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Politique française chute Villèle
La politique française depuis la chute de Villèle.
Nous avons conduit la politique française en Grèce jusqu’à sa conclusion, mais l’affaire grecque n’est pas la seule qui se soit posée devant la France, et nous revenons un peu en arrière pour prendre la politique française dans son ensemble, depuis la chute de Villèle.
Villèle est tombé pour des raisons de politique intérieure ; cependant, sa politique étrangère était une des raisons de son discrédit : il était en retard sur le mouvement de l’opinion publique ; il y avait un abîme d’incompréhension entre son bon sens terre-à-terre et utilitaire et la flambée d’idéalisme où communiait tout le pays en faveur des Grecs. Avec son successeur, la politique étrangère reprend ses droits et se dégage de l’esprit de parti où elle s’était enlisée depuis 1820.
Un élément joue dans la politique française à cette date un rôle croissant, c’est le roi : au début, Charles X s’effaçait derrière son ministre, mais La Ferronnays lui-même, qui remplace Damas aux Affaires étrangères, l’encourage à se mettre en avant ; il le met au courant des communications des ambassadeurs, lui communique les dépêches, il lui fait même valoir les bons agents ; il lui montre, par exemple, les qualités de Polignac : il lui fait découvrir, son sérieux, sa technicité diplomatique, si bien qu’en un sens, La Ferronnays a travaillé, sans le vouloir, à l’avènement de son successeur. D’autre part, La Ferronnays est tombé malade au mois de mars 1829 ; il a été remplacé momentanément pendant cette maladie, par Portalis, qui est le Garde des Sceaux ; c’est un magistrat, conseiller, puis Premier Président de la Cour de Cassation, qui n’est pas au fait de la diplomatie et qui, par conséquent, suit docilement les indications du roi. Enfin, le 8 août 1829 arrive au ministère Polignac dont les rapports avec le roi sont intimes et, en fait, Polignac n’est que l’instrument de travail du roi. Avec l’influence de Charles X, il y a dans la politique française un sentiment plus vif, une susceptibilité plus vive de la grandeur du pays et de l’honneur national. D’autre part, poursuivant une politique réactionnaire à l’intérieur, Charles X ne serait pas fâché de regrouper le pays derrière lui sur le domaine de la politique extérieure. Mais comme son ministre Polignac, qui est fort semblable d’ailleurs à lui, il manque d’équilibre et de pondération ; avec certaines qualités, l’un et l’autre manquent singulièrement de bon sens ; tout au moins sont-ils des gens qui ont le sens diplomatique et le métier diplomatique.
La politique de La Ferronnays
Voyons d’abord la politique de La Ferronnays. L’affaire grecque s’insère dans des combinaisons de politique générale, dans lesquelles même, à un certain moment, elle a semblé un élément de perturbation et les résultats que La Ferronnays a obtenus dans le domaine grec sont fonction de la diplomatie générale et des résultats qu’il a obtenu dans celle-ci.
Les principes de politique étrangère de La Ferronnays.
Substantiellement, la politique de La Ferronnays ne diffère pas de celle qui a été suivie jusqu’ici, mais elle est adoptée pour d’autres raisons et autrement conçue. Nous la trouvons exprimée dans les instructions qu’il a envoyées aux ambassadeurs après sont arrivée au ministère des Affaires étrangères et dont il répète les thèmes tout au long de son ministère. Au duc de Laval qu’il a envoyé à Vienne, il dit par exemple : « Le système de la France est de se maintenir dans des rapports de bonne intelligence avec toutes les puissances, de conserver une paix dont elle a chèrement payé le bienfait et d’en observer avec une rigoureuse fidélité les stipulations, dans la ferme confiance que toutes les puissances les respecteront avec une égale bonne foi » ; son objectif général, c’est de maintenir la paix européenne. Il répudie toute politique d’intrigue : non seulement il ne saurait pas entrer dans les sentiments du roi de fomenter la discorde entre les puissances, mais il veut au contraire rapprocher les puissances les unes des autres. Cette politique de rapprochement, de conciliation, de bons offices, a pour objet de maintenir l’harmonie et d’éviter les antagonismes ; particulièrement, la France veut jouer ce rôle entre la Russie et l’Autriche, entre la Russie et l’Angleterre. La Ferronnays répudie de même toute idée d’agrandissement : dans des instructions supplémentaires qu’il envoie au duc de Mortemart, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en janvier 1829, il lui dit : « Au milieu de ces intérêts opposés, la France, qui n’a aucune arrière-pensée, aucune vue d’ambition personnelle, qui ne veut que le maintien de la paix entre les grandes puissances, garde une neutralité imposante pour ses deux alliés ». C’est donc une politique de désintéressement, et c’est ce désintéressement qui a permis à La Ferronnays d’exercer ce courtage et cet arbitrage entre les puissances que nous avons vu fonctionner pendant l’affaire grecque.
C’est qu’en effet, cette politique est mise à l’épreuve presque aussitôt par la question d’Orient. Malgré la déclaration de désintéressement que les puissances ont faites après Navarin, le 12 décembre 1827, au début de 1828, une double crise a fait penser qu’il pouvait se produire une guerre européenne : c’est l’antagonisme aigu entre la politique orientale de la Russie et celle de l’Angleterre qui commence en janvier 1828, s’expriment par les notes de la Russie pour mettre l’Angleterre en demeure de résoudre la question grecque qui tourne à des controverses assez aigres et qui montre une hostilité aiguë, qui peut conduire à la guerre. La France est sondée par les deux Etats sur ses intentions, sur la position qu’elle prendrait en cas de conflit ; La Ferronnays s’efforce donc de les faire rester sur le terrain du traité de Londres, de les enchaîner comme il le dit par une étreinte amicale. C’est d’autant plus important que l’Autriche peut se lancer dans l’aventure à son tour si elle voit l’Angleterre marcher contre les Russes.
Les efforts pressants que La Ferronnays exerce des deux côtés arrivent d’abord, comme nous l’avons vu, à faire reprendre les conférences de Londres, puis aboutissent à l’accord du 19 juillet avec cette double combinaison : d’une part la guerre russe sur le Danube et, d’autre part, de l’expédition française, mandataire de l’Europe, en Morée, pour régler la question de l’armistice entre les Turcs et les Grecs. La Ferronnays pourra se rendre cette justice, dans une lettre à Polignac en février 1829 : « Personne ne peut nier que si l’alliance de Londres n’eut pas existé, la guerre d’Orient eut embrassé l’Europe entière ».
En même temps, un autre conflit s’est dessiné, entre l’Autriche et la Russie, et, ici encore, les instructions de La Ferronnays à son ambassadeur sont de tout faire pour prévenir et apaiser ce conflit. Il faut porter une attention extrême à empêcher l’Autriche de profiter des embarras où se trouve la Russie, car Metternich triomphe bruyamment quant les Russes sont arrêtés devant Silistrie ; il considère qu’il y a là de leur part un échec extrêmement grave, « le plus grave, dit-il, depuis la fondation de l’Empire russe ». « Le charme qui entourait le colosse russe est dissipé » ; il croyait la Russie « engrenée dans une aventure plus désastreuse, plus irréparable pour elle que ne l’a été pour Napoléon la retraite de Moscou » et il fait à plusieurs reprises des menaces ; le ministre de la Guerre, le prince Hohenlohe, l’Empereur lui-même insistent sur la valeur de l’armée autrichienne. « Dans ces conditions, vous comprenez l’importance que peut avoir pour la Russie l’attitude de la France ; il est bien évident en effet que l’Autriche ne se lancerait pas dans une guerre en Orient, ne se prononcerait pas contre la Russie, si elle pouvait craindre d’être vulnérable en Italie, c’est-à-dire si la France menaçait de s’opposer à elle dans la péninsule italienne » ; c’est pourquoi le Tsar s’efforce de s’attacher la France en acceptant ses vues sur la Grèce ; c’est pourquoi il affecte de ne pas douter du secours de la France et d’être optimiste sur les résultats de l’alliance ; il va même jusqu’à dire à Mortemart, en l’interrogeant sur le nombre des bateaux que la France et la Russie ont en Méditerranée, après qu’on a fait le compte en commun : « Que pourraient faire les Anglais ? Nous serions en mesure de lutter contre eux et une surprise serait même possible ».
Dans ce conflit entre l’Autriche soutenue par l’Angleterre d’une part, et la Russie, l’attitude de la France est très nette : elle encourage les Russes à pousser leurs opérations à fond en Orient, promettant, en cas de complications de soutenir la politique russe. Charles X va même jusqu’à dire : « Si l’empereur Nicolas attaque l’Autriche, je me tiendrai en mesure et me risquerai selon les circonstances, mais si l’Autriche attaque, je ferai marcher immédiatement contre elle ». Par là, la France rend un grand service à la Russie ; mais elle ne songe pas à aller plus loin que cette démonstration d’accord diplomatique qui suffit, pense Charles X, pour intimider les Autrichiens ; il n’est pas question de solliciter une alliance russe, d’aller plus loin que cet accord. Le roi considère qu’il est sage de ne pas se lier par des engagements trop précis ; il multiplie les conseils de modération, exprime constamment la confiance que la Russie restera modérée dans sa victoire, et, de fait, la Russie donne satisfaction : le général Diébitch n’entre pas dans Constantinople ce qui eut été fort possible après ses victoires. Les revendications des Russes qu’ils font triompher au traité d’Andrinople, restent modérées. Il y a sans doute, dans cette modération, une part de l’influence française. Aussi, le Tsar multiplie-t-il les démonstrations d’amitié pour la France etr pour son ambassadeur ; il appelle le duc de Mortemart « Camarade Mortemart » ; dans un voyage qu’il fait à Berlin, en 1829, au mois de mars, il multiplie les amabilités pour l’ambassadeur de France, le comte d’Agoult.
