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La France et l'indépendance de la Grèce
La France et l’indépendance de la Grèce.
Les dernières années de la Restauration sont dominées par la question d’Orient. A l’ouest, rien de nouveau : l’Espagne et le Portugal, en effet, continuent leur révolution dans le même sens, sans qu’il y ait d’événements nouveaux. De la question portugaise, la France s’est volontairement retirée avec le rappel d’Hyde de Neuville : or, une crise nouvelle a éclaté à la mort du roi Jean, en 1826 : son fils aîné, dom Pedro, qui est au Brésil, dont il vient de se proclamer empereur, abdique en faveur de sa fille Maria, en la fiançant à son oncle dom Miguel lequel habite à ce moment-là Vienne ; il octroie en même temps une charte constitutionnelle à son peuple, analogue à celle de la France, et en attendant que dom Miguel vienne prendre le gouvernement, la régence est donnée à sa sœur Isabelle. Seulement, à la faveur de ces événements, des soulèvements des absolutistes, qui voudraient avoir Miguel comme roi, éclatent à la fois dans le sud et dans le nord du Portugal. Les insurgés sont battus, mais se réfugient en Espagne, et le problème international se pose ainsi : l’Espagne va-t-elle intervenir en faveur des absolutistes du Portugal comme la France l’a fait en Espagne en 1823 ? L’Angleterre, il va sans le dire, veut éviter une intervention de l’Espagne et de la France et agit près de la France pour obtenir rapidement le retrait de l’armée d’occupation et une action vigoureuse sur Ferdinand. Canning vient pour cela à Paris : il obtient de Villèle les satisfactions qu’il désire, au grand mécontentement des ultra-royalistes français qui voudraient voir une intervention espagnole, soutenue au besoin par la France, au Portugal. Comme en 1822 et 1823, Villèle, dans sa politique d’inaction, se trouve en face des éléments avancés, des éléments exagérés de son propre parti, qui voudraient le faire partir en guerre pour la croisade contre-révolutionnaire. De fait, la politique française s’est retirée de cette affaire du Portugal, a laissé faire l’Angleterre. D’ailleurs, la question se résout d’elle-même, en ce sens que dom Miguel arrive en Espagne et, ayant vingt-cinq ans, vient prendre lui-même la régence, prête serment à la Charte, mais donne en réalité le ministère aux absolutistes.
Quant à l’Espagne, sa situation politique est restée toujours aussi confuse : luttes autour du roi entre les exagérés et les plus modérées, soutenus les uns par l’ambassadeur de France, les autres par l’ambassadeur d’Angleterre. Les conseils du gouvernement à Ferdinand sont toujours aussi inutiles. Villèle désire retirer les troupes d’occupation le plus tôt possible, mais il ne le peut pas, à cause des supplications du roi qui désire conserver les troupes françaises dont il a besoin pour se soutenir et aussi à cause de l’opposition de la majorité des ultra-royalistes qui veut mettre les forces françaises à la disposition de Ferdinand. Il apparaît ainsi que l’expédition d’Espagne n’a pas ramené le calme dans la péninsule ibérique ni résolu la question politique, que, d’autre part, elle n’a pas créé vraiment une influence française réelle sur le gouvernement espagnol, puisque le roi Ferdinand n’en fait qu’à sa tête. En somme, l’expédition d’Espagne n’a pas obtenu les résultats locaux qu’on avait espéré obtenir.
Inertie et indifférence de Villèle.
Mais tout cela est négatif ; ce n’est pas là qu’est le véritable intérêt de la diplomatie internationale et de la diplomatie française : le problème urgent, le problème qui domine, c’est la question grecque et, ici, nous allons voir le premier exemple d’une victoire de l’opinion publique sur le gouvernement en forçant le gouvernement à adopter une politique qu’il n’aurait pas voulue. Mais ce résultat ne s’obtiendra qu’au bout de plusieurs années et, pendant assez longtemps, la politique française, toujours dirigée par Villèle, est marquée, en cette question comme en d’autres par l’inertie et l’indifférence ; il ne s’agit pas ici, puisque nous étudions la politique française seulement, de raconter l’affaire d’Orient : je vais simplement vous indiquer sommairement le calendrier, en quelque sorte, des événements qu’il faut avoir à la mémoire pour comprendre cette politique.
L’insurrection grecque se divise en deux périodes, de sens contraire : d’abord succès des Grecs, ensuite échec. L’insurrection a éclaté, conduite par l’archevêque de Patras, Germanos, et quelques chefs grecs : Colocotronis, Zaïmis, Loutos qui ont proclamé l’insurrection au couvent d’Hagia Laura (Sainte Laure), le jour de l’Annonciation, le 25 mars 1821. Cette insurrection soulève l’Élidé, le Magne et la Messénie, autrement dit la Morée, l’ensemble du Péloponnèse, d’autre part, de l’autre côté du golfe de Corinthe ou de Patras, l’Acarnanie, c’est-à-dire la province qui est située dans la partie continentale de la Grèce, au Sud-Ouest, formant l’angle entre le golfe de Corinthe et la Mer Ionienne, avec Missolonghi et le clan des Souliotes ; en plus de ces deux points d’insurrection continentale, insurrection des îles, dont les trois centres essentiels sont les petites îles d’Hydra près de la côte d’Argos, de Psara et de Spezia. La réponse des Turcs à cette insurrection, c’est la Pâques sanglante de Constantinople où l’archevêque est massacré ainsi qu’un certain nombre d’évêques, et la terreur que les Turcs font régner sur terre et sur mer. Les Grecs enlèvent Tripolitza, la principale citadelle de la Morée, le 5 octobre 1821, où ils massacrent les Turcs en représailles des massacres faits par les Turcs eux-mêmes. A la fin de l’année, les Grecs sont maîtres de la Morée et de l’Attique. Le 1er janvier 1822, style grec, c’est-à-dire le 12 janvier de notre calendrier, à Épidaure, soixante députés venant de différents points de la Grèce, sous la présidence de Mavrocordato, proclament l’indépendance, qui est notifiée ensuite aux puissances et les Grecs déclarent en état de blocus les côtes turques, de l’Épire jusqu’à Thessalonique, c’est-à-dire jusqu’à Salonique, et y compris les Sporades et la Crète, ce qui indique l’extension que les Grecs veulent donner à leur État.
Cette insurrection est contemporaine de deux autres : l’insurrection de la Moldavie et de la Valachie déclenchée par l’ancien aide de camp du Tsar, Ypsilanti, du 25 février au 7 juin 1821, et, d’autre part, la rébellion d’Ali de Tébélen, Pacha de Janina, qui est, lui, finalement tué le 27 février 1822.
Les Turcs réagissent contre cette insurrection des Grecs, massacrent la population de Chio le 14 janvier 1822, massacre dont Canaris, chef des bateaux grecs, tire vengeance en brûlant une partie de la flotte turque le 18 juin. Les turcs subissent une double défaite : une armée turque qui descendait de Thessalie par les Thermopyles et l’isthme de Corinthe, est battue devant Argos, obligée de reculer, en juillet et août, et de se disperser. Une autre armée, du côté de l’Ouest, se trouvant libérée par la chute de Janina et la mort d’Ali de Tébélen, descend vers Missolonghi, battant les Grecs à Pelta le 16 juillet 1822, mais elle subit un échec à Missolonghi, défendue par Mavrocordato, le 25 décembre, et elle est obligée de reculer. La lutte continue ensuite, dispersée, sur terre et sur mer, marquée par une série d’incidents, par exemple la mort du chef grec Botzaris, le 20 août 1823, en avant de Missolonghi.
Dans cette première période, période donc de succès grecs, la guerre conserve un caractère local : l’activité militaire et politique de toute cette période est très nettement localisée dans le pays et dispersée, en quelque sorte, en petits efforts séparés.
Changement de signe en 1824 parce que le Sultan fait appel aux forces de sa province d’Egypte, qu’il emploie d’abord en Crète pendant l’année 1823. Le 9 février 1824, le Sultan nomme « Séraskier » de Morée, c’est-à-dire général pour l’armée de Morée, Méhémet Ali, le Pacha d’Egypte ; celui-ci, par un dernier effort, achève de remettre la Crète sous le joug turc en prenant Candie, en avril 1824, ce que les Grecs appellent « la catastrophe de Candie » ; puis, pendant que l’on prépare le corps expéditionnaire, ses bateaux, de concert avec le Capitain-Pacha, c’est-à-dire l’amiralissime turc Kosrew nettoient les îles et, en particulier, s’emparent de Psara : c’est « la catastrophe de Psara » au début de juillet 1824. Mais Méhémet Ali a fait de grands préparatifs d’hommes, d’armes, de bateaux. Il a réuni cinquante six vaisseaux et deux cents transports, avec 80 000 hommes. La première étape, c’est d’établir sa base d’opération en Crète, pour dominer les lignes maritimes, et les opérations commencent alors dans les îles, de concert avec le Kores-Pacha. Quand tout est prêt, le débarquement du corps expéditionnaire se fait sur la côte de Morée, en mars 1825. Les troupes égyptiennes d’Ibrahim Pacha assiègent Navarin : les Grecs ne peuvent arriver à briser le cercle d’investissement de la place et à la ravitailler ; d’autre part, ils ne peuvent empêcher le ravitaillement normal en hommes, en vivres et en munitions entre l’Égypte et le corps expéditionnaire. Navarin est enlevé par les Turcs le 18 mai et forme alors une solide base stratégique pour les opérations en Morée. Les guérillas grecques sont impuissantes devant une armée régulière importante. Tripolitza est prise par Ibrahim le 22 juin ; Argos et Nauplie investies, mais sans qu’il puisse les prendre ; il est obligé de lever le siège. Il commence même des transports de population grecque en Égypte.
Pendant ce temps, une grosse armée turque, commandée par Réchid Pacha a été envoyée devant Missolonghi, au mois de mai 1825. Les deux généraux, Réchid Pacha qui est déjà devant Missolonghi et Ibrahim qui opère en Morée, conjuguent leurs efforts contre Missolonghi, Ibrahim passant le golfe pour aller soutenir Réchid, en février 1826. Missolonghi est prise le 24 avril 1826, après plusieurs assauts infructueux. Alors Ibrahim rentre en Morée pour continuer ses opérations, tandis que Réchid va faire le siège d’Athènes qui est défendue par un chef grec, Caraïs-Kakis, et le général français Fabvier, le chef militaire libéral qui avait été mêlé aux conspirations militaires de 1822 et qui avait essayé d’empêcher, à la Bidassoa, le passage des troupes françaises vers l’Espagne. Les Grecs essayent de s’organiser pour résister à tant d’assauts : un amiral anglais, l’amiral Cochrane, prend le commandement des bateaux grecs, un général anglais, Church, prend le commandement des troupes sur terre, et un gouvernement est formé sous la présidence de Capo d’Istria, l’ancien conseiller du Tsar Alexandre, corfiote d’origine, le 14 avril 1827. Mais Athènes capitule le 5 juin 1827. Il ne reste plus, à la fin de l’année 1827, qu’un petit coin qui soit encore indépendant : c’est l’Argolilde, avec Nauplie, et la petite île d’Hydra. Les Grecs paraissent à toute extrémité lorsque, tout à coup, il y a retournement de la situation diplomatique par le traité anglo-franco-russe du 6 juillet 1827 et la mise en application de cette triple alliance qui aboutit à la destruction de la flotte turque à Navarin le 30 octobre 1827.
Voilà le canevas des faits bruts. Mais tous ces faits, dont ce canevas ne donne que l’essentiel, s’encadrent dans une masse de petits faits qui tournent tout de suite à la légende : exploits des Grecs d’un côté, horreurs des Turcs de l’autre. Il y a là un élément essentiel pour la formation de l’opinion publique européenne, mais il s’agit d’une multitude de petits faits locaux qui sont inracontables.
La position de la France
En face de ces événements se développant jusqu’à la fin de 1827, quelle est l’attitude de la France ? La France avait bien eu, après 1815, l’intention de restaurer sa situation dans le Levant, de tirer parti du patrimoine catholique et royal que la Révolution avait interrompu. Louis XVIII, dès son avènement, a écrit au Sultan pour le lui notifier et lui affirmer le désir de reconstituer la vieille amitié avec la Turquie et de resserrer les liens entre la France et la Turquie (20 mai 1814). Il a envoyé à Constantinople un ambassadeur, le marquis de Rivière, avec comme instruction d’insister sur les prérogatives anciennes de la France dans le Levant et sur le protectorat des catholiques pour la France. En 1818, on a rétabli la « station » française du Levant, c’est-à-dire l’escadre installée en permanence au Levant, sous le commandement du contre-amiral Halgan, auquel succède en 1822 le capitaine de vaisseau, ensuite amiral de Rigny qui sera le commandant de ces stationnaires français pendant toute la période grecque. L’escadre française a été accueillie avec beaucoup de satisfaction par les populations. Ainsi la France se trouve reprendre sa politique ancienne : elle est attachée au maintien de l’état de choses ancien dans la Méditerranée occidentale.
Devant l’insurrection grecque, Richelieu et Pasquier ont été conduits par les événements de leur politique générale, qui est, on se le rappelle, de bons rapports avec les Russes et le maintien de l’union européenne. Par là, leur position est à priori peu favorable aux Grecs. Il est possible de suivre l’évolution de la politique et des idées de Richelieu et de Pasquier d’une façon très précise par les annotations qu’ils mettent aux pièces diplomatiques, par les notes ou les instructions qu’ils envoient à leurs ambassadeurs. Il serait trop long de détailler ces notes ; une chose en tous cas est frappante à lire, c’est que Richelieu et Pasquier ne se sont jamais placés du point de vue des Grecs : ils n’ont vu dans la question grecque qu’une question turque et qu’une question de politique générale. Vous vous rappelez qu’à certains moments le Tsar a songé à une intervention et qu’il avait, à cet effet, offert à la France de s’associer à elle en échange de grandes possibilités d’extension française en Méditerranée. Pasquier a vu l’intérêt de cette offre du Tsar et la possibilité d’une grande politique française méditerranéenne : il semble avoir vu alors, le 12 octobre 1821, la gravité de la question grecque, et aperçu qu’il pouvait s’ouvrir pour la France « une grande scène » en Méditerranée, dont les développements commanderont peut-être, dit-il, l’histoire du XIXème siècle, et qu’il serait bon, par conséquent de prendre ses positions dès ce moment. Richelieu de même, dans l’apostille qu’il fait à la note de Pasquier, montre qu’il comprend l’importance de la question. Et cependant, ils concluent l’un et l’autre en sens inverse de leurs observations, puisqu’ils rejettent, en définitive, l’offre russe.
