté des trois plénipotentiaires démontra qu’il y avait entre eux un accord. La Russie et la Prusse s’inquiétèrent. Et alors, ce que Castlereagh avait pensé se produisit immédiatement : toute espèce de difficulté disparut comme par enchantement. Le Tsar, qui a pris son parti, comme nous l’avons vu tout à l’heure, de ne plus recevoir la Pologne tout entière, ne veut plus qu’aller vite, les Prussiens ne discutent plus que sur la possession de Leipzig, et, le 5 janvier, c’est-à-dire le surlendemain de la signature du traité, Castlereagh pouvait écrire à son gouvernement que tout danger de guerre avait disparu. Toutes les décisions prises sur l’Allemagne et sur la Pologne sont prises alors, à la fin de janvier et dans le courant de février, sur les bases qui avaient été décidées entre elles. Le seul gain de la France, c’est que ces solutions sont matériellement arrêtées par un Comité de cinq c’est-à-dire que Talleyrand est adjoint aux quatre Alliés, mais, les décisions avaient été prises auparavant.
Dès lors, il n’est plus question d’alliance à quatre ou à trois. En réalité, le traité n’a pas été le point de départ d’une situation nouvelle, comme Talleyrand l’espérait, mais tout simplement la fin d’une crise de la coalition qu’il a servi à faire disparaître.
La question de la Saxe fut réglée, le 6 février, par un compromis fort différent du projet français et sans que l’on ait demandé au roi de Saxe son consentement préalable. Le roi de Saxe abandonnait à la Prusse la partie nord de son État et la Prusse recevait les territoires qu’elle désirait sur la rive gauche du Rhin. Ceci était fort différent des vues de la France et fort dangereux pour la France, puisqu’elle voyait la Prusse s’installer sur sa frontière. Mais Talleyrand avait satisfaction sur un point, sur le principe de la légitimité, puisque le roi de Saxe était maintenu sur son trône.
Dans ces conditions, l’affaire de Saxe-Pologne était réglée. Talleyrand peut alors donner ses soins à une question qui l’intéresse beaucoup et qui intéresse beaucoup Louis XVIII, la question de Naples, la question de Murat. Il s’agissait, pour la France, de renverser Murat, de rétablir à Naples le roi Ferdinand IV de Bourbon. C’était pour Louis XVIII une affaire particulièrement sensible. A Vienne, à plusieurs reprises, Talleyrand a tonné « contre l’homme qui règne actuellement à Naples », comme il disait. A Paris, le gouvernement français de son côté, poussait l’affaire. Le duc de Blacas s’entendait avec Wellington, qui était très hostile à Murat, et avec l’ambassadeur autrichien Bombelle. La France s’engageait à renverser elle-même Murat, demandant simplement la neutralité de l’Autriche. Wellington acheva la négociation sur l’affaire de Naples à Vienne, où il alla remplacer Castlereagh qui, une fois les grandes questions d’Europe centrale réglées, retourna à Londres. L’Angleterre acceptait de donner, au besoin, son appui à la France contre Naples, en échange du soutien que la France lui donnerait contre la traite des nègres.
Ce qui permit de régler l’affaire, ce fut une imprudence de Murat, qui demanda à l’Autriche le passage éventuel de ses troupes à travers l’Italie centrale, à travers les États du Pape, dans le cas où il serait attaqué par la France. Cela permit à Metternich de déclarer, le 25 février, à Talleyrand que l’Autriche n’admettrait pas l’entrée des troupes françaises en Italie. Metternich put dire alors à Murat, le lendemain 26 février, que ses armements n’avaient pas d’objet, puisque la France ne l’attaquerait pas, et que tout passage de la ligne de démarcation par les troupes napolitaines serait considéré par l’Autriche comme un fait de guerre et la dégagerait, par conséquent, de son traité avec Murat. Murat commit en outre l’imprudence d’entrer en relation avec Napoléon, qui se trouvait à l’île d’Elbe ; sa correspondance fut saisie et transmise à Vienne. Puis, au moment où Napoléon débarquera, Murat commencera lui-même ses mouvements militaires et donnera ainsi l’occasion à l’Autriche de le lâcher, et cela au profit des Bourbons.
La France a donc obtenu des résultats, puisque, au dernier moment, la voici associée au travail de reconstruction de l’Europe et qu’elle a satisfaction sur la question de Naples.
Les Cent-Jours et l’Acte final du congrès.
Malheureusement, au début de mars, un incident nouveau se produit, qui remet tout en question : au moment où les affaires se réglaient sans difficulté, Napoléon débarquait au Golfe Juan, et la nouvelle de son débarquement arrive à Vienne dans la nuit du 6 au 7 mars. Vous remarquerez la lenteur de transmission des nouvelles : c’est le 1er mars que Napoléon a débarqué et c’est dans la nuit du 6 au 7 seulement que Vienne en reçoit l’avertissement.