Ainsi, cette position générale de la France prend tout son sens et toute son importance grâce à l’habileté avec laquelle l’affaire de Morée a été réglée. En même temps, elle augmente encore d’intérêt si nous pensons que les rapports entre la France et l’Égypte restent intimes. Tout cela, ce rétablissement de la situation française en Orient et dans le reste de l’Europe se faisant à la barbe de l’Angleterre à qui la France s’est substituée pour le protectorat des Grecs.
Le contentieux franco-autrichien
Mais cette politique n’était pas évidemment du goût de l’Autriche, et Metternich dirige contre la politique française une série d’intrigues. L’affaire grecque était pour Metternich un échec, puisque sa politique était de soutenir en tout état de cause l’intégrité de l’Empire ottoman et que, depuis 1820, il s’était montré systématiquement hostile aux Grecs. D’autre part, Metternich est inquiet de se rapprochement de la politique franco-russe ; c’est la combinaison qu’il a toujours cherché à éviter depuis 1815. Tout son effort est donc dirigé maintenant pour dissocier cet accord franco-russe et pour retourner l’Europe contre la France : il s’efforce de faire une alliance conservatrice contre nous. Il n’a pas cherché de terrain nouveau d’intrigue, il continue de représenter la France comme un foyer de révolution qui menace toute l’Europe ; une campagne d’insinuations, d’alarmes, de discours représente que le ministère Martignac est débordé par les éléments d’extrême-gauche, que le dernier rempart qu’il représente contre la révolution ne pourra pas tenir, qu’une révolution en France est inévitable et prochaine. Au mois de janvier 1829, l’empereur François signale par une lettre personnelle au Tsar la situation intérieure de la France et des États secondaires d’Allemagne et il lui demande s’il peut compter sur la Russie en cas de troubles ; il l’engage à terminer rapidement la guerre turque pour avoir les mains libres pour mater la révolution dans l’Europe occidentale. Il fait une démarche analogue près du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III. Il réussit à convaincre Nesselrode, ministre des Affaires étrangères de Russie, qui lui écrit qu’il partage l’opinion autrichienne ; il dénonce dans le gouvernement de la France une tendance révolutionnaire, « si menaçante qu’il devient plus important de se réunir contre ce danger que de terminer les affaires d’Orient ».
Metternich fit passer alors, après ces premiers sondages, un mémoire aux deux cours de Russie et de Prusse. Ce mémoire se trouva connu du gouvernement français par une confidence, assez maladroite, un bavardage, du ministre des Affaires étrangères de Berlin devant l’ambassadeur de France, d’Agoult où il avouait qu’il avait transmis à Saint-Pétersbourg, qui la discutait « d’une manière calme et naturelle », la proposition autrichienne de se hâter vers la paix avec la Porte pour former une nouvelle alliance des trois grandes puissances continentales « contre celle dont les agitations intérieures tendraient à rejeter l’Europe dans des bouleversements révolutionnaires ». C’est le 14 juin 1829 que la France se trouve ainsi connaître le projet de Sainte-Alliance des puissances du Nord et de l’Est que Metternich essaye de mettre sur pied ; c’est déjà cette Sainte-Alliance à trois que Metternich avait conçue à Laybach, c’est celle qu’il ressuscitera également contre Louis-Philippe, en 1833.
La parade française fut immédiate, du côté de Berlin comme de Saint-Pétersbourg : le gouvernement français fit exprimer à Berlin « l’étonnement et le profond regret » qu’il ressentait de ces démarches. Bernstorff expliqua et rassura, tout en disant qu’il ne se démentait point de ce qu’il avait dit, mais assura que la France n’avait rien à craindre de ces desseins : « Il ne faut pas y attacher, disait-il, une importance exagérée ». Pourtant, l’état d’esprit, à Berlin, n’était pas favorable dans toutes les classes à la France ; le chef du gouvernement, Ancillon, faisait lui-même auprès du roi sur le péril révolutionnaire. Le prince Guillaume, le frère du roi, allait trouver le Tsar, le 3 juin à Saint-Pétersbourg, pour lui exprimer les craintes que l’on avait de la situation intérieure de la France, et le roi de Prusse faisait part, lui-même, à Nicolas, par l’intermédiaire du grand-duc Constantin, son frère, de ces craintes à ce sujet. Mais la Russie qui avait besoin de la France, lui était attachée ; quand Mortemart exprime au Tsar les inquiétudes de la France sur ce projet, le Tsar lui répond : « Méprisez donc toutes les basses intrigues, laissez-les dire ; marchons droit notre chemin et il en seront pour leur honte ! » (28 juillet 1829). Au contraire, il agit près du roi de Prusse pour le calmer et obtient de lui qu’il s’engage à fond derrière la politique russe et non pas derrière la politique autrichienne ; d'ailleurs, La Ferronnays a grand soin d’entretenir ses bonnes relations avec Berlin comme avec la Russie, et l’intrigue de Metternich tombe ainsi dans l’eau. La tentative de Metternich échoua donc complètement : les relations étroites entre Saint-Pétersbourg et Paris la rendaient impossible. En Italie, Metternich poursuivait toujours sa politique d’influence et, ici aussi, le gouvernement français fut amené à barrer la route à la politique autrichienne.
Les gens de droite, en France, n’étaient pas hostiles par principe à l’action de Metternich en Italie : on reconnaissait que les intérêts de l’Autriche en Italie étaient assez grands pour qu’elle ne voulût pas tolérer l’esprit d’agitation et de révolte dans ce pays et, ici, on considérait que la France ne tirerait pas moins d’avantages au calme de l’Italie que l’Autriche. Seulement, la France ne peut pas admettre que l’Autriche veuille aller plus loin et reprenne ses tentatives de domination et de fédération en Italie. Or, Metternich vient de signer avec Marie-Louise, la grande-duchesse de Parme, une convention qui assure aux Autrichiens un droit de garnison permanent à Plaisance, pour laquelle on lui donne des casernes et des établissements militaires à perpétuité ; en même temps, Metternich faisait des ouvertures au grand-duc de Modène, à Rome et à Turin, en vue de la création d’une fédération italienne. Il travaille avec le roi de Sardaigne, Charles-Félix, pour écarter de la succession le prince de Carignan au profit de la fille de Charles-Félix, qui est mariée à un archiduc. Il sait cependant l’hostilité très vive de la France contre cette combinaison et que la France soutient les droits saliques du prince de Carignan à la couronne de Sardaigne.
Pour couper court à toutes ces intrigues, la France prit un ton ferme et décidé, fit des observations à Vienne. Metternich nia purement et simplement avoir fait de si mauvais desseins : il déclara que c’étaient des insinuations malveillantes de l’agent français à Rome, et il repris simplement ses antiennes anciennes contre les dangers d’une presse trop libre. La Ferronnays faisait d’ailleurs agir la Russie sur l’Autriche ; Mortemart avait reçu comme instructions de demander à Nesselrode que les ministres russes en Italie reçoivent l’ordre de se déclarer hautement contre tous les projets de confédération, contre tout projet qui tendrait à changer les rapports entre les États, et, de ce fait, le gouvernement russe envoie des instructions dans ce sens à ses chargés d’affaires et, à toutes les insinuations de Metternich, répond en exprimant le vœu que rien ne vienne ébranler l’équilibre européen. Mortemart pouvait écrire le 21 juillet 1829 : « L’Empereur nous prêterait son appui en Italie si nous le requérions ». D’ailleurs, il ne s’agit pas d’aller au-delà d’un simple maintien du « statu quo » et, sur ce point, la France a toute satisfaction. Les intrigues de l’Autriche n’ont donc eu pour effet, soit lorsqu’il s’agissait de reconstituer une Sainte-Alliance, soit lorsqu’il s’agissait de développer la politique autrichienne en Italie, que de resserrer la communauté de vues et d’action de la France et de la Russie, et accessoirement, de la France et de la Prusse, qui suit la politique russe en tout.
Pour une politique de compensation sur le Rhin.
Il y avait, cependant à Paris, dans le parti ministériel et au ministère, des gens qui considéraient cette politique comme insuffisante et qui faisaient une incitation à une politique plus énergique, à une politique d’expansion, qui aurait eu pour objet de remettre en question les traités de 1815, en profitant de l’amitié de la Russie et des difficultés européennes.