Au contraire, ils ont appuyé l’entreprise de Metternich et de Castlereagh de s’interposer entre les Russes et les Turcs, de faire disparaître les causes de conflit, c’est-à-dire cette affaire grecque qui risque d’envenimer les rapports entre les Russes et les Turcs. Il y a donc de ce côté une grande confusion d’idées ; la politique française est entièrement négative, bien qu’eux-mêmes, Richelieu et Pasquier, aient vu le danger de cette affaire grecque et le peu de chance de succès qu’avait leur propre politique.
En réalité, ils s’associent là à une politique générale qui n’est pas dominée par la question grecque, mais qui est dominée par la question des révolutions en Europe d’une façon générale et la politique de compression de la Sainte Alliance. Ils ont poursuivi cette politique aux conférences de Vienne et à Vérone, où les Grecs ont été écartés du concert européen sans être admis à faire valoir leurs revendications auprès du Congrès. Ni les horreurs de 1822, ni les exploits des Grecs n’ont attiré l’attention du gouvernement français d’une façon suffisante pour le détourner d’une politique qui n’envisage que les rapports entre les Russes et les Turcs ou que les combinaisons de l’alliance européenne.
Lorsque Villèle prend la direction de la politique après eux, l’attitude de la France ne change pas, car Villèle n’a jamais envisagé la question grecque : ce qui l’inquiète, c’est seulement la crainte d’une complication entre les Russes et les Turcs qui pourrait amener l’effondrement de l’Empire ottoman. Sa préoccupation est donc d’éloigner ces complications possibles, en gagnant du temps, en noyant les difficultés dans des discussions diplomatiques.
Le Tsar Alexandre propose, le 9 janvier 1824, des bases de pacification possible de cette question grecque : il pose le principe qu’on ne peut pas songer à rétablir l’oppression des musulmans sur les chrétiens, mais que, d’autre part, on ne peut pas créer, avec des rebelles, un Etat indépendant d’où l’idée du Tsar : découper la péninsule grecque en trois tronçons qui recevront chacun un régime analogue à celui des Provinces danubiennes, une autonomie semblable à celle dont jouissent la Moldavie et la Valachie. Il y aurait une Grèce orientale, comprenant la Thessalie, La Béotie et l’Attique, une Grèce orientale qui comprendrait le littoral Adriatique, l’Epire et l’Acarnanie, une Grèce méridionale qui comprendrait la Morée et la Crète, complété par un régime municipal pour les îles. Les emplois dans ces différentes provinces seraient donnés à des indigènes, sous la suzeraineté turque, marquée par des tributs et des garnisons. Les Grecs auraient la liberté de commerce avec un pavillon grec et le patriarche orthodoxe de Constantinople représenterait officiellement les Grecs vis-à-vis du Sultan.
Ce mémoire du gouvernement russe qui était confidentiel fut publié d’ailleurs par le journal Le Constitutionnel, le 31 mai. On échangea naturellement, entre cabinets, de longues négociations et discussions sur le plan qu’on appelle le « Plan des trois tronçons » ; on en discuta dans des conférences à Saint-Pétersbourg qui commencèrent le 5 – 17 juin 1825 : la France y calqua son attitude sur celle de l’Autriche, c’est-à-dire noya la proposition russe sous de bonnes paroles qui avaient pour objet de faire traîner les choses le plus possible, jusqu’à ce que l’affaire tombe. En réalité, le plan du Tsar n’est accepté par personne, et le Tsar finit lui-même, en fait, par le retirer ou à peu près, à la fin de juillet. Il déclare en effet qu’il ne veut pas se séparer de l’Europe et qu’il ne fera pas la guerre aux Turcs.
Villèle a envoyé à Constantinople comme ambassadeur français le général Guilleminot qui jadis a séjourné en Orient, qui vient d’être major-général de l’expédition d’Espagne et qui a une grande expérience de la situation. Il arrive au mois de juin 1824 à Constantinople où il reste ambassadeur jusqu’en 1831 ; il a reçu ses instructions du 24 mars 1824 : Villèle y déclare que la prétention russe est inadmissible, que les Russes n’ont jamais eu un protectorat que sur les provinces de Moldavie et de Valachie et jamais sur la Grèce, que les trois tronçons ne seraient d’ailleurs jamais acceptés par les Turcs, à moins d’une défaite militaire, qu’au contraire, il est probable que la guerre entre les Turcs et les Grecs va terminer l’affaire par la défaite des Grecs : c’est le moment, en effet, où l’expédition égyptienne est décidée et se prépare. Ce qu’il faut donc, c’est temporiser, s’efforcer de conserver la paix, éviter de porter le moindre ombrage au gouvernement turc, ne faire aucune démarche qui puisse ressembler à une reconnaissance des Grecs et, d’autre part, faire observer scrupuleusement les droits traditionnels de la France, sans vouloir en faire, d’ailleurs un protectorat à proprement parler. Telle est donc la politique que Villèle dicte à son ambassadeur : vous voyez qu’elle n’est nullement, en définitive favorable aux Grecs.
Guilleminot, de son côté, étudie soigneusement pendant six mois les éléments de la question, sur place, et finalement adresse à son gouvernement, le 12 décembre 1824 un mémoire où il formule ses conclusions : il critique, lui aussi, méthodiquement, le plan des trois tronçons ; il considère qu’il n’y a pas de pays vraiment grecs, dont il convienne par conséquent de s’occuper au titre d’États grecs possibles, autres que la Morée et l’Épire ; par conséquent, vous le voyez, une Grèce tout à fait rétrécie au Péloponnèse et aux îles et que ce que l’on pourrait obtenir de mieux pour elle, ce serait un régime de principauté, analogue à la Moldavie et à la Valachie pour la Morée et un régime de libertés municipales pour les îles. Il est impossible, selon lui, de parler d’un gouvernement et même d’un parti national : il est persuadé que la masse des Grecs ne demande tout simplement que la paix et la tranquillité, c’est-à-dire des garanties de repos, et que parler d’un gouvernement grec, dit-il, « c’est une imposture ». Ce qu’il faut donc, c’est obtenir tout simplement des Turcs des garanties d’une politique généreuse, par une médiation des cinq Puissances parlant au nom des Grecs, mais en évitant de froisser l’amour-propre des Turcs, en renonçant, dit-il « à tout ce qui ressemble à une croisade ».
Lorsque Charles X a remplacé au trône Louis XVIII, en septembre 1824, les instructions primitives ont été confirmées à Guilleminot sans changement. Ainsi, la France n’envisage à aucun degré qu’il puisse être question d’une indépendance des Grecs ; elle veut surtout ménager les Turcs, d’autant plus que le sultan Mahmoud est le dernier sultan possible : derrière lui, il n’y a pas de descendants ; il faut donc obtenir des Turcs eux-mêmes, si c’est possible, des avantages assurant aux Grecs la sécurité, éloigner la manœuvre russe contre les Turcs, en ayant l’air de se prêter aux desseins généreux des Russes, mais en les noyant sous des négociations. Et, de fait, on gagne du temps : plusieurs mois se passent à discuter des plans russes. Une seconde conférence s’ouvre à Saint-Pétersbourg le 24 février 1825, sans l’Angleterre qui fait bande à part, avec des interruptions et n’aboutissant à rien. La faillite de la diplomatie européenne est certaine ; le gouvernement turc a beau jeu de jouer en quelque sorte de ces discordes, et, de fait, la diplomatie européenne se heurte à un double obstacle : les Grecs, intransigeants qui réclament leur indépendance, les Turcs, également intransigeants, qui n’admettent pas qu’il puisse même y avoir une question grecque. Les conférences et les démarches européennes restent donc sans aucune espèce de résultats. Toute cette négociation a été en réalité conduite et menée de main de maître par l’Autriche et l’Angleterre, qui ont ainsi empêché toute possibilité d’intervention russe, et la politique française s’est prêtée à leur jeu. Dans le même temps d’ailleurs, Villèle a refusé de se prêter à toutes les combinaisons particulières que l’on a pu essayer, sur lesquelles nous allons dire quelques mots tout à l’heure, par exemple le projet de l’Ordre de Malte ou les combinaisons du duc de Nemours.
Les raisons de l’inertie de la politique française.
Elles tiennent évidemment, pour la plus grande part, à la politique générale de Villèle que nous avons déjà vue : l’affaire d’Espagne et ses suites à l’origine, son incertitude personnelle et, comme je vous le disais, cette espèce de platitude congénitale de Villèle qui le rend incapable de voir tous les éléments idéalistes d’une politique, tous les avantages d’une aventure. Mais aussi, ici, il ne se sent pas poussé, comme il l’a été dans l’affaire d’Espagne, par son parti car, à l’origine, sur la question grecque, le parti ultra-royaliste est divisé : une partie considère les Grecs comme des révolutionnaires en lutte contre leur gouvernement, par conséquent des gens pas intéressants ; c’est le point de vue de la Gazette de France et de son rédacteur Achille de Jouffroy, tandis qu’au contraire dans une autre partie, entraînée par la foi catholique et voyant dans les Grecs des chrétiens en lutte contre les Infidèles, leur serait favorable ; c’est le cas de Bonald et du Journal des Débats. Cette incertitude, cette division des ultra-royalistes est une autre raison pour Villèle de rester dans l’inertie.
Mais en dehors de ces raisons d’ordre très général, il y en a d’autres plus précises et plus spécifiques, qui tiennent à la situation locale, là-bas, en Orient.
La première c’est l’opposition de l’élément catholique latin à cette insurrection grecque. La France est la protectrice traditionnelle en Orient des catholiques, des catholiques latins, c’est-à-dire des catholiques romains : or, ces catholiques sont hostiles à l’insurrection des Grecs orthodoxes ; les îles catholiques, Syra, Naxos, Tinos et Santorin, font appel à la protection de la France contre les orthodoxes, et l’escadre française est amenée à venir à Syra pour défendre les intérêts des catholiques molestés par les orthodoxes. Un des consuls français, M. de Pouqueville, écrit : « Les Grecs n’ont pas de plus cruels ennemis que nos missionnaires latins qui sont soucieux d’abord de faire la guerre aux schismatiques », et cette haine réciproque des catholiques latins et des Grecs orthodoxes est une raison importante qui tient sur la réserve la politique française.
Cette haine fit échouer un projet curieux dont l’initiative revient au Saint-Siège et qui aurait pu ou, du moins, dont on pensait qu’il pouvait régler l’affaire grecque : un colonel français, le comte Jourdain, un ancien capitaine de frégate, a été adjoint à Métexas, un Grec qui a été envoyé pour plaider la cause des Grecs au congrès de Vérone ; Consalvi l’a mis en rapport avec l’ordre de Malte. L’idée de derrière la tête du Saint-Siège, c’est de finir par une réconciliation des Eglises grecque orthodoxe et catholique romaine, et Jourdain et le lieutenant du Magistère de l’Ordre de Malte, Antoine Dusca, sont tombés d’accord, le 10 juillet 1823 : l’Ordre de Malte reconnaît l’indépendance de la Grèce et accorde aux Grecs une alliance perpétuelle offensive et défensive ; il renonce à ses prétentions sur ses anciennes possessions de Morée et de l’île d’Eubée, ou Négrepont ; il demande seulement à recevoir, à la fin, l’île de Rhodes, pour s’y établir, ainsi que les deux petites îles de Scarpento et de Stampalia. Pour la campagne commune contre les Turcs, l’Ordre recevra des bases militaires et navales et accordera aux Grecs un emprunt de quatre millions. Dans un article additionnel, l’Ordre s’engage à pratiquer une politique de tolérance et à accepter des orthodoxes dans ses charges et dans ses dignités. La négociation amorcée entre les deux hommes se poursuit ; on envoie un négociateur pour faire une enquête sur place, avec des instructions précises, et le Chancelier de l’Ordre, le marquis de Sainte-Croix-Moslay entre en relation avec Mavrocordato le président du gouvernement grec.
Le but du colonel Jourdain est triple : il voudrait restaurer la Croix dans la Méditerranée orientale, il voudrait purger la Méditerranée des pirates barbaresques par l’organisation d’un gouvernement maritime grec, et enfin, il a une pensée anti-anglaise : il voudrait contenir les ambitions de l’Angleterre qui, dit-il, domine la Méditerranée par Gibraltar, Malte et les Iles ioniennes : il faut l’empêcher de joindre à ces possessions une île de l’Archipel qui lui donnerait la maîtrise complète de la Méditerranée. Cette tentative d’alliance entre l’Ordre de Malte et les Grecs pour poursuivre la croisade contre les Turcs échoua, par suite de l’hostilité des catholiques latins dans les Iles. Les Grecs, d’ailleurs, y étaient peu portés ; il ne semble pas que Mavrocordato ait fait de réponse à Sainte-Croix-Moslay. Le gouvernement français, renseigné par ses consuls, désavoua formellement tout soutien de la France à une pareille politique et l’affaire tomba.
En 1824, les difficultés continuent de surgir entre les populations chrétiennes des deux rites : le 28 avril 1824, les Primats, c’est-à-dire les gouverneurs locaux de Naxos, demandent à l’ambassadeur français qu’on leur évite « le malheur d’être jugés par des Grecs ineptes et ignorants, par des gens qui tâchent de nous faire disparaître de la surface de la terre, sous prétexte que nous sommes des catholiques », et ils se plaignent des exactions qu’ils subissent de la part du Gouvernement provisoire grec. Le gouvernement grec répond à cette plainte de façon d’ailleurs assez hypocrite en disant que la Grèce repose sur légalité entre tous et que si les catholiques ont à se plaindre, ils n’ont qu’à s’adresser aux tribunaux. On raconte, dans les Iles catholiques que les insurgés sont décidés à extirper le catholicisme. Le Consul français à Athènes, Fauriel, qui est cependant très favorable aux Grecs, pense qu’ils ont raison. Au contraire, les Turcs ménagent les catholiques : Yosrew Pacha affirme les meilleures dispositions, les églises catholiques sont restaurées avant toutes les autres à Chio, etc. de telle sorte que la différence de religion, la haine ou la défiance réciproque des catholiques et des Grecs, toujours très vive, retient la politique française d’intervenir, car les catholiques sont les protégés de la France et elle n’a pas de raison de les abandonner et de les sacrifier aux orthodoxes.