La réaction des puissances au débarquement de Napoléon.
La réaction des Puissances contre Napoléon fut immédiate ; Alexandre, en particulier, fut furieux . A l’origine, d’ailleurs, on n’imagine pas encore que Napoléon puisse obtenir quelques succès dans une tentative aussi folle, ni, surtout, que la France puisse s’associer à sa tentative. Les Puissances prennent, le 13 mars 1815, une déclaration : « Les Puissances déclarent que Napoléon s’est placé hors des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique ». Cette déclaration coupe court à toutes les tentatives que Napoléon fait et fera pour rassurer les Alliés et pour tâcher d’obtenir que la coalition ne se reforme pas contre lui. Naturellement, Talleyrand s’associe à cette déclaration et, de son côté, Louis XVIII demandait secours à l’Angleterre. Castlereagh répondit que c’était à la France elle-même d’organiser d’abord sa défense. Talleyrand essayait d’obtenir de Consalvi, l’excommunication de Napoléon, mais il échoua sur ce point. Ainsi, la réaction de la France, c’est d’essayer de s’appuyer aussitôt sur l’Europe contre la tentative de Napoléon.
Puis, devant le succès que le « vol de l’aigle » obtient en France, les Alliés vont plus loin. Le bloc s’est aussitôt reconstitué et toutes les tentatives de Napoléon pour le diviser furent inutiles. Napoléon fit connaître au Tsar le texte du traité du 3 janvier, que l’on avait trouvé dans les archives, à Paris ; le Tsar n’y fit pas attention. Les Puissances alliées refirent entre elles leur traité, par une convention du 25 mars, qui renouvelait le traité de Chaumont : chacune d’elles s’engageait à mettre sur pied 150 000 hommes et à ne pas signer de paix séparée avant que Napoléon soit formellement abattu. Une convention militaire déterminait les forces de la coalition, qui devait durer « tant que Bonaparte ne serait pas mis absolument hors de possibilité d’exciter les troubles, de renouveler ses tentatives pour s’emparer du pouvoir en France et de troubler la sûreté de l’Europe ». L’objet de ces accords, c’est le maintien de la paix établie par le Traité de Paris, mais on ne va pas plus loin. On veut obtenir des garanties efficaces, cette fois, contre un retour possible de Napoléon, mais on est mécontent du gouvernement des Bourbons, dont la mauvaise politique a poussé l’opinion publique à se ranger du côté de Napoléon, si bien que, malgré les insistances de Talleyrand, les Puissances refusent de s’engager en faveur des Bourbons. Même en Angleterre où un mouvement d’opinion se produit, le gouvernement anglais a en quelque sorte la main forcée et, en envoyant sa ratification au traité du 25 mars, le gouvernement anglais est amené, tout en procédant à l’échange des ratifications du traité du 25 mars à ajouter : « Quelque désireux que le Prince-Régent doive être de voir Sa Majesté Très Chrétienne rétablie sur le trône, quelque disposé qu’il soit à contribuer, conjointement avec ses Alliés, à obtenir un résultat favorable, il se croit néanmoins obligé de faire la présente déclaration, au moment de l’échange des ratifications, tant par égard pour ce qui est dû aux intérêts de Sa Majesté Très Chrétienne en France que pour demeurer fidèle aux principes d’après lesquels le gouvernement britannique a invariablement fixé sa conduite, à savoir que le traité ne doit pas être entendu comme obligeant Sa Majesté britannique à poursuivre la guerre dans la vue d’imposer à la France aucun gouvernement particulier ». L’Autriche fit la même réserve que l’Angleterre et Talleyrand ne put obtenir aucun engagement en faveur de Louis XVIII.
Approfondissement des négociations pour une paix générale.
Le Congrès se poursuivit pendant que les troupes alliées se préparaient à la lutte contre Napoléon. La première conséquence des Cent-Jours fut de liquider Murat : celui-ci a essayé de profiter du trouble jeté par le débarquement de Napoléon pour soulever l’Italie et pour l’unifier. Il occupa Ancône, marcha sur Bologne, franchit la ligne de démarcation le 29 mars, et, le 30 lança un appel à l’indépendance de l’Italie. Mais il ne fut pas suivi par les Italiens. Il est battu par les Autrichiens le 9 et le 10 avril, puis, dans une défaite définitive, à Talentino, le 2 mai. Il essaya de parlementer, mais ni l’Angleterre, ni l’Autriche n’y consentirent, et, le 19 mai il fut obligé de s’embarquer à Naples et de s’enfuir. Les Autrichiens occupèrent Naples le 28 mai. La restauration des Bourbons à Naples est le premier succès de la légitimité et la première conséquence directe des Cent-Jours.