Un de ces conseillers d’action était Chateaubriand : La Ferronnays l’a envoyé comme ambassadeur à Rome ; il lui demande son avis sur la conduite à tenir et Chateaubriand lui répond par un mémoire le 30 décembre 1828. Chateaubriand développe cette idée qu’il y a en Europe, séparés par la question d’Orient, deux groupes de puissances : la Russie et la Prusse d’un côté, l’Autriche et l’Angleterre de l’autre ; tous les intérêts de la France la séparent du groupe Autriche-Angleterre ; il raille la possibilité que l’on s’engage dans une sorte de « croisade pour le tombeau de Mahomet », comme il dit, c’est-à-dire en faveur de l’intégrité de l’Empire ottoman ; on ne ferait là qu’une politique de duperie, pour calmer les terreurs de l’Autriche et satisfaire aux jalousies de l’Angleterre. Mais ce n’est pas davantage en raison de l’équilibre européen que la France aurait à se rapprocher de l’Autriche : « Bel équilibre pour nous en vérité, lorsque toutes les puissances ont augmenté leur masse et diminué d’un commun accord le poids de la France. N’ont-elles pas eu scrupule de s’associer pour cela à la Russie ? Qu’elles souffrent donc aujourd’hui que nous nous associions à la Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la véritable balance de l’Europe ». Il faudrait donc, d’après Chateaubriand, faire servir l’alliance russe à une reconstitution de la France, en contre-partie de l’aide que nous donnerions à la Russie en Orient ; il faudrait dire à la Russie : « Vos ennemis nous sollicitent, nous préférons la paix à la guerre, nous désirons garder la neutralité, mais enfin si vous ne pouviez vider vos querelles avec le Sultan que par les armes, si vous voulez aller à Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage de la Turquie européenne ; celles de ces puissances qui ne sont pas placées de manière à s’agrandir du côté de l’Orient recevront ailleurs des dédommagements ; nous, nous voulons avoir la rive gauche du Rhin, depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. Si la Russie a un intérêt à ce que la France soit forte, si vous consentez à faire cet arrangement et que les autres puissances s’y refusent, contractez avec nous une alliance qui nous permettra de nous défendre contre elles. Nous ne souffrirons pas qu’elles interviennent dans vos démêlés avec la Turquie. Si elles vous attaquent, nous les combattrons avec vous-mêmes, dans les mêmes conceptions que nous venons d’exprimer ».
Ce que Chateaubriand conseille ainsi à son gouvernement, certains fonctionnaires dans le personnel diplomatique le conseillent également ; certains ambassadeurs, par exemple le comte de Rayneval, qui a été ambassadeur à Berlin puis en Suisse, qui a même fait un moment l’intérim de La Ferronnays, avant Portalis, et qui a ensuite été envoyé comme ambassadeur à Vienne, au mois de mai 1829, sont partisans d’une alliance avec la Russie et la Prusse, pour des changements en Allemagne, et, en échange de ces changements, d’un paiement à la France sur le Rhin. Rayneval enverra de Vienne, le 10 mai 1830 un mémoire où il conclut que la France peut jouer un rôle brillant dans les affaires politiques, qu’il faut saisir toutes les occasions de faire triompher les revendications de la France, que ce serait d’ailleurs pour le gouvernement de Charles X un moyen de rallier à lui toute la population et de sortir de ses difficultés intérieures.
De même que Rayneval, travaille en ce sens M. de Bois-le-Comte, qui est directeur des affaires politiques au ministère, qui sera, comme nous le verrons, rédacteur du grand projet d’Orient de Polignac, travaille également dans le même sens le ministre de France à Munich, M. de Rumigny, qui, comme Rayneval et comme Bois-le-Comte, sort du personnel impérial : avec lui, nous voyons une conception nouvelle : il voudrait que l’on joue du conflit économique qui est provoqué en Allemagne par la création du Zollverein prussien ; il faudrait contrebalancer l’énorme influence que le Zollverein économique ne peut pas manquer d’avoir dans le domaine politique par une politique active du gouvernement français, qui combattrait cette influence prussienne par des concessions économiques qui s’efforceraient de rattacher à la France l’Allemagne du Sud et d’empêcher la Prusse de se défendre de ce côté. Il voudrait que l’on joue en même temps de la crainte que la Bavière peut avoir de l’ambition autrichienne et qu’on se rattache ainsi l’ensemble des gouvernements de l’Allemagne du Sud. A ces observations, le gouvernement français, d’abord un peu inquiet, se rassure et, d’autre part, il ne craint pas la politique d’accroissement de la Prusse ; il répond le 7 mai : « Nous n’avons pour le moment ni à prendre part aux plans prussiens, ni à nous efforcer d’y mettre obstacle. Tout ce que le Roi vous recommande, c’est d’en observer avec attention les progrès ». Et comme Rumigny insiste, le gouvernement lui répond, que pour la politique qu’il conseille, il faudrait changer le tarif des douanes protectionnistes françaises établi en 1822 et qu’il ne peut en être question. A de nouvelles lettres de Rumigny qui précisent sa pensée, le gouvernement répond que le Roi ne songe pas le moins du monde à une politique qui puisse le brouiller avec la Prusse : « Les relations que la Prusse cherche à établir avec les Etats du Midi de l’Allemagne attirent beaucoup l’attention des puissances. On a voulu à ce sujet nous inspirer nous-mêmes des inquiétudes ; nous ne les partageons en aucune manière ; nous verrons sans crainte ni jalousie aucune la Prusse resserrer ses liens avec les autres Etats du corps germanique ».
Enfin, dans le monde ultra, une certaine agitation se manifeste contre cette modération politique que Charles X et son gouvernement exercent en Russie et, en échange, reçoivent de Russie. L’ambassadeur russe Pozzo di Borgo, dénonce cette cabale contre le ministère, cabale qui voudrait faire venir au pouvoir Polignac considéré comme n’étant pas inféodé aux Russes. L’opinion française applaudit au contraire à la guerre des Russes contre les Turcs et aux succès des Russes.
Il y a donc un effort dans un certain nombre de cercles diplomatiques et de cercles politiques pour faire sortir le gouvernement français de sa position de modération. Mais Charles X et son gouvernement ne se laissent pas dévier par ces conseils ou par les annonces du danger : ils ne veulent pas se lancer dans une politique d’ambition qui consisterait à réaliser, à la faveur des complications européennes, les vues d’affranchissement de la France. Ils se contentent d’une conciliation et d’un arbitrage entre les puissances, ils cherchent seulement à rétablir l’influence personnelles de la France en Orient et en Méditerranée et son influence politique dans le concert européen. Ainsi, la France redevient une des pièces essentielles de l’échiquier diplomatique, sans avoir besoin pour cela de sortir de sa politique de prudence.
Les débuts de Polignac et la fin de l’affaire grecque.
La Ferronnays fut remplacé par le prince de Polignac et c’est le prince de Polignac qui eut ainsi à tirer les conclusions de l’affaire grecque. Déjà, au mois d’avril 1829, Charles X avait fait quelques efforts pour faire venir Polignac aux affaires. C’est le 8 août 1829 qu’est constitué le nouveau ministère, dans lequel Polignac a les Affaires étrangères.
Il ne faut pas représenter Polignac sous les traits d’un fantoche ou d’un sot, comme on le représente habituellement : Polignac a été un excellent ambassadeur à Londres à la fois souple et énergique ; il a réussi à tenir tête aux Anglais sans les fâcher, à être aussi obstiné qu’ils l’étaient eux-mêmes, et d’autre part, il a donné à l’ambassade française une grande allure et un grand train de mission, joints à une grande courtoisie. Il a de bonnes qualités de diplomate, il a le sens de la grandeur de la France et du Roi ; il a, d’autre part, la technique diplomatique et c'est un travailleur, un homme sérieux. Seulement, dans son désir de faire du grand et d’augmenter le prestige de la France, il se laisse aller facilement à des chimères, il apprécie parfois faussement la réalité, et, pour tout dire, comme je vous le disais tout à l’heure, il manque de bon sens. D’autre part, il a trop confiance en lui-même ; Pozzo di Borgo écrivait un jour, en novembre 1829 : « La confiance que cet homme met en lui me désespère ».
Le prince de Polignac : craintes et préventions.
A son avènement, comme d’ailleurs en politique intérieure, on a vu beaucoup plus de choses qu’il n’y en avait : on a partout été persuadé que l’avènement de Polignac était le produit d’une intrigue anglaise ; de Londres, l’ambassadeur de Russie1 écrit à Pozzo, le 31 juillet que les ministres anglais éprouvent la plus vive satisfaction en voyant qu’on appelle le prince de Polignac à Paris. A Paris, le groupe des Ultras, hostile aux Russes, travaille pour lui. Pozzo est donc assez inquiet de voir arriver au ministère un homme que l’on considère comme l’homme de l’Angleterre. L’ambassadeur de Russie à Londres disait de Polignac : « C’est une marionnette, mise en place par l’étranger ». De loin, on en juge de même : le grand-duc Constantin appelle ce nouveau gouvernement « le ministère Polignac-Wellington » et le Tsar est inquiet de l’aventure où se porte le roi ; il considère que le roi joue une partie dangereuse en faisant appel à un homme dont il considère la valeur comme médiocre, sans autre motif que de satisfaire « un engouement incompréhensible pour un individu qui sacrifie à son ambition le salut de sa patrie et peut-être la vie et le sort de son roi ». Au contraire, Metternich applaudit bruyamment à l’avènement de Polignac. Ainsi, à l’origine sur le plan diplomatique, Polignac apparaît comme le triomphe du clan anglo-autrichien sur le clan russe ; c’est une raison de plus de son impopularité.