Une seconde raison qui tient la France dans l’inaction, ce sont les griefs que les commerçants et le gouvernement français ont contre la piraterie des Grecs. Les autorités françaises qui sont sur place, les autorités navales ou les consuls, ne sont en effet pas très favorables aux Grecs. Guilleminot le montre dans son rapport du 12 septembre. Les consuls français, d’ailleurs, ne manquent pas cependant d’exercer une action charitable, de porter secours aux Grecs au moment des atrocités tuques qu’il s’agisse de Pouqueville à Artha, de son frère à Patras, du consul David à Smyrne, des marins de la flotte : on recueille les Grecs, on les héberge, on les secourt ; les « maisons de France » c’est-à-dire les consulats, sont des asiles. Mais enfin tout ceci est action charitable ; cela ne fait pas cependant que les autorités françaises qui sont sur place ferment les yeux sur l’anarchie des Grecs, sur les discussions, les rivalités des Grecs entre eux, et aussi sur ce fait que la cause des Grecs est évidemment une belle cause, mais qu’il y a beaucoup d’éléments très mélangés dans cette cause : les « dauphins des mers » comme on appelle les chefs d’escadres grecs, Miaoulis, Canaris ou d’autres, ne font pas toujours seulement la guerre aux Turcs, et les bateaux grecs font aussi la piraterie. Le capitaine de vaisseau de Rigny, qui commande l’escadre, en 1822, fait un rapport peu favorable aux Grecs : il montre que, sous prétexte de blocus, les Grecs arrêtent et visitent les bateaux étrangers, et, sous prétexte qu’il y a des garnisons qui pourraient aller aux Turcs, confisquent les cargaisons. « De tout temps, dit-il, la piraterie a été le métier des Grecs, mais jamais l’occasion n’a été plus belle pour eux. Aussi quand les Grecs ne sont plus en escadre sous le commandement direct de leurs chefs, ils deviennent en réalité non plus des navires de guerre, mais des navires de pirates qui écument les mers tout le long des côtes de Syrie et d’Egypte ; les bâtiments sont sans cesse insultés : marchandises, vivres, cartes, ancres tout ce qui leur convient est enlevé, heureux encore quand les équipages ne sont qu’assaillis ». Et, de fait, les plaintes affluent de toutes parts vers les chancelleries des consulats, vers les chambres de commerce de Marseille et autres.
Cette piraterie eut un moment de recrudescence lorsqu’il fut nécessaire de faire des convois de ravitaillement entre l’Egypte et le corps expéditionnaire, entre l’Egypte, la Crète et la Morée, en 1825 : « on ne peut pas faire dix lieues sans être pillé ». De Rigny est obligé à chaque instant de faire des représentations aux Grecs sur ces actes de piraterie. Les gens qui sont sur place, marins ou consuls protestent donc que la question n’est pas si simple que la voix des libérateurs d’Occident le veut, que ce n’est pas une simple lutte entre le Coran et l’Evangile, qu’il y a là une foule d’intérêts complexes qui s’enchevêtrent : « Si les littérateurs qui sont si puissants en Europe, étaient sur place, écrit de Rigny, ils seraient vite désabusés et ils verraient disparaître le voile romanesque qui a couvert jusqu’ici les affaires de ce malheureux pays qu’une tutelle commune peut seule sauver, s’il en est temps encore ».
A ces deux raisons s’en ajoutent d’autres, dont celle-ci : des intrigues politiques du milieu orléaniste, qui inquiètent le gouvernement français. De bonne heure, l’idée de certains Grecs a été, étant données les discussions qui les divisent, qu’on ne pourrait en définitive être d’accord que si on faisait appel à un chef étranger et, en 1822, l’un d’eux, Théodore Negris, avait proposé à Mavrocordato d’appeler au trône grec Jérôme de Beauharnais, mais celui-ci meurt. Au début de 1824, le 1er février, un ancien député français qui est attaché au duc d’Orléans et le connaît intimement, Laîné de la Ville-L’Evêque, écrit à Mavrocordato, par l’intermédiaire d’un Grec de Zante, pour lui dire de faire appel au duc de Nemours, le second fils du duc d’Orléans, lequel, d’ailleurs, avait dix ans. Mavrocordato répond, le 5 – 17 mai, de Missolonghi, où il dirigeait les opérations qu’il apprécie les avantages que la présence d’un prince français à la tête de l’Etat grec pourrait représenter : il craint cependant des difficultés européennes et il voudrait des assurances formelles de Louis XVIII. Il transmet la proposition au gouvernement d’Argos.
Avec les malheurs de la Grèce en 1825, l’idée est reprise par un aide de camp du duc d’Orléans, le comte de Rumigny, et par Regnault de Saint-Jean d’Angely, au mois d’avril 1825, soutenus par quelques Grecs, en particulier Colettis, qui sera plus tard chef du parti français en Grèce, Mavromichalis, etc. et, sur place, par des membres du comité philhellénique de Paris qui sont en Grèce pour apporter des secours, en particulier le général Roche. Ce comité philhellénique est d’ailleurs soutenu, à Paris, par des gens comme Laffitte, Sébastiani, le général Gérard qui sont des intimes du duc d’Orléans.
Guilleminot et l’amiral de Rigny se défient de cette intrigue et avertissent le ministre, le comte de Damas, qui répond que pas un instant l’idée du gouvernement français ne s’arrête sur une candidature du duc de Nemours au trône grec. Et cependant, l’affaire n’est pas abandonnée : des émissaires sont envoyés à Villèle et une note au duc d’Orléans, lui demandant des conseils et lui posant des questions. Le duc d’Orléans répond, le 18 avril 1825, après s’être concerté avec Villèle, en leur donnant de bons conseils et, finalement en déclinant l’invitation posée à la candidature de son fils. Comme l’affaire a échoué, on a plus tard affecté de dire qu’on avait abusé du nom du duc d’Orléans ; il y a eu en réalité vraiment une intrigue, mais qui n’a pas abouti. D’ailleurs, pour les Grecs, la candidature d’un prince français n’aurait eu vraiment d’intérêt que si le gouvernement français avait soutenu à fond les Grecs, en échange de cette installation d’un prince français sur le trône grec.
Cette affaire a une réaction inattendue : les Grecs, en effet, à défaut d’obtenir le secours français qu’ils désiraient, s’adressent aux Anglais. Ils avaient déjà réussi à obtenir en 1824, par l’intermédiaire de deux délégués, l’ouverture d’un emprunt près de deux banques à Londres qui, finalement, avaient consenti à leur prêter 800 000 livres-sterling ; cet emprunt, en y comprenant les commissions, etc. est revenu aux malheureux Grecs avec un intérêt de 59% ; un deuxième emprunt avait été contracté l’année suivante, dans des conditions analogues. Sur place, certains chefs anglais, comme le commodore Hamilton, et les gens des îles ioniennes poussaient les Grecs à se tourner vers l’Angleterre ; devant les dévastations d’Ibrahim Pacha en Morée, leurs échecs graves, certains grecs, tout au moins un groupe d’évêques et de chefs politiques, lancent le 26 juillet 1825 un appel à l’Angleterre : ils demandent à l’Angleterre de prendre le protectorat de la Grèce : « La nation grecque remet volontairement le dépôt sacré de sa liberté et de son existence politique sous la protection exclusive de la Grande Bretagne ». En même temps, ils nomment, comme je vous le disais tout à l’heure, l’amiral Cochrane à la tête de leur flotte, le général Church à la tête de leurs troupes. Canning, le 30 septembre 1825, proclame la neutralité de l’Angleterre, mais reconnaît les Grecs comme belligérants, sous prétexte que, ainsi, ils ne seront plus des pirates parce que, étant belligérants, ils seront obligés de se soumettre aux règles habituelles du droit public, c’est-à-dire qu’ils ne pourront plus saisir les bateaux qu’avec une procédure, devant le Tribunal des Prises.
L’appel au gouvernement anglais souleva une opposition violente de la part de l’Autriche et de la Russie qui menacèrent d’intervenir si l’Angleterre y donnait suite, ainsi qu’une protestation du comte Jourdain au gouvernement grec et une protestation d’un certain nombre de Grecs même, comme Mavrocordato, Colettis, Demetrios Ypsilanti qui n’ont pas voulu signer l’appel aux Anglais. Il y a déjà en Grèce un parti anglais et un parti français. Si bien que Canning lorsqu’il reçoit les députés grecs venus lui demander le protectorat, déclare qu’il ne peut rien faire de plus que de reconnaître aux Grecs la qualité de belligérants et que si on veut lui forcer la main, il déclarera publiquement son refus formel. Ainsi les initiatives grecques, soit pour obtenir un prince français, soit pour obtenir le protectorat anglais, n’ont réussi qu’à embrouiller l’affaire et à susciter en Europe des hostilités à la cause grecque.
Enfin, il y a, pour retenir la France dans l’inaction, une quatrième raison : c’est qu’à ce moment là, la France jouait une autre carte en Orient que la carte grecque : elle jouait la carte égyptienne. Le recours à Méhémet Ali est une autre raison qui retient le gouvernement français de prendre un parti philhellénique. Depuis quelques années le Pacha d’Égypte, qui est un pacha turc, puisque l’Égypte est une province turque, a donné à son gouvernement et à sa politique une grande ampleur : il vient de reconquérir l’Arabie wahhabite qui s’était détachée du Sultan, par la campagne de 1811 à 1818 ; il vient de s’emparer, en 1821, du Soudan où il fonde Khartoum en 1823. En même temps, il a recrée une armée, une flotte ; il a commencé le réveil économique de l’Egypte par une politique de travaux publics, une politique agricole. Cette force lui a valu d’être nommé Séraskier de l’expédition de Morée par le Sultan. Son influence est grande ; il apparaît comme l’élément de renaissance de l’Islam.
Or, toute cette politique de Méhémet Ali a été faite, en quelque sorte, sur des plans français : il a épousé la pensée de Bonaparte, dit-on, c’est-à-dire la création de l’empire arabe et la menace des Indes. Toute cette politique de reconnaissance de l’Égypte, il l’a faite avec des collaborateurs français : instructeurs militaires, ingénieurs, médecins, etc. ; il ne manque pas de proclamer ce qu’il doit à la France et qu’il lui est tout dévoué. Il ne fait pas d’ailleurs voir à ce moment-là dans Méhémet Ali un rival et un successeurs du Sultan : il est au contraire l’instrument du Sultan. Son succès pourrait donc changer les destinées de l’Orient, consolider l’Empire ottoman et, en le consolidant, fortifier l’influence française, puisqu’il représente cet élément français dans le Levant. Évidemment, le succès de Méhémet Ali serait, pour la cause française, un soutien plus important, plus sûr, plus efficace que le succès des Grecs ; il se rattache davantage à la politique traditionnelle française qui était de soutien et d’amitié avec les Turcs.
Voilà pourquoi dans le différend entre les Égyptiens et les Grecs, puisque les Égyptiens sont opposés par les Turcs aux Grecs, c’est du côté des Égyptiens que va la faveur du gouvernement français et non pas du côté des Grecs. Guilleminot voit même la possibilité d’une très grande chose, d’une grande politique ; il voit que peut-être Méhémet Ali pourrait être le restaurateur de l’Empire turc, le réorganisateur non pas seulement de l’Égypte, mais de l’empire ottoman tout entier, et que cette restauration se faisant avec le concours des Français et sous la conduite des Français serait, pour notre pays, une reprise d’influence essentielle en Orient. Le consul de France en Égypte, Drovetti, est un ami intime de Méhémet Ali : Méhémet Ali lui assure qu’il ne règlera la question que selon les vues françaises et qu’il concentrera tous ses efforts avec ceux du gouvernement français.
Ces différents points sont donc de nature à retenir la France de se lancer dans une politique en faveur des Grecs. Sans aller jusqu’à considérer les Grecs comme des rebelles et des révolutionnaires en lutte contre leur gouvernement régulier, ce qui est le point de vue de l’Autriche et des Russes, la France ne voit pas de raison de ne pas continuer la politique traditionnelle en Orient qui s’attacherait à maintenir l’intégrité de l’empire turc et à fonder son influence en Orient sur le protectorat des éléments catholiques et chrétiens, d’une part, et l’amitié du Sultan, de l’autre.
Réveil de la politique française
Jusqu’ici, la politique française a été toute d’inertie et d’inaction. Les conditions se trouvent brusquement changées, d’une part par l’avènement de Nicolas Ier, et, d’autre part, par l’effondrement des Grecs devant les troupes égyptiennes. Pour ce qui est de la politique française, le fait capital, c’est que le gouvernement n’est plus entièrement maître de sa politique, car l’opinion publique exerce sur lui une pression considérable.
Le rôle de l’opinion publique
Un double réveil, en effet, se fait dans l’opinion, à la fois en France même, et sur place, chez les agents de la politique française en Grèce ; cette transformation s’opère en 1825 et devient irrésistible au début de 1826. C’est le mouvement philhellénique.
La Grèce moderne était naturellement fort peu connue en France ; on en était à la Grèce de la civilisation ancienne et, sur ce point, l’opinion française s’était faite surtout par le fameux ouvrage de l’abbé Barthélémy, le voyage du jeune Anacharsis en Grèce, paru en 1788 et par un autre ouvrage, le commerce de la Grèce de Beaujourt, paru en 1799. On avait tendance, dans ces ouvrages, - qui, encore une fois, s’attachaient à la Grèce ancienne – à insister au contraire sur la dégénérescence des Grecs modernes, sur le byzantinisme, sur l’esclavage vis-à-vis des Turcs et les conséquences morales qu’il avait eues, sur la fourberie des Grecs, etc. Seul, un Grec établi en France et un des premiers auteurs du mouvement national grec, Diamant Coraï (ou Coray) essayait de réagir : il avait publié, au moment de l’expédition d’Égypte des Odes aux Grecs, en 1803 un Mémoire sur l’état actuel de la civilisation de la Grèce. Il reprenait la grande idée, c’est-à-dire celle de donner au mouvement national grec comme idéal la reconstitution de l’Empire byzantin. Il publiait, à partir de 1807, une bibliothèque hellénique et, d’autre part, il traduisait en grec moderne les auteurs classiques européens. Cependant, au début du siècle, quelques éléments d’une connaissance de la Grèce commencent : en 1782 et en 1809 étaient publiés les deux premiers volumes du Voyage pittoresque de la Grèce de Choiseul-Gouffier, notre ancien ambassadeur à Constantinople dont la publication avait été interrompue par la Révolution et avait été reprise ensuite, et qui peu à peu se plaçaient dans l’opinion et donnaient un tableau de la Grèce moderne. En 1806, l’itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand avait également attiré de façon favorable l’attention sur les Grecs. Puis cela a été le poème de Byron Child Harold, après son voyage en Grèce de 1809 et 1810, où il lançait un appel à la révolte des Grecs et se lamentait sur la servitude des Grecs vis-à-vis des Turcs. En même temps, les découvertes archéologiques avaient popularisé la Grèce : cela avait été d’abord le mémoire de lord Elgin, en 1811, sur ses trouvailles archéologiques, lesquelles étaient en même temps des vols archéologiques, puisqu’il avait transporté en Angleterre la frise des Panathénées, les frontons du Parthénon, un certain nombre des statues du temple d’Egine, etc. qui avait finalement été achetés par le gouvernement anglais en 1816 ; enfin, cela avait été la découverte par Dumont-d’Urville, l’achat et l’arrivée à Paris de la Vénus de Milo en 1820.
