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Les conséquences des Cent-Jours et la politique du duc de Richelieu de 1815 à 1818.
Les conséquences des Cent-Jours et
la politique du duc de Richelieu de 1815 à 1818
L’entreprise des Cent-Jours est d’une extrême gravité : elle aura orienté toute l’histoire intérieure de la France de la Restauration et créé une situation extérieure déplorable ; cette situation est beaucoup plus lourde de conséquence que la défaite même de 1814.
Le second traité de Paris
Le second Traité de Paris est sorti de négociations beaucoup plus longues que le premier ; en 1815, il a fallu trois mois de pourparlers, en 1814, il n'en avait fallu que trois semaines.
La Seconde Restauration : une situation totalement différente.
La position réciproque des Alliés et de la France est en effet complètement changée : le désastre est plus grand encore qu’il ne l’avait été après la campagne de France. Waterloo est un effondrement moral autant qu’une défaite militaire ; l’armée s’est évanouie, Napoléon, après sa défaite militaire, reste inerte à l’Élysée ; les éléments du gouvernement, c’est-à-dire la Chambre des Représentants et la Commission des Cinq Membres ne sont que des fantômes. Il n’y a plus rien en face de l’étranger : il n’y a que la peur d’une réaction populaire dans Paris et c’est ce qui fait la nécessité de Fouché et qui va l’installer au gouvernement.
Pendant la première Restauration, il n’y a pas eu d’intervention de l’étranger dans les affaires françaises. Wellington et Pozzo di Borgo, plus perspicaces que leurs ministres vis-à-vis de la politique de la Première Restauration, ne s’en sont cependant pas mêlés. Au contraire, cette fois, la Restauration va être faite par l’étranger, notamment par les Anglais. Au début, la situation est encore équivoque : les gouvernements étrangers sont, en principe, restés neutres, mais Castlereagh et Wellington sont persuadés que la restauration des Bourbons est indispensable à la pacification de l’Europe, et c’est d’eux et de leur soutien que Louis XVIII va recevoir sa couronne. A Cambrai, ils l’ont obligé à reprendre au ministère Talleyrand et à substituer à une première déclaration menaçante une déclaration par laquelle, le 28 juin, il promet une amnistie. C’est Wellington qui est entré en négociations, de lui-même avec Fouché pour obtenir la reddition de Paris, alors que Blücher voulait faire l’attaque de la ville à main armée. C’est également Wellington qui a imposé à Louis XVIII la constitution d’un ministère homogène, sous la présidence de Talleyrand, avec Fouché comme ministre de la Police, et le général a négocié directement avec Fouché à Neuilly, puis à Arnouville, lui a procuré une entrevue avec Louis XVIII et, sous ses auspices, s’est constitué officiellement le ministère, le 9 juillet. Naturellement Louis XVIII, lui-même, n’a marché que derrière Wellington sur le signal donné par le général anglais : il est parti de Cambrai le 30 juin, entré à Paris le 8 juillet, après les troupes prussiennes, qui ont fait, avec les Anglais, le 7, une occupation militaire de la ville et non plus une simple parade d’entrée, comme en 1814. C’est grâce à Wellington et à Fouché que Paris s’est rouvert à Louis XVIII, avant même que le Tsar et Metternich n’y fussent arrivés.
Mais, par là même, le gouvernement français se trouve dans une sorte de position de vassalité vis-à-vis des Puissances qui l’ont restauré. Castlereagh et Wellington ont sauvé la dynastie, c’est certain, mais en conséquence, le gouvernement français n’est plus maître de son action comme il avait pu l'être dans une certaine mesure, encore en 1814.
Les dispositions des Alliés sont, d’autre part part, tout à fait changées : malgré la fin des opérations effectives après Waterloo, il n’y eut pas de suspension dans la marche des troupes contre la France ; ce fut une véritable inondation militaire. Au début de septembre, il y a 1 200 000 hommes entrés dans le pays ; il y aura même quelques arrivées de troupes allemandes, venant du Brünswick, par exemple, le 11 octobre. Ainsi sont entrés en France 310 000 Prussiens, 320 000 Autrichiens, 128 000 Anglais et alliés aux Anglais comme des troupes des Pays-Bas ; à cela s’ajoutent 250 000 Russes, puis des Bavarois, 60 000 Badois, des Hessois, des Wurtembergeois, puis des Sardes, des Suisses, des Espagnols. Il s’agissait, comme le dit le chancelier Pasquier « de donner à la France le spectacle d’une irrésistible puissance sous laquelle il lui était commandé de fléchir ».
La délimitation de l’occupation et le partage de l’occupation entre les troupes fut faite par une sorte de convention, passée le 24 juillet, entre les Puissances. La ligne de démarcation est marquée, en partant de la côte méditerranéenne, en partant de Lunel, par l’Allier, la Loire, plus, au sud, des territoires occupés par les Espagnols. Quarante–six départements sont ainsi entièrement occupés et quinze le sont partiellement ce qui fait donc soixante-et-un. Le partage entre les quatre Alliés laisse à l’occupation anglaise le territoire compris entre la Seine, l’Oise et la mer ; les Prussiens occupent la Basse Seine et la Basse Loire jusqu’au milieu de la Bretagne et sont limités d’autre part par l’Oise et par la Marne au nord du côté de l’est, par la Moselle, et la Sambre de l’autre : les Russes occupent le territoire au-delà de la Marne, la Champagne et la Lorraine : les Autrichiens occupent la Bourgogne et la Franche-Comté et la vallée du Rhône. Les petits Alliés sont installés en bordure de la Loire, de part et d’autre, de Moulins à Charolles d’un côté, à Orléans et Pithiviers de l’autre. Quant aux régions forestières, les Alpes sont occupées par les Sardes, le Jura par les Suisses, l’Alsace par les Badois et les Saxons.
Le 9 juillet, le gouvernement français a créé une commission de Réquisition, pour correspondre, centraliser, résoudre les questions posées par l’occupation. Elle est présidée par Corvetto. D’abord, elle n’a en face d’elle aucune contre-partie alliée : ce n’est que le 24 juillet que les Alliés constituent une Commission administrative pour mettre fin à l’arbitraire et à l’anarchie des réquisitions militaires ; mais en réalité, ce n’est qu’un organe de transmission : les questions sont, en fait, résolues par les chefs d’armée, directement avec les autorités françaises. Sous l’influence de Castlereagh, on finit pourtant par aboutir à fixer une somme forfaitaire de cinquante millions pour les dépenses alliées du 15 juillet au 15 septembre, puis, après de nouvelles difficultés, on fixe à dix millions pour chacun des mois suivants le forfait que la France doit payer pour l’occupation. Ce n’est qu’à la fin de septembre que le système du paiement des réquisitions et des frais d’occupation commence à s’établir.
Les rapports entre les armées d’occupation et les autorités françaises ont été très difficiles : les autorités militaires méconnaissent les pouvoirs des préfets, multiplient les vexations vis-à-vis des autorités administratives, allant même parfois jusqu’à arrêter et éloigner des préfets de leur département, par exemple le préfet du Loiret, Talleyrand, ou le préfet de la Sarthe, Pasquier, qui sont pourtant apparentés aux gens du gouvernement. Les maires sont maltraités : très souvent des garnisaires sont établis chez eux ; ils sont fréquemment en proie aux menaces, voire même aux coups, aux arrestations ; on vit même quelques exécutions. Vis-à-vis des populations, ce sont des molestions qui se multiplient à l’infini, les pillages et les attentats, les saisies d’otages, de telle sorte qu’assez vite, il y a des réactions contre les troupes alliées, par la fuite ou par des rixes, ou par des assassinats. Les Alliés saisissent comme ils le peuvent, les Caisses de l’État ou des autorités locales ; ils exigent des contributions ou des réquisitions ou les livraisons d’objets. C’est ainsi qu’ils ont consommé pour 1 837 676 francs de tabac. Ou bien ils réclament des denrées ou des objets de toute nature, non pas en proportion des ressources du pays qu’ils occupent, mais en proportion de leurs besoins et de leurs caprices. Il y a un énorme gaspillage fait par toutes les troupes : ainsi, à Paris même, les troupes alliées consomment en un mois sept mille hectolitres de vin. Toutes ne sont pas d’ailleurs de même : certaines troupes sont disciplinées et ont une attitude plus correcte ; c’est le cas des Anglais, des Russes et, parfois, des Autrichiens. Le pis, ce sont les Hollandais, les Belges et les troupes des petits princes allemands. Quant aux Prussiens, ils sont très durs et très exigeants, au point que Wellington est rapidement dégouté par cette façon de procéder : il propose de réduire l’occupation à des Anglais, des Russes et des Autrichiens. Metternich a des jugements très durs contre Blücher. Le Tsar lui-même voit d’un mauvais œil, et le dit, la façon dont agissent les Prussiens et les Allemands ; il écrit à Stein : « J’ai pour l’armée prussienne une considération très grande, mais elle souille et profane la grande et belle cause des Alliés par la vengeance, les mauvais traitements et les violences de ses soldats ».
Au bout de quelques mois, une certaine restriction se fait dans le domaine de l’occupation : l’Ouest est évacué par les Prussiens à partir du 21 septembre, les Autrichiens évacuent le Languedoc à partir du 12. C’est au début de 1816 que le chiffre de l’occupation définitive est enfin atteint. La Commission de Liquidation qui fera ensuite les comptes de cette occupation a établi qu’elle a coûté, dans ces premiers mois, 692 millions ; vous voyez la différence qu’il y a entre cette occupation de 1815 et celle de 1814 qui avait été correcte et qui n’avait duré que trois semaines.
Les exigences alliées.
En face du gouvernement français, les Alliés ont, d’ailleurs, comme en 1814, des divergences, mais leurs exigences sont beaucoup plus grandes. Ils sont entrés en conférence le 12 juillet. Une position est très claire, celle de la Prusse, qui, parlant au nom de l’Allemagne, exige de la France des conditions très dures. Hardenberg a déposé près des Alliés un memorandum expliquant le programme de la Prusse et exposant celui de l’Allemagne : il considère que des générosités à l’égard de la France seraient impardonnables et il réclame les places-fortes de Flandre, l’Alsace, la Lorraine et la Savoie. A cela, le royaume des Pays-Bas et les princes allemands ajoutent encore en demandant la cession de la Franche-Comté, de la Bourgogne et de la Flandre française, avec Dunkerque et Lille. Une carte exposant ces exigences existe en copie aux Archives étrangères, où, sur la carte, sont teintées en bleu les provinces que réclament les Alliés. Un exemplaire a d’ailleurs été donné au duc de Richelieu par le Tsar lui-même en souvenir, après le traité : sur cet exemplaire, une ligne bleue à travers la carte de France indique tous ces territoires que les Alliés voulaient réclamer à la France. Ils réclameraient ainsi, d’après cette carte, l’Alsace, la Lorraine en grande partie y compris les Trois Évêchés, Stenay, Mézières , le Hainaut et la Flandre1. Vous voyez que les exigences sont lourdes, surtout de la part des Prussiens et des princes allemands.
En face de ces énormes exigences se dresse le Tsar. Le Tsar a subi, dans l’année qui vient de s’écouler, une véritable évolution psychologique : il est entré en relation avec les sectes piétistes les plus exaltées, qu’il connaissait déjà depuis 1814 ; il est tombé, surtout, étant à Vienne, sous l’influence de Madame de Krüdener. Bien qu’ayant une animosité personnelle contre les Bourbons qui l’ont déçu et bien qu’il ait été assez mécontent du régime établi en France pendant la Première Restauration, il a compris qu’il était dangereux de pousser la France à bout : il s’élève au-dessus du point de vue actuel, du point de vue de la vengeance ou de la victoire, du point de vbue des garanties matérielles, et il envisage les conditions d’une politique généreuse. D’ailleurs, la Russie est plus facilement généreuse parce qu’elle n’a pas de contacts directs avec la France et qu’elle n’a rien à craindre pour ses propres frontières. Ce que veut le Tsar, c’est établir une paix stable. Son esprit a travaillé sur l’idée de garanties réciproques que Castlereagh avait émise à Vienne et il a conclu que la sécurité européenne vis-à-vis de la France a trouvé sa garantie dans les conditions imposées à la France en 1814, qu’il n’y a pas à les aggraver par conséquent, et que la garantie de la paix générale sera dans une bonne politique plus que dans un acte diplomatique. Sa position est donc double. Vis-à-vis de la France, il l’a définie par un mémoire remis par son ministre Capo d’Istria, le 28 juillet ; il considère qu’il ne faut pas dépouiller la France : « En prenant les armes contre Bonaparte, les Puissances n’ont pas considéré la France comme un pays ennemi ; elles ne peuvent donc y exercer des droits de conquête ». Il propose donc de garantir le traité du 30 mai 1814, d’y ajouter quelques mesures conservatoires comme une occupation temporaire et une contribution de guerre. Sur ces points, il tient tête vigoureusement aux Alliés ; il déclare aux Prussiens : « Moi aussi, j’ai des baïonnettes ». Il refuse, soutenu par les Anglais et les Autrichiens, d’admettre les petits États allemands à la Conférence de paix. Il s’oppose aux prétentions des Prussiens déclarant, au début de septembre, que, au besoin, il retirera son armée si les exigences des Prussiens sont maintenues. Son opposition fortifie Castlereagh et Wellington pour leur permettre de tenir tête à leur propre opinion publique et à leur propre gouvernement.
