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Politique française chute Villèle
La politique française depuis la chute de Villèle.
Nous avons conduit la politique française en Grèce jusqu’à sa conclusion, mais l’affaire grecque n’est pas la seule qui se soit posée devant la France, et nous revenons un peu en arrière pour prendre la politique française dans son ensemble, depuis la chute de Villèle.
Villèle est tombé pour des raisons de politique intérieure ; cependant, sa politique étrangère était une des raisons de son discrédit : il était en retard sur le mouvement de l’opinion publique ; il y avait un abîme d’incompréhension entre son bon sens terre-à-terre et utilitaire et la flambée d’idéalisme où communiait tout le pays en faveur des Grecs. Avec son successeur, la politique étrangère reprend ses droits et se dégage de l’esprit de parti où elle s’était enlisée depuis 1820.
Un élément joue dans la politique française à cette date un rôle croissant, c’est le roi : au début, Charles X s’effaçait derrière son ministre, mais La Ferronnays lui-même, qui remplace Damas aux Affaires étrangères, l’encourage à se mettre en avant ; il le met au courant des communications des ambassadeurs, lui communique les dépêches, il lui fait même valoir les bons agents ; il lui montre, par exemple, les qualités de Polignac : il lui fait découvrir, son sérieux, sa technicité diplomatique, si bien qu’en un sens, La Ferronnays a travaillé, sans le vouloir, à l’avènement de son successeur. D’autre part, La Ferronnays est tombé malade au mois de mars 1829 ; il a été remplacé momentanément pendant cette maladie, par Portalis, qui est le Garde des Sceaux ; c’est un magistrat, conseiller, puis Premier Président de la Cour de Cassation, qui n’est pas au fait de la diplomatie et qui, par conséquent, suit docilement les indications du roi. Enfin, le 8 août 1829 arrive au ministère Polignac dont les rapports avec le roi sont intimes et, en fait, Polignac n’est que l’instrument de travail du roi. Avec l’influence de Charles X, il y a dans la politique française un sentiment plus vif, une susceptibilité plus vive de la grandeur du pays et de l’honneur national. D’autre part, poursuivant une politique réactionnaire à l’intérieur, Charles X ne serait pas fâché de regrouper le pays derrière lui sur le domaine de la politique extérieure. Mais comme son ministre Polignac, qui est fort semblable d’ailleurs à lui, il manque d’équilibre et de pondération ; avec certaines qualités, l’un et l’autre manquent singulièrement de bon sens ; tout au moins sont-ils des gens qui ont le sens diplomatique et le métier diplomatique.
La politique de La Ferronnays
Voyons d’abord la politique de La Ferronnays. L’affaire grecque s’insère dans des combinaisons de politique générale, dans lesquelles même, à un certain moment, elle a semblé un élément de perturbation et les résultats que La Ferronnays a obtenus dans le domaine grec sont fonction de la diplomatie générale et des résultats qu’il a obtenu dans celle-ci.
Les principes de politique étrangère de La Ferronnays.
Substantiellement, la politique de La Ferronnays ne diffère pas de celle qui a été suivie jusqu’ici, mais elle est adoptée pour d’autres raisons et autrement conçue. Nous la trouvons exprimée dans les instructions qu’il a envoyées aux ambassadeurs après sont arrivée au ministère des Affaires étrangères et dont il répète les thèmes tout au long de son ministère. Au duc de Laval qu’il a envoyé à Vienne, il dit par exemple : « Le système de la France est de se maintenir dans des rapports de bonne intelligence avec toutes les puissances, de conserver une paix dont elle a chèrement payé le bienfait et d’en observer avec une rigoureuse fidélité les stipulations, dans la ferme confiance que toutes les puissances les respecteront avec une égale bonne foi » ; son objectif général, c’est de maintenir la paix européenne. Il répudie toute politique d’intrigue : non seulement il ne saurait pas entrer dans les sentiments du roi de fomenter la discorde entre les puissances, mais il veut au contraire rapprocher les puissances les unes des autres. Cette politique de rapprochement, de conciliation, de bons offices, a pour objet de maintenir l’harmonie et d’éviter les antagonismes ; particulièrement, la France veut jouer ce rôle entre la Russie et l’Autriche, entre la Russie et l’Angleterre. La Ferronnays répudie de même toute idée d’agrandissement : dans des instructions supplémentaires qu’il envoie au duc de Mortemart, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en janvier 1829, il lui dit : « Au milieu de ces intérêts opposés, la France, qui n’a aucune arrière-pensée, aucune vue d’ambition personnelle, qui ne veut que le maintien de la paix entre les grandes puissances, garde une neutralité imposante pour ses deux alliés ». C’est donc une politique de désintéressement, et c’est ce désintéressement qui a permis à La Ferronnays d’exercer ce courtage et cet arbitrage entre les puissances que nous avons vu fonctionner pendant l’affaire grecque.