Mais la connaissance de la Grèce contemporaine ne commence vraiment qu’avec un diplomate, M. de Pouqueville qui avait été médecin dans la campagne d’Égypte et qui, fait prisonnier par les Turcs, avait à sa libération, publié en 1805 un Voyage de Morée ; puis, après un séjour de dix ans en Albanie et en Grèce, il publie son Voyage de la Grèce en cinq volumes, en 1820 et 1821. Pouqueville aime les Grecs : il fait un tableau de leurs défauts comme avaient fait les autres, mais aussi de leurs qualités ; il montre la persistance du sentiment national en Grèce, du culte des ancêtres ; il marqua sa confiance personnelle dans l’effort des Grecs pour leur indépendance, et c’est lui qui apprit aux Français tous ces mots, tous ces noms qui deviennent populaires : les Klèphtes, les Pallikares, les Armatoles, etc. C’est dans le livre de Pouqueville que les Français les entendent pour la première fois ; son livre est le recueil où tous vont aller puiser maintenant, c’est en quelque sorte la bible du philhellénisme.
Ce philhellénisme se traduit d’abord par un premier mouvement, dans les années 1821 à 1823. Devant l’insurrection de 1821, la première réaction en France, a été celle des partis politiques et a été commandée par les opinions politiques. Le mouvement apparaissait comme une branche du grand mouvement révolutionnaire européen, et, par conséquent, les libéraux l’ont immédiatement salué avec sympathie ; Le Constitutionnel est le premier journal à l’avoir approuvé, comme une lutte contre le despotisme, le 30 mars 1821 ; puis, il publie des récits des combattants grecs, il publie les proclamation des Grecs, analyse les livre, ouvre des souscriptions. La première souscription est ouverte au mois d’août 1821 dans ses colonnes. Il réfute les attaques des adversaires : dès le début de 1822, il réclame l’intervention de l’Europe en faveur des Grecs. De même, l’autre grand journal libéral, le Courrier Français où en particulier écrivent en faveur des Grecs, Benjamin Constant, Isambert, Augustin Thierry, de même Le Journal de Paris, qui s’indigent des atrocités turques, Le Pilote, etc., avec eux et faisant exception dans leur groupe, Le Journal des Débats qui est un journal de droite, qui a été un petit moment, à l’origine, hostile aux révolutionnaires, puis, dès le mois de septembre 1821, montre son évolution en publiant alternativement des articles du parti favorable aux Grecs et des articles de gens hostiles aux Grecs ; au début d’octobre, il a fait définitivement sa conversion et il entreprend la polémique en faveur des Grecs contre les autres groupes de droite ; c’est en particulier Bonald qui conduit la campagne, avec le géographe Malte-Brun, fort célèbre à cette époque.
Au contraire, les gens de droite sont encore, à cette époque, hostiles aux Grecs, en particulier La Gazette de France, avec Achille de Jouffroy, le Drapeau Blanc avec Martainville, La Quotidienne, etc.
Pendant ces années 1820 à 1822, on voit déjà une campagne de brochures et d’ouvrages, mais dans les deux sens, les unes hostiles aux Grecs, les autres favorables aux Grecs. Mais la droite n’est pourtant pas unanime : Salaberry, un des publicistes de droite et un des hommes politiques les plus ardents, est très violemment hostile au mouvement dans son Essai sur la Valachie et la Moldavie, paru en Juin 1821 ; au contraire, Géroune, dans ses Considérations sur les Grecs et sur les Turcs se prononce pour les grecs. La gauche, elle, est tout entière philhellénique. En 1821, nous voyons dix-huit brochures en faveur des Grecs.
Déjà, le mouvement s’est transposé dans le domaine littéraire et ce sont même des poètes qui ont les premiers faits entendre leur voix en faveur des Grecs : en 1820, Viennet dans Parga, Alaric, Grecs livrés aux Turcs par les Anglais et un poète qui est aujourd’hui bien inconnu, Gaspart de Pons publie Orthugadas, puis une autre ode Insurrection des Grecs, ode dédiée à Victor Hugo. Dans cette même année 1820, un homme qui est considéré à cette époque comme le chef de l’école romantique, Alexandre Guiraud, publie une Ode aux Grecs. En 1821, le mouvement s’accentue : il y a déjà dix grands poèmes édités en faveur des Grecs, seize en 1822, parmi lesquels les Odes messéniennes de Casimir Delavigne qui vont se continuer pendant les années suivantes, parmi lesquels également le poème Héléna d’Alfred de Vigny, dans son recueil paru en 1822, ou encore l’Épitre aux Grecs de Saintine. Vous comprenez que la Grèce, les combats qui s’y livraient, étaient un thème tout trouvé et très agréable à l’exotisme de l’école romantique. En même temps, la campagne de brochures continue ; elle s’accroît en 1822, avec les violences, les représailles, les atrocités de Turcs en Grèce : les articles sont plus nombreux, les brochures également.
Ce qui est plus effectif que ce mouvement littéraire, c’est que déjà des volontaires se réunissent pour courir au secours des Grecs, gens de toutes professions et de nationalités diverses : les uns sont Grecs d’origine, qui vont prendre les armes pour leur patrie, d’autres sont des révolutionnaires des sociétés secrètes, des officiers en demi-solde ou bien des aventuriers qui ont envi d’exploits. Ils se rassemblent à Marseille : le premier départ de quatre-vingt volontaires, dont une dizaine de Français a lieu le 18 juillet 1821 sous la conduite de Mavrocordato qui, là-bas, va prendre la tête politique du mouvement. Parmi eux, il y a des Anglais comme Gordon et Ramsay Hastings, il y a des Italiens comme Santa-Rosa, l’homme de l’insurrection piémontaise de 1821, il y a des Français sous le commandement d’un ancien grenadier de l’Empire, Baleste, en particulier Voutier et Reybaud. Ce mouvement est d’ailleurs surveillé par la police qui voit cela avec une certaine inquiétude, qui fait des rapports hostiles au ministre de l’Intérieur. Puis, après ce départ collectif, ce sont des départs isolés comme celui du colonel Jourdain ou du colonel Denis-Bourbaki, en 1823, comme celui du colonel Fabvier en décembre 1823. En 1821 et 1822, il y eut ainsi neuf convois successifs de volontaires.
Voilà le premier mouvement. Ensuite, après 1822, au début de 1823, le mouvement s’élargit et s’étend : d’abord la documentation se précise, soit sur la Grèce elle-même, comme race et comme nation, soit sur ce qui s’y passe. Sur la Grèce, en particulier, Fauriel publie d’abord une traduction d’un poème italien de Berchet, les exilés de Parga, en 1823, mais surtout il commence en 1824 et poursuit en 1825 un grand recueil intitulé Les chants populaires de la Grèce moderne : il y montre la vitalité du peuple grec, la persistance de la tradition nationale dans les chants héroïques des Grecs, dans les poèmes que l’on récite à la veillée, dans les histoires romanesques que l’on se conte, et que toute cette littérature populaire célèbre les exploits des Klephtes, des Armatoles contre les Turcs et chante les panégyriques des héros grecs qui se sont soulevés contre les Turcs pendant toute la période moderne. En novembre 1824, par conséquent un peu après le premier volume de Fauriel, Népomucème Lemercier publie les Chants héroïques des montagnards et des matelots grecs précédés de Considérations sur les chants populaires de l’Epire et de la Morée ; ces deux ouvrages ont un grand succès, d’autant plus qu’ils étaient comme un argument à la théorie qui venait de se faire jour à cette époque, à savoir que les épopées étaient sorties de l’âme du peuple et étaient une sorte de traduction collective de l’âme populaire. On appliquait la même théorie aux poèmes homériques, auxquels, à cette époque, on niait qu’il y eut un auteur individuel.
En même temps, la connaissance que l’on prenait de l’insurrection des Grecs se précisait : des récits de voyageurs et de volontaires ou de témoins oculaires se répandaient. Raffenel commence, en 1822, une Histoire des événements de la Grèce, qu’il continuera jusqu’en 1828 : c’est une espèce de chronique au fur et à mesure des événements, alternant avec les souvenirs de ses voyages propres, car il avait été attaché au consulat de Smyrne. Quant à Pouqueville, il commence en 1824 une Histoire de la régénération de la Grèce où il fait le récit de l’insurrection au fur et à mesure qu’elle se déroule. A côté de cela, les récits des combattants qui reviennent de Grèce commencent à se répandre : Reybaud publie en 1825 ses Mémoires sur la Grèce ; à côté de lui, Bollinmann, en 1823, Blacquières en 1824, Dufey de Lionne en 1825 et, en particulier, Picquenard, qui publie les Victoires et conquêtes de la Grèce moderne depuis 1821 jusqu’à la fin de 1824 (deux volumes – 1825). Ainsi les Français apprennent les exploits héroïques des hommes et des femmes de Grèce ; on se rend compte qu’il est impossible de parler de Carbonari, d’assimiler ce mouvement de la Grèce à un mouvement de sociétés secrètes comme les mouvements italiens, que c’est toute une nation qui s’est soulevée, dont on apprend à connaître la physionomie et qui s’anime devant l’opinion. Des historiens connus s’y mettent : ainsi Villemain, dans une préface au roman de Lascaris, en 1825, écrit un Essai historique sur l’état des Grecs depuis la conquête musulmane jusqu’à nos jours ; Charles de Lacretelle publie des Considérations sur la cause des Grecs.
Sous l’influence de cette connaissance, de tous ces livres, l’évolution de l’opinion s’affirme : maintenant, les journaux de droite sont convaincus : ils ont tous tourné pour les Grecs ; ils voient en eux des chrétiens en lutte contre les Infidèles. Malte Brun, dans les Débats, a montré l’unité spirituelle de la chrétienté en face de la nation musulmane ; il publie un Traité de la légitimité, considérée comme base du droit public dans l’Europe chrétienne. La première grande conversion des journaux de droite est celle du Drapeau Blanc qui tourne en faveur des Grecs le 24 décembre 1823 et qui donne l’exemple aux autres ;il n’y a guère que la Gazette de France qui ne fera pas campagne contre les Turcs mais qui gardera le silence.
La mort de Byron à Missolonghi eut un immense retentissement dans le monde littéraire. Trente six recueils de poèmes parurent alors (il n’y en avait eu en 1823 que six), qui sont couronnés en 1825 par le Dernier chant du pèlerinage de Child-Harold de Lamartine ; en 1824 et 1825, il y eut trente sept ouvrages. Au salon de 1824, le tableau de Delacroix les Massacres de Chio a un retentissement énorme.
Devant les effets de l’expédition égyptienne, la résistance de Missolonghi, il n’y a plus une voix discordante en France : tout ce qui se fait entendre est pour les Grecs. Puis, en 1826, la chute de Missolonghi a un immense retentissement, est considérée comme une catastrophe par tout le monde. A cette époque, la cause des Grecs est gagnée dans l’opinion et l’hellénisme triomphe.
La grande voix qui dirige alors ce mouvement philhellénique, c’est celle de Chateaubriand qui a lancé, en 1825, une Note sur la Grèce où il argumente à la fois du point de vue politique en montrant que la création d’un royaume grec serait un contrepoids à l’Empire ottoman, et du point de vue sentimental et littéraire ; n’oublions pas qu’il est homme politique ; il s’y ajoute aussi des motifs de lutte personnelle contre Villèle. Puis, il lance un Manifeste en faveur des Grecs, en rééditant l’Itinéraire, en 1827, avec une préface.
Ce triomphe de l’hellénisme se traduit de toutes sortes de façon : il se fonde des comités d’action ; en 1823, la Société de la morale chrétienne a déjà formé un Comité des Grecs pour secourir les réfugiés, recueillir des objets et de l’argent. On trouve là tous les membres de l’école libérale : le duc de Broglie, le duc de la Rochefoucault-Liancourt, Alexandre de Laborde, Delessert, Guizot, Sébastiani, etc. Pour les Grecs militants, en février 1825, se crée la Société philanthropique pour l’assistance des Grecs dont le comité directeur a pour titre le Comité philhellénique ; il est présidé par Chateaubriand ; on y trouve Choiseul, Staël, de Broglie, Saint-Aulaire, Fitz-James, Alexandre Gérard, Alexandre Dumas, Villemain, Firmin-Didot, etc. ; il y a des comités en province : le premier est créé à Marseille par Borelli, puis il s’en crée dans tous les départements. Depuis Juin 1826, il publie un bulletin pour répandre tous les documents, nouvelles, sur la Grèce. Ils ne font pas de politiques, ils déclarent se poser simplement sur le terrain de l’humanité et de la religion. Ils envoient des vivres, des vêtements, ils rapatrient les Grecs qui veulent aller combattre pour leur patrie, ils ouvrent des souscriptions dont les listes sont publiées dans le bulletin ; les envois d’argent se font par l’intermédiaire d’un banquier de Genève, Eynard, qui est membre du Comité. Ils publient des appels, des brochures : Appel au peuple français en janvier 1826, Appel de l’évêque d’Artha en mai 1826 qui dénonce les transportations de populations que les Egyptiens font de Morée en Égypte. Il faut noter qu’un mouvement analogue se fait en Angleterre et en Allemagne.
Le résultat, c’est que le comité philhellénique peut faire un premier convoi pour la Grèce, dirigé par Reybaud, en septembre 1825 ; puis, il envoie des missions d’enquête sur place : le général Roche, le comte d’Harcourt, Piscatori. Au total, le comité philhellénique a pu faire passer en Grèce 423 volontaires, dont 116 Français parmi lesquels 63 seront tués. Déjà, avant mai 1826, il a pu envoyer 50 000 quintaux de vivres et 50 000 francs pour le rachat des captifs. Le comité a même fait construire des bateaux pour donner secours aux Grecs : la première corvette, Le Sauveur, part de Saint-Tropez au mois d’août 1826 ; il y eut ainsi neuf navires envoyés par le comité philhellénique aux Grecs en 1826. Au total, selon Eynard, le comité a pu envoyer six millions de livres de marchandises dont 1 200 000 envoyées directement par Paris et le reste par l’intermédiaire de Genève.