Mais, vis-à-vis de l’Europe, la politique de l’Empereur de Russie envisage une combinaison plus vaste dans laquelle le traité avec la France viendrait prendre sa place et tout son sens. Il envisage un engagement à introduire dans les relations internationales, par lequel les princes, les souverains, définiraient leur politique sur les bases de principes de la morale privée, fondée sur la justice, la charité, les préceptes de la religion chrétienne. Cette conception trouve son expression dans le traité de la Sainte Alliance, qu’il a proposé aux deux souverains, Frédéric-Guillaume III et François Ier d’Autriche, et qui est signé pat eux trois le 26 septembre. Metternich s’est borné à faire quelques modifications de forme au traité proposé par le Tsar ; il trouvait, en particulier, « spécialement ridicule et blasphématoire » comme il le dit, de vouloir associer les sujets au gouvernement dans cet engagement de politique morale et d’étendre la fraternité indissoluble des princes à leurs armées. Ce traité a donc été signé par les trois souverains. Il est communiqué aux autres pour approbation : Castlereagh l’envoie à son gouvernement, en l’appréciant par des termes ironiques et cruels ; il l’appelle « un morceau de mysticisme sublime et de non-sens » ; il ajoute que le Tsar ne lui paraît « pas complètement sain d’esprit ». Louis XVIII, pour sa part, fit adhésion au traité de la Sainte Alliance comme le lui demandait le gouvernement du Tsar ; il donna son approbation le 19 novembre. Le Prince-Régent ne fit qu’accuser réception du traité, en déclarant qu’il en partageait les sentiments, mais il ne pouvait le signer lui-même, puisque, en Angleterre le roi n’a pas de pouvoirs propres de gouvernement. Le traité de la Sainte Alliance est un instrument qui prouve la sincérité et l’idéalisme du Tsar. Alexandre est, en effet, persuadé qu’il a fondé une ère nouvelle en portant sur des bases morales la politique et la diplomatie des souverains.
En face de cette position du Tsar, qui est généreuse et qui envisage les choses d’un point de vue élevé, les Anglais ont une politique plus réaliste, mais également modérée. Entre Castlereagh et Wellington, qui, à Paris, conduisent la négociation, il n’y a aucune divergence d’idées ; ils s’appuient et l’autre, Castlereagh s’abritant derrière la haute autorité militaire du vainqueur de Waterloo. Ils considèrent l’un et l’autre que la sécurité a été atteinte par le traité de 1814, qu’il faut respecter l’intégrité de la France, du moment que Napoléon a disparu. Dans un mémorandum adressé à son gouvernement le 17 août, Castlereagh expose comment il conçoit la paix et pour quelles raisons. Il fait échouer une intervention personnelle que les Prussiens essayent auprès du roi des Pays-Bas, auquel ils offraient de lui laisser le Luxembourg en échange d’une extension en Flandre. Devant les exigences de l’opinion anglaise et du gouvernement, Castlereagh et Wellington se montrent réticents. En Angleterre, en effet, un mouvement très hostile à la France s’est produit : on demande le démantèlement de Lille. Castlereagh obtient qu’on lui laisse carte blanche, demandant seulement une occupation temporaire et une contribution de guerre, et, tout au plus, une rectification légère des frontières des Pays-Bas. Il considère que le traité du 25 mars que l’on a signé avec Louis XVIII donne à celui-ci les caractères d’un allié et que l’on ne peut pas le traiter comme un vaincu.
Ainsi l’Angleterre et la Russie sont, en somme d’accord sur le fond, seulement il y a entre elles une différence d’attitude : tandis que le Tsar se montre ostensiblement magnanime et généreux, qu’il a pour lui la séduction personnelle qu’il exerce sur son entourage, les Anglais, au contraire, ont une attitude extérieure raide et pleine de morgue, de telle sorte que l’opinion française s’y trompe et les prend pour des ennemis alors qu’ils sont, au contraire, soutiens de la politique modérée.
Quant à l’Autriche, Metternich se tient volontairement dans un rôle effacé. Il a les plus graves raisons de ne pas suivre les revendications allemandes, il craint une grandeur nouvelle de la Prusse ; il sait bien que si l’on donne de nouveaux territoires à la Prusse, il faudra chercher des compensations autre part, en Allemagne, pour les différents princes, que l’on n’en sortira pas de cette cascade de compensations. Enfin, il sait quelles difficultés on a déjà eues pour mettre sur pied la Confédération germanique et il ne veut pas toucher de nouveau à de pareils problèmes. L’action de Castlereagh sur lui, pour le détacher de la Prusse, a donc un facile succès : Metternich adhère rapidement au principe de la frontière de 1790 et d’une contribution à demander à la France.
Le résultat de ces différentes politiques est que les Alliés se mettent d’accord sur un projet de traité, le 18 septembre. Ce traité comporterait quatre points
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La cession de villes et de territoires rectifiant la frontière française par l’abandon de Philippeville, Marienbourg, Givet, Charlemont, Condé, Sarrelouis et Landau, du fort de Joux sur la frontière du Jura, du département du Mont-Blanc dans les Alpes
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Démolition des fortifications de Huningue, pour fermer toute sortie de la France sur l’Allemagne du Sud
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Indemnité de six cents millions plus deux cents millions pour contribuer à la construction d’une barrière sur la frontière du Nord ;
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Occupation, pour sept ans au plus, pour trois ans au moins, par cent cinquante mille hommes entretenus aux frais de la France.
Le 19 septembre, une note est remise au gouvernement français pour lui dire qu’on est prêt à entrer en négociation avec lui pour les arrangements définitifs.
Or, ce jour là, il n’y a plus de ministère français : Talleyrand et Fouché ont été rapidement dépassé par les événements. Le succès des royalistes aux élections du mois d’août 1815 a rendu les combinaisons de Fouché inutiles : il est sacrifié le 15 septembre. Talleyrand a cru d’abord qu’il pourrait se sauver en jetant Fouché par-dessus bord : « Cette fois, dit-il, je lui ai tordu le cou ». Mais il a contre lui la rancune du Tsar, l’hostilité du comte d’Artois, le travail en sous-main de l’ambassadeur russe, son ennemi personnel, Pozzo di Borgo, de telle sorte que la combinaison par laquelle il se maintiendrait au pouvoir et qu’il expose à ses collègues va échouer. Le 16 septembre, en effet, à un dîner, il déclare à ses collègues qu’il faut éviter de se présenter devant les Chambres, qu’il faut s’en aller sur les conditions demandées par les Alliés, qu’on se fera, par là même une très belle position politique, que le Roi ne pourra pas constituer un autre ministère et sera obligé de les rappeler. Le 17, Pasquier annonce au Roi que le ministère a l’intention de s’en aller et, au Conseil du 19, Talleyrand dit officiellement au Roi que le ministère ne peut pas accepter les conditions des Alliés et qu’il offre sa démission. Mais, à la stupeur de Talleyrand, le Roi répond tout simplement : « Eh bien, je prendrai un autre ministère ». Il demande simplement quelques jours de secret pour la mise sur pied de la nouvelle combinaison.
Si bien que le 20 septembre, lorsque les Alliés remettent à Talleyrand le projet de traité, les conditions de paix, Talleyrand, en fait, n’est déjà plus Président du Conseil. Il répond le 21. Il prétend, dans ses Mémoires, que sa réponse a été « insolente ». Il part de ce principe que l’on ne peut pas conquérir sur un allié et, par conséquent, que l’on ne peut pas demander à la France des cessions de territoire. Il expose que la France a efficacement coopéré à la guerre contre Napolon et il conclut en refusant toute cession de territoire de l’ancienne France. Il accepterait le principe de légères rectifications de frontières, le principe d’une indemnité modérée et d’une courte occupation. En réalité, sous une phraséologie, qui est moins insolente que Talleyrand ne le dit, il cède sur le fond des choses. Il donne alors officiellement, le 22, sa démission, « par patriotisme » dit-il, pour ne pas accepter les conditions que les Alliés lui ont faites.
Pour le remplacer, l’accord se fit sur le nom du duc de Richelieu. L’avènement du duc de Richelieu au ministère fut le produit d’une négociation entre le Roi et le Tsar, par l’intermédiaire de Pozzo di Borgo et à la suite d’une lettre du Roi au Tsar, le 23, faisant appel à lui pour décider le duc de Richelieu à accepter le ministère. Le ministère a été composé le 24 septembre : les autres personnages que le Président du Conseil ont été désignés par l’entourage du Roi. Moyennant la formation de ce ministère, donné à un homme qu’il connait depuis longtemps, le Tsar va s’employer à adoucir les conditions du traité. Le ministère Richelieu est en effet considéré tout de suite par les Alliés comme un ministère russe : Metternich est immédiatement défiant. Le Président du Conseil anglais, lord Liverpool, écrit : « Le Roi a fait preuve d’un défaut absolu de jugement en congédiant ses conseillers dans de pareilles conjonctures ». Mais Castlereagh qui, lui, est plus politique, répond à son Président du Conseil, le 1er octobre : « Je crois que nous aurions tort de nous laisser entrainer par la jalousie que nous pourrions éprouver à affaiblir ce gouvernement » et il donne à conduire les négociations à Wellington, plus capable d’autorité à la fois près des Alliés et près de la France.
Richelieu obtint, grâce au Tsar, quelques modifications, quelques atténuations : il put conserver les forts de Joux et de l’Écluse, faire réduire l’indemnité de huit cents à sept cent millions, le délai maximum d’occupation à cinq ans et, ensuite, il obtint encore qu’on lui remit Givet et Condé. Les préliminaires sont alors signés, le 2 octobre. Les détails à régler prirent encore trois semaines. Le mode de paiement de l’indemnité fut fixé le 13 octobre : tous les quatre mois, à partir du 1er mars 1816, la France remettra 46 millions de traites sous forme de bons au porteur sur le Trésor français ; ces bons sont garantis par le dépôt de titres de rente de sept millions. Les frais d’occupation sont fixés à 150 millions par an. Les conditions militaires de l’occupation sont fixées le 22 octobre, la répartition des territoires cédés aux Alliés le 3 novembre.
Le traité fut alors signé le 20 novembre 1815. Il comprend quatre traités différents avec chacun des Alliés, en douze articles, plus un article additionnel sur la traite des noirs (qui reproduit à peu près l’article de 1814) ; s’y ajoutent trois conventions séparées annexés sur les paiements de l’indemnité, sur les conditions de l’occupation, sur le remboursement des créances des particuliers. A ce traité du 20 novembre, l’Espagne fit adhésion le 2 décembre 1816 seulement, la Sardaigne le 10 septembre 1817.
Voici les stipulations territoriales du traité : le territoire de la France est défini par ce qu’il était au 1er janvier 1790, et non plus, comme en 1814, à 1792, ce qui signifie la cession de Philippeville et de Marienbourg et du duché de Bouillon, qui sont cédés aux Pays-Bas, de Sarrelouis et de Sarrebruck (ce qui fait 40 000 habitants) qui sont cédés à la Prusse, de Landau et des pays au nord de la Lauter, sauf Wissembourg, qui sont cédés à l’Autriche pour rétrocession à la Hesse ou à la Bavière, selon les cas, enfin de la Savoie, qui est cédée à la Sardaigne. Pour couvrir la Suisse et ses communications avec le pays de Gex, on lui cède quelques communes et il est entendu que la Savoie cédée est neutralisée du point de vue militaire et reçoit du point de vue commercial, un statut de franchise douanière.
Du point de vue politique, le préambule du traité ne vise pas seulement la sécurité militaire que les Alliés veulent obtenir, et la garantie, par là même, de la paix, mais aussi il vise l’ordre intérieur obtenu par la consolidation de la Charte. Les Alliés font considération de l’état du gouvernement français : l’article V l’indique ainsi : « L’État d’inquiétude et de fermentation dont, après tant de secousses violentes et surtout après la dernière catastrophe, la France, malgré les intentions paternelles de son Roi et les avantages assurés par la Charte constitutionnelle à toutes les classes de ses sujets, doit nécessairement se ressentir encore, exige, pour la sureté des États voisins, des mesures de précautions et de garanties temporaires. Il a été jugé indispensable de faire occuper, pendant un certain temps, par un corps de troupes alliés des positions militaires le long des frontières de la France, sous la réserve expresse que occupation ne portera aucun préjudice à la souveraineté de Sa Majesté Très Chrétienne ni à l’état de possession tel qu’il est reconnu et confirmé par le présent traité », et on indique dans une annexe alors quelles sont les places qui seront occupées par les troupes des Alliées : la délimitation de ces territoires d’occupation dont, encore une fois, l’objet est de garantir la sécurité des Alliés, est faite par les frontières qui séparent du reste de la France les départements du Pas-de-Calais, du Nord, des Ardennes, de la Meuse, de la Moselle, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin. Ce sont donc les limites de ces départements qui forment la limite de la zone d’occupation. S’y ajoute une zone en avant, une zone neutralisée, qui est interdite à la fois aux troupes alliées et aux troupes françaises ; on accepte cependant qu’il y ait des garnisons françaises dans un certain nombre de places à l’intérieur de la zone d’occupation, par exemple à Calais, à Saint-Omer, à Dunkerque, à Arras, à Douai, à Metz, etc. Au total vingt-six garnisons, avec indication de l’effectif maximum qui peut y être entretenu. Cette occupation a donc pour objet de garantir la sécurité des Alliés. Elle n’est pas en liaison avec le paiement de l’indemnité.