Aussi Polignac a-t-il voulu rassurer tout de suite Pozzo di Borgo sur ses véritables intentions : il va le voir, le 17 août, pour lui exprimer sa loyauté vis-à-vis du rapprochement franco-russe, son désir de maintenir l’accord et il se récrie contre la façon dont on présente au Tsar son arrivée au pouvoir. Seulement Polignac s’exprime dans un langage assez confus, il exprime des conceptions assez étranges sur l’Orient, si bien que Pozzo est mal convaincu et reste persuadé qu’il y a quelque chose sous roche et qu’il existe un accord entre Polignac et Wellington sur l’affaire grecque.
Mais c’est en réalité le roi qui est le vrai maître de la situation, et même si Polignac avait des idées derrière la tête, le roi conduit la politique et ne la laisse pas dévier ; Polignac lui-même dira à l’ambassadeur de Russie quelques temps après : « Sa Majesté donne une direction trop personnelle à la marche de son cabinet pour que l’on ait à craindre qu’un changement dans l’administration intérieure puisse influer sur les affaires du dehors ». Il est pourtant incontestable qu’il y a eu un moment de fléchissement dans cette politique, redressé très rapidement d’ailleurs par le roi.
Le mémoire Polignac.
Polignac se trouvant devant les développements de l’affaire grecque, imagina une solution grandiose à toute cette question d’Orient. Au moment où Polignac prend le pouvoir, on ne sait pas trop, en effet, où on en est : les succès russes ne se sont affirmés qu’au milieu du mois de juin ; ils ont amené une première concession, de la part des Turcs au début juillet ; c’est en effet l’arrivée de l’armée russe devant Andrinople qui oblige les Turcs à adhérer, le 11 août, au traité de Londres, c’est-à-dire au moment même où Polignac prenait le pouvoir ; mais, les communications sont assez lentes et ce n’est qu’au bout de quelques jours qu’on aura les nouvelles. Les succès des Russes ont eu d’autre part pour conséquence une sorte de retournement de la politique anglaise, qui revient sur les concessions qu’elle avait faites et qui s’efforce de rétrécir le plus possible l’État que l’on veut constituer en Grèce.
Polignac, devant le mouvement d’opinion – en dehors du petit groupe ultra – et les victoire russes qui s’affirment, et peut être influencé par certains hommes de ses bureaux, a l'idée que l’on peut faire servir l’alliance russe à « de grandes pensées » ; il reprend par conséquent, en la transformant, l’idée de Chateaubriand de satisfaire au moment de l’alliance russe les revendications nationales, et par là, de ramener aux Bourbons l’opinion. Charles X y avait peut- être pensé de lui-même car, un jour, il disait à Martignac : « Peut-être une guerre contre la Cour de Vienne me sera utile, parce qu’elle fera cesser au-dedans les discussions et occupera la nation en grand, comme elle le désire ».
Or, Mortemart, envisageant la possibilité d’un effondrement total de l’Empire ottoman devant les armées russes, a demandé à son ministre des instructions générales, dans quel esprit il faudrait aborder des discussions s’il se produit un fait pareil ; il voudrait connaître « ce que le Roi voulait obtenir en conséquence de tous les événements qui se passaient ». Pour répondre à cette demande, Polignac fait préparer par la Direction Politique un projet qui est rédigé par Bois-le-Comte, qui est discuté et arrêté en Conseil du roi dans les derniers jours d’août et qui est envoyé à Mortemart pour information le 4 septembre 1829. C’est ce qu’on a appelé le « Grand Projet » : il consiste en trois documents : un mémoire pour un projet de partage de l’Empire ottoman, une note rédigée pour le Dauphin et une lettre confidentielle du prince de Polignac au duc de Mortemart.
Le mémoire se place dans l’hypothèse de l’écroulement de l’Empire ottoman, que d’ailleurs la France déclare ne pas souhaiter : elle espère que l’Empire ottoman sera sauvé, mais enfin l’hypothèse de départ est celle-ci : l’Empire ottoman s’écroule. Il est nécessaire donc de ne pas être pris au dépourvu, et il faut fixer à l’avance sa pensée ; il ne faut pas recommencer ici ce qui s’est passé pour la Pologne, il ne faut pas que la France reste encore une fois le témoin impassible et forcé de ce partage, que l’accord de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Russie lui enlèverait le moyen d’empêcher. L’effondrement de l’Empire ottoman pourrait être l’occasion d’un remaniement de l’Europe : ce remaniement, il ne faut pas le faire en congrès ou en une conférence, parce que là l’intimité des relations entre l’Autriche et l’Angleterre, leur solidarité d’intérêts, mettraient certainement en minorité, dans un congrès la France et la Russie ; il faut donc préparer les solutions à l’avance et les faire accepter d’avance. Comme moyen de solution, Polignac suppose une alliance franco-russe, avec collaboration de la Prusse ; on aura ainsi, à trois, une force militaire qui sera capable ou bien de prévenir la guerre, ou bien, si la guerre éclate, de la conduire victorieusement.
Quels sont donc les lots qui sont à prévoir dans ce partage ? On constituerait un fort Etat grec, avec Constantinople comme capitale, comprenant toutes les régions de population grecque, y compris la côte d’Ionie ; la liberté des Détroits serait garantie. Comme roi de cet Etat grec on prendrait Guillaume, roi des Pays-Bas. L’Egypte serait un Etat indépendant, où peut-être on pourrait restaurer le califat. La Russie recevrait la Moldavie et la Valachie et, dans l’Est, le tiers de l’Asie Mineure. L’Autriche recevrait la Bosnie et la Serbie. Ainsi serait liquidée toute la Turquie d’Europe.
Mais ce partage de l’Empire ottoman devrait s’accompagner d’un remaniement européen, dont l’objet doit être d’assurer la sécurité de la France et « de la faire sortir de la condition très défavorable où le Congrès de Vienne l’a placée ». La France ne réclame pas de conquêtes lointaines en Orient ; ce qu’elle demande, c’est la Belgique et le remaniement de sa frontière lorraine, avec Sarrebruck, Sarrebourg et Landau. La rive gauche du Rhin serait donnée au roi de Saxe et on donnerait également à la Bavière un agrandissement territorial qui lui permettrait de communiquer directement avec son Palatinat, en donnant une compensation au grand-duché de Bade. La Prusse serait dédommagée de cette perte de la rive gauche du Rhin par la Saxe et la Hollande. En somme, Polignac envisageait un retour à la combinaison qui avait été écartée au traité de Vienne et préconisait la destruction du royaume des Pays-Bas, au profit de la France pour sa partie méridionale, c’est-à-dire la Belgique et au profit de la Prusse pour la partie septentrionale, c’est-à-dire la Hollande. L’Angleterre serait désintéressée si elle le voulait par l’octroi de colonies hollandaises ; si elle refusait, les colonies hollandaises seraient partagées entre la France et la Prusse.
Que signifie cette combinaison ? Pour ce qui est de la France, on voit évidemment quel est l’intérêt que Polignac y trouvait, intérêt européen ou intérêt proprement français et méditerranéen. Vous remarquerez que toute cette combinaison a un caractère nettement anti-anglais, et ce caractère anti-anglais de la combinaison Polignac est avoué carrément. Pour les Russes, il s’agit de « leur frayer le chemin des Indes » dit le mémoire ; plus loin, on parle de les rapprocher de la Méditerranée, « où nous avons si grand besoin d’appui contre la prépondérance britannique ». De même, lorsqu’il parle de céder la Bosnie et la Serbie aux Autrichiens, il remarque que, en donnant à l’Autriche la réalisation de son rêve sur l’Adriatique on l’amènera « à sentir tout ce qu’il y a de pesant pour l’Europe dans la suprématie navale britannique » ; quant aux Prussiens, installés en Hollande, « nous faisons ainsi de la Prusse une puissance navale et nous nous préparons un nouvel auxiliaire pour combattre la domination que les escadres britanniques exercent sur les mers » ; enfin, de ce grand Etat grec : « Le nouvel Etat aurait avec nous l’intérêt commun que toutes les puissances maritimes auront longtemps à abaisser l’Angleterre ».
Ainsi, ce que Polignac envisage, c’est de rendre à la France sa puissance territoriale en Europe, par l’acquisition de la Belgique, et d’assurer sa prépondérance maritime en Méditerranée, par des alliances anti-anglaises, c’est-à-dire qu’il a délibérément choisi entre l’Angleterre et la Russie et qu’il s’est décidé pour les combinaisons continentales contre l’alliance anglaise.