La propagande se fait sous toutes les formes : à Paris, il y a dans tous les magasins des troncs où les gens peuvent déposer leur offrande « pour la délivrance des descendants de Léonidas » ; on fait des quêtes à domicile, dans les salons ; Mme Récamier, par exemple, organise des quêtes pour les Grecs. On donne des concerts en faveur des Grecs un peu partout, des fêtes à Tivoli, en province de même. On fait des expositions de tableaux dont les droits d’entrée vont à la Grèce, sous les auspices de Delacroix et de David d’Angers. Le total des sommes recueillies ainsi en France a été de 1 642 017 francs, 17 centimes.
Au théâtre des pièces sont jouées en faveur des Grecs et on leur fait naturellement un immense succès, plus que n’en mériterait leur valeur, bien entendu ; ainsi, le Léonidas de Pichald qui est joué par Talma devant le duc d’Orléans et devant les enfants des chefs politiques grecs qui sont à Paris ; Népomucène Lemercier fait jouer avec le même grand succès les martyrs de Souli qui d’ailleurs sont interdits par la censure. Le philhellénisme est devenu une mode, les femmes portent des ceintures à la grecque, les hommes portent des redingotes très plissées, pour imiter les fustanelles des Grecs, et, comme à cette époque il y a des couleurs définies par des noms étranges, on voit alors la couleur « raisin de Corinthe », la couleur « Lord Byron » ; on a des mouchoirs de poche en soie jaune, ornés de grecques, avec des devises ; les femmes portent des turbans « à la bouboulina » ; des quantités de petits objets, tabatières, bibelots divers, sont décorés de motifs rappelant l’héroïsme des Grecs comme on en faisait jadis en l’honneur de Napoléon. On adopte des enfants grecs pour faire leur éducation en France, les fils de Canaris, de Negris, de tous les héros de la Grèce qui sont accueillis gratuitement dans des familles ou dans différentes institutions.
A partir de 1826, le mouvement intellectuel a pris alors une ampleur énorme. Parmi les poètes, ceux que je vous ai déjà cités continuent de publier leurs œuvres, Casimir Delavigne en particulier, qui fait une nouvelle série des Messéniennes. Parmi les nouveaux, je vous citerai Barbey d’Aurevilly qui, en 1824, a publié une Ode aux héros des Thermopyles ; Alexandre Dumas a fait un Dithyrambe pour Canaris en 1828 ; pour finir paraissent les Orientales de Victor Hugo, mais dans lesquelles il n’y a que six poèmes qui soient consacrés à la Grèce et une préface qui affecte d’ailleurs un certain dilettantisme. Les Orientales paraissent le 6 janvier 1829 : elles ont un succès extraordinaire mais, vous le voyez, c’est une date où il n’est plus question pour elles d’influence politique : la question est réglée déjà à cette époque, et vous voyez d’ailleurs combien peu de poèmes des Orientales sont consacrés aux Grecs ; il ne faut donc pas ranger Victor Hugo parmi les grands prophètes du philhellénisme. Inutile de dire que, pendant ce temps-là, les ouvrages et les brochures ont continué de paraître : en plus des quatre-vingt-quatre recueils politiques en trois ans, il y a soixante-huit ouvrages, dont certains en plusieurs volumes, et des périodiques. Ainsi, le philhellénisme est devenu un des thèmes de la littérature, un des éléments essentiels de la pensée française.
L’ampleur de ce mouvement d’opinion est considérable : il n’y a guère eu de moment où il y ait eu autant d’unanimité dans l’opinion française qu’à cette époque en faveur de la Grèce et vous pensez bien que ce mouvement aura de l’action sur le gouvernement.
D’autant plus qu’il se trouve coïncider avec une sorte de conversion analogue en faveur des Grecs des agents locaux du gouvernement. A l'origine de cette conversion, il y a naturellement la pitié et les sympathies en faveur des Grecs qui souffrent : devant les conditions de la reconquête des Iles et de la Morée par les Turcs et les Égyptiens, les autorités françaises, diplomatiques et militaires, que nous avons vues fort peu favorables aux Grecs, commencent à changer d’attitude ; ce sont des sentiments d’humanité sans arrière-pensée politique d’abord, puis la politique s’y convertit. Ce sont d’abord les marins, parce que ce sont eux qui sont les plus mêlés à l’action et qui voient le mieux ce qui se passe ; ils ont été chargés à l’origine, de maintenir l’ordre et la liberté de circulation dans les mers grecques : comme disait de Rigny, qui devient contre-amiral en 1826 : « Je suis le juge de paix de ce canton » ; les marins s’efforcent d’arracher les Grecs aux vengeances des Turcs et aussi, le cas échéant, les Turcs aux vengeances des Grecs, de distribuer des secours, d’évacuer et de transporter les sinistrés. Les consulats ouvrent ainsi des asiles un peu partout : Damas pourra dire que sept mille personnes ont été ainsi sauvées par des marins français. Pour cela, ils utilisent les bonnes relations qu’ils ont avec les Égyptiens : Sève Soliman qui est un Français au service de Méhémet Ali confie aux marins français une partie de la population de l’Achaïe, qu’il était chargé d’emporter en Égypte. Les marins sont peu à peu épouvantés des méthodes que les Turcs et les Égyptiens emploient, des déportations : en juillet 1825, l’amiral de Rigny très pessimiste écrivait : « La situation morale et physique de ce malheureux pays empire chaque jour et peut devenir telle que très incessamment, toute intervention en sa faveur soit impossible ou inutile » et il conclut, lui qui jadis avait représenté les Grecs comme des pirates : « Ne semblons-nous pas approcher du moment où la politique elle-même conseillerait l’humanité ? Les Turcs peuvent exterminer, ils ne pourront pas pacifier, donc il faut s’interposer ». Desages, qui est le premier secrétaire de l’ambassade de Constantinople écrit dans le même sens après la chute de Missolonghi.
A côté des marins, en effet, c’est l’ambassade française qui se convertit à la cause des Grecs. Guilleminot était impatient de jouer un rôle, de prendre la tête des ambassadeurs, et, peu à peu, l’inertie où la politique de Villèle le réduit, l’agace et le lasse ; il a pris de l’influence sur le Divan et, pendant l’année 1825, sans prétendre donner des conseils, il travaille à faire entendre aux Turcs la nécessité d’une politique de modération : il leur fait valoir que leurs violences créent un danger d’intervention internationale, et c’est dans ce sens qu’il multiplie les démarches auprès du divan. D’ailleurs, de la même façon, il conseille aux Grecs la modération par l’intermédiaire de Rigny ; il fait faire des démarches discrètes pour leur montrer le danger qu’ils courent, la ruine du commerce, l’égoïsme des puissances, notamment de l’Angleterre, à laquelle ils ont fait appel, par conséquent le peu d’espoir qu’ils doivent garder d’obtenir une indépendance complète : ils feraient mieux de suivre les conseils de la France qui est désintéressée et qui pourrait leur obtenir une indépendance de fait, en réservant la question de droit. Mais il n’a pas de succès, ni d’un côté ni de l’autre, ni du côté des Turcs pour leur prêcher la modération, ni du côté des Grecs pour leur demander d’apaiser leurs revendications. Au début de l’année 1826, il part en congé pour quelques mois en France, et c’est pendant ce temps que Missolonghi tombe, ce qui provoque l’ébranlement de l’opinion européenne que je vous disais et aussi que les événements diplomatiques que nous allons voir se passent. Ainsi le désir de pacifier, d’arrêter l’effusion de sang, l’impuissance évidente de faire vivre à nouveau ensemble les Grecs et les Turcs ont amené les marins et les diplomates à envisager que la France devrait faire une action que les conditions de la paix doivent au moins contenir des garanties effectives pour les Grecs. Une évolution très rapide va leur permettre de conclure que ces garanties, ce ne pourra être que l’indépendance.
Devant ces deux faits, le soulèvement de l’opinion publique et les conseils nouveaux des agents locaux, Villèle est un peu désorienté ; il ne comprend pas une pareille flambée d’idéalisme : « Quel intérêt peut-on prendre à cette localité ? » dit-il. Seulement, il se voit aux prises avec des difficultés parlementaires, les discours véhéments et émouvants de Sébastiani et de Benjamin Constant à la Chambre des Députés, le 5 mars 1826, surtout deux grands discours de Chateaubriand à la Chambre des Pairs les 11 et 13 mai ; au début de 1826, dans les rangs de l’extrême-droite même, ce sont Alexis de Noailles et Hyde de Neuville qui, après la prise de Missolonghi, font appel à l’intervention française. Ce sont des difficultés parlementaires qui amènent Villèle à réfléchir. D’autre part, Charles X lui-même est de plus en plus impressionné par ces chrétiens qui luttent contre les Turcs et il se prononce de plus en plus nettement pour les Grecs en 1826.
La France diplomatiquement hors-jeu.
Enfin pour déterminer alors le changement de la politique française, il y a un élément déterminant, c’est la politique russe du nouveau tsar Nicolas Ier : avec Nicolas Ier, ce sont d’autres conceptions que celles d’Alexandre qui commandent la politique russe ; Nicolas Ier répudie la solidarité européenne à laquelle Alexandre était tellement attaché, il reprend le désir d’expansion de la Russie aux dépens des Turcs et il a moins d’idéalisme ; il fait une politique purement russe, et non plus européenne. En face de cette politique active de la Russie qui a succédé à une politique d’inertie, l’Angleterre est amenée à avoir une politique, elle aussi, plus souple et plus active : il lui faut coller, en quelque sorte à la politique russe pour pouvoir ou l’utiliser ou la freiner.
La politique anglaise est assez contradictoire dans ses moyens, mais elle est constante dans son objet qui est d’empêcher la Russie, à la faveur de l’affaire grecque de mettre la main sur l’Empire ottoman ou de le disloquer. Elle a un moyen de pression vis-à-vis des Russes, c’est la confiance que les Grecs lui témoignent, l’appel au protectorat qu’elle a refusé, mais qui peut devenir un moyen d’action. Le ministre des Affaires étrangères anglais a envoyé à Constantinople comme ambassadeur son cousin qui va y rester tant d’années, sir Strattford Canning, avec comme instruction de prendre, en passant, contact avec les Grecs, de s’efforcer ensuite d’obtenir de la Porte un appel à la médiation et en quelque sorte au protectorat de l’Angleterre en lui faisant valoir le danger des Russes. Strattford s’arrête donc en janvier 1826 à Hydra, où il a des conférences avec les Grecs. Pendant ce temps, la situation s’est aggravée de plus en plus pour les Grecs et ceux-ci deviennent un peu plus conciliants : ils consentent à faire un appel à la médiation de l’Angleterre entre les Turcs et eux ; ils accepteraient le principe de la suzeraineté des Turcs, manifestée par le paiement d’un tribut, mais à condition qu’aucune propriété turque, aucune autorité administrative turque ne subsiste sur leur territoire et que l’armistice qu’ils signeront soit sous la garantie d’exécution de l’Angleterre. L’Assemblée nationale d’Epidaure accepte ces bases le 12 avril et adresse encore un appel émouvant à l’Europe le 16 avril. Missolonghi tombe en effet le 24. Strattford Canning fait, aussitôt qu’il est arrivé à Constantinople des démarches dans ce sens près de la Turquie, au mois de mars, mais il se heurte à un refus absolu de la part des Turcs qui n’admettent pas que l’on se mêle de leurs affaires intérieures : les Grecs sont, disent-ils leurs « raïas » et eux sont en état de paix avec l’Europe, l’Europe n’a donc pas à intervenir dans leurs affaires.
Pour éviter une initiative dangereuse de la politique russe, on envoie Wellington à Saint-Pétersbourg pour les fêtes du couronnement du Tsar, et Wellington a l’étonnement de voir que l’Empereur se désintéresse des Grecs, qu’il considère comme des sujets rebelles contre leur souverain et en faveur desquels il n’est pas décidé à faire la guerre. Cependant, sans prévenir Wellington, Nicolas Ier a envoyé aux Turcs, le 17 mars un ultimatum exigeant que les Turcs remettent les Provinces danubiennes dans l’état où elles se trouvaient avant 1821 et exécutent les clauses économiques du traité de Bucarest de 1812 qui permettaient le libre commerce russe dans la Mer Noire. Il a donné six semaines aux Turcs pour se soumettre après quoi il rappellera son chargé d’affaires. Ainsi la Russie entend régler seule ses affaires avec la Turquie. Mais quelles sont ces affaires ? Ce sont des affaires danubiennes, et non pas des affaires grecques. L’effet de l’ultimatum sur l’Europe est naturellement considérable, en particulier sur Metternich qui s’épouvante.
En Russie, il y a cependant un parti des Grecs. Wellington, d’autre part, craint que si les Russes s’engagent dans une guerre avec l’Empire ottoman à propos des Provinces danubiennes, cela ne puisse guère être dangereux : il a donc l’idée que, pour enchaîner la Russie, la meilleure chose à faire, c’est de collaborer avec elle, et les deux États signent un protocole, le 4 avril 1826. Ce protocole aboutit en somme à ceci que les deux puissances se partagent les rôles : la Russie règlera seule son affaire danubienne et laissera la direction de l’affaire grecque à l’Angleterre, mais en s’y associant pour la limiter dans son objet ; quant à l’Angleterre, elle laissera faire la Russie sur le Danube, pour obtenir la certitude qu’elle n’interviendra pas directement en faveur des Grecs, intervention qui risquerait de mener à la guerre. Vous remarquerez que, dans l’un et l’autre cas, cela implique la répudiation de l’alliance européenne, sur laquelle, jusqu’ici, on avait vécu. Malgré les affirmations que le Tsar donne le lendemain à La Ferronnays, il est bien évident que l’Angleterre et la Russie vont poursuivre une politique à elles, sans plus s’inquiéter des autres puissances. Le protocole contient les bases d’un arrangement possible entre les Grecs et les Turcs : une coopération pour offrir la médiation de l’Angleterre et de la Russie, sur ces bases, aux belligérants, une déclaration réciproque de désintéressement, et enfin, la décision de communiquer ce protocole aux autres puissances et de leur proposer de garantir le traité à intervenir entre les Turcs et les Grecs.
Voilà un événement tout à fait nouveau devant lequel se trouve la politique française. Quelle est la réaction de Villèle ? Ces deux actes sont de nature à le décevoir profondément : l’ultimatum russe fait naître la crainte d’une guerre, cette guerre russo-turque que Villèle s’est efforcé d’éviter depuis l’origine, même en y sacrifiant les Grecs. Bien vite, il envoie des instructions à l’ambassadeur de France à Constantinople, lui disant de donner à la Porte « de pressants conseils de céder » pour éviter une action russe. De fait, sous l’influence sans doute de la crainte d’une guerre avec la Russie et sur les conseils de la France, la Turquie couche les pouces et finalement, entre les Russes et les Turcs, on aboutit à une convention, la convention d’Akkerman (6-26 octobre 1826). De ce côté, le danger est donc assez vite écarté.