Ce traité marque très certainement une aggravation considérable dans l’état absolu et relatif de la France vis-à-vis des Alliés, moins par les amputations de territoires qui n’ont, en somme, qu’une valeur stratégique, que par les charges et les conditions politiques qui sont imposées à la France. Aussi, le second traité de Paris provoque-t-il une réaction nationale beaucoup plus vive que celle de 18143 : c’est le traité de 1815, et non point le traité de 1814, qui a été le point de départ d’un mouvement national puissant, et cependant le traité de 1814 était beaucoup plus grave que celui de 1815 ; celui de 1815 plus mérité, en quelque sorte, que celui de 1814. La cocarde blanche a soulevé, en 1815, beaucoup plus de difficultés qu’elle ne l’avait fait en 1814 ; les mutilations de territoire ont été ressenties bien plus douloureusement alors qu’elles étaient beaucoup moindres, le paiement des indemnités également. Mais ce qui a surtout déterminé la naissance de cette réaction nationale, c’est l’ampleur et la brutalité de l’occupation, de juillet à décembre 1815 : désormais, il y a en France un Parti National qui a un symbole, le drapeau tricolore, les trois couleurs, autour desquelles toute la revendication nationale de la France va s’accrocher.
Une tentative de politique générale pour une Paix universelle.
Mais, ici encore, la valeur du traité n’est pas définie par ces seules clauses : elle est fonction des positions politiques que les Puissances prennent vis-à-vis les une des autres. La valeur « relative » du traité, comme disait Talleyrand, est encore plus grande que sa valeur « absolue ». L’idéalisme du Tsar avait considéré que le traité de la Sainte Alliance avait une vertu suffisamment efficace pour le maintien de la paix, le gouvernement anglais ne juge pas de même ; Castlereagh envisage l’association avec plus de réalisme et il veut ajouter à ce vague traité de l’Empereur de Russie de la substance plus précise, qu’il conçoit de façon plus traditionnelle. Vous vous rappelez qu’à Vienne, il avait pensé qu’une garantie générale donnée par tous les signataires de l’acte de Vienne pourrait être un fondement de la paix : il a abandonné ensuite cette idée. L’expérience qui a été faite lui a fait comprendre qu’il y avait des précautions à prendre. Dès le mois d’août, il indiquait dans l’exposé qu’il faisait à son gouvernement ces principes, que, si les Français savaient pertinemment qu’ils risquent une invasion par toutes les armées de l’Europe réunies et des charges très lourdes, ils ne se lanceraient pas à nouveau dans une politique dangereuse et on ne trouverait plus alors, en France, aucune classe susceptible de favoriser une entreprise de révolution bonapartiste. Il a même de plus en plus la pensée que l’union des coalisés est une nécessité pour les intérêts généraux de l’Europe et qu’il faut trouver dans la diplomatie un moyen de maintenir cette union. Ce moyen, ce seraient des conférences périodiques. Ce sont là ses idées personnelles qu’il soumet au cabinet anglais et qu’il finit par faire approuver par celui-ci le 20 octobre. Pratiquement, il s’agirait donc de reconstituer l’alliance de Chaumont, en en faisant un élément permanent et non plus seulement une coalition temporaire, en faisant de cette coalition un élément de politique générale.
En vue de réaliser cette idée, il entame des négociations avec les Alliés dans le courant d’octobre. Il se met d’accord avec le Tsar qui, lui-même, établit une première rédaction, assez vague d’ailleurs, de convention, rédaction que Castlereagh reprend et précise. Le Tsar proposait de soutenir de tous leurs efforts le gouvernement de Louis XVIII et de la Charte, mais Castlereagh ne veut pas d’une intervention dans les affaires intérieures françaises : c’est un principe de politique anglaise, et il écarte cette suggestion. De même, il rejette la proposition du Tsar, faite le 8 novembre d’admettre la France à signer le traité. Il veut donc maintenir à l’alliance son caractère anti-français. D’autre part, il rejette l’idée d’inscrire dans la convention une garantie générale des frontières telles qu’elles avaient été tracées par le Congrès de Vienne. L’Angleterre ne veut pas prendre une responsabilité indéfinie dans la politique continentale. D’ailleurs, Castlereagh sait très bien qu’il n’obtiendrait pas de son gouvernement un engagement aussi général. Il reste fidèle à la méthode empirique de prendre les questions au fur et à mesure qu’elles se posent ; il considère que cette façon de résoudre les choses est beaucoup plus efficace que de les envisager dans une vue générale et dans un engagement général. C’est, pour régler ces questions au fur et à mesure qu’elles se poseront qu’il propose que l’on se réunisse entre alliés. Le Tsar proposait de se réunir à dates fixes, pour assurer l’exécution du traité, Castlereagh supprime ces dates prévues à l’avance, ne veut pas inscrire non plus un objet de principe pour ces réunions ; elles auront lieu au fur et à mesure qu’une question se posera, et non pas comme un instrument automatique et général de diplomatie. Mais c’est cependant, vous le voyez, quelque chose de nouveau qui s’introduit dans la diplomatie : on n’avait jamais envisagé de réunions prévues à l’avance entre les gouvernements pour résoudre des questions diplomatiques.
Ce traité, proposé par l’Angleterre à ses Alliés et négocié avec le Tsar, est signé par eux le 20 novembre, c’est-à-dire le jour même où l’on signait avec la France le second Traité de Paris. Il comporte cinq articles : le premier place l’arrangement territorial des deux traités de paris sous la protection des Quatre Puissances qui s’engagent à agir contre la France au cas où elle attaquerait leurs frontières et au cas où elle permettrait à Napoléon ou à un membre de sa famille de remonter sur le trône. D’autre part, cet arrangement envisage le cas où une révolution éclaterait en France qui pourrait mettre en danger la tranquillité et les intérêts de leurs peuples : « dans ce cas, ils se concerteront entre eux et avec Sa Majesté Très Chrétienne sur les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de leurs États et la tranquillité générale de l’Europe ». Voilà donc, vous le voyez, l’objet donné par cette coalition permanente : maintenir les Traités de Paris, empêcher une révolution qui éclaterait en France de s’étendre à l’Europe. Les deux articles suivants envisagent les moyens d’exécution, chaque État fournissant à la coalition 60 000 hommes et, si c’est nécessaire, y engagerait toutes ses forces. L’article V étend les obligations du traité à la période postérieure au retrait de l’occupation de la France. Ainsi, la combinaison de sauvegarde contre l’esprit de revanche ou d’expansion de la France et contre son esprit révolutionnaire est conçu comme un élément permanent de la diplomatie européenne.
C’est dans l’article VI qu’est introduit ce procédé nouveau de conférences internationales dont je vous parlais tout à l’heure : « Pour faciliter et assurer l’exécution du présent traité et consolider les liens qui unissent si intimement, en ce moment, les quatre souverains pour le bonheur du monde, les Hautes Puissances contractantes conviennent de renouveler, à des époques déterminées, les réunions consacrées à leurs grands intérêts communs et à l’examen des mesures qui dans chacune de ces époques, seront jugées les plus salutaires pour le repos et la prospérité des peuples et pour le maintien de la paix en Europe ». Les Alliés envisagent donc qu’ils se réuniront en conférences internationales, sinon à des dates périodiquement fixées, au moins chaque fois qu’une grande question d’intérêt général se posera vis-à-vis de l’Europe et lorsque ils jugeront qu’une réunion est « salutaire » pour le repos et la prospérité de leurs peuples.
La pensée de Castlereagh, telles qu’elle ressort des confidences qu’il a faites alors, du discours par lequel il a exposé aux Communes le résultat des négociations et de ses circulaires aux ambassadeurs, c’est que la sauvegarde de la paix européenne sera obtenue à la fois par le désarmement moral de la France, grâce à une paix modérée et non pas humiliante et grâce à la restauration des Bourbons, mais aussi par le maintien de l’alliance des Quatre Puissances. Et Castlereagh attache au maintien de cette alliance plus d’importance qu’au Traité de Paris lui-même. Aussi peut-on envisager qu’une nouvelle forme de relations internationales puisse sortir de ce traité. Il reste pourtant que, pour Castlereagh, c’est le maintien de la coalition contre la France, comme un élément permanent de la politique européenne qui est le fait décisif. Il considère que la France doit être encore tenue en suspicion par l’Europe, à la fois parce qu’il est possible que la France veuille prendre sa revanche, et, aussi, parce que la France est un foyer de principes subversifs pour l’ordre européen.
Ainsi, à la fin de novembre 1815, la situation diplomatique de la France se trouve définie par trois actes de valeur inégale :
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du point de vue de sa situation personnelle, elle est définie par le second Traité de Paris ;
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du point de vue de sa position générale en Europe, elle est définie par un acte qui n’est qu’une déclaration de principe à laquelle elle a adhéré, le traité de la Sainte Alliance, mais aussi par un autre acte, qui la vise, au contraire d’une façon beaucoup plus directe :
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par cette convention signée entre les quatre Alliés, le même jour que le second traité de Paris, et qui maintient contre la France et de façon permanente la coalition qui avait été nouée, à l’origine, uniquement pour réunir les Alliés contre Bonaparte.
Les embarras et la politique de Richelieu
Pozzo di Borgo, l’ambassadeur russe à Paris, jugeait ainsi le traité que l’on venait de signer : « Quoi qu’on en dise, il acquiert, il occupe, il désarme, il impose des conditions inexécutables, et attend les prétextes de l’inexécution pour opérer de nouveaux empiètements ; c’est un chef d’œuvre de destruction ». Au moins, vous le voyez, même dans la pensée des diplomates étrangers, le Traité de Paris posait-il un problème : on attendait la France à l’exécution que ce soit de bonne foi ou non, on surveillait la façon dont elle allait remplir ses obligations.
La personnalité du duc de Richelieu.
Il eût pu sembler que, dans les conditions où on se trouvait, il fallut un diplomate très au courant, très défiant, très rusé, une sorte de second Talleyrand, pour se tirer d’affaire. Or, le duc de Richelieu est exactement le contraire de Talleyrand ; c’est l’homme le moins capable de finasser qui que ce soit. Il a, à cette époque, quarante-neuf ans ; c’est le petit-fils unique du maréchal de Richelieu. Inconnu à peu près de tout le monde, il a passé la plus grande partie de sa vie à l’étranger, en Russie. Il apparaît, en arrivant au ministère, comme étant l’homme du Tsar et l’homme des ultras. « Ils m’avaient pris », dira-t-il lui-même, parlant des ultras en 1816, « en croyant me faire l’instrument de leurs extravagances ». En réalité, le duc est en marge de toutes les classifications, c’est un homme hors cadre, hors série. Ce sont les événements autant que sa volonté qui l’ont mis à l’écart jusqu’ici de la vie politique française.
Il est, d’origine, d’une des plus hautes familles de cour et il a des charges de cour, puisqu’il est Premier gentilhomme de la Chambre. Et pourtant, il n’a jamais attaché d’importance à des avantages de société, ni de prix à la « douceur de vivre » sous l’Ancien Régime. Il a voulu vivre et agir par lui-même et ne devoir rien qu’à sa propre valeur : on le vit prendre successivement des engagements dans l’armée russe où il a combattu contre les Turcs et participé à la prise d’Ismaïl en 1784 et 1890. Toute son œuvre personnelle a été faite en Russie, mais à défaut de pouvoir agir en France où la Révolution le tenait éloigné. Il a appartenu au monde des émigrés, et pourtant, il ne s’est pas engagé dans leurs rangs. Il a essayé deux fois de se mettre à la disposition de Louis XVI pour l’aider à lutter réellement contre la Révolution, en 1789 et à la veille de la fuite à Varennes. Le refus de Louis XVI l’a décidé alors à s’écarter de France : il a accepté une mission en Allemagne, en 1791, et il n’est donc pas à proprement parler un émigré ; seulement, comme, voyant qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire en France, il s’est engagé comme officier d’état-major en Russie et comme il a, en cette qualité, accompagné les Autrichiens dans la campagne de 1793-1794, on a prononcé, en France, la confiscation de ses biens, bien que, par lui-même, il n’ait pas pris les armes contre la France, et il juge d’ailleurs très durement les émigrés de Coblence. Vous voyez, qu’ici encore, il ne rentre pas dans le cadre du personnel de l’émigration ordinaire.