Voilà la combinaison de remaniement européen et oriental développée dans le mémoire de Polignac. Ce plan est justifié par une note spécialement écrite pour le Dauphin, parce que le Dauphin était partisan, de l’acquisition de la rive gauche du Rhin plutôt que de celle de la Belgique, et la note pour le Dauphin a pour objet de justifier la combinaison de Polignac. On la justifie du point de vue militaire en montrant que l’acquisition de la Belgique est strictement défensive, qu’elle a pour objet de mettre à couvert la capitale de la France qui est trop proche de la frontière et par conséquent sous le coup d’une invasion possible, et que d’autre part il s’agit de donner à la France des ports importants sur la Manche et la Mer du nord, ports qu’elle n’a pas parce qu’il n’y a pas de ports militaires possibles pour la France de Cherbourg aux Pays-Bas, tandis que au contraire demander la rive gauche du Rhin, c’est donner à la France un caractère agressif, car cela permettrait aux armées françaises de pénétrer sans difficulté au cœur même de l’Allemagne ; Mayence serait entre nos mains un camp retranché d’où nous pourrions à notre gré envahir telle ou telle partie de l’Allemagne où nous voudrions porter nos armes, et par conséquent cela soulèverait de la part de l’Europe une inquiétude que ne soulèverait pas notre établissement en Belgique. En effet, au point de vue militaire, l’acquisition de la Belgique, « en tournant nos forces vers la mer et contre l’Angleterre, rassurerait l’Europe centrale plutôt qu’elle ne l’effrayerait », tandis que l’inquiétude de l’Europe s’éveille chaque fois qu’on voit la France se développer du coté du continent. Au contraire, le refus par la France de la rive gauche du Rhin entraînerait la possibilité d’une alliance avec la Prusse et avec l’Allemagne, et aussi en faveur de la Russie qui ne peut pas ne pas être satisfaite de voir la France se tourner contre l’Angleterre.
Enfin, les conditions d’application du mémoire sont précisées dans une lettre confidentielle à Mortemart ; cette lettre lui recommande le secret le plus absolu : « La communication est faite pour l’ambassadeur seul », il ne faut même pas la faire coter aux archives de l’ambassade. Mortemart ne doit d’ailleurs la considérer que comme un canevas lui donnant les vues du gouvernement, pour qu’il puisse s’en rapprocher le plus possible, qu’il se serve de ce document comme directive dans ses conversations. La lettre insiste sur ce que la Prusse est le pivot de la combinaison : « La Prusse est le nœud de notre plan et il est indispensable de les contenter » ; c’est pourquoi on lui fait la part si large : « le Roi porte cette conviction si loin qu’il ne vous autorise à rien conclure que dans la supposition de l’adhésion de la Prusse ». Une des raisons essentielles de s’appuyer sur la Prusse, c’est qu’on a besoin, dans la combinaison nouvelle, de l’appoint de la force militaire prussienne. Enfin, la lettre insiste sur le caractère éventuel de la proposition : « Il faut s’abstenir de toute initiative, provoquer simplement des confidences ou des ouvertures du Tsar » ; et Polignac se place dans l’hypothèse que la guerre avec la Turquie offrirait des perspectives d’écroulement de l’Empire ottoman : « Vous n’auriez aucun usage à faire de tout ce que je vous dis et le regarderiez comme non-avenu dans le cas où un traité aurait été signé quand cette lettre vous parviendra ». Or, ces documents sont datés du 4 septembre, la paix d’Andrinople est du 14 septembre : les documents en question arrivèrent donc à Saint-Pétersbourg après que la paix d’Andrinople eut été signée ; le projet n’eut donc pas à être communiqué à la Russie, il resta, en somme, tout simplement un document d’archives, qui est significatif des vies de Polignac et du gouvernement français, de la psychologie de Charles X et de son ministre, mais qu’il ne faut pas considérer par conséquent comme étant un acte politique ayant une efficacité quelconque.
Pourtant, Mortemart se trouva amené à s’en inspirer dans une certaine mesure, très faible d’ailleurs, car l’idée d’un effondrement possible de l’Empire ottoman n’est pas venue seulement à Polignac : à Berlin, on a cru que l’Empire ottoman n’allait pas survivre à la guerre et on a exprimé des craintes à l’ambassadeur français d’Agoult, sur ce point. L’Autriche elle-même, à la fin de l’été, peu avant le traité d’Andrinople, faisait part à la Russie d’un projet de partage dont la France serait exclue, en cas d’effondrement de l’Empire ottoman. Le Tsar fait part de ce projet à Mortemart, le 3 novembre, en ajoutant : « Le Roi peut compter que jamais je n’entrerai dans une pareille combinaison sans mon fidèle allié. J’engage le Roi à s’occuper des suites de la chute de l’Empire ottoman ; malgré mon désir de le conserver, il peut périr d’un moment à l’autre ». Mortemart se croit alors autorisé par ces propos du Tsar à faire une allusion à la possibilité dans ce cas, pour la France d’obtenir des compensations du côté de l’Ouest, et il insinue, au mois de janvier, que le gouvernement français pourrait profiter de ces grands événements, et d’ailleurs aussi des difficultés que le gouvernement des Pays-Bas a à ce moment avec l’opposition belge, pour obtenir du côté de l’Ouest, des compensations à cet agrandissement russe ; mais le Tsar l’arrête immédiatement et prie le gouvernement français d’abandonner une idée pareille.
Il est donc certain que l’idée d’un remaniement de l’Europe occidentale au moyen d’une alliance avec la Russie et la Prusse préconisée par certains cercles ultra-royalistes en France a été écartée par les deux protagonistes, russe et français, et que la politique suivie par La Ferronnays s’est presque immédiatement imposée à Polignac ; c’est dans ce sens que le règlement de l’affaire grecque va être, en effet, poursuivi par le gouvernement français et conduit à son terme, c’est-à-dire à l’organisation du royaume de Grèce
La fin de l’affaire grecque.
Le règlement de cette affaire grecque se heurte à l’hostilité des Anglais ; les Anglais reprennent ou maintiennent en effet leur politique défavorable aux Grecs : ils ont fait des réserves aussitôt sur l’article 10 du traité d’Andrinople, déclarant que la Russie n’avait pas le droit d’imposer seule une solution de l’affaire grecque en obligeant la Turquie à adhérer au protocole du 22 mars. Les Russes ont été amenés à répondre que leur victoire devait être considérée comme un succès remporté en commun et que la solution de l’affaire restait aux mains de la conférence de Londres. Sur les suggestions de l’Angleterre, les Turcs demandent, le 25 septembre, le retour aux limites qui avaient été fixées d’abord par le protocole du 16 novembre 1828, c’est-à-dire la Morée seule et les Cyclades. La controverse sur les limites de la Grèce se trouve donc ainsi recommencée, malgré le protocole du 22 mars et le traité d’Andrinople. Puis, l’Angleterre veut disputer au nouvel Etat le nom même de Grèce qui comportait avec lui « des idées ambitieuses » dit-elle le 16 novembre. Enfin, elle subordonne la question des limites au choix du nouveau souverain, et alors commence une discussion interminable : l’Angleterre propose des candidats qui soient agréables à l’Autriche, le prince de Hesse-Hombourg par exemple, qui est un général autrichien ; elle propose ensuite le prince Frédéric des Pays-Bas, pour essayer de détacher les Russes de la France ; elle s’oppose aux candidats proposés par la France qui désirait un prince catholique, soit un prince de la maison de Bavière, le prince Charles, ensuite le fils de celui-ci, le prince Othon, puis un prince de Saxe. Il semble bien ainsi que la volonté obstinée de l’Angleterre soit de faite obstacle à la politique française philhellénique.
C’est en s’appuyant sur les Russes que les Français déjouent cette intrigue anglaise. Ce que s’efforce de faire la France, c’est de mettre sur pied un Etat grec qui soit viable. Guilleminot, devant l’obstination des Anglais, a suggéré une solution : si on diminue le territoire de la Grèce, il faut au moins compenser cela par l’indépendance totale du nouvel Etat. Il y a là, une parade habile à ce que veut l’Angleterre ; cela aurait l’avantage de désarmer l’hostilité des Grecs contre le protocole qui maintenait leur vassalité vis-à-vis des Turcs, de contenter les libéraux français, qui protestaient contre cette situation hybride que l’on voulait faire aux Turcs, contre « les incohérences et les obscurités » comme disait Lafayette, de la solution qu’on adoptait. D’ailleurs, les Grecs sont dans une situation difficile : la France ne va pas laisser ses troupes chez eux pendant longtemps ; ils n’ont pas d’argent, ils sont obligés de consacrer tout ce qu’ils ont d’argent à l’entretien de leur armée ; ils ne peuvent arriver à se procurer de l’argent près des banques : le banquier Eynard, le banquier du comité philhellénique, n’a pas pu arriver à leur négocier un emprunt à Londres ni à Paris.
Il fallut de longues batailles à l’ambassadeur de France, le duc de Laval, à la conférence de Londres, en faveur des Grecs. Il l’emporta grâce à un revirement de l’Angleterre : l’Angleterre se rendit compte, en y réfléchissant que la Turquie était si faible qu’elle n’était plus un obstacle aux Russes et que, dans ces conditions, il ne fallait pas, pour barrer aux Russes la Méditerranée, faire trop de fond sur les Turcs, qu’il pourrait être par conséquent habile d’avoir là un Etat grec ayant une forte constitution, tout en n’étant pas capable de gêner l’occupation anglaise des îles Ioniennes ; elle se rallie donc au point de vue français de l’indépendance du nouvel Etat, mais en travaillant toujours à lui raccourcir le plus possible ses frontières du côté de la mer Ionienne, pour éviter ainsi qu’il ne soit une menace pour l’occupation anglaise des Sept-Îles.