Mais le protocole était encore beaucoup plus grave, d’abord par les conditions dans lesquelles il a été négocié en grand secret et sans communication avec la France, puis, parce que c’est toute la position orientale de la France qui est en jeu si les Anglais et les Russes veulent, à eux seuls, résoudre la question orientale, et enfin, parce que c’est la faillite de la politique générale à laquelle on a tout sacrifié jusqu’ici, à savoir le maintien de l’alliance européenne. Donc, c’est un gros échec et Villèle est amené à protester immédiatement contre ce Protocole ; il proteste à Saint-Pétersbourg, la Ferronnays vient faire des observations au Tsar ; le Tsar lui saute au cou, l’embrasse et proteste de son attachement à la France. Il proteste également à Londres où l’ambassadeur français, Polignac, fait entendre des paroles d’une grande dureté : Canning est un peu déconcerté ; il essaye de rattacher le Protocole à la politique ancienne et déclare que ce sont les Russes qui n’ont pas voulu associer la France à ce protocole, à la même date où le Tsar rejetait la responsabilité de l’affaire sur les Anglais.
Mais cela ne laisse pas que d’être assez embrassant tout de même de voir cette politique de l’Angleterre et de la Russie. Villèle envoie à Guilleminot l’instruction de regagner son poste, d’essayer de prendre contact avec les Grecs dans l’Archipel pour leur conseiller de s’adresser à toute l’Alliance et non pas seulement à l’Angleterre, d’autre part de favoriser la médiation anglo-russe à Constantinople, mais en prenant la précaution de ne pas se mettre en avant, de manière à ne pas être compromis si elle échoue, et il lui conseille une prudence d’autant plus nécessaire que le Sultan semble s’engager dans la voie des réformes intérieures : il vient en effet de supprimer l’armée des Janissaires, pour moderniser ses troupes. En somme, ce que voudrait Villèle, c’est replacer l’affaire sur le plan international, la retirer en quelque sorte des seules mains des Russes et des Anglais. Mais il est très pessimiste sur l’issue de l’affaire pour les Grecs, car il est persuadé, comme il le dit à Guilleminot que cela n’est qu’une question de semaines ou de mois pour la victoire définitive des Turcs sur les Grecs.
Le retour de la France dans le jeu diplomatique
La France avait raison de mettre en doute l’efficacité de la médiation anglo-russe, car elle n’était pas appuyée par l’Angleterre avec une grande volonté d’aboutir et elle se heurte tout de suite à l’hostilité des Turcs.
L’Angleterre, en effet, ne s’inquiétait pas beaucoup du résultat de sa mission : ce qui lui importait, c’était d’empêcher une initiative des Russes ; avec le Protocole qui lui confie l’affaire, elle est tranquille et elle n’a plus alors de raison de se presser, et elle fait traîner les choses. La Convention d’Akkerman la rassure puisqu’il n’y aura pas d’opérations militaires des Russes et, dans ces conditions, elle n’est plus du tout pressée de passer à l’exécution du Protocole. D’ailleurs, elle n’est pas fâchée de pouvoir opposer à la Russie un contre-poids, si bien que, au mois d’août, elle commence à prendre contact avec Paris. A partir du 17 octobre et pendant plus d’un mois, Canning fait un séjour à Paris : il a de longues conversations avec Villèle ; il est question de tous les problèmes en cours. Pour ce qui est de l’Orient, il explique que, en signant le Protocole avec la Russie, l’Angleterre a voulu isoler la question grecque des autres questions d’Orient, faire prendre un engagement de désintéressement à la Russie, et il demande pour cette politique le concours de la France. Il est évident que Canning désire échapper au tête-à-tête avec la Russie. Il y a donc pour la France une possibilité de rattraper l’affaire et de se réintroduire dans le tête-à-tête anglo-russe.
Villèle répond que la France ne veut pas être « garante » si elle n’a pas été « contractante ». D’autant plus que la Russie, maintenant qu’elle a réglé l’affaire danubienne, commence à prendre la chose au sérieux : la Russie, pendant cet automne 1826, pousse maintenant l’Angleterre à agir, à résoudre l’affaire grecque comme elle-même a résolu l’affaire danubienne. La Russie veut mettre l’Angleterre au pied du mur, et, pour l’Angleterre, il n’y a qu’un moyen de se tirer d’affaire, c’est de négocier avec la France. Le 22 novembre cette négociation commence : l’Angleterre communique officiellement le Protocole à la France, en lui demandant d’y adhérer. Les conférences se passent entre Villèle, l’ambassadeur anglais et l’ambassadeur russe. La France ne veut pas adhérer au Protocole qui a été pris sans elle : ce serait contraire à sa dignité : elle demande que l’on substitue au Protocole un traité entre les trois puissances et même entre toutes les puissances européennes, traité qui serait signé à titre égal par toutes ; elle demande que ce traité constitue une garantie prise par les puissances de l’intégrité de l’Empire ottoman ; la France ne consentira à rappeler son ambassadeur à Constantinople que si l’Autriche et la Prusse sont également d’accord. Ainsi, la France veut replacer la question sur le plan de l’union européenne et lier les puissances par une garantie en faveur de l’intégrité de l’Empire ottoman.
La négociation ainsi commencée durera plus de sept mois pendant lesquels s’aggrave terriblement la situation des Grecs. Cela montre le temps perdu depuis le Protocole anglo-russe, qui est d’avril 1826, jusqu’au traité, qui sera de juillet 1827 ; cela montre combien les puissances s’intéressent peu, au fond, aux Grecs. Il y a là une question diplomatique entre elles : que, pendant ce temps, les Grecs soient écrasés par les Turcs, il s’en faut, semble-t-il de beaucoup pour les intéresser. Finalement, le traité entre la France, l’Angleterre et la Russie, après de longues études du texte possible, est signé le 6 juillet 1827. Athènes, la dernière place que les Grecs avaient encore sur le continent était tombée le 5 juin, la veille même de la signature du traité.
Que contient ce traité ? Un projet de solution de l’affaire grecque sur les bases suivantes : le Sultan resterait suzerain de la Grèce ; cette suzeraineté étant marquée par le paiement d’un tribut annuel ; les Grecs seraient gouvernés par des autorités qu’ils choisiraient, mais avec une certaine part des Turcs dans leur nomination ; les propriétés turques seraient liquidées, contre une indemnité annuelle que les Grecs paieraient aux Turcs. Quant aux limites de cette Grèce, elles seraient fixées par des négociations ultérieures entre les trois puissances et les deux parties, Turcs et Grecs. Les puissances offriront leur médiation par déclaration collective, entre les Grecs et les Turcs ; en même temps, elles demanderont aux deux parties de signer un armistice pour permettre cette négociation de la médiation. Les puissances déclarent formellement leur désintéressement territorial, politique et commercial, et elles garantiront l’arrangement entre les Grecs et les Turcs. En cas de refus des Turcs de la médiation dans le délai d’un mois, les puissances déclareront qu’il est nécessaire pour elles de se rapprocher des Grecs, de rétablir avec eux des relations commerciales et de recréer des relations consulaires. En cas de refus de l’armistice par l’une ou par les deux parties, les Hautes Puissances déclarent qu’elles vont « s’efforcer par tous les moyens que les circonstances suggèreront à leur prudence d’obtenir les effets immédiats de l’armistice dont elles désirent l’exécution en prévenant, autant qu’il sera en leur pouvoir, toute collision entre les parties contractantes », sans d’ailleurs, disent-elles, prendre part aux hostilités ; donc elles enverront des instructions aux commandants des escadres pour qu’ils s’interposent entre les belligérants si l’armistice ne peut se faire. Enfin tout cela exige la continuation des négociations qui se poursuivent à Londres sur les moyens d’exécution possibles.
Vous voyez combien l’action prévue par les puissances est encore timide. Mais cela semble en tout cas indiquer la résolution formelle d’arrêter la guerre, et, par là même, de sauver les Grecs. Il ne s’agit pas encore d’indépendance pour la Grèce, il ne s’agit que d’une sorte d’autonomie administrative et de garanties de liberté. Les instructions sont envoyées aux ambassadeurs le 13 juillet. Le délai qui avait d’abord été prévu plus long, pour la réponse des Turcs est ramené à quinze jours, et le texte du traité parvient aux ambassadeurs à Constantinople le 8 août.
L’action
Le traité du 6 juillet était une démarche qui engageait ses participants plus encore qu’ils ne le croyaient : la France, l’Angleterre et la Russie ont, en réalité, par ce traité, mis le doigt dans l’engrenage et ce sont les événements qui vont commander et les entraîner.
Les conditions politiques d’ailleurs se trouvent assez vite modifiées par deux circonstances : le 8 août 1827, Canning meurt et, d’autre part, en France, en novembre 1827, les libéraux triomphent aux élections. La chute de Villèle, qui s’est cramponné pendant quelques temps au pouvoir, se produit dans les derniers jours de l’année, et dans le ministère que l’on appelle Martignac – à tort d’ailleurs, parce que Martignac n’est pas président du Conseil – le ministère des Affaires étrangères est pris, le 5 janvier 1829 par le comte de La Ferronnays, un homme capable, prudent, très au courant des questions diplomatiques puisqu’il avait été notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg qui a d’ailleurs la confiance des Russes et qui va pouvoir conduire les opérations diplomatiques de la meilleure façon. Ainsi s’opère un redressement de la politique française, et la politique française se substitue à la politique anglaise, qui retombe au contraire dans les hésitations et l’inaction.
L’affaire de Navarin
Il s’agit de mettre à exécution le traité du 6 juillet. Des instructions sont envoyées par les gouvernements à leurs ambassadeurs respectifs à Constantinople le 8 août ; celles pour les amiraux sont conçues en termes assez généraux et assez vagues pour que les amiraux se croient encore en mesure d’avoir une certaine initiative, et nous verrons qu’ils seront ainsi amenés à déborder, dans l’action, les instructions qui leur ont été envoyées. Il s’agit d’interposer la médiation des puissances entre les deux belligérants, Turcs et Grecs ; les instructions envoyées le 24 juillet par le comte de Damas à Guilleminot sont surtout inspirées du désir d’éviter des hostilités avec la Porte, et d’autre part le gouvernement français a des raisons de penser que Méhemet Ali est disposé à se montrer modéré, conciliant sur l’affaire grecque ; il a été en particulier mécontenté par la nomination au commandement suprême turc, au Séraskiérat suprême de son rival Kosrew Pacha et il ne sera pas fâché de conduire, dans la mesure où il le peut, une politique plus modérée, plus conciliante, de concert avec la France.
Cependant les préparatifs pour la campagne décisive de 1827 se sont poursuivis : une escadre a été réunie à Alexandrie, avec un gros armement, et les efforts tentés par les gouvernements alliés, par la France et l’Angleterre, pour devancer le départ de cette escadre, arrivent trop tard, tout au moins l’amiral de Rigny a-t-il demandé au commandement égyptien de se montrer modéré dans son action, de n’entreprendre aucune opération sérieuse avant d’avoir reçu de la Porte l’ordre formel d’attaquer les Grecs. La France compte conduire l’opération en s’entendant avec les Égyptiens : une entente entre eux permettrait en effet d’établir l’armistice de fait que l’on désire, mais c’est à condition que, de leur côté, les Turcs s’y prêtent et ne forcent pas la main aux Égyptiens. Il reste donc dans l’opération un risque que le commandement français ne se dissimule pas.
Les démarches près du gouvernement turc sont faites en commun par les trois ambassadeurs, français, russe et anglais : le 16 août, les trois ambassadeurs remettent au gouvernement turc une note lui proposant d’accepter la médiation des puissances et de suspendre les hostilités par un armistice avec les Grecs. Le gouvernement turc refuse, et même le ministre des Affaires étrangères refuse d’accepter de recevoir la note des ambassadeurs, qui sont obligés de la laisser sur un sofa, puisque le ministre n’a pas voulu la recevoir de leurs mains. La Porte reste intransigeante, de telle sorte qu’après le délai passé, le 31 août, les ambassadeurs sont obligés de lui annoncer que puisqu’elle refuse d’accepter médiation et armistice, ils vont essayer d’empêcher, de fait, la poursuite des opérations, d’obtenir les effets immédiats de l’armistice que désirent les Puissances, par des opérations personnelles. Le 4 septembre, les instructions sont envoyées aux commandants d’escadres par les ambassadeurs, et, le 9, on notifie à la Porte que l’on va passer à exécution, c’est-à-dire qu’on va s’efforcer d’empêcher la poursuite des opérations entre les Grecs et les Turcs.
Les amiraux étaient, du côté français, l’amiral de Rigny, et, du côté anglais, l’amiral Codrington qui va avoir le commandement suprême des flottes parce que c’est le plus ancien en grade ; c’est un homme bouillant, un marin de l’école de Nelson et qui d’ailleurs, en l’espèce, a compris que l’intervention des puissances devait aboutir à une action en faveur des Grecs. L’amiral de Rigny qui commande la partie française est en très bons termes avec les Égyptiens, moins favorable aux Grecs que ne l’est Codrington. Les flottes sont concentrées à l’île de Zante, le 20 septembre ; elles sont rejointes par l’escadre russe le 13 octobre, et c’est alors qu’elles seront en mesure de commencer leurs opérations communes.
En attendant, de Rigny a pris l’initiative de se rendre à Navarin, où est le quartier-général d’Ibrahim : le 22 septembre, il a une entrevue avec Ibrahim, lequel est assez embarrassé ; il ne demanderait pas mieux que d’arrêter les opérations, mais il répond qu’il est tenu par les ordres qu’il a reçus ; il veut bien cependant envoyer un messager à son père et un messager à Constantinople pour demander de nouvelles instructions et, en attendant, rester tranquille ; c’est en somme ce qu’avait suggéré Méhémet Ali lui-même au gouvernement français. Le 25 septembre, les deux amiraux font une démarche officielle près d’Ibrahim, qui leur répond officiellement ce dont il avait été convenu avec de Rigny. Il semble donc que tout doive s’arranger selon l’entente établie entre de Rigny et Ibrahim pour empêcher tout incident et régler, en fait, l’établissement d’un armistice sur terre et sur mer.