Il a passé, en somme, très peu de sa vie en France, des mois plutôt que des années. Il n’a donc pas participé aux courants de la pensée française, soit celle du territoire, soit celle de l’émigration, en sorte qu’il n’a retiré des situations européenne et française de ce temps que quelques grandes idées très simples : la foi monarchique, qui est en lui très vive, l’horreur de Napoléon, « perturbateur du monde » dit-il. En 1812, il considère que le conflit franco-russe est la lutte du « génie du bien et du génie du mal », et il s’est engagé à fond, du point de vue de la pensée, derrière le Tsar. Il avait même fait preuve de beaucoup de perspicacité politique en considérant la tactique nécessaire dans cette guerre et le but que doit avoir cette guerre, mais il n’a pas pris part à la guerre elle-même car il est Gouverneur de la Province du Sud et l’administration de sa province d’Odessa le retient, d’autant plus qu’une épidémie de choléra y a éclaté.
Mais ce conflit, comme les idées précédentes, ne restent pas pour lui des abstractions intellectuelles, mais se transposent tout de suite dans le domaine des sentiments. C’est un homme passionné et souffrant : ainsi, il a un étonnement profond de voir que la France ne se détache pas de Napoléon au début de 1814, et il s’écrie : « Malheureuse nation, à quel degré de bassesse est-elle tombée ? Comment la libérer de ce joug de fer ? » et c’est pour lui un éblouissement lorsqu’il apprend au mois de juin qu’Alexandre travaille à la restauration des Bourbons : « Quel homme que notre Alexandre et quelle gloire pure et sans tâche ! » ; en somme sa carrière jusqu’ici, a été celle d’un grand administrateur, un grand créateur de réalités économiques dans le sud de la Russie, par conséquent, semble-t-il, d’un grand réaliste. Or, au contraire, il voit les choses même de la politique en idéaliste et en moraliste ; il s’attache à quelques solutions simples que lui inspirent quelques grandes idées de moralité privée.
Aussi est-il très dépaysé dans la société politique dans laquelle il tombe en 1814 et 1815. Il ignorait complètement quels étaient les hommes et quelles étaient les choses. Il a rejoint Alexandre à Vienne quand il a obtenu de lui le congé de quitter Odessa ; de là, il va à Paris pour revoir sa famille et liquider ses affaires, et c’est pour lui une véritable stupeur que de trouver la société française déchirée par des intrigues et des animosités, se reprochant des crimes et des injustices commis depuis vingt-cinq ans. Il est dépaysé dans ce monde de revendications de toute sorte. Il écrit à son ami Saint-Priest qu’il croit être tombé « dans une maison de fous » et il conclut : « Somme toute, un affreux pays ». Il a une sorte de découragement devant la reprise de l’esprit de guerre en France et chez les Alliés : « Les nations deviennent des armées, les armées ne respirent que la guerre et le pillage ; elles s’isolent de la Patrie et si une fois cet esprit soldatesque prend le dessus, malheur aux sociétés européennes ! Il n’y aura plus besoin de barbares étrangers pour les détruire, ces barbares sortiront de leur sein même pour les déchirer ». Et à un de ses officiers d’ordonnance, excédé de voir tout ce qu’il voit : « Tenez, venez avec moi, nous retournerons à Odessa, nous n’en sortirons jamais ». Mais il faut pour cela que, d’abord, l’Europe prenne une assiette, « sans quoi toutes les peines seraient perdues ». Aussi refuse-t-il le ministère de la Maison du Roi que Talleyrand lui offrait en 1814 ; il ne veut pas se mêler de cette affaire dans un pays qu’il ne connaît pas et avec lequel il ne se rencontre plus d’idées communes.
C’est à la fois une force et une faiblesse pour lui que cette ignorance où il est des choses de France : une force en ce sens qu’il ne va avoir aucun esprit de parti, qu’il ne fait pas partie d’une coterie, qu’il n’a pas de vues à priori, déterminées par sa propre position ou par celle de sa classe ; seulement c’est une faiblesse parce qu’il se trouve, par là même, sans instruments et sans pouvoir se prendre à rien pour sa politique.
Cette ignorance où il est des questions et des hommes accentue une certaine timidité naturelle ; c’est un homme qui n’a pas de rayonnement, d’emprise même, de cette emprise physique qui serait nécessaire à un homme de gouvernement et de tribune ; il n’est pas orateur, il est impatient de la discussion. A côté de cette timidité, son ignorance lui inspire une sorte d’hésitation, de difficulté à prendre un parti irrévocable, parce qu’il ne se sent pas absolument sûr d’être éclairé. Il aurait besoin de voir clair devant lui ; il se défie de lui-même lorsqu’il ne se sent pas assuré de sa documentation, pourrait-on dire, psychologique ou politique. Ceci nous explique les louvoiements et les incertitudes de sa politique intérieure, le besoin qu’il a, dans ce domaine, de guides, qui sont alors pour lui le comte Decazes ou le comte Laîné. Il a plus de sûreté dans la politique extérieure, parce que là, le programme lui paraît tout tracé et sans ambiguïté et que, d’autre part, dans ce domaine, il a moins besoin d’apprentissage et qu’il a des éléments de confiance, comme par exemple, l’amitié du Tsar et la foi qu’il a en lui. En somme, arrivant au pouvoir dans une période infiniment difficile, il est en quelque sorte réduit à lui-même et à ses propres ressources. Les chances de la France, les raisons de l’orientation de Richelieu, ne sont donc que dans son caractère et dans ses idées personnelles.
Certains traits de son caractère ont une valeur individuelle, mais nous expliquent cependant son attitude : le premier, c’est son désintéressement ; il est pauvre, malgré ses fonctions et malgré les occasions qu’il aurait eues, dans son œuvre économique, de s’enrichir. On lui donne tout juste, pour les grands biens qu’il a perdus du fait des confiscations révolutionnaires, trente-six mille francs, pour les objets d’art confisqués : il les donne à ses sœurs. Plus tard, lorsque le gouvernement français lui accordera une dotation en récompense de ses services, il en fera l’abandon à l’Hôpital de Bordeaux. Cet homme désintéressé est impressionnable et sensible ; à l’inverse de Talleyrand, il n’a aucune impassibilité : il souffre et s’impatiente, mais il se remet avec d’autant plus d’énergie à sa tâche. Il est honnête au travail, il s’efforce de s’informer, de se compléter, car il connaît sa propre insuffisance. Il manque de culture générale, mais c’est un esprit droit, et son information le conduira vers les réalités exactes.
L’essentiel de son caractère, c’est la fidélité : il est revenu se mettre au service du Roi en péril dans l’été de 1789 ou en 1791, puis en 1814 sitôt qu’il l’a pu. Cette fidélité lui inspire une obéissance au devoir absolue, surtout lorsque ce devoir est difficile et pénible : il a accepté le pouvoir en 1815, sur les objurgations du Tsar et de Louis XVIII lorsqu’on lui a montré qu’il était le seul homme qui puisse inspirer confiance à ‘Europe et qui puisse réconcilier Louis XVIII avec l’Europe. Surtout, avant tout, c’est un homme qui a le sens de l’honneur : pour lui, l’honneur a une valeur absolue : une parole, une signature, un engagement sont des obligations sans réplique ; on a le devoir de s’y conformer, en prenant sur soi toutes les difficultés d’exécution. Sa morale est une morale de gentilhomme et de chrétien.
Avant tout, Richelieu nous apparaît comme un honnête homme, et c’est là une force immense que lui donne sa loyauté lorsqu’il parle au nom de la France. Si bien qu’en peu de jours, il inspire confiance aux gouvernements étrangers, même aux Anglais, Castlereagh et Wellington, qui pourtant l'ont vu arriver avec défiance au pouvoir parce qu’ils l’ont cru l’homme des Russes. Pour sa part, il lui est difficile de concevoir la duplicité chez les autres ; il aura, de ce point de vue, de grosses déceptions du côté du comte d’Artois ou des chefs des Ultras. La chance de la France a été, à ce moment-là, de trouver un homme pareil, dans des circonstances ou de telles vertus de désintéressement et d’honnêteté étaient particulièrement nécessaires.
Ce sont des vertus personnelles qui constituent d’ailleurs les meilleurs politique que l’on pût faire à ce moment-là : Richelieu va appliquer à la politique, à la conduite de l’Etat, ses propres préceptes de moralité privée. Il est assez curieux que, de ce point de vue, sa position soit assez analogue à celle du Tsar, autour de la Sainte-Alliance. Le traité qu’il a été obligé de signer lui cause une grande douleur : il aurait voulu s’en aller avant d’être obligé de signer un pareil traité, mais il a pensé aux conséquences : « Le malheureux Roi, en fondant en larmes, m’a conjuré de ne pas l’abandonner : j’ai signé, plus mort que vif ». Quand il rentre au Conseil des Ministres, ayant signé les préliminaires de paix le 2 octobre, Pasquier nous le montre « pâle et tremblant » et s’effondrant sur une chaise en s’écriant : « Je suis déshonoré ! Oui, après ce que je viens de faire, je mériterais de porter ma tête sur l’échafaud. Pourquoi faut-il que j’aie remis les pieds dans mon malheureux pays ? Mieux vaudrait cent fois périr au fond de l’Asie ! ». Et après avoir communiqué aux Chambres le traité de Paris, il ajoute seulement ceci : « Il suffit que l’on sache que de telles demandes aient été faites à des Français pour que l’on doive conclure que la nécessité la plus inéluctable a pu seule les décider à y souscrire ».
Son patriotisme nous apparaît donc avec une qualité de hauteur et de dignité que l’on n’aurait jamais vue chez Talleyrand. Seulement, ayant signé, et avec quelle douleur, il ne songe pas qu’il puisse répudier sa signature et échapper à l’engagement qu’il a souscrit ; au contraire, il s’engage dans une politique d’application loyale : c’est pour lui une question d’honneur : « Monsieur de Richelieu, dit Pasquier, tenait plus que personne à ce que les engagements pris fussent religieusement tenus, même au prix des pires sacrifices » ; « Nous ne déshonorerons pas notre malheur, dit son ministre des Finances sous ses directives, en le faisant servir à un manque de foi et nous proclamons, au milieu des ruines, le respect de la foi donnée ». A maintes reprises, dans ses lettres privées, particulièrement dans ses lettres au marquis d’Osmond, ambassadeur en Angleterre, qui ont été publiées, on voit cette volonté de Richelieu de rester fidèle aux engagements pris. Sa conception est élevée ; Talleyrand voulait fonder le prestige de la France sur le principe de légitimité et sur son désintéressement territorial ; Richelieu veut le placer dans la fidélité à remplir ses engagements ; on y voit « un nouveau genre de gloire » et, sur ce point, sa pensée contraste profondément avec celle de Napoléon, pour lequel un traité n’a jamais eu qu’une valeur provisoire.
Au reste, cette politique d’application stricte du traité lui permettra d’exiger la contre-partie semblable de l’Europe : cela lui permettra d’enchaîner l’Europe au respect des mêmes principes. Il sait donner, le cas échéant, au rappel qu’il fait aux Puissances européennes de leurs engagements un ton de dignité menaçante : « Autrement, dit-il, si le peuple français ne voit dans le Roi que le collecteur des tributs qu’il faut payer à l’étranger, l’instrument dont on se sert pour exploiter la France au profit des Puissances alliées, il est impossible que la confiance s’établisse et que nous redevenions une France : or il faut une France pour la tranquillité européenne même ». Il déclare à Capo d’Istria : « Qu’arrivera-t-il Monsieur le Comte, à force de tendre la corde ? Elle finira par se casser et l’esprit révolutionnaire reparaîtra en France, et malheur, alors à l’Europe entière ! ». Il saura donc se faire du traité une arme vis-à-vis de l’Europe : la bonne foi et la fidélité à tenir ses engagements, il s’en sert pour les imposer à l’Europe ; quand il dira à l’Europe que telle partie du traité est inexécutable, il inspire une telle confiance que sa parole ne sera même pas discutée.
L’application du second traité de Paris.
Malheureusement, en réalité, il a fort peu de liberté de manœuvre. Le traité pèse d’un poids très lourd sur la politique française et la défiance des Puissances, au lendemain des Cent-Jours, reste très vive.
Les Alliés ne se sont pas bornés, en effet, à obliger la France à contracter des engagements par le second traité de Paris et à nouer entre eux, une alliance permanente pour le cas où la France violerait les traités ; ils prétendent surveiller la France et au besoin, la contraindre de marcher dans la voie qu’ils veulent lui tracer. C’est qu’en effet, les Alliés ont pris une assez piètre idée des qualités politiques des Bourbons et, s’ils ont formellement promis au Roi de le soutenir, ils veulent, en même temps, le maintenir dans une certaine politique. Ils lui ont remis, en même temps que le traité du 20 novembre, une note indiquant ce que l’on attendait de lui : ce n’est pas la force seule qui pourra ramener le calme ; il faut à la fois une politique de modération et de fermeté ; ils sont convaincus que le Roi montrera cette fermeté envers tous ses ennemis, mais il faut qu’il montre son attachement aux lois constitutionnelles, sa volonté d’être le père de ses sujets, sans distinction. Sous une forme polie, c’était une injonction que l’on faisait au gouvernement de suivre une certaine politique.