La liquidation de Murat permit de régler les affaires italiennes. Metternich promit à Consalvi de rendre les Légations au Pape. Le Pape récupéra Bénévent et Pontecorvo qui avaient été pris par le royaume de Naples. La question italienne se trouva ainsi réglée.
Quant aux questions allemandes et de l’Europe centrale, les grandes décisions avaient été prises ; il n’y avait plus qu’à les mettre sur pied. Elles furent réglées assez rapidement. Les questions concernant l’Allemagne du Sud furent réglées par un agrandissement de la Bavière en échange de Salzbourg, donné à l’Autriche. La Bavière reçut une partie du Palatinat, sans Mayence, qui est donné à la Hesse et qui devient forteresse fédérale. L’organisation fédérative de l’Allemagne est achevée, alors qu’on avait abandonné la question depuis le mois de novembre. L’organisation de la Suisse fut faite, surtout, d’ailleurs, par les Suisses eux-mêmes, sauf pour quelques points concernant la fixation de la frontière et pour la garantie européenne. Enfin, on acheva rapidement les questions générales, c’est-à-dire celles de la navigation des fleuves internationaux, de l’abolition de la traite.
Castlereagh émit alors une idée, renouvelée des anciennes théories de Pitt, à savoir de donner au traité une garantie générale par une déclaration commune, toutes les Puissances s’engageant à garantir le maintien du traité de paix. Le Tsar acceptait de prendre cet engagement, à condition que l’on y inscrivit l’Empire ottoman, et il demandait, dans sa querelle avec l’Empire ottoman, l’arbitrage de la France, de l’Autriche et de la Grande-Bretagne à Constantinople. Mais l’affaire n’aboutit pas, par l’opposition de la Turquie. La condition de cette garantie générale aurait été la signature d’un acte unique englobant toutes les questions posées et résolues. On était en train de rédiger, malgré les Russes récalcitrants, un projet de déclaration, mais l’affaire fut ensuite abandonnée : le retour de Napoléon et la reprise de la guerre détournèrent complètement Castlereagh de son projet premier, et l’idée d’une garantie générale à inscrire dans le traité fut laissée de côté.
Dans cette dernière phase des négociations de Vienne, le rôle de Talleyrand a été tout à fait médiocre : il appuie les solutions de la politique anglaise ; il ne veut pas avoir l’air de laisser prescrire son rôle, mais il est démuni de toute espèce d’influence. Il est entouré d’une atmosphère assez hostile et il ne joue aucun rôle.
L’Acte final du Congrès.
Finalement les décisions du Congrès furent réunies dans un « acte final du Congrès » du 9 juin 1815. Ce traité de Vienne, cet « acte final du Congrès », pour lui donner son appellation officielle, est un grand texte de 121 articles et 17 annexes. Vous en trouverez le texte dans de Clercq9
Voici quelle est la composition du traité : les 64 premiers articles règlent les questions de l’Europe centrale : on définit d’abord les territoires polonais, soit dans le traité lui-même, soit dans ses annexes, puis les territoires qui sont cédés à la Prusse par la Saxe ou qui sont acquis à la Prusse sur d’autres, c’est-à-dire du côté du Rhin, Prusse rhénane et Westphalie. On y définit le royaume de Hanovre, qui est agrandi et qui va jusqu’à la mer, les royaumes de Bavière et des autres États, et enfin on introduit dans le traité l’acte de la Confédération germanique, qui a été constitué la veille, le 8 juin. Puis vient, dans les articles 65 à 73, la définition du royaume des Pays-Bas, constitué par les anciennes Provinces Unies et la Belgique. Viennent ensuite la définition et la constitution de la Suisse (articles 74 et 84), dans sa délimitation territoriale, dans son statut politique de confédération et dans sa neutralité garantie par les Puissances. Suivent les stipulations concernant l’Italie (article 85 à 94), concernant la Sardaigne, avec définition de la frontière comme elle l’a été au premier Traité de Paris, définition du royaume lombardo-vénitien qui est donné à l’Autriche (article 93 à 97), définition, enfin, des autres États italiens, les duchés de Modène, de Parme, de Toscane et de Lucques, la restitution des territoires pontificaux au Pape et du royaume de Naples à Ferdinand de Bourbon. Ensuite, des articles concernant le Portugal et l’Espagne, les articles 108 et 117, les conditions d’utilisation des fleuves internationaux et enfin, en annexe, sans être incorporés à proprement parler au traité, la déclaration des Puissances sur l’abolition de la traite des noirs, le règlement des préséances diplomatiques et, enfin, le règlement concernant la navigation sur les rivières et notamment le Rhin.