Ensuite, la France eut à batailler pour le prince, car elle voulait qu’il y eût sur le trône grec un homme qui ne soit pas l’agent des Anglais. Or, le duc de Laval voyait tous les candidats qu’il proposait, les uns après les autres, écartés par les Anglais ; les Anglais ne voulaient même pas que l’on dresse une liste des concurrents possible par ordre de mérite ; Peel déclarait : « Jamais je ne consentirais à accepter qu’un candidat proposé par la France eût un avantage sur celui de l’Angleterre » et il finissait par conclure « Si nous ne pouvons nous concilier sur le choix d’un prince, la Grèce restera une République, et nous en reviendrons au protocole du 22 mars ». Le duc de Laval propose enfin que le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, qui a été le gendre du roi d’Angleterre et qui, veuf maintenant, habite Londres et reçoit une pension de l’Angleterre ; il ne doit donc pas, semble-t-il, être vu défavorablement par les Anglais.
La position de la France est enfin acceptée par la Conférence le 30 novembre : il est entendu que l’Etat grec aura son indépendance totale, mais son territoire est rétréci : la frontière partira de l’embouchure de l’Aspropotamos, c’est-à-dire de l’angle du golfe de Corinthe avec la mer Ionienne, traversera les montagnes en écharpe par le Mont Oete et aboutira, sur la côte de la mer Egée, à l’embouchure du fleuve Sperchios ; au lieu de la ligne Artha-Volo, c’est donc une ligne beaucoup plus méridionale Aspropotamos-Sperchios ; les propriétaires turcs seront indemnisés à la charge de la Grèce, et le prince choisi par l’Europe pour régner en Grèce est le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha. Ces décisions sont mises en forme par un protocole du 3 février 1830, qui comporte trois actes :
un acte qui rassemble toutes les décisions antérieures au traité d’Andrinople et celles qui viennent d’être prises qui fixent le territoire de la Grèce et son étendue ; cet acte sera transformé en un traité solennel dès qu’un prince aura été choisi comme roi
un acte offrant la couronne à Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha
enfin, un troisième acte par lequel les Grecs s’engagent à garantir la liberté des catholiques et l’admission de tous aux emplois, sans distinction de culture.
Alors commence une longue négociation avec Léopold pour le décider à accepter la couronne ; Léopold essaye d’obtenir des agrandissements de territoires, la cession de l’île de Crète et un emprunt qui permette d’organiser le nouveau gouvernement. Finalement, comme il ne peut obtenir ni l’un ni l’autre, il refuse la couronne. Il va falloir recommencer la négociation pour trouver un prince grec.
Vous voyez que la politique française, sur cette affaire grecque, a achevé son évolution complète, évolution qui l’a menée à la création d’un royaume grec. Mais ce royaume grec est encore quelque chose de bien chétif.
L’affaire d’Alger et la chute de la Monarchie.
En même temps que cette affaire grecque achevait de se régler, les dernières négociations chevauchaient avec d’autres négociations pur l question d’Alger, et l’affaire d’Alger va accentuer la distribution diplomatique de l’Europe telle que l’affaire grecque l’a posée. La France va en sortir bénéficiaire dans la Méditerranée occidentale comme dans la Méditerranée orientale.
A.- L’affaire d’Alger
Voyons comment se pose cette affaire algérienne au point de vue diplomatique. Au moment où Polignac a pris le pouvoir, l’affaire est engagée depuis longtemps puisque l’insulte, dont nous cherchons la réparation, faite au consul de France Deval est du 29 avril 1827. On a cherché d’abord plusieurs solutions : le ministre de la Marine, Clermont-Tonnerre, avait alors proposé une expédition, mais elle avait été écartée par Villèle au mois d’octobre 1827, de même qu’avait été écarté par Martignac un projet de conquête et de pénétration pacifique qui était mis sur pied par un négociant de Marseille, Roux. On s’était borné alors à faire le blocus d’Alger, que le Roi, dans son discours du trône de février 1828, avait déclaré qu’il serait poursuivi jusqu’à satisfaction. En réalité, ce blocus se montrait inefficace et le Dey d’Alger n’avait pas cédé. On avait envoyé au début d’août 1829 une mission d’un diplomate officier de marine accompagné par un bateau de guerre, la Provence, mais au moment où ce diplomate, La Bretonnière, quittait Alger, son bateau avait reçu des coups de canon des forts d’Alger, ce qui avait encore, par conséquent, accentué la tension entre les deux gouvernements.
Il était donc nécessaire d’en sortir. L’idée de Polignac était toujours de chercher un succès extérieur qui consoliderait sa situation intérieure. La Russie l’encourageait à agir : le Tsar disait à Mortemart que la France devrait faire cesser ces brigandages des pirates et de façon définitive, que la Russie appuierait toutes les tentatives de la France et le Tsar ajoutait : « En tout cas, quelle que soit la décision du Roi à cet égard, je l’approuve ; vous pouvez être sûr que je l’appuierai de toute mon influence » (8 octobre 1828). Ainsi, la France est assurée de la complaisance de la Russie ; la Russie ne demande pas mieux que de favoriser l’influence française en Méditerranée, car ce sera toujours forcément une influence qui travaillera contre l’Angleterre.
A l’origine, l’affaire d’Alger n’apparaît que comme une annexe à la politique arabe et méditerranéenne de la France et elle se développe comme un épisode de l’intimité de la France avec l’Egypte. Cette intimité allait en effet grandissant ; le nouveau consul qui remplaçait Drovetti à Alexandrie, Mimaut, recevait de Méhémet-Ali les assurances les plus formelles, en juillet 1829, que la politique du Pacha se concerterait en toutes les questions avec la politique de la France. Méhémet-Ali avait des ambitions ; elles avaient été déçues en Grèce puisque la Morée avait été perdue pour les Turcs alors que le gouvernement de la Morée devait constituer la récompense d’Ibrahim. Les ambitions de Méhémet-Ali ne sont pas encore orientées vers la Syrie, comme elles le seront dans les années suivantes ; c’est du côté de l’Ouest, de concert avec la France, qu’il songe à développer son influence, et il propose au gouvernement français, au mois de septembre 1829, de se charger lui-même de l’affaire algérienne ; il fait valoir la connaissance qu’il a du pays, les rapports qu’il en reçoit ; il fait valoir d’autre part qu’une entreprise faite par la France serait très difficile, qu’elle ne réussirait, et encore parce que ce seraient des Français, qu’avec 40 000 hommes de troupe, tandis que lui-même avec sa position en Afrique, les moyens de réussir que lui assurerait la communauté de religion, il pourrait régler la question à meilleurs frais. Il propose donc à la France de mettre fin à l’affaire d’Alger et Charles X et Polignac adoptent cette idée.
Mais pour que Méhémet-Ali puisse faire l’expédition, il faut qu’il en ait l’autorisation du Sultan, puisqu’il n’est qu’un Pacha du Sultan : le gouvernement français est ainsi amené à négocier à Constantinople pour obtenir le firman qui autorisera Méhémet-Ali à diriger une expédition sur Alger et des instructions sont envoyées dans ce sens, au mois d’octobre 1829, à Guilleminot : on lui explique que la combinaison serait avantageuse parce que, ainsi on ne compromettrait pas l’honneur de nos armes contre un ennemi qui n’est pas digne de nous.
Seulement la Porte fait des difficultés à cette combinaison. L’Angleterre, naturellement, agit sur la Porte pour l’amener à refuser l’autorisation au Pacha. Au conseil des ministres français, lorsque Polignac présente la question, le ministre de la Guerre et le ministre de la Marine en particulier s’élèvent contre une pareille combinaison, mais Polignac n’en tient aucun compte et, au Conseil du 19 novembre, le Roi, sans écouter les objections des autres ministres, signe le projet de traité de Polignac avec Méhémet-Ali. Méhémet-Ali se déclare prêt à agir, même sans autorisation du Sultan. Il mettra dans l’affaire 40 000 hommes, seulement, il demande qu’on lui avance vingt millions, qui seront remboursés dans les quatre ans et qu’on lui accorde quatre vaisseaux de ligne, armés de quatre-vingt canons ; il semble que Méhémet-Ali, comme le consul le soupçonne, ait eu l’idée de se constituer ainsi une bonne flotte en Méditerranée.
Le projet est annoncé aux ambassadeurs, d’abord officieusement, puis officiellement, au mois de janvier. L’objet est défini par Polignac : il s’agit de garantir de la manière la plus solennelle la conversation des privilèges dont les nations européennes jouissaient sur les côtes d’Afrique, tout en établissant de concert avec la France, le principe que, sauf les droits antérieurs acquis et existants, « toutes les nations y seront traitées sur le même pied de la plus parfaite égalité ». Ainsi la combinaison de Polignac est de rouvrir la côte d’Afrique du Nord au commerce libre de toute l’Europe et non pas d’y chercher un privilège particulier pour la France. Le projet de Polignac et de Méhémet-Ali souleva en France une telle opposition et une telle ironie dans tous les journaux et les exigences de Méhémet-Ali étaient telles que, finalement, le projet fut abandonné.