Malheureusement, des deux côtés, les faits vont rendre tous ces efforts inutiles : d’un côté les Turcs continuent la dévastation systématique du Péloponnèse, ce qui indigne les amiraux et qui fait bondir d’indignation toutes les troupes alliées, et d’autre part, malgré l’entente entre de Rigny et Ibrahim, les Turcs, autrement dit la fraction turque de la flotte, essayent de sortir de Navarin : le 1er octobre, sept frégates et vingt-huit corvettes turques sortent du port de Navarin pour aller vers Patras, où les Grecs ont décidé une attaque contre les troupes turques. L’amiral Codrington et ses collègues voient dans cette sortie des Turcs une violation de l’accord qui avait été officieusement établi, de Rigny lui-même est retourné par cette tentative qu’il considère qu’il n’y a pas à se fier à la parole des Turcs et des Égyptiens, et les amiraux changent d’attitude : ils comprennent qu’il faut faire une pression sur les Turcs, non pas seulement pour s’interposer entre les Turcs et les Grecs, mais pour obliger ces escadres qui sont concentrées à Navarin à se disloquer et à s’en retourner l’une sur Alexandrie et l’autre sur Constantinople. Pour obliger les Turcs à disloquer leur armée de mer, les trois amiraux décident de porter leurs flottes, le 15 octobre, sur Navarin. Les ordres sont donnés par Codrington et, le 20, les trois flottes anglaise, française et russe entrent dans la baie de Navarin, où se trouvent concentrées toutes les escadres turques et égyptiennes ; les escadres alliées comportent vingt-quatre navires de bataille, les escadres égyptiennes quatre-vingt neuf.
En principe, il s’agissait simplement, par cette démonstration militaire, d’obtenir des Turcs et les Égyptiens se séparent et s’en aillent ; on ne pensait pas engager le combat. Seulement des incidents se produisent, incidents inévitables d’ailleurs : un brûlot turc qui se trouvait tout près du bateau-amiral anglais et dont la présence près de l’amiral anglais était dangereuse est sommé de s’éloigner, et le canot qui portait le parlementaire chargé de la démarche reçoit des coups de feu de la part des Turcs ; en même temps, un bateau turc a tiré des coups de canon sur le bateau de l’amiral de Rigny, « La Sirène » : les escadres alliées ripostent, et, en trois heures et demi, la flotte turque et la flotte égyptienne sont totalement détruites, soit que les bateaux soient coulés par le feu des Alliés, soit qu’ils s’échouent sur la côte, soit qu’ils soient sabordés et brûlés par leurs équipages.
Cette affaire de Navarin changeait du coup les conditions militaires et les conditions politiques : les Turcs se trouvaient maintenant complètement désarmés sur mer, incapables par conséquent d’achever la résistance grecque puisque, n’ayant plus de flotte, il va leur être impossible d’attaquer les Iles et Nauplie qui sont les derniers centres de l’insurrection grecque ; leur corps expéditionnaire se trouve isolé en Morée, coupé de sa base égyptienne. D’autre part, du point de vue politique, qu’on le veuille ou non, la bataille de Navarin est un acte d’intervention militaire et est autre chose que cette simple interposition pour obtenir un armistice de fait, cette sorte de démonstration pacifique appuyée par la flotte que l’on avait envisagée. Inutile de dire que la bataille de Navarin souleva une immense joie en Grèce : elle coïncidait avec l’organisation du nouveau gouvernement grec ; Capo d’Istria, président élu de l’Etat grec, débarque le 28 janvier 1828, organise un gouvernement, avec un Conseil d’Etat et des ministres. Les Grecs, encouragés, reprennent la lutte, dirigent des expéditions, qui n’iront d’ailleurs qu’à l’échec : une expédition sur Candi (la Crète), une expédition sur Chio, avec le général Fabvier, et enfin une expédition sur Artha et Prévéza, conduite par le général Church. Il va devenir très difficile pour les Alliés de poursuivre cette médiation pacifique qui était l’objet de leur traité.
L’évacuation du corps expéditionnaire égyptien.
Ils essayèrent bien de marquer et de maintenir leur position telle qu’elle était définie par le traité. La réaction à Constantinople a été, inutile de vous le dire, extrêmement violente ; les ambassadeurs ont eu beau affirmer, le 2 et le 4 novembre, que les dispositions pacifiques de leurs gouvernements n’étaient pas changées, le gouvernement turc n’envisage pas la chose de la même façon : le Sultan est entré dans une violente colère et il a déclaré qu’il exterminera tous les « Francs ». Les ambassadeurs s’efforcent de faire sortir la médiation en cours de cette difficulté et il y a plusieurs jours de négociations entre les ambassadeurs et le gouvernement turc : remise de notes de la part des ambassadeurs pour expliquer les faits et pour maintenir leur position, réponse des Turcs qui envoient promener plus ou moins poliment les ambassadeurs. En somme, c’est la procédure prévue par le traité du mois de juillet qui continue, mais qui est évidemment dénué de toute sincérité.
Les puissances se sont en effet trouvées embarrassées par l’événement ; elles ne comptaient pas intervenir militairement dans le conflit : nous avons vu que l’Angleterre était en particulier décidée à maintenir une politique de non-intervention. La réaction anglaise après Navarin est fort différente de la réaction française et de la réaction russe et, pour éviter leur désaccord et la dislocation de leur alliance, les trois puissances sont amenées à réaffirmer leur traité, lequel est le seul lien qui puisse éviter une opération de l’une ou de l’autre. Le 12 décembre 1827, elles se mettent d’accord sur une déclaration commune : elles se réfèrent au document antérieur, continuant d’affirmer les principes de leur action qui avait été exposés dans le traité du 6 juillet et déclarent que l’objet de leur politique « est toujours la pacification sur les bases du traité de Londres » ; elles ajoutent que « la renonciation entière de toute vue intéressée qui formerait une partie essentielle de leurs engagements primitifs, demeure en pleine force » et « elles prennent solennellement l’obligation que le succès que leur supériorité semble leur promettre dans cette lutte ne les portera pas à rechercher aucun avantage exclusif, soit privilèges de commerce, soit agrandissements du territoire, et enfin qu’en tout état de cause, elles se promettent mutuellement une active et réelle coopération ». Cette déclaration renouvelée de désintéressement est le dernier acte du ministère Villèle : il est resté fidèle jusqu’au dernier moment à sa position d’union des trois cours, seul moyen, pense-t-il, de neutraliser l’une par l’autre la Russie et l’Angleterre et de n’intervenir que de façon pacifique, en ménageant le plus possible l’Empire ottoman.
Mais les conditions sont changées et la bataille de Navarin a pour résultat de faire surgir au grand jour le conflit entre les Anglais et les Russes. D’autre part, après Navarin, le mouvement philhellénique en Europe a pris une immense ampleur : en France, Charles X est personnellement gagné à l’idée de reconnaître le gouvernement grec, de bloquer les Dardanelles et de s’entendre avec les Russes pour une action commune. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, La Ferronnays, connaît bien la position russe ; soutenu par le roi, il va pouvoir engager une action beaucoup plus rapide.
Or les divergences entre l’Angleterre et la Russie s’accusent et tournent presque au conflit : le 8 janvier 1828, les Russes ont adressé aux deux puissances une note où ils se montrent préoccupés d’obtenir l’exécution complète du traité du 6 juillet par la Turquie ; il n’est plus possible d’espérer que des négociations pourront obtenir un résultat ; la Russie ne peut pas laisser ses intérêts à découvert dans la Mer noire, la protection de ses protégés et de ses sujets aux Turcs, la convention d’Ackerman sans exécution : elle déclare donc qu’il est nécessaire de faire une action immédiate ; elle réaffirme son désintéressement mais elle propose une action russe au-delà du Pruth en Moldavie et en Valachie, et une action simultanée des escadres franco-anglaises, s’il le fallait même devant Constantinople, pour faire céder le gouvernement turc.
Les Anglais répondent en prenant acte du désintéressement des Russes, mais discutent leur point de vue. Pendant plusieurs semaines, la controverse se poursuit : l’Angleterre veut rester sur la position ancienne de non-intervention militaire et de simple médiation diplomatique ; Metternich l’appuie fortement ; au contraire les Russes exigent de plus en plus nettement une action décisive. Le Sultan, de son côté, devient de plus en plus intransigeant : il répond à toutes les notes des Alliés par des refus. La Russie considère qu’elle ne pourra vaincre cette obstination des Turcs que par la guerre et elle propose de profiter de l’exécution du traité de Londres pour régler d’un seul coup toutes les questions ; en tout cas pour sa part, elle est décidée à régler la question des Provinces danubiennes (26 février 1828)
Dans ce conflit entre l’Angleterre et la Russie, le gouvernement français agit habilement : il s’efforce d’arbitrer le conflit et d’apaiser les deux parties ; il s’attache à maintenir la Triple Alliance et à pallier le désaccord de l’Angleterre et des Russes. Il y travaille des deux côtés : Polignac agit sur le gouvernement de Londres ; les Anglais ne veulent pas démordre de leur position pacifique. La Ferronnays essaye d’autre part d’apaiser la fureur des Russes, d’abord en vain, au point que la Russie donne suite à la résolution qu’elle avait annoncée et déclare la guerre à la Turquie le 25 avril 1828 : les troupes russes passent la rivière du Pruth le 7 mai.
La situation de la France entre ses deux alliés qui sont en conflit est embarrassante. L’Angleterre renforce ses escadres en Méditerranée, rappelle l’amiral pour le remplacer par un amiral plus favorable aux Turcs randis que la Russie demande à la France si, en cas de besoin, les bateaux russes pourraient trouver des refuges dans les ports français. Il apparaît que l’on va vers une conflagration européenne, et non pas seulement vers un conflit local en Orient.
Le gouvernement français multiplie, tant qu’il peut, ses démarches à la fois à Londres et à Saint-Pétersbourg et propose à l’Angleterre une combinaison : La Ferronnays montre à l’Angleterre qu’il faut entrer dans les vues de la Russie, en poussant de façon active l’exécution du traité de Londres dans le domaine grec, par une expédition combinée de la France et de l’Angleterre en Morée, pour obtenir l’évacuation de la Morée par les troupes égyptiennes et turques, établir en somme un armistice sur terre comme la bataille de Navarin a, en fait, établi l’armistice sur mer. Dans ces conditions on laisserait les Russes poursuivre leurs opérations sur le Danube. La combinaison aurait cet avantage de rester dans le cadre de l’alliance, de dessaisir la Russie de l’affaire grecque, d’équilibrer en somme l’action des Russes qui est commencée dans les Provinces danubiennes, par une action franco-anglaise en Méditerranée. La satisfaction que les Russes auraient du côté des Provinces danubiennes leur permettrait de combiner leurs opérations avec la France et l’Angleterre.
Au début, l’Angleterre refuse, tandis que les Russes acceptent et proposent une solution assez subtile pour ménager tous les amours-propres : les Russes déclarent qu’ils pourraient être belligérants dans le Nord, pour leurs affaires particulières, et neutres au Sud, mais en affirmant leur solidarité avec les Alliés sur la question grecque. Ce qui permet aux Français d’aboutir, c’est que le ministre des Affaires étrangères anglais, lord Dudley, est remplacé par lord Aberdeen qui est plus conciliant et un accord est conclu entre les trois puissances le 19 juillet, sur les bases proposées par la France : l’Angleterre ne participera pas militairement à l’opération en Morée, mais elle fournira au besoin les bateaux de transport dont la France pourrait avoir besoin ; on a ainsi écarté la crainte d’un conflit entre les Russes et les Anglais, en les liant dans une opération générale ; l’Alliance est maintenue, avec ce qu’elle représente de sécurité pour l’Europe. Vous voyez cependant que le gouvernement français a beaucoup marché depuis le départ de Villèle : il a pris maintenant l’initiative, abandonné la politique d’inaction, et il va en réalité se substituer, dans les mers orientales, à l’action de l’Angleterre. La transition d’une politique à l’autre a été assez habilement conduite pour qu’elle ait satisfait à la fois les Russes et les Anglais. Il ne s’agit plus maintenant que d’exécuter l’opération.
Tout le poids de l’affaire grecque repose maintenant sur la France. Les Russes, en effet, n’obtiennent pas pendant la première partie de la guerre de résultats sérieux pendant l’année 1828 ; ils ont occupé naturellement les Provinces danubiennes sans difficulté et le tsar Nicolas Ier est venu les parcourir et voir son armée qui met le siège devant Silistrie, mais la place est très forte : le fleuve est trop large pour que l’on puisse le franchir jusqu’à la ville de Braïla ; les Russes sont bloqués devant Silistrie sans pouvoir passer. Les Turcs restent parfaitement placides, persuadés que les Russes ne pourront aller plus loin. Quant aux Grecs, ils se sont cru en mesure d’agir : la révolte a repris en Crête, mais elle a échoué ; un massacre a eu lieu en Candie, les 13 et 14 août 1828 ; Méhémet Ali a envoyé des renforts et l’île a été rapidement pacifiée.
Codrington a failli compliquer dangereusement la question en voulant la régler par lui-même : il va à Alexandrie, s’entend avec Méhémet Ali le 6 août ; il est entendu que les troupes égyptiennes seront retirées de Morée par des bateaux escortés par les flottes alliées, mais les Égyptiens garderont en Morée cinq forteresses avec des garnisons. Il y a là une initiative diplomatique de l’amiral anglais, avant son retour en Angleterre, qui va rendre la situation plus difficile au corps expéditionnaire français. L’opération a été expliquée à Constantinople par une note remise, au nom des trois gouvernements, par le ministre des Pays-Bas, pour communiquer au gouvernement turc les décisions du 19 juillet, lui expliquer qu’on restera neutre dans l’Archipel et qu’il s’agit simplement d’obtenir la fin des opérations en Morée et le retrait de l’armée.
Le général Maison, mis à la tête du corps expéditionnaire, s’embarque avec 15 000 hommes, au milieu d’août, à Toulon ; il a reçu des instructions datées du 21 août : « L’intention de Sa Majesté est que vous n’agissiez hostilement envers les troupes qui occupent la Morée qu’après avoir épuisé tous les moyens de conciliation… Sa Majesté, dans cette circonstance délicate, me charge de vous renouveler l’ordre de ne recourir aux armes qu’après avoir essayé d’obtenir par tous les moyens que vous suggèrera la situation, l’évacuation volontaire de la Morée par les troupes qui l’occupent ».
L’affaire se règle grâce aux bons rapports existant entre Méhémet Ali et les autorités françaises. Le Pacha d’Égypte a accentué ses relations d’amitié avec le consul de France Drovetti ; il lui a promis de concerter ses opérations avec le gouvernement français : « Je dois tout à la France, tout à son roi, ce sont des Français qui m’ont aidé à sortir de la barbarie dans laquelle nous étions plongés : comment n’aimerions nous pas ces Français » et il promet d’agir de concert avec le gouvernement français. De Rigny est décidé d’ailleurs à ménager l’amour-propre d’Ibrahim Pacha, et lorsque les troupes arrivent en Morée, au début septembre, l’accord est réalisé déjà entre Ibrahim et l’amiral de Rigny.