A cet effet, non seulement il y a l’armée d’occupation, sous le commandement de Wellington, mais on a organisé une conférence hebdomadaire des quatre ambassadeurs alliés, à laquelle, souvent assiste Wellington. Cette conférence des ambassadeurs a pour objet d’étudier la situation et l’action éventuelle que les Puissances auraient à conduire vis-à-vis du gouvernement. Au total, les ambassadeurs tiendront, jusqu’au 20 novembre 1818, trois-cent-sept conférences. Elle est un organe de surveillance et de pression sur le gouvernement français ; elle s’ingère continuellement dans les affaires intérieures du pays, soit pour donner des conseils, soit pour donner des ordres plus ou moins déguisés. Il y a là une lourde hypothèque qui pèse sur les questions de politique intérieure française et qui naturellement réagit sur la politique étrangère du pays ; les procès-verbaux de la Conférence sont une véritable chronique de la situation française et européenne.
Les ambassadeurs y apportent d’ailleurs un esprit assez différent : l’ambassadeur anglais, sir Charles Stuart, est constamment désagréable et de mauvaise humeur ; les relations de Richelieu avec lui sont difficiles, un véritable supplice. De plus, Stuart a lié partie avec des ennemis de Richelieu, avec Talleyrand et le comte Molé, et, à chaque instant, il intrigue pour renverser le ministère Richelieu et faire revenir Talleyrand au pouvoir . Pozzo di Borgo, l’ambassadeur russe, soutient au contraire Richelieu tant qu’il peut, soit près du Tsar, soit près de ses collègues, au point que ses collègues l’appellent « le Patron de la France ». Les deux autres, l’ambassadeur prussien, le comte de Goltz, et l’ambassadeur autrichien, le baron Vincent, sont moins mêlés au détail des affaires ; ils sont de tempérament conciliant, ils penchent à soutenir les solutions autoritaires en matière de politique intérieure et sont, par là même, appelés à soutenir le Roi, dont, à ce moment, la politique est si vivement attaquée par les Ultras ; ils veulent faire respecter les droits de leurs Empires, mais ils se rendent compte des difficultés que rencontre Richelieu, et, en somme, ils le soutiennent. Entre ces étrangers, le duc de Wellington a naturellement une situation éminente, puisque c’est lui le vainqueur. Or Wellington comprend les choses de France et soutient Richelieu ; seulement, il a des caprices d’humeur et il a la responsabilité du commandement de toute l’armée d’occupation, de l’ordre à maintenir par conséquent, et il s’exagère souvent cette responsabilité et les difficultés qu’elle lui donne.
Ainsi l’attitude des gouvernements étrangers tournerait facilement à établir sur le gouvernement français une véritable tutelle et il est fort difficile à Richelieu de maintenir vis-à-vis d’eux l’indépendance de sa politique, d’autant plus qu’il est en lutte, dans le gouvernement intérieur, et en lutte de plus en plus violente, avec le parti ultra-royaliste. Sa situation est pénible ; il éprouve une horreur personnelle très grande devant les violences de la Terreur Blanche. Il exprime à plusieurs reprises son désespoir de ces violences dans ses lettres privées, et cependant il est bien obligé par le parti ultra-royaliste de demander des lois d’exception et d’agir lui-même dans ce sens, par exemple dans la loi d’amnistie. Il s’en explique et il s’en justifie près du Tsar, ainsi dans une lettre du 23 novembre, lorsqu’il explique pourquoi il a été amené à demander la condamnation du maréchal Ney : « J’avoue à Votre Majesté que mon intention bien positive est de nous arrêter là et d’engager le Roi à donner une amnistie générale pour les crimes passés, se réservant de punir avec la plus grande sévérité, à l’avenir toute tentative de trouble de l’ordre public ». Si la Chambre rejette son amnistie, il abandonnera tout et il reprendra, dit-il, le chemin de la Russie, « car aucune puissance humaine ne peut me faire embrasser un système de persécution et de vengeance qui doit faire couler des flots de sang et amener la perte de la France et de la famille royale ». Il est même parfois obligé, à son dépit, de faire appel à l’aide des gouvernements étrangers contre les Ultras et ce lui est un véritable supplice. Il est obligé parfois de demander à Pozzo di Borgo de faire agir le Tsar près du comte d’Artois ou près de Wellington pour apaiser ces exagérations ou ces violences, mais c’est pour lui un déchirement que d’être obligé de faire appel ainsi à l’étranger. A propos d’une intrigue que les Ultras ont noué pour le renverser, il écrit au marquis d’Osmond : « Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que les étrangers s’en mêlent. Vous sentez combien il est affreux quand on a le cœur français, de sentir qu’on est soutenu par les étrangers. Cela me désole et seul me ferait partir quand il n’y aurait pas d’autre motif ». Dans une autre lettre, je relève encore ceci : « Je ne veux pas en France de l’appui de l’étranger pour me maintenir au ministère ; l’idée seule de cette protection me fait horreur » Plutôt, dit-il, que d’être l’instrument de l’étranger, il partira.
Ces interventions étrangères sont cependant assez fréquentes et il serait nécessaire d’en dresser la liste pour se rendre compte des difficultés dans lesquelles se trouve la politique française. Ce qui est curieux, c’est que très vite, les gouvernements étrangers sont arrivés à cette conclusion que ce sont les violences des royalistes eux-mêmes, des Ultras, qui risquent d’amener une révolution et qu’ils sont par conséquent une menace pour la paix de l’Europe, si bien que c’est moins contre les partis révolutionnaires, comme on avait pu le penser à l’origine, que contre l’ultra-royalisme que les gouvernements étrangers sont amenés à intervenir. De ces interventions, qui sont assez nombreuses, je ne veux pas vous donner la liste, cela nous mènerait trop loin : ce qui est important, c’est de voir que dans cette oeuvre, les gouvernements étrangers soutiennent le ministère Richelieu, et en particulier dans l’ordonnance de dissolution de la « Chambre introuvable », qui a fini par dégager la Restauration du péril d’extrême-droite : ici, les gouvernements étrangers sont intervenus très vite pour obtenir la dissolution de la Chambre introuvable. Pozzo di Borgo avait déjà pensé, au mois de mars 1816, que ce serait la seule solution, mais les autres y sont encore opposés. Le 28 avril, il fit écrire en ce sens par le Tsar à Richelieu, mais Richelieu répondit que si on dissolvait la Chambre, ou bien elle serait réélue, ou bien on aurait une Chambre jacobine, par conséquent qu’il n’y fallait pas songer. Au milieu de mai, c’est un nouveau mémoire du gouvernement russe, par ordre du Tsar, au gouvernement français pour lui signifier les dangers de l’ultraroyalisme et la nécessité de se débarrasser de la Chambre introuvable. Mais bien qu’il soit soutenu là par le gouvernement russe, dans l’esprit de lui rendre service, Richelieu est blessé de cette intervention et, de concert avec le Roi, il écarte la demande russe. Il faudra tout un travail savant, fait à l’intérieur du ministère, par Decazes, pour obtenir de Richelieu et du Roi l’ordonnance du 5 septembre. L’intervention des Russes a été peut-être une des raisons qui ont différé le duc de Richelieu d’entrer dans ces vues.
Une première préoccupation du duc de Richelieu fut de profiter de la bienveillance des gouvernements étrangers et de faire argument des violences des ultras-royalistes pour obtenir une réduction de l’armée d’occupation. Il commence à lancer l’idée qu’on pourrait réduire le corps d’occupation au printemps de 1816 ; au milieu de mars, il indique dans une lettre au marquis d’Osmond, que c’est ce qu’il va chercher à obtenir. Ce serait le meilleur moyen de renforcer la stabilité du gouvernement, et il parle à mots couverts de cette idée aux ambassadeurs. Il écrit au Tsar, le 23 avril, en lui demandant une réduction pour la fin de l’année et il aborde franchement la question avec Wellington le 6 juin. Il voudrait obtenir cette réduction du contingent avant la rentrée des Chambres. Les premières ouvertures ont été assez heureuses : les gouvernements étrangers y paraissent assez favorables. Il ouvre alors la négociation par une lettre au tsar Alexandre, le 4 juillet. Il fait argument de la gravité de la situation financière : le déficit est en effet très lourd, les impôts directs sont insuffisants, la liquidation de l’arriéré et la vente des bois ont été rejetés par la Chambre ; il n’a pas de crédit, il désire que l’on diminue la charge de l’armée d’occupation qui est financièrement trop lourde pour la France. Le Tsar répond qu’il ne demande pas mieux, seulement que la responsabilité appartient au duc de Wellington qui est chargé du commandement.
C’est donc du côté de Wellington qu’il faut se tourner : or, Wellington part en congé pour l’Angleterre au début de juillet. Richelieu était plein de confiance : Wellington avait pris une attitude favorable à l’origine. Malheureusement, pendant l’été, les Ultras commencent une grande campagne près des gouvernements étrangers, notamment près de l’Angleterre : Vitrolles envoie une première note secrète le 15 août, où il veut prouver que le ministère, en combattant les royalistes, assure le triomphe de la Révolution, qu’il manque à ses devoirs et qu’il viole la Constitution, en prenant appui sur une minorité libérale. Le programme des Ultras serait, dit-il, de conseiller la monarchie par des institutions dont rien ne puisse offusquer les Puissances. Il n’y a en réalité en France, dit-il que deux partis : la monarchie et la Révolution, et il s’étonne que les gouvernements hésitent à soutenir le parti monarchiste qui leur est dévoué tandis que le parti révolutionnaire les déteste.
Après cette note, les Ultras envoient en mission à Londres à la fin d’août et au début de septembre, le comte de Bruges, pour préparer un ministère Talleyrand ultra-royaliste. Après la dissolution, ils interviennent à nouveau et leur action est efficace auprès du ministère tory. Aussi lorsque Wellington est parti en bonnes dispositions, il revient, au contraire, au début d’octobre complètement retourné et dans la décision de refuser toute diminution du contingent. La campagne des Ultras a même rendu également hésitants Metternich et Hardenberg : tout le monde fait des réponses dilatoires à Richelieu.
A l’automne, le résultat des élections a été excellent : ce sont des constitutionnels modérés qui n’ont rien de révolutionnaire qui sont arrivés en majorité. Les Ultras sont devenus un parti d’opposition en minorité. En même temps la situation financière s’est aggravée, au point que Richelieu a été obligé, le 15 octobre de demander un délai de trois mois pour la prochaine échéance de l’indemnité à payer aux Alliés, personne n’a d’ailleurs mis en doute sa bonne foi et on lui a accordé un sursis. Dans ses conditions, il peut faire observer que les Puissances auraient tout intérêt à diminuer les charges qui pèsent sur le gouvernement français. Les gouvernements étrangers acceptent et, à la Conférence du 8 décembre, l’ambassadeur autrichien propose formellement une diminution du contingent. Wellington, consulté, répond qu’il n’y voit pas d’inconvénient grave, à moins que son gouvernement ne considère que ce serait imprudent : il fallut en effet que Castlereagh fasse effort près de ses collègues pour obtenir le consentement, et il fallut une longue conférence entre Pozzo di Borgo et Wellington pour décider le maréchal à donner son plein accord, le 2 janvier 1817.
En même temps, le duc de Richelieu est arrivé, par un accord avec deux banquiers anglais et hollandais, la maison Baring de Londres et la maison Hope d’Amsterdam, à des négociations pour un emprunt, emprunt qui, finalement, est décidé le 10 février 1817 : les deux banquiers étrangers consentent à prendre neuf millions de rentes françaises 5% au taux de 52,50 Fr. – vous voyez combien le crédit de la France est lamentable à cette époque. Cela procure à Richelieu un capital de 93 millions qui lui permet ainsi de respirer pendant un moment.
La décision de la Conférence est prise le 10 février 1817 : on réduit le contingent de 30 000 hommes, à partir du 1er avril. Dans la note par laquelle on annonce à la France cette réduction, on insiste sur la bonne foi que le gouvernement français a mis à tenir ses engagements et on en donne en quelque sorte la réduction du contingent comme la récompense. La joie fut très vive en France ; c’était le premier succès de la diplomatie française depuis Waterloo, la première détente dans la situation internationale. La position politique de Richelieu en est considérablement raffermie et le crédit du pays également. C’est une véritable victoire morale obtenue par la probité de Richelieu.