C’est, en effet, le 31 janvier que la France se décida à faire elle-même l’expédition, au lieu de la confier au Pacha d’Egypte, et, dans les premiers jours de février, on commence les études pour l’expédition : le 7 février, des instructions sont envoyées pour préparer l’expédition. Mais quel est l’objet envisagé pour cette expédition ? Polignac n’envisage pas un intérêt français exclusif, encore moins l’idée d’une conquête française et d’un établissement de la France sur la côte d’Alger : il offre à l’Angleterre de participer à l’expédition par des contingents britanniques. Dans une circulaire du 12 mars aux ambassadeurs, il dit : « Notre but est un but d’humanité ; nous poursuivons, outre la vengeance de nos propres injures, l’abolition de l’esclavage des chrétiens, la destruction de la piraterie, la suppression des humiliants tributs que les Etats européens payent à la Régence » et, par la suite, la France se concertera, dit-il, avec ses alliés pour le règlement du nouvel ordre des choses à établir à la place de la Régence.
Quand les préparatifs sont déjà fort avancés, une nouvelle circulaire, le 7 avril, indique l’importance de cette expédition – 35 000 hommes – donne le nom des chefs qui sont désignés, le général de Bourmont, qui commandera l’expédition, donne l’importance des bateaux et déclare que tous les préparatifs seront terminés dans un mois, que les Français sont unanimes sur l’objet de l’expédition, que la politique royale est parfaitement désintéressée : elle l’a prouvé depuis quinze ans, elle est intervenue en Espagne pour arracher l’Espagne aux désordres de la révolution, mais non pas pour y chercher un intérêt personnel, elle est intervenue en Grèce pour arracher une population chrétienne aux Turcs et elle n’a pas cherché de privilèges personnels ; ici, ce sera la même chose : elle veut délivrer le commerce européen de la piraterie barbaresque, au profit de tout le monde. Les instructions envoyées aux ambassadeurs sont d’insister sur le côté européen, international de notre objectif. Au début de mai, au moment où les défiances de l’Angleterre se font de plus en plus acerbes, Polignac réaffirme encore à toutes les puissances le désintéressement de la France. Dans une circulaire du 12 mai, il invite même les puissances à munir leurs ambassadeurs d’instructions pour discuter avec le gouvernement français du régime que l’on établirait en Algérie après le renvoi du Dey. Ainsi, la France prétend faire cette expédition d’une façon parfaitement désintéressée et en servant les intérêts de toute l’Europe.
L’attitude des puissances fut naturellement assez différente : approbation chaleureuse des Russes ; Nesselrode l’indique à son ambassadeur dès le 28 mars et, officiellement, l’Empereur déclare que tous ses vœux accompagnent l’expédition française ; il décide même d’attacher un officier de son quartier-général auprès de l’expédition et de faire rechercher à Saint-Pétersbourg, dans les archives russes, tous les documents, toutes les cartes qui pourraient favoriser l’expédition française. Il accepte le point de vue français : « La France peut compter sur le constant appui d’un allié sûr dans les développements ultérieurs que prendra cette question lorsque le succès aura couronné les armes de Sa Majesté ». Il rend à la France le service d’assurer l’assentiment du gouvernement prussien, grâce à l’influence qu’il a sur Frédéric-Guillaume III.
L’attitude de l’Autriche est influencée par celle de la Russie et de la Prusse. A l’origine, l’Autriche avait été assez défiante et assez disposée à soutenir le point de vue anglais ; il ne contrecarrera pas l’expédition française, mais il reste sceptique sur le désintéressement de la France ; il considère qu’il est difficile de s’imaginer qu’on fasse une telle expédition, de tels préparatifs, si on ne veut pas en tirer un résultat personnel ; il pense qu’au moins la pensée du roi, à défaut d’établissement sur les côtes d’Afrique, est de fortifier sa situation à l’intérieur par le développement et le succès de cette expédition. Vous voyez, par conséquent, du côté des puissances continentales, en définitive, ou bien approbation, ou bien pas de difficultés.
Mais, au contraire, l’opposition de l’Angleterre fut immédiate et de plus en plus vigoureuse. Polignac s’obstine, malgré l’opposition anglaise, persuadé d’ailleurs que les Anglais ne pousseront pas plus loin que de formuler des objections, et d’ailleurs persuadé aussi de la situation intérieure de l’Angleterre qui est en train de se débattre dans des questions de discussions de la réforme électorale, ne lui permettra pas, même si elle le voulait, d’agir. Dès que l’Angleterre a connu la décision française, elle s’est efforcée d’intervenir, le ministre des Affaires étrangères, Aberdeen, auprès de l’ambassadeur français Laval, dès le 3 mars, l’ambassadeur anglais , Stuart, à Paris, auprès de Polignac. Ils veulent bien croire au désintéressement de la France, mais, disent-ils, nous avons besoin d’avoir entre les mains un document qui nous mette en mesure de répondre au Parlement que nous pouvons être pleinement rassurés sur les intentions de la France. Même après la circulaire du 12 mars, Wellington réclame encore au duc de Laval un engagement écrit de désintéressement, avant même le départ de l’expédition. Le gouvernement français ne veut pas prendre cet engagement et se dérobe en invoquant les déclarations officielles qu’il a faites.
Après la circulaire du mois d’avril et devant l’ampleur des préparatifs faits par la France, les soupçons d’Aberdeen recommencent : « Nous ne pourrons admettre une occupation qui pourrait se prolonger pendant plusieurs années », dit-il le 21 avril, et il décide de réclamer à nouveau un engagement formel. Il multiplie les démarches pressantes et réitérées de l’ambassadeur d’Angleterre près de Polignac, qui répond toujours en renvoyant aux informations générales qu’il a données. L’ambassadeur, alors, essaye d’agir auprès du ministre de la Marine, le baron d’Haussez ; il lui réclame communication des instructions qui ont été envoyées à la flotte française ; mais le ministre français lui répond : « Milord, je n’ai jamais souffert que même vis-à-vis de moi, simple individu, on prit un ton de menace ; je ne souffrirai pas davantage qu’on se le permette à l’égard du gouvernement dont je suis membre. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas traiter l’affaire diplomatiquement ; vous en trouverez la preuve dans les termes que je vais employer : la France se F… de l’Angleterre » et il défie l’opposition anglaise en lui donnant le programme de marche de l’escadre. Le ministre anglais Aberdeen continue d’insister auprès de Laval « avec des expressions fortes et peu ménagées » dit-il. Mais le gouvernement de Polignac ne veut pas aller plus loin, il ne veut pas faire aux Anglais une situation à part ; il s’en explique franchement : il a donné des assurances générales à l’ensemble des puissances, il n’a pas à en donner de particulières à l’Angleterre ; il ne veut pas reconnaître à l’Angleterre un intérêt particulier dans la question ; qu’elle se contente des mêmes déclarations qui ont été faites à toutes les puissances.
En définitive, l’Angleterre essaye alors de faire agir la Turquie. Elle persuade le Sultan d’envoyer des bateaux pour s’interposer, au nom de la suzeraineté des Turcs sur l’Afrique du Nord. Talaat-Pacha, à la tête d’une escadre quitte Constantinople le 25 avril 1830. Mais le gouvernement français intervient vigoureusement près du Sultan et déclare qu’on va barrer la route à l’escadre turque et qu’il n’admet pas l’intervention de la Turquie dans l’Afrique du Nord. Le brut court même, au mois de mai, que l’escadre anglaise faisait des mouvements en Méditerranée, qu’elle allait être renforcée, et un article du Times énumérait les forces anglaises en Méditerranée ; mais Aberdeen déclara qu’il n’était pas question pour l’Angleterre de faire de démonstration militaire.
Au milieu de juin c’est-à-dire à la veille du départ de l’escadre française de Toulon, Polignac renouvelle ses déclarations antérieures : il traitera l’affaire avec toutes les puissances ; c’est pourquoi il a écarté les demandes spéciales de l’Angleterre et il écarte également celles de la Turquie : « Pour notre part, nous ne désirons que liberté et sûreté pour notre commerce et que nos établissements sur la côte d’Afrique soient dorénavant à l’abri de toute insulte et de toute violence ; l’abolition de la piraterie, de l’esclavage et la cessation des tributs honteux que le Dey imposait aux puissances sont d’un intérêt commun à toute l’Europe ».
La flotte débarqua le corps expéditionnaire à Sidi-Ferruch le 14 juin ; les troupes du Dey furent battues à Staouéli le 19 ; le Fort l’Empereur que dominait Alger, fut pris le 4 juillet et la ville et le Dey capitulèrent le 5 juillet.
Qu’allait-on faire de cette conquête ? Polignac ne songe pas à la garder. Malgré l’immense joie du roi et du gouvernement français, Polignac déclare à l’ambassadeur d’Autriche Apponyi, le 12 juillet : « Je vous le répète, nous ne voulons pas garder Alger. Nous n’y laisserons nos troupes qu’aussi longtemps qu’il le faudra pour assurer nos intérêts particuliers, savoir l’indemnité pour nos frais de guerre et la réorganisation de nos établissements commerciaux sur la côte d’Afrique. Nous ne ferons rien sans nous entendre avec nos alliés et sans les inviter à prendre part à nos délibérations », et il propose une conférence à Paris à cet effet. Il déclare même au prince Esterhazy : « Je veux faire revivre la Quintuple Alliance ; c’est mon secret et vous en apprendrez bientôt quelque chose ». Et Rayneval a reçu même de Polignac un projet de partage de cette Afrique du Nord qui en ferait quelque chose d’international : l’Autriche recevrait la ville de Bône, la Sardaigne Stora, la Toscane Girgelli, Naples Bougie, l’Espagne Oran, le Portugal Ténès, l’Angleterre Arzeu, la France probablement La Calle et ses anciennes possessions. Ainsi, tous les Etats méditerranéens seraient associés avec les puissances maritimes à l’occupation des ports de la côte algérienne. Polignac charge Guilleminot, le 17 juillet, d’offrir au Sultan Alger proprement dite et ses dépendances, moyennant la remise de Bône et l’assurance de la sécurité des concessions françaises. Vous voyez qu’il ne faut pas donner à Polignac et à Charles X le mérite d’avoir préparé les établissements français d’Afrique ; ils ne songeaient pas à un établissement définitif, à une conquête de l’Algérie par la France.