Un accord est signé entre Ibrahim et les amiraux le 7 septembre : Ibrahim consent au rembarquement de ses troupes qui commencera le 9 à Navarin sous la surveillance des officiers alliés ; les troupes égyptiennes, qui sont coupées de l’Égypte, seront ravitaillées par les Alliés qui feront venir les vivres de Zante. Au dernier moment, une difficulté se trouve soulevée par la question des cinq forteresses que l’amiral Codrington avait prises sur lui de permettre aux Égyptiens de conserver : Ibrahim invoque l’accord qui avait été signé avec Codrington à Alexandrie. Le général Maison, lui, ne connaît que le protocole du 19 juillet et que l’accord d’évacuation : « Si Ibrahim veut en tâter, sans fanfaronnade, je regarderai cela comme une bonne fortune » ; les militaires ne demandent naturellement qu’à combattre.
Ibrahim, avant de céder, exige qu’une démonstration soit effectuée, démonstration symbolique, devant les trois forteresses de Modon, Coron et Patras, après quoi il abandonne les forteresses. Il y eut un incident pour la forteresse de Navarin, où il y eut un début d’opération militaire, en ce sens que les canons français attaquèrent et ouvrirent une brèche sur le rempart et, dès que cette brèche fut ouverte, le commandement turc déclara qu’il se soumettait. Toutes ces opérations soi-disant militaires sont terminées à la fin d’octobre et Ibrahim s’est rembarqué, après ses troupes, le 5 octobre. Le général Maison aurait eu bien envie de compléter cette œuvre d’évacuation de la Morée par la délivrance de l’Attique et de l’île d’Eubée, ou Négrepont, mais les ambassadeurs interviennent pour l’empêcher d’aller plus loin, et les instructions du ministère de la Guerre lui défendant toute autre opération arrivent à temps pour l’arrêter, le 15 octobre.
A Londres, à la conférence des ambassadeurs, le 16 novembre, l’ambassadeur français rend compte que l’évacuation des troupes égyptiennes est complète. Il est convenu que pour mettre fin à un retour possible des Turcs, la France serait juge de savoir si elle doit conserver ses troupes ou non en Morée ; il est entendu que la Morée, les Îles attenantes et les Cyclades sont placées sous la garantie provisoire des trois puissances, sans préjuger des limites territoriales qui seront données à l’État grec. On porte à la connaissance de la Porte le résultat de l’intervention, les raisons des décisions des puissances, et on lui exprime l’espoir d’entrer en négociations avec elle pour régler en commun, pacifiquement, la question grecque. Une partie du corps expéditionnaire est rembarqué et on laisse seulement sur place 5 000 hommes commandés par le général Schneider, tandis que le général Maison rentre à Paris où il reçoit le bâton de maréchal.
Ainsi l’objet de l’expédition est atteint : l’armistice existe sur terre comme il existe sur mer. L’affaire a été beaucoup plus, vous le voyez, une négociation diplomatique qu’une entreprise militaire. Elle a fait honneur à la France en Orient : les Turcs ont rendu hommage à sa modération ; avec les Égyptiens, on est de plus en plus intime, et l’opération, en Europe, a été conduite de concert avec les autres Alliés. Seulement, il reste toujours à trouver la solution de la question grecque : on a bien établi un armistice, on a bien arrêté les opérations entre les Grecs et les Turcs, mais cela ne règle pas pour autant la question de la Grèce même.
Pendant ce temps là, les efforts des Russes sont restés à peu près inutiles : ils prennent Varna, port actuellement bulgare, sur la Mer noire, en octobre 1828, mais les places du Danube restent toujours intactes et ils sont obligés, à la fin de l’année de se retirer sur Iassi. Par contre, en Arménie, où ils sont attaqués, ils ont obtenu des succès intéressants, sous le commandement du général Paskieitch ; ils ont conquis, après la région d’Arménie persane d’Erivan, l’Arménie turque, la région d’Anapa, de Kars et d’Ardahan ; en réalité les Turcs, occupés de leurs affaires danubiennes et de leur affaire en Asie turque, se sont peu à peu désintéressés de la question grecque.
La résolution de la question grecque.
Une seule chose existe comme élément de solution de la question, ce sont les bases du traité de Londres du 6 juillet 1827 ; mais ces bases ne sont que des principes et n’ont pas été acceptées par les Turcs ; il faut donc une négociation pour les faire passer dans le fait. Une double négociation s’engage donc, sur place et entre les puissances. Sur place, par les ambassadeurs : la Turquie a fait savoir au cours de l’été qu’elle serait désireuse de recevoir les ambassadeurs des puissances ; ces ambassadeurs se réunissent à Corfou au début d’août et, de là, se rendront à Constantinople. En attendant, au passage, ils sont chargés de négocier avec les autorités grecques et les autorités turques sur place ; ils s’établissent pour cela dans une petite île entre l’île d’Egine et l’île d’Hydra, à Poros, où ils vont ouvrir des conférences, avec les Grecs et, tout au moins ils le désirent, avec les Turcs également ; mais les Turcs refusent de prendre part aux conférences de Poros, parce qu’ils ne veulent pas être là à discuter devant les yeux des Grecs, hors de Constantinople. Les ambassadeurs prennent donc contact seulement avec les Grecs dont ils reçoivent deux mémoires sur les questions financières et politiques, le 23 septembre 1828 ; les Grecs réclament la Thessalie, une partie de l’Épire, l’Eubée et Candie ; ils ont un peu diminué les exigences du début de leur insurrection : ils ne parlent plus de la reconstitution du grand Empire grec, mais ce serait une Grèce qui comprendrait, territorialement toutes les parties réellement grecques de la péninsule des Balkans. Les ambassadeurs commencent une enquête sur place avec questionnaire en vingt-huit points aux Grecs.
Dans ces négociations, Guilleminot joue un rôle capital : il a de la Grèce une conception plus large que celle des Anglais ; il voudrait une Grèce assez importante pour être capable de se défendre elle-même ; si la Grèce était réduite à la Morée et aux Iles, comme le veulent les Anglais, elle serait incapable de se défendre et serait dans la dépendance de la seule puissance assez proche pour la soutenir, le cas échéant, c’est-à-dire l’Angleterre ; d’autre part, si on la faisait trop grande, elle serait dangereuse pour la possession des Ioniennes, et les ambitions grecques se rallumeraient ; il faut donc définit la Grèce de façon moyenne, en fixant des frontières, dans la Grèce continentale, à une ligne qui partirait du golfe d’Artha sur la mer Ionienne, pour rejoindre sur la mer Égée, le golfe de Volo, c’est-à-dire au sud de la Thessalie. Guilleminot réussit à faire admettre son point de vue aux autres ambassadeurs, et les conclusions des ambassadeurs sont consignées dans un mémoire du 12 décembre 1828, très étudié, très documenté, qui définit le territoire grec conformément aux vues de Guilleminot, en laissant aux Grecs, en dehors de ce territoire de la Grèce continentale, les Cyclades, Samos et Candie. Le mémoire propose que les Grecs payent un tribut d’un million et demi de piastres turques par an au Sultan et versent des indemnités aux propriétaires turcs qui devront liquider toutes leurs propriétés en territoire grec ; la suzeraineté des Turcs sur les Grecs sera marquée, en dehors de ce tribut, par l’investiture donnée par le Sultan au chef de l’État grec.
En même temps que ces conférences essayaient de trouver sur place une solution qui satisfasse les Grecs et les puissances, des conférences se tenaient à Londres entre les ambassadeurs : les ambassadeurs s’emparent de ce document qu’était le mémoire de la conférence de Poros pour l’étudier et faire des propositions en partant de cette étude locale.
Mais ici même, il y a des différences de principe : la France est plus favorable aux Grecs et elle a pour faire triompher son point de vue un avantage, c’est qu’elle occupe effectivement la Morée et qu’il lui est possible par conséquent, de ce fait, de faire pression sur les deux autres puissances. Polignac dit au gouvernement anglais : « Nous évacuerons volontiers la Morée, mais quand nous y aurons établi quelque chose qui aura le sens commun ». Wellington et Aberdeen voudraient au contraire restreindre le plus possible la Grèce du côté de l’Ouest ; en craignant que s’il y a un territoire grec en face des îles Ioniennes, la révolte éclate dans les îles Ioniennes et y soit facilement fomentée parles Grecs. Ils veulent donc que la frontière des Grecs ne commence qu’à l’angle du golfe de Corinthe, à l’embouchure du fleuve Aspropotamos. Finalement Polignac, soutenu par l’ambassadeur russe, fait triompher les conclusions de la France, et les puissances signent le protocole du 22 mars 1829.
Ce protocole précise les conditions qui seront soumises au gouvernement turc : les limites de la Grèce partiront du golfe d’Artha, traverseront le Pinde en écharpe et déboucheront au fond du golfe de Volo. La Grèce comprendra donc tout ce qui est au sud de cette ligne, c’est-à-dire l’Acarnanie, la Béotie, l’Attique et les territoires jusqu’à l’entrée de la Thessalie, plus naturellement, la Morée, l’Eubée et les Cyclades ; la Grèce paiera un million et demi de piastres et des indemnités aux propriétaires turcs évincés ; la Grèce jouira, sous la suzeraineté de la Porte, de l’administration intérieure la plus propre à lui garantir la paix religieuse et commerciale, ainsi que la prospérité et le repos qu’il s’agit de lui assurer. Dans ce but, cette administration se rapprochera autant que possible des formes monarchiques et sera confiée à un prince chrétien ou à un chef chrétien dont l’autorité sera héréditaire par ordre de primogéniture ; ce prince ne pourra être pris dans les familles régnant en France, en Angleterre ou en Russie ; il recevra l’investiture du Sultan. Les Grecs qui le voudront et les musulmans auront un an pour opter entre la nationalité grecque et la nationalité turque et liquider leurs propriétés.
Ce protocole, en somme, se référait au traité du 6 juillet 1828 dont il était considéré comme développant les principes et précisant les solutions. Seulement ce protocole du 22 mars 1829, il fallait le faire accepter maintenant des Turcs et les Turcs ne voulaient rien savoir. Les ambassadeurs sont bien rentrés à Constantinople où l’ambassadeur français Guilleminot a été reçu avec les plus grands honneurs et comblé de présents, mais quand les ambassadeurs remettent aux Turcs le protocole du 22 mars, ils se heurtent à une volonté inébranlable des Turcs de ne rien céder.
Cette volonté s’explique parce que les Turcs ne sentaient pas la pression militaire des Russes. Les Russes en effet n’ont pas obtenu jusque-là des succès important au point de vue militaire, et ce n’est que lorsque la pression de l’armée russe se fait sentir que les Turcs, peu à peu, sont amenés à céder du terrain ; ils gagnent du temps, tant qu’ils le peuvent, et ils n’arrivent à céder quelque chose que sous la pression des succès militaires des Russes. Le 30 juillet 1828, ils ont essayé de se tirer d’affaire en donnant eux-mêmes un firman, promulgué comme spontané par le Sultan, qui accorde aux Grecs une amnistie qui promet un « bon gouvernement » de la Morée mais promet également d’abandonner les impôts et tributs en retard. Mais c’est une bien petite concession faite aux Grecs et ils refusent tout autre chose.
C’est qu’en effet, jusque-là les Russes n’ont pas marqué de succès. Mais en mars 1829, les Russes débarquent sur le côté de la Mer noire, au sud de Bougras, et en même temps, le 11 juin 1829, ils battent les Turcs près de Choumla, à Koulevtcha, ce qui leur permet de franchir les Balkans au mois de juillet et ils descendent sur Andrinople. Alors les Turcs sont amenés à se montrer plus conciliants ; au fur et à mesure que les Russes avancent, eux reculent sur le terrain diplomatique. Pour commencer, Diébitch est arrivé devant Andrinople et Paskievitch a pris Erzeroum ; alors, le 11 août, ils adhèrent au traité du 6 juillet 1827. Les Anglais considèrent alors que tout est réglé, mais Guilleminot considère au contraire qu’il faut continuer de tenir fermement, pour imposer aux Turcs le protocole du 22 mars. Le 19 août, Andrinople se rend ; les cavaliers russes descendent vers le Sud et arrivent jusque dans les faubourgs en quelque sorte de Constantinople, à Enos, sur la mer de Marmara, et à Rodosto, sur la Mer noire. L’épouvante gagne Constantinople : bien vite, les Turcs envoient des ambassadeurs au général russe Diébitch qui les reçoit le 23 août. Les Turcs font d’autre part, bien vite appel à la médiation des ambassadeurs, acceptant le protocole du 22 mars 1829. Les ambassadeurs conseillent de s’en remettre purement et simplement à la magnanimité des Russes. Les Russes sont en réalité préoccupés des questions danubiennes et les questions grecques leurs sont à peu près indifférentes ; ils acceptent donc la négociation, et le traité est signé le 14 septembre à Andrinople, entre les Turcs et les Russes.
Le traité d’Andrinople règle ce qui intéresse les Russes, c’est-à-dire qu’il rétablit les anciens privilèges de la Moldavie et de la Valachie, avec une petite rectification de frontière sur le Pruth ; la Serbie se voit confirmer les privilèges qu’elle avait reçus, avec une légère augmentation de territoire ; les bouches du Danube sont cédées aux Russes, avec liberté de navigation et de commerce dans la Mer noire et liberté de passer les Détroits pour les navires marchands. Au Caucase ou en Arménie, les Turcs cèdent aux Russes la région d’Anapa et en Arménie la région des forteresses qui, s’ajoutant à Erivan, commande l’entrée en Turquie. Pour ce qui est des Grecs, le traité d’Andrinople se borne, dans l’article X, à l’adhésion entière de la Porte au traité de Londres du 6 juillet 1827 et au protocole du 22 mars 1829, adhésion de principe, qu’il va agir de transformer ensuite en fait.
Vous voyez que dans cette année 1828-1829, le redressement de la politique française opéré par La Ferronnays a été complet. Les résultats en sont remarquables : la France a assuré l’existence et la définition de l’État grec ; elle peut espérer que cet État nouveau sera sous son influence ; Guilleminot a été médiateur entre les Grecs et les Puissances et avec les Turcs ; son influence à Constantinople est considérable : le Sultan multiplie les prévenances pour lui et on envoie de jeunes musulmans faire leurs études à Paris. En même temps, l’entente avec Méhémet Ali s’est fortifiée, fortement consolidée. Il ne reste plus qu’à mettre en application le traité d’Andrinople, pour organiser l’État grec ; ce n’est pas d’ailleurs La Ferronnays qui pourra faire ce travail, car, le 9 août 1829, le ministère Polignac a remplacé le ministère Martignac et c’est Polignac lui-même qui a pris les Affaires étrangères.