Les intrigues politiques ne sont pas terminées pour cela et les partis ne cessent de mêler les étrangers à leurs querelles. Pendant la discussion de la loi électorale, une nouvelle intrigue a été concertée par Talleyrand, Villèle et Polignac d’un côté, et par l’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart de l’autre, tandis qu’au contraire Pozzo di Borgo a soutenu vigoureusement Richelieu qui a fini par l’emporter. A la fin d’avril, c’est une autre intrigue, conduite par le duc de Blacas, retour de son ambassade de Naples. Au début de l’état de 1817, nouvelle intrigue : on envisage un changement ministériel pour donner plus de cohésion au ministère : d’un côté Pozzo di Borgo insiste pour faire entrer Molé dans le ministère de Richelieu, d’un autre côté Wellington veut sauver le ministre de la Guerre, le duc de Feltre. Après les élections de 1817, où vingt-cinq indépendants sont élus, c’est une nouvelle intervention des diplomates pour attirer l’attention du roi sur le danger révolutionnaire qui semble poindre de nouveau. Vous voyez que, continuellement, Richelieu a à se défendre contre les intrigues de ses ennemis, soutenus par tel ou tel gouvernement étranger.
Les idées du duc de Richelieu en matière de politique étrangère
La politique générale qu’il avait à soutenir était donc difficile. Il avait fort peu de liberté en politique étrangère aussi bien qu’en politique intérieure. Il avait un sentiment très profond et très douloureux de l’abaissement où était tombé la France et, par là même, une grande susceptibilité qui n’admet pas qu’on lui manque ; il réclame, par exemple, contre la liberté qu’on laisse dans le royaume des Pays-Bas, aux journaux que les Conventionnels bannis du territoire français entretiennent à Bruxelles et où ils attaquent le gouvernement français ; il demande, en termes amers, au gouvernement des Pays-Bas de mettre fin à ces campagnes. Il obtient satisfaction et il triomphe : « Vous voyez que la menace a fait son effet. C’est la première preuve d’une véritable considération et en quelque sorte d’une résurrection de ma politique qui m’a fait un très grand plaisir ». Il sent très vivement l’hostilité instinctive des Puissances et particulièrement de la Prusse, dont il perce à jour le jeu ; il dénonce la Prusse qui fait appel aux passions germaniques ; il voit dans sa politique « les passions haineuses d’une partie du peuple et de l’armée prussienne ». Il dénonce de même l’hypocrisie de l’Angleterre, qui couvre des calculs et des réclamations financières de considérations morales ; il lui semble que la politique anglaise ne poursuit que des fins personnelles et mercantiles, et il y voit quelque chose d’odieux. A propos d’un mémorandum anglais, au mois de mai, il écrit à Osmond : « Il est impossible de voir rien de si haineux, et la peinture qu’on y fait de la France, du ministère de Sa Majesté est ce qu’on peut rédiger de plus défavorable et de plus odieux ». Il a perdu toute illusion sur le gouvernement anglais : « Sa bienveillance, dit-il, n’existe plus qu’en paroles ». Aussi, va-t-il marquer la position du gouvernement français qui ne veut rien devoir à l’étranger, et c’est ainsi qu’assez dédaigneusement, il fait rechercher pour les rembourser les avances que le gouvernement anglais a faites aux émigrés ou au prétendant, le comte de Provence, avant 1814 ; il rembourse au mois d’avril 1816, ce que le gouvernement anglais a payé comme pensions aux émigrés et aux prêtres et les 5 millions que le Prince-Régent avait avancés à Louis XVIII au moment de son retour.
Ainsi, c’est une politique de dignité et de fierté, qui se fait respecter et qui ne ressemble pas du tout au tableau que Talleyrand faisait de son rival lorsqu’il prétendait que Richelieu était l’homme de l’étranger et qu’il attendait pour se décider, un signe de Saint-Pétersbourg ou un signe de Londres ; cela lui permet d’exiger des autres le même respect des traités. Sur un point, par exemple, il se heurte à des difficultés dont sa ténacité finit par triompher : les colonies. L’Angleterre retarde les restitutions ; c’est une des premières négociations que Richelieu prescrit à l’ambassadeur en mars 1816 ; il la force enfin à rendre la Guadeloupe et la Martinique en 1818, le Sénégal en 1817 ainsi que les établissements de Guinée. Pour obliger le Portugal à rendre la Guyane, il doit saisir la conférence en mai 1817 et il doit menacer d’une expédition ; c’est en 1818 qu’il obtient satisfaction enfin.
Il sait bien que la France ne sera respectée que quand elle aura refait ses forces. Aussi, appuie-t-il son ministre Gouvion-Saint-Cyr dans la reconstitution de l’armée ; le projet sur le recrutement est déposé le 2 novembre 1817 et devient loi du 12 mars 1818.
La politique générale de Richelieu est définie dans les instructions qu’il a données aux ambassadeurs au mois de juin 1816 et qu’il a précisées par des lettres particulières à chacun d’eux. La définition générale de la politique est la réserve et le recueillement : la France doit prendre comme seule règle de conduite la prudence la plus scrupuleuse ; il faut se refuser à toute intervention dans les affaires des autres, donc s’abstenir de toute initiative, même sur les points qui touchent le plus directement la politique française. Donc une réserve absolue, mais cette réserve, qui est commandée par les circonstances finira : « elle n’est que pour le temps que durera l’occupation d’une partie de notre territoire et que l’alliance des quatre Puissances continuera d’exister en fait ». En prévision du moment où la France retrouvera sa liberté, il recommande aux ambassadeurs de réunir toutes les informations possibles : « S’ils ne doivent faire aucune démarche, même indirecte, qui ne paraisse la suite du principe d’isolement que nous avons adopté, il est expédient qu’ils réunissent le plus d’informations possible sur la situation réelle des choses, pour nous préparer d’avance au rôle que nous serons un jour appelés à remplir ». Il ne faut pas se lier, à aucune puissance, il faut conserver sa liberté. Il compte sur la bienveillance des Russes, mais il ne veut pas soulever la jalousie des autres Puissances en s’appuyant trop ouvertement sur le Tsar et il veut conserver sa liberté : « Il ne saurait donc, dit-il, être question d’une alliance active avec la Russie. Il faut même éviter tout ce qui pourrait faire croire qu’on est en quête d’un appui exclusif des Russes ». « Il y a des raisons bien fortes d’écarter tout ce qui tiendrait à prouver à l’Europe que nous marchons constamment de concert avec la cour de Saint-Pétersbourg et sous son égide ».
En effet, il considère qu’il est en train de se faire en Europe, deux systèmes politiques opposés : d’un côté, le système russe, de l’autre, le système anglais. Il faut que, entre les deux, la France conserve sa liberté. Il écrit à son ambassadeur à Berlin, le 1er mai 1816 : « Deux systèmes opposés vont s’établir en Europe ; il faut que, jusqu’au dernier moment, la France reste libre de son choix. Quel que soit le résultat de cette rivalité, elle ne peut, pour le moment, que nous être utile. Observez, vis-à-vis de la Prusse, toute modération et ne soulevez aucune difficulté ». De même à son ambassadeur à Vienne, M. de Caraman, il répète que la France ne cherche que le calme et la réparation de ses maux et qu’il ne faut faire aucune démarche qui soit contraire au principe de l’isolement ; conserver, par conséquent, sa politique indépendante pour le moment où la France, libérée de l’occupation, aura le droit de parler haut. Loin de chercher, par conséquent, à profiter des rivalités entre les puissances européennes, loin de chercher à les attiser, il faut se tenir à l’abri des querelles. « Il me semble, écrit-il au marquis d’Osmond, le 29 août 1816, apercevoir un peu de refroidissement entre l’Angleterre et la Russie et, en général, je vois se former en Europe deux partis distincts : l’Autriche et l’Angleterre, la Russie et la Prusse , et les Pays-Bas se joindront à ce dernier parti, et chacun des deux cherchera la France aussitôt que l’on pourra compter sur elle. Il y aura là une assez belle perspective si on voulait être sage au-dedans et, une bonne fois, en finir. Jusque là il nous faut nous tenir tranquilles et observer tranquillement et tâcher d’obtenir de nous débarrasser d’une bonne partie de cette armée d’occupation avant le terme fixé ». C’est en effet là qu’est toujours l’idée de derrière la tête de Richelieu : obtenir la libération du territoire.
Mais cette politique de réserve ne veut pas dire que la France doive être indifférente de façon absolue : il a ses préférences et ses arrières pensées. Il craint particulièrement la politique prussienne et il se défie particulièrement d’elle : « On doit s’attendre que la Prusse ne négligera rien pour obtenir un accroissement de pouvoir. Elle sent qu’elle est placée plus haut qu’elle ne devrait l’être naturellement ; elle ne veut pas descendre du rang où ses efforts et le concours de circonstances l’ont fait monter et elle espère élever sa puissance au niveau de ces formes factices. Sa situation est fausse sous tous les rapports et, pour la rectifier, tous les moyens lui seront bons ». Il faut donc éviter de laisser la Prusse développer sa puissance en Allemagne et, au besoin, l’empêcher de se rapprocher de Vienne. La tendance de Richelieu est de déjouer cette intrigue en se rapprochant lui-même de Metternich.
Quant à l’Angleterre, Richelieu n’a que déceptions et méfiance. Il voit l’Angleterre beaucoup plus mêlée qu’elle ne l’était autrefois dans les affaires continentales, puisqu’elle a pris une responsabilité, au traité de Paris, au règlement des affaires européennes, qu’elle a sa place dans la Conférence des ambassadeurs et, par conséquent, qu’elle est engagée dans toutes les querelles européennes. Or, comme vous l’avez vu, il considère qu’il y a un antagonisme fatal entre la politique anglaise et la politique russe et il pense, que plus tard, cela pourrait permettre à la France de jouer un grand rôle : la France conservant une politique maritime et une puissance maritime, pourrait devenir comme l’armée de mer du continent européen : « Si l’opposition de l’Angleterre à tout ce qui pourrait tendre à diminuer sa puissance sur la mer rend jamais une lutte indispensable, la France se trouvera, par la prééminence sur les autres Etats maritimes du continent, l’âme de cette ligue, comme l’Angleterre l’a été de celles qui ont ramené l’équilibre continental. C’est ainsi que les deux nations auront changé de rôle ».
La politique générale de Richelieu est donc une politique d’équilibre, qui exige les mains libres ; mais cette politique est délicate à suivre. Il s’oppose à la Prusse et, pour cela, il faut éviter une intime relation de la Prusse et de la Russie et il faut appuyer l’Autriche contre la Prusse. Seulement, ici, il y a une limite : éviter de développer l’influence autrichienne en Italie. Il serait bon, pour plus tard, de travailler à une alliance avec la Russie, mais, pour le moment, elle est impossible cette alliance : il faut simplement songer à se servir des Russes pour obtenir la libération du territoire. En face de l’Angleterre, il faut que la France s’affirme, pour reprendre sa place dans le monde, dans le monde colonial et maritime, et qu’elle se libère de la tutelle de l’Angleterre sur les mers. Seulement, Richelieu a encore besoin de Wellington, qui lui rend trop de services, et la situation financière est encore trop lourde pour que la France puisse commencer à développer sa puissance maritime.
Ainsi, si l’on envisage toutes les Puissances, on aboutit à la même conclusion : politique de réserve, politique qui doit inspirer confiance à tous par sa loyauté, mais cependant sans se laisser subordonner à une politique quelconque.
Plusieurs questions d’ordre international se sont posées devant le duc de Richelieu. Il a réussi à y jouer un certain rôle. Certaines de ces questions sont directement traitées par la diplomatie : ce sont les questions italiennes. Ici, la France travaille à contrarier l’influence autrichienne à Naples et à conserver sous la protection le Piémont-Sardaigne. Richelieu réussit heureusement à faire régler la question de Parme en faveur de la famille des Bourbons d’Espagne auquel il est entendu que le duché de Parme sera rendu lorsque Marie-Louise mourra. Il réussit même à soutenir les princes italiens qui sont hostiles à un projet de Confédération italienne émané de Metternich. D’autres questions sont, au contraire traitées en conférences, dans la Conférence des ambassadeurs, et Richelieu se fait admettre à la Conférence pour les traiter : ainsi, la médiation entre l’Espagne et le Portugal, pour régler une question de la Plata : Montevideo avait été occupée par les troupes portugaises du Brésil ; Richelieu réussit à s’introduire dans la négociation et il a la joie que l’on fasse appel à sa médiation pour apaiser ce conflit.
Une autre question surgit en corollaire du traité de paix : c’est la question de la traite des noirs. Richelieu, ici comme pour d’autres questions, est lié à la signature de la France puisque la France s’est engagée à supprimer la traite des noirs. Une ordonnance du 7 janvier 1817 a donc interdit le trafic des esclaves dans les colonies françaises. Il a accordé à l’Angleterre le droit de lui signaler les infractions qui pourraient être faites à cette interdiction. Mais quand l’Angleterre veut aller plus loin, Richelieu s’y refuse ; il refuse absolument tout droit de visite des bateaux anglais sur les bateaux français, que l’Angleterre proposait comme moyen d’exécution : « Rien ne serait plus choquant en France, rien n’y découragerait davantage le gouvernement du Roi que le droit de visite accordé à l’Angleterre, même avec réciprocité ». De même, il empêche la politique anglaise de créer une sorte de ligue maritime, dont elle aurait naturellement la direction, contre les pirates barbaresques en Méditerranée. L’opposition de Richelieu inflige à la politique anglaise un échec complet. Il ne veut pas que la politique anglaise apparaisse, en Méditerranée, comme maîtresse de conduire la politique européenne. Ce fut une longue négociation, dans laquelle, il finit par avoir le succès.