B.- La chute de la Monarchie
Cette division des puissances vis-à-vis de la France sur la question d’Alger se retrouve dans leurs positions vis-à-vis des questions intérieures de la France même. La situation du ministère s’est aggravée dans l’opinion au fur et à mesure que les mois passaient. Les mêmes divergences de vues entre la Russie, l’Autriche et l’Angleterre sur les questions intérieures françaises se révèlent que sur la question extérieure, seulement avec des positions inverses : c’est l’Autriche qui soutient le ministère Polignac, c’est la Russie qui essaie de le détourner de sa ligne politique, l’influence de Pozzo di Borgo s’exerce en sens inverse de celle d’Apponyi. Apponyi, ministre d’Autriche, a des entretiens continuels avec Polignac ; dès l’origine, Metternich emploie tous les moyens pour obtenir de Polignac un changement de la loi de presse et de la loi électorale. Le soupçonneux Pozzo di Borgo signale même à son gouvernement, le 27 novembre 1829, que l’Autriche semble encourager les éléments bonapartistes en France, qu’on envoie de Vienne et qu’on distribue en France des portraits du duc de Reichstadt, qu’il y a là peut-être une agitation qui permettrait une action étrangère, que d’autre part l’Autriche encourage « les ultras les plus effrénés, les Jésuites et les prêtres ».
Metternich, en effet, conseille à Polignac de dissoudre la Chambre ; il écrit à Apponyi, le 17 septembre 1829 : « La France a besoin d’une troisième restauration » et il assure Polignac de son appui discret contre la faction libérale et antimonarchique. Au contraire, Pozzo di Borgo multiplie les conseils de modération, Metternich présente Pozzo di Borgo comme l’agent des libéraux et comme travaillant à vouloir faire revenir au pouvoir un ministère Molé et Pasquier. Pendant tout l’automne et tout l’hiver, Metternich répète ses conseils ; lui et l’Empereur assurent Rayneval que si Polignac est menacé, ils feront tout pour l’appuyer, directement ou indirectement. Mais d’ailleurs Polignac n’a pas besoin de ces encouragements : son optimisme est imperturbable ; il est persuadé de la vertu de l’énergie pour rallier à lui tout le pays : « Nous venons d’en faire l’expérience par l’effet qu’ont produit les paroles énergiques du discours de la Couronne dans toutes les provinces de France ; il a été prodigieux en le lisant, tout le monde s’est écrié : Charles X parle en roi, il veut maintenir ses droits, eh bien ! nous sommes prêts à l’aider et à le défendre contre quiconque osera l’attaquer ». Vous savez combien l’illusion de Polignac était grande, puisque, au contraire, l’unanimité de l’opinion française se faisait, sauf le groupe des ultras, contre la politique du Roi.
Après l’adresse des 221, les conseils de Metternich sont de plus en plus pressants de recourir à une politique extra-légale ; les Autrichiens excitent le plus possible Polignac à faire un coup d’état ; il faut, disent-ils, « mettre la France à l’unisson des autres pays d’Europe ». Apponyi gourmande les ministres, leur reproche leurs hésitations, en même temps que Metternich fait campagne auprès des autres gouvernements pour leur représenter que la France court les plus grands dangers si le gouvernement n’agit pas vigoureusement. Cette action de l’Autriche est dénoncée par les journaux français d’opposition, en particulier le Journal des Débats qui s’élève contre cette intrusion par l’ambassadeur d’Autriche dans les affaires de France.
La poussée de Metternich est telle que les inquiétudes vont grandissant à Saint-Pétersbourg. Nesselrode informe Pozzo di Borgo que le Tsar voudrait le maintien de la tranquillité intérieure en France et qu’il voit cette tranquillité compromise : « Sa Majesté désire le repos et le bonheur de la France, elle désire par conséquent le triomphe d’une sage modération ; elle désire que la France en soit convaincue ». Et on lui donne comme instruction de prêcher la réconciliation aux partis et la modération au gouvernement. Le Tsar dit lui-même à l’ambassadeur Mortemart : « Si, dans l’unique but de soutenir un ministère formé sans nécessité et dont les talents sont loin d’avoir justifié le choix, Sa Majesté Très Chrétienne adoptait des mesures subversives de la Charte, l’Empereur ne se croirait nullement obligé de lui offrir un appui dont le maintien de cette même Charte a toujours été une des premières conditions aux yeux des Grandes Puissances ».
D’autre part, le soutien que l’Angleterre refuse à Polignac dans sa politique orientale et africaine prête aux intrigues de Talleyrand des possibilités d’intervention qui font naître un parti orléaniste. Ainsi, la position des puissances vis-à-vis de Polignac est complexe : ces positions sont imbriquées, contradictoires, selon la question qui se pose, extérieure ou intérieure ; tandis que dans la politique extérieure la Russie, comme vous le voyez, appuie directement le gouvernement français, en politique intérieure au contraire, elle s’épouvante et essaye de contrecarrer la politique exagérée de Polignac.
Le coup d’Etat, la publication des Ordonnances, fut une surprise pour tous les représentants des puissances à Paris. Polignac et Charles X avaient manigancé leur affaire dans le plus grand secret et même les plus convaincus partisans de Polignac ne croyaient pas que l’on en viendrait là. Apponyi afficha aussitôt sa confiance dans cette politique d’énergie : le 26 juillet, le jour même de la publication des Ordonnances, il écrivait : « J’ai la conviction qu’il (Charles X) réussira complètement. En France, plus que dans tout autre pays, la ferme volonté du pouvoir est toute puissante et irrésistible ». D’ailleurs Polignac lui a dit qu’il a pris toutes les précautions, qu’il n’y a rien à craindre. Metternich exulte, car il voyait avec crainte la contagion du mouvement français libéral sur l’Allemagne, et il avait même fait des représentations à la Bavière qui tolérait l’entrée des journaux français dans son royaume. Au contraire, c’est une stupeur en Russie : Polignac affirmait à Pozzo di Borgo qu’il avait toujours blâmé les mesures extra-légales et qu’il en était éloigné plus que personne au moment même qu’il préparait ses Ordonnances. Le 13 juillet, Pozzo avait eu un entretien avec le Roi pour le mettre en garde contre les imprudences et, le même jour, le Tsar avait donné un avertissement au duc de Mortemart. On était donc, à l’ambassade russe comme à Saint-Pétersbourg, dans l’ignorance totale de ce qui se préparait, et la publication des Ordonnances a été un coup de foudre. Pozzo di Borgo fit immédiatement une démarche près de Polignac et du Roi pour leur dire sa consternation et les appréhensions où il était d’une réaction violente ; mais il les trouve absolument confiants et il est obligé de se retirer, persuadé qu’on va à une catastrophe.
Ainsi, à la fin de la monarchie de la Restauration, nous retrouvons les mêmes efforts des puissances pour intervenir dans la politique française, pour se mêler des affaires intérieures de la France, que nous avons vus de 1815 à 1818. Le sentiment de tous, en Europe, c’est que les Bourbons n’ont pas su s’enraciner dans le pays, que leur règne reste précaire, qu’on est à la veille d’une crise dont les répercussions peuvent affecter l’Europe entière. Seulement le remède que proposent les puissances est différent : la Russie propose un retour au libéralisme, l’Autriche un raidissement de l’autorité ; quant à l’Angleterre, elle est tellement mécontente de l’indépendance de Charles X et de Polignac que la question grecque et sur la question d’Alger qu’elle se félicite de toutes les difficultés qui peuvent surgir.
Le résultat de la politique étrangère des dernières années de la Restauration est cependant satisfaisant : la France a reconquis depuis 1828 l’indépendance de sa politique et son influence en Europe ; elle a affirmé sa puissance en Méditerranée, par son accord intime avec l’Égypte, par le secours qu’elle a donné à l’État grec pour se constituer, et enfin par cette expédition d’Alger qui vient de réussir. Évidemment, Polignac a fait preuve d’incertitude, beaucoup plus que La Ferronnays ; il s’est embarqué dans des chimères, soit ce projet de partage de l’Empire ottoman avec remaniement de l’Europe de l’ouest que nous avons vu, soit cette idée d’un règlement international de l’affaire d’Algérie, mais il n’a pas compromis les résultats que La Ferronnays avait obtenus et, sans le savoir, sans le vouloir, il a ajouté à la grandeur future de la France, un élément nouveau par cette prise de possession de la France en Algérie.