Dans quelle mesure ce traité répond-il aux buts de la politique française et aux instructions qui avaient été données à Talleyrand en septembre ? Toutes les prévisions faites par Talleyrand et le Roi sur la composition du Congrès ont été nulles : jamais le Congrès ne s’est réuni à proprement parler et jamais les petites Puissances n’ont été admises à la discussion. Sur ce point, par conséquent, échec complet. Sur les quatre points d’importance particulière à la France quels sont les résultats ? Pour la Sardaigne, elle est conservée indépendante, avec les territoires qui intéressaient particulièrement la France ; la France a donc satisfaction. Il en est de même pour la restauration de Ferdinand de Naples. Pour la Pologne, la solution française de la reconstitution des partages anciens de la Pologne a été écartée ; la Russie, en fait, a réalisé son ambition, sinon intégralement, au moins pour l’essentiel. Pour la Prusse, elle a été mise hors de l’ensemble de la Saxe et hors de Mayence, comme le désirait la France, mais ce n’est qu’une satisfaction partielle, puisqu’elle a obtenu un morceau de Saxe et qu’elle est installée sur le Rhin.
Qu’y a-t-il d’heureux dans ce traité de Vienne pour la politique française ? C’est d’abord l’organisation, médiocre et incomplète, de la Confédération Germanique, qui n’est pas une véritable unité allemande. C’est, d’autre part, le morcellement de l’Italie, mais la France a, sur ce point, à rester vigilante, car le problème de l’influence de l’Autriche en Italie reste posé. Enfin, c’est la neutralité de la Suisse, qui couvre la frontière française du côté de l’Est. Mais, à côté de ces points heureux, il y en a de dangereux, et deux particulièrement : la formation du royaume des Pays-Bas, incorporant la Belgique, et l’installation de la Prusse sur le Rhin. On ne peut pas se rendre compte encore de ce que ce dernier point est dangereux pour l’avenir, mais vous savez qu’il a eu pour résultat de dresser l’une contre l’autre la Prusse et la France, qui jusque-là s’étaient entendues convenablement. Enfin, également dangereux, la clientèle des petits États a échappé à la France. Le Congrès de Vienne n’a donc pas corrigé les défauts du Traité de Paris, les périls ont été plutôt aggravés pour la France.
Les résultats de la politique de Talleyrand sont donc matériellement nuls. Politiquement, le bloc des Quatre est resté intact jusqu’au début de 1815 et c’est lui qui a dicté les solutions. Talleyrand n’a pas participé au travail de la coalition sauf pendant les deux derniers mois et alors que les décisions essentielles étaient déjà prises. Moralement, la France a cependant été servie par la ténacité et l’habileté de Talleyrand, au point qu’il a inspiré une certaine crainte, et cette crainte est un homme, au point que Castlereagh et Metternich ont fait appel à la France comme moyen de pression sur les autres, le 3 janvier. Malheureusement, tous les avantages ainsi obtenus ont été détruits brusquement par le débarquement de Napoléon qui a reconstitué la coalition contre la France.
Ce qu’il faut retenir de toute cette liquidation, c’est donc d’abord la faillite de vingt-cinq ans de politique victorieuse de la France pendant la Révolution et l’Empire. La France et l’Europe sont réorganisées en 1815 non seulement sans la politique française, mais contre la France. Il faut retenir aussi ce second point : un programme de politique nouvelle a été adoptée par la France, ressuscitant plus ou moins la tradition du XVIIIème siècle, adopté évidemment contre mauvaise fortune, bon cœur, mais comportant deux idées : désintéressement territorial de la France, limitation de sa politique à rechercher une influence et un prestige moral. Cependant, il y a un élément qui va s’introduire maintenant dans la politique extérieure de la France et qui est de nature à la fausser dans une certaine mesure, c’est la répercussion des conceptions partisanes et des luttes de partis introduites en France par la Restauration et le gouvernement de la Monarchie constitutionnelle. Nous verrons que ces luttes intérieures vont peser lourdement sur la politique du duc de Richelieu dans les années qui vont suivre.
1.- Tome I page 276
2.- Tome II page 410
3.- Tome I, page 29
4.- Livre IX, chapitre VIII.
5.- Lacourt-Gayet G. : Talleyrand (1754-1836) – Paris – 1928-1931 – Payot (4 volumes)
6.- de Clercq : Recueil des traités de la France Tome II, p.414.
7.- Dupuis Charles : Le premier ministère de Talleyrand – Paris – 1919 – Plon (2 volumes)
8.- Charles Dupuis : Le ministère de Talleyrand en 1814 – Paris – 1919 – Plon (Tome II, page 337).
9.- Tome II – page 567.