Ainsi, pour entravée qu’elle soit, la France commence tout de même à dégager une politique personnelle, politique d’assez belle allure, mais qui ne peut être encore qu’une amorce de politique puisque la France est toujours bridées par cette occupation. Dans une lettre du 20 août 1818 au marquis d’Osmond, Richelieu concluait : « Voilà comme nous marchons en toutes choses à travers des écueils et des difficultés qui renaissent sans cesse sous nos pas. Il faut cependant tâcher de les vaincre et d’atteindre notre but, c’est-à-dire la libération de notre territoire et notre réintégration dans la famille européenne. Après cela, nous pourrons tenir un autre langage ».
C’est donc à la libération du territoire français que Richelieu s’applique et va s’appliquer pendant toute l’année 1818 et dont il obtiendra enfin le résultat au Congrès d’Aix-la-Chapelle à la fin de l’année 1818.
Liquidation et libération
La pensée qui obsédait le duc de Richelieu, était d’obtenir la liquidation des créances de la France et la libération du territoire. Dès l’origine, il a affirmé l’impossibilité morale et matérielle de supporter l’occupation plus de trois ans. Pour les Alliés, l’occupation était un gage de sécurité et non pas une garantie du paiement de la contribution de guerre. Or, Richelieu n’a jamais posé la question sur ce terrain : il a toujours, au contraire, considéré que l’occupation n’était qu’un gage financier. Il a feint, tout au moins, de considérer que le règlement des indemnités impliquerait, par soi-même, la fin de l’occupation. Son grand argument, c’est la misère d’argent du gouvernement français et c’est, d’autre part, la loyauté du gouvernement français à payer ses dettes.
La liquidation des créances.
Les charges du second traité de Paris étaient les 750 millions d’indemnités, 150 millions par an et l’entretien de l’armée ; les charges du premier traité c’étaient des créances dues à des particuliers, soit pour des fournitures ou des prestations à l’armée, soit pour des soldes de dépenses au service de l’État français : l’hospitalisation des militaires, les avances des caisses communales, les frais de postes, etc. Le mécanisme du règlement de ces créances était organisé de la façon suivante : des Commissions de Liquidation et d’Arbitrage étaient instituées, les créanciers avaient un délai qui expirait le 1er mars 1817 pour déposer leurs créances ; le gouvernement français avait déposé un fonds de garantie en remettant aux mains des Alliés des titres de 3 millions et demi de rentes. A partir du 1er avril 1817 commença le travail de rassemblement et de totalisation des créances présentées. Il y eut 135 000 dossiers fournis. Le total des créances représentait une somme de 1 600 000 000 francs dont les Commissaires rejetèrent immédiatement 30 000 000 ; 1 390 000 000 étaient en discussion, 180 000 000 admis du premier coup. Certaines de ces créances étaient en effet extravagantes : on voyait, par exemple le duc de Anhalt-Bernburg réclamer un règlement pour solde de fournitures de mercenaires à Henri IV. Le montant des créances déposées provoqua une surprise générale, mais pour les Alliés, au fond, ce n’était pas si mauvais : c’était une façon d’affaiblir la puissance financière de la France ; l’Europe était au moins aussi ruinée que la France et partout on avait besoin d’argent.
Richelieu se montra épouvanté : « Je suis tombé de mon haut » écrit-il au marquis d’Osmond, le 6 juin 1817 « en voyant ce triste calcul et je vous avoue qu’un véritable découragement me saisit. Cela me fait frémir, je vous assure, et éteint la dernière lueur d’espérance qu’on pouvait apercevoir dans le lointain ». Aussi voulut-il aussitôt ouvrir une négociation sur les créances. Seulement, la Conférence des Ambassadeurs objectait que cela ne le regardait pas. Au mois de juin 1817, Richelieu adressa une circulaire à ses ambassadeurs en déclarant que la convention sur les créances était inexécutable et demandait une révision. Son argument, c’est que la plupart des créances avaient déjà été liquidées par Napoléon et, par conséquent, que la question ne se posait plus pour une partie d’entre elles. Il fut soutenu par le bon sens de Metternich et de Castlereagh et par le désintéressement d’Alexandre, qui d’ailleurs avait peu de créances russes à faire valoir. Malgré les difficultés faites par les Commissaires financiers, il obtint que la Conférence des Ambassadeurs étudierait la question.
Mais, dans la conférence, on se heurta à la lenteur et à la mauvaise volonté de Goltz et de Stuart. Richelieu essaya donc de s’arranger directement avec les gouvernements : il envoya un ambassadeur à Karlsbad où devaient prendre les eaux à la fois Hardenberg et Metternich ; mais Metternich ne vint pas, de telle sorte qu’il ne fut pas possible de prendre contact. Et d’autre part, le marquis d’Osmond, notre ambassadeur à Londres, prit langue avec Castlereagh sur l’idée que l’on pourrait donner une somme forfaitaire que les gouvernement se partageraient. Les deux plus fortes puissances créancières étaient l’Autriche et la Prusse, l’une pour 200, l’autre pour 150 millions. Richelieu, de son côté, estimait que les créances légitimes n’étaient certainement pas supérieures à 600 millions. Le 17 septembre, il adressa une lettre aux Puissances, déclarant que le maximum des possibilités de la France était de 200 millions comme capital ou 10 millions de rentes. La Prusse répondit de façon cruelle et insolent, au point que sa réponse fit un mauvais effet près des autres gouvernements. Richelieu exposa sa situation dans une lettre au ministre de Russie, Capo d’Istria, le 30 octobre ; le Tsar intervint en sa faveur de façon décisive près du cabinet de Londres, où il proposa de confier l’arbitrage de ces créances au duc de Wellington, et, en même temps, il intervenait près du roi de Prusse pour lui faire modérer ses demandes.
L’Angleterre était disposée à lâcher les autres Puissances du moment qu’elle aurait satisfaction sur sa propre créance. Elle prétendait que sa créance n’était pas du même ordre, qu’elle était constituée, en effet, par des confiscations de biens et des indemnités dues à des Anglais pendant les guerres du Consulat et de l’Empire, que, d’autre part, les Anglais avaient été déjà victimes de la conversion des deux tiers en 1798. Le gouvernement anglais exerçait d’autre part sur le gouvernement français une sorte de chantage : pendant les Cent-Jours, les Anglais avaient occupé la Martinique et la Guadeloupe et ils prétendaient ne les rendre, malgré le traité de Paris, qu’en échange du paiement des créances qu’ils pouvaient faire valoir. Ils ne voulaient pas subir de réduction et, finalement, on se mit d’accord avec eux pour un total de trois millions de rentes, en dehors des autres Puissances, moyennant quoi, l’Angleterre, ayant satisfaction pour son propre compte, ne demanda pas mieux que de soutenir Richelieu pour faire diminuer les créances des autres. L’arbitrage de Wellington fut accepté par les différents gouvernements.
De janvier à mars 1818, les derniers comptes furent établis. Wellington avait pris à cœur sa fonction d’arbitre ; il était conseillé par Rothschild qui lui proposait des abattements considérables sur les créances. Finalement, le compte fut établi au mois d’avril par Wellington à 240 millions. Richelieu discuta, mais il n’obtint pas de réduction. Il obtint seulement que le point de départ du paiement des intérêts serait le 1er mars 1818 ; les sommes pour les deux années écoulées antérieurement à cette date ne porteraient pas intérêt. Sur ces bases fut conclue la Convention du 25 avril 1818 ; elle portait inscription au Grand Livre de la Dette française de 12 040 000 francs, sur lesquels l’Autriche aurait, pour sa part, 1 250 000 francs de rente, alors qu’elle en réclamait 10 à l’origine, la Prusse 2 600 000 francs alors qu’elle en réclamait 6, etc., plus les 3 millions de rente pour l’Angleterre.
Comment se fit le paiement ? Cela représentait donc, au total, seize millions de rentes à peu près que le gouvernement français avait à donner aux étrangers. D’autre part, il avait remis ou avait à remettre entre les mains des mêmes Puissances neuf millions de rentes comme garantie, comme gage du paiement de la contribution de guerre. Le gouvernement déposa donc un projet de loi, qui fut voté sans discussion et à l’unanimité par les députés, le 8 mai 1818 : c’était l’autorisation pour le gouvernement d’émettre un emprunt de seize millions de rentes plus vingt-quatre qui représenteraient les années pour lesquelles il fallait encore payer l'indemnité. Cet emprunt fut placé de deux façons différentes pour les deux groupes de dettes : pour le règlement des créances aux particuliers, l’emprunt fut placé directement dans le public pour 14 600 000 francs de rentes payables en sept termes. C’était le premier gros emprunt que le gouvernement français était amené à émettre depuis le Directoire. On craignait beaucoup la façon dont cet emprunt pourrait se placer dans le public ; il fut entendu dans ces conditions, que ce serait le gouvernement lui-même qui répartirait les souscriptions pour éviter les souscripteurs fictifs ou suspects ; ce serait également le gouvernement qui fixerait le taux de l’émission, selon le cours moyen de la Bourse.
L’emprunt fut ouvert du 9 au 27 mai. Le gouvernement demandait un peu plus de 14 millions et demi ; les souscripteurs en offrirent 163 millions ; il y eut quinze cents souscripteurs. Le taux fut fixé par le gouvernement à 66,50 fr. – vous vous rappelez que l’emprunt qu’il avait dû faire l’année précédente n’avait été placé qu’à 52,50 Fr. ; vous voyez qu’en un an, le crédit s’est sensiblement relevé. La répartition fut faite par le ministre des Finances, Corvetto. Le succès de l’emprunt eut d’excellentes répercussions sur la Bourse : la rente monta, peu après à 70 francs, puis à 72 et même atteignit, le 31 août 1818, 80 francs.
Pour les autres rentes, celles qui représentaient la somme dont le gouvernement aurait besoin pour payer l’indemnité de guerre, on s’adressa non plus au public directement, mais à des banquiers étrangers, ces deux banquiers qui avaient déjà, l’année précédente, fourni de l’argent au gouvernement français : Baring et Hope. Une convention fut signée avec eux le 30 mai ; ils prirent 21 millions de rentes à 67 francs. Si Richelieu s’adressait à des banquiers étrangers, c’était pour pouvoir offrir au gouvernement une sécurité absolue, qu’ils auraient pu ne pas avoir avec des banquiers français.
A la fin du printemps de 1818, Richelieu a donc en main tous les éléments pour la liquidation financière de la dette. Il va pouvoir, s’étant ainsi assuré des moyens financiers, poursuivre la négociation pour l’évacuation totale du territoire.
La libération du Territoire.
Il a déjà affirmé depuis longtemps, depuis l’automne 1817, qu’il faudra bien évacuer le territoire français avant la date fixée sous peine de provoquer des crises financières, et les gouvernements étrangers ont bien compris, dès la fin de 1817, qu’il faudrait en passer par là. Puis, au début de 1818, les incertitudes dues à la situation politique intérieure française les ont amenés à un certain recul. Enfin, la convention que l’on vient de signer pour la liquidation des créances les encourage : au début de 1818, Wellington lui-même disait au banquier Baring que, probablement, le retrait des troupes se ferait à l’automne et, au début de mars, le président du conseil anglais, Lord Liverpool, écrivait à Wellington, le 6, que si la France payait ses dettes, l’évacuation serait facile. L’argument de Louis XVIII et de Richelieu était que la France est assez tranquille et le gouvernement assez sûr de lui-même, de sa force intérieure, pour garantir la sécurité des frontières et que, d’autre part, la prolongation de l’occupation, exaspérait la France et serait de nature à la pousser aux extrêmes. En réalité donc, dès le printemps de 1818, la conviction est à peu près établie que l’évacuation se fera au délai minimum, c’est-à-dire à la fin de 1818.
Mais il restait bien des questions annexes à résoudre : il fallait établir l’échelle des indemnités. La question financière ne préoccupait plus Richelieu, puisqu’il avait en main les éléments pour la liquider, mais les gouvernements étrangers s’inquiétaient encore de la garantie de leur sécurité. Castlereagh a soulevé près des autres gouvernements cette question de la garantie qui se substituerait à l’occupation par un mémorandum du 27 mars 1818 ; il y faisait un tableau très sombre de la situation intérieure de la France, concluant que la décision d’évacuer ne pourrait être prise que par un congrès des Puissances et qu’il faudrait substituer à l’occupation du territoire une autre garantie, une force spéciale, qui serait créée sur la frontière des Pays-Bas. Wellington et l’ambassadeur prussien Goltz étaient d’accord, après conversation que la Conférence des Ambassadeurs, cette conférence qui, comme nous l’avons vu, surveillait le gouvernement français, devrait continuer à se réunir même après l’évacuation.
Ainsi, les dispositions montrées par le gouvernement anglais et le gouvernement prussien étaient assez pénibles. Richelieu en fut ému et mécontent. Il considère que ce mémorandum anglais est « odieux » : « Il est impossible, dit-il, de rien voir de si haineux, tout ce que l’on peut imaginer de plus défavorable et de plus odieux ». Mais il est persuadé que la force des choses finira par faire triompher la vérité et, de fait, l’idée de créer une armée internationale sur la frontière des Pays-Bas est écartée par l’hostilité des Pays-Bas eux-mêmes, par Alexandre et par Metternich même. Cependant, Alexandre lui-même déclarait à son ambassadeur, Pozzo di Borgo, le 12 juillet dans une lettre qu’il n’avait pas assez confiance dans l’état intérieur de la France pour renoncer à la Quadruple Alliance. Bref, après discussions entre elles, les Puissances adressent, le 25 mai, une circulaire à tous les États pour leur annoncer que les cinq Puissances se réuniront en vertu de l’article V du traité, pour discuter de l’évacuation du territoire français. Cette conférence est convoquée à Aix-la-Chapelle pour le 28 septembre. Il y a donc unanimité entre les Alliés, à la fois pour décider de l’évacuation et aussi pour chercher une garantie qui remplacerait l’occupation.
Quel sera le programme de ce Congrès ? Les quatre Puissances en ont discuté entre elles. Les Anglais, dans leur note du 27 avril, disaient qu’il ne s’agissait pas d’avoir un congrès comme à Vienne, un congrès général, qu’il fallait écarter les petites Puissances et rester entre grandes Puissances, que d’autre part, il fallait se borner à discuter les questions qui regardent la France, et enfin qu’on pourrait profiter de l’occasion pour causer entre soi des questions pendantes en diplomatie générale. Metternich était d’avis, lui aussi, que la Conférence devait se tenir exclusivement entre les quatre Puissances et la France et exclusivement sur la question de l’évacuation ; il a envoyé dans ce sens ses instructions à ses ambassadeurs. Quant à la Russie, Capo d’Istria, ministre des Affaires étrangères, et Pozzo di Borgo, ambassadeur à Paris, voudraient au contraire que l’on fasse disparaître la Quadruple Alliance et que l’on associe la France à une combinaison générale, que l’on élargisse le programme du Congrès, pour y comprendre la question d’Espagne et des colonies espagnoles et peut-être même, dans la pensée de Capo d’Istria, la question de la libération des Grecs ou, tout au moins, de l’amélioration de leur sort. Mais le Tsar ne suit pas ses deux conseillers : il accepte, le 20 avril, les proposition de Castlereagh et il déclare qu’il est tout à fait inopportun de soulever les autres questions que celle de l’évacuation : il ne souhaitait pas que les cinq Puissances aient l’air de se constituer comme un aréopage et elles doivent donc se borner aux questions posées entre la France et elles.
Richelieu mettait, lui beaucoup d’espoir dans ce Congrès. On voit quelles sont ses pensées dans les lettres qu’il échange avec le marquis d’Osmond et dans les instructions qui lui sont données et qu’il a rédigées naturellement lui-même, le 6 septembre. Il espère que le Congrès fera disparaître la Quadruple Alliance, qui serait remplacée par un nouveau traité, dans lequel la France entrerait, à l’égal des autres. Il espère qu’on pourra, au Congrès, discuter et décider des questions européennes en cours, notamment de la question des colonies espagnoles, de l’affaire des barbaresques, etc. Malheureusement, ses vues se trouvent fâcheusement contrées par ses adversaires de politique intérieure, par les Ultra-royalistes et par Monsieur : une note secrète du 28 mai 1818, rédigée par Vitrolles est, en effet, envoyée par le parti ultra-royaliste aux gouvernements étrangers ; sur la demande du comte d’Artois, elle est portée au Tsar par le comte Orloff. Le parti ultra-royaliste se défendait naturellement de souhaiter la prolongation de l’occupation, mais il considérait qu’il n’y avait que deux moyens pour empêcher en France une révolution : l’un qui avait été essayé en vain, de ramener le roi et son gouvernement au parti royaliste ; l’autre, pour lequel on demandait l’appui des Alliés d’obliger le roi à changer de ministère. Il y avait dans cette note des termes étranges : « Le Roi, disait la note, est placé sans appui au milieu du torrent de la révolution... » et un peu plus loin « Les étrangers partis, tout se préparerait à chasser la maison de Bourbon et à faire la guerre à l’Europe ». Le gouvernement réagit assez vivement contre cette note des Ultra-royalistes : Vitrolles fut relevé de ses fonctions. Mais le gouvernement était assez embarrassé parce que, derrière la note, il y avait le comte d’Artois, le frère du Roi et qu’il était assez difficile de démentir absolument Monsieur. En même temps, d’ailleurs, on nouait contre lui une sorte de conspiration qu’on a appelée la « conspiration du bord de l’eau ». Le résultat de cette note ultra-royaliste était de détruire l’argumentation de Richelieu sur la sécurité du gouvernement et de la monarchie, sur la force intérieure du gouvernement, et, de fait, l’initiative des Ultra-royalistes eut une certaine action sur le Tsar et Metternich.
Le Congrès était donc convoqué pour la fin de septembre. Richelieu rencontra auparavant Castlereagh à Spa et s’empressa de faire visite au Tsar dès son arrivée : il se heurta chez l’un et chez l’autre, à la volonté de maintenir l’union des quatre Alliés devant le danger d’une révolution en France. La déception de Richelieu fut fort douloureuse. Des réunions préparatoires eurent lieu le 27 septembre et la première réunion, sans apparat d’ailleurs, chez Hardenberg, ministre prussien, le 30 septembre.
La question de l’occupation fut très vite réglée puisque au fond, tout le monde était d’accord. La décision d’évacuer le territoire français fut prise le 2 octobre et une convention fut signée avec la France, le 9. Alexandre a fait rejeter, sans même qu’elle fût discutée, l’idée prussienne et anglaise d’une armée internationale ou d’une armée belge, aux frais de la France, sur les frontières de Pays-Bas ; il avait écarté que l’on posât comme condition au gouvernement français le changement de la loi d’élection et de la loi de recrutement. La convention comporte donc deux choses : les troupes étrangères seront retirées sans condition au 30 novembre ; les deux termes qui restent à payer de l’indemnité seront réduits à 265 millions, dont 165 seront payés par neuvième par le banquier anglais Baring et 100 millions payés sur le champ par le gouvernement français en rente 5% au cours du 5 octobre. Les grandes Puissances remettaient à la France toutes les traites qui restaient alors à courir et lui remettaient également les 9 millions de titres de rente de garantie que le gouvernement français leur avait consignés. Ainsi, la convention du 9 octobre était pour le duc de Richelieu un succès sans réserve.
Mais les Puissances, à côté de l’évacuation, voulaient régler la question européenne et les rapports des Alliés avec la France. Le 12 octobre, sur les propositions de Castlereagh, ils ont décidé de maintenir entre eux la Quadruple Alliance, à laquelle la France ne sera pas admise et qui restera secrète, mais, d’autre part, d’inviter publiquement la France à s’associer aux réunions internationales prévues par l’article VI du traité de 1815, les termes de la déclaration étant à débattre avec Richelieu, de manière à ne pas avoir l’air d’exercer sur les petites Puissances un droit de suprématie et d’intervention.
Un mémoire russe, remis le 14 octobre, énonçait des vues plus générales encore ; le Tsar proposait un système général : il serait fait une ligue commune à tous les États de l’Europe, grands et petits, qui se garantiraient réciproquement à la fois leurs territoires et leurs gouvernements actuels, ce qui serait, vous le voyez, une convention permettant la répression de tout mouvement révolutionnaire contre les autorités légitimes. A cette proposition russe, le ministère anglais fit une réaction immédiate très vive. La discussion dura du 14 au 21 octobre. Castlereagh et le gouvernement anglais, inquiets déjà de l’extension que pourraient prendre les réunions périodiques, opposaient à un engagement pareil un refus absolu. Ce sont, vous le voyez, les deux conceptions qui, depuis trois ans déjà, s’opposent : la conception russe d’un accord général entre tous les Etats et la conception anglaise qui ne veut prendre aucun engagement et préfère résoudre les questions au fur et à mesure seulement qu’elles se présentent, en petits comités.
Le résultat de cette négociation fut une note adressée au duc de Richelieu le 4 novembre, dans laquelle les Puissances rendaient un hommage solennel et chaleureux à la loyauté de Louis XVIII et de son gouvernement, invitaient la France « à unir ses conseils et ses efforts aux leurs et à prendre part à leurs délibérations présentes et futures, consacrées au maintien de la paix, des traités sur lesquels elle repose, des droits et des rapports mutuels établis ou confirmés par ces traités reconnus par les Puissances européennes ».Richelieu répondit à cette note le 12 novembre, se référant à l’affermissement des institutions constitutionnelles en France qui était une garantie, disait-il, de repos pour l’Europe aussi bien que pour la France et, affirmant l’accord des principes du gouvernement français et des Alliés. Deux actes furent aussitôt signés par les cinq Puissances : un protocole du 15 novembre portant déclaration des principes politiques des gouvernements – réunions diplomatiques périodiques, avec précautions pour en définir l’objet et la participation des États intéressés – et, d’autre part, une déclaration générale définissant l’objet de l’union des Puissances, le sentiment dans lequel elles vont conduire leur politique. Il y avait là une phraséologie assez vague qui rappelait les principes de la Sainte Alliance.
Castlereagh a pris soin de communiquer à ses alliés un mémorandum dans lequel il résume toutes les discussions et énonce le sens que l’Angleterre attachait à ses déclarations du mois de Novembre. La Prusse essaya encore de susciter un projet de garantie spéciale des frontières de l'Europe continentale entre six Puissances, en y comprenant les Pays-Bas et la Confédération germanique à la place de l’Angleterre, mais Saint-Pétersbourg écarta ce projet.
Vous voyez qu’il reste encore dans la situation de la France vis-à-vis de l’Europe quelque chose d’équivoque, puisque la Quadruple Alliance est maintenue. Ce fait est certainement le résultat de la politique anglaise, d’une part, et des intrigues des Ultra-royalistes d’autre part qui ont entretenu chez les Alliés la crainte d’une révolution possible en France. Mais ce n’est qu’une éventualité : pour le reste, la France est associée à la diplomatie générale et se trouve replacée sur le pied d’égalité.
D’autres questions, au congrès d’Aix-la-Chapelle, ont été non pas traitées, mais discutées. Au total, les séances du Congrès ont fait l’objet de quarante-sept protocoles. L’affaire des colonies espagnoles a été discutée, mais l’Angleterre l’a fait écarter, malgré les propositions de Richelieu et du Tsar. L’affaire des pirates barbaresques a également été discutée : Richelieu a fait rejeter la proposition de ligue internationale contre les pirates que demandait l’Angleterre. On discuta également la question de l’égalité des droits civils qui était réclamée par les Juifs ; on se borna à confirmer l’article du traité de Vienne qui leur garantissait les droits qu’ils avaient pu acquérir dans tel ou tel État de la Confédération germanique. On discuta encore du traitement infligé par les Anglais à Napoléon à Sainte-Hélène, contre lequel la mère de Napoléon avait protesté par une lettre au Tsar et le frère de Napoléon, Louis, l’ancien roi de Hollande, par une lettre à Metternich : mais sur un rapport de Pozzo di Borgo, la Conférence déclara faire confiance ay gouvernement anglais sur ce point. Enfin, on discuta encore de deux autres questions : d’une intervention amicale du Tsar près de la Suède pour régler les questions financières de douane au traité de Kiel, et enfin sur le règlement du statut du pavillon en mer.
La dernière séance du Congrès d’Aix la Chapelle se tint le 16 novembre. A la suite de ce congrès et de l’évacuation, la Conférence des Ambassadeurs à Paris se sépara ; c’est le 24 novembre qu’elle tint sa dernière séance. Richelieu rentra à Paris le 28 novembre. Mais là, de grave difficultés politiques intérieures l’attendaient, qui amenèrent sa démission le 21 décembre et la formation alors, d’un ministère plus libéral, le ministère Dessoles-Decazes.
Malgré la grandeur et la netteté de la politique de Richelieu sur le terrain diplomatique, la politique intérieure lui était contraire ; il avait été, en ce domaine, trop ondoyant et trop hésitant ; il avait été, en politique intérieure, desservi par les qualités qui le servaient au contraire en politique extérieure : sa loyauté, sa fidélité à ses idées, et aussi par certains de ses défauts, le manque de clarté et de décision ;
Une première période de la politique française se trouvait ainsi close. La France avait obtenu son égalité diplomatique.
1.- Nous possédons cette carte avec manuscrit à la bibliothèque de la Sorbonne dans les archives du duc de Richelieu.