C’est qu’en effet, cette politique est mise à l’épreuve presque aussitôt par la question d’Orient. Malgré la déclaration de désintéressement que les puissances ont faites après Navarin, le 12 décembre 1827, au début de 1828, une double crise a fait penser qu’il pouvait se produire une guerre européenne : c’est l’antagonisme aigu entre la politique orientale de la Russie et celle de l’Angleterre qui commence en janvier 1828, s’expriment par les notes de la Russie pour mettre l’Angleterre en demeure de résoudre la question grecque qui tourne à des controverses assez aigres et qui montre une hostilité aiguë, qui peut conduire à la guerre. La France est sondée par les deux Etats sur ses intentions, sur la position qu’elle prendrait en cas de conflit ; La Ferronnays s’efforce donc de les faire rester sur le terrain du traité de Londres, de les enchaîner comme il le dit par une étreinte amicale. C’est d’autant plus important que l’Autriche peut se lancer dans l’aventure à son tour si elle voit l’Angleterre marcher contre les Russes.
Les efforts pressants que La Ferronnays exerce des deux côtés arrivent d’abord, comme nous l’avons vu, à faire reprendre les conférences de Londres, puis aboutissent à l’accord du 19 juillet avec cette double combinaison : d’une part la guerre russe sur le Danube et, d’autre part, de l’expédition française, mandataire de l’Europe, en Morée, pour régler la question de l’armistice entre les Turcs et les Grecs. La Ferronnays pourra se rendre cette justice, dans une lettre à Polignac en février 1829 : « Personne ne peut nier que si l’alliance de Londres n’eut pas existé, la guerre d’Orient eut embrassé l’Europe entière ».
En même temps, un autre conflit s’est dessiné, entre l’Autriche et la Russie, et, ici encore, les instructions de La Ferronnays à son ambassadeur sont de tout faire pour prévenir et apaiser ce conflit. Il faut porter une attention extrême à empêcher l’Autriche de profiter des embarras où se trouve la Russie, car Metternich triomphe bruyamment quant les Russes sont arrêtés devant Silistrie ; il considère qu’il y a là de leur part un échec extrêmement grave, « le plus grave, dit-il, depuis la fondation de l’Empire russe ». « Le charme qui entourait le colosse russe est dissipé » ; il croyait la Russie « engrenée dans une aventure plus désastreuse, plus irréparable pour elle que ne l’a été pour Napoléon la retraite de Moscou » et il fait à plusieurs reprises des menaces ; le ministre de la Guerre, le prince Hohenlohe, l’Empereur lui-même insistent sur la valeur de l’armée autrichienne. « Dans ces conditions, vous comprenez l’importance que peut avoir pour la Russie l’attitude de la France ; il est bien évident en effet que l’Autriche ne se lancerait pas dans une guerre en Orient, ne se prononcerait pas contre la Russie, si elle pouvait craindre d’être vulnérable en Italie, c’est-à-dire si la France menaçait de s’opposer à elle dans la péninsule italienne » ; c’est pourquoi le Tsar s’efforce de s’attacher la France en acceptant ses vues sur la Grèce ; c’est pourquoi il affecte de ne pas douter du secours de la France et d’être optimiste sur les résultats de l’alliance ; il va même jusqu’à dire à Mortemart, en l’interrogeant sur le nombre des bateaux que la France et la Russie ont en Méditerranée, après qu’on a fait le compte en commun : « Que pourraient faire les Anglais ? Nous serions en mesure de lutter contre eux et une surprise serait même possible ».
Dans ce conflit entre l’Autriche soutenue par l’Angleterre d’une part, et la Russie, l’attitude de la France est très nette : elle encourage les Russes à pousser leurs opérations à fond en Orient, promettant, en cas de complications de soutenir la politique russe. Charles X va même jusqu’à dire : « Si l’empereur Nicolas attaque l’Autriche, je me tiendrai en mesure et me risquerai selon les circonstances, mais si l’Autriche attaque, je ferai marcher immédiatement contre elle ». Par là, la France rend un grand service à la Russie ; mais elle ne songe pas à aller plus loin que cette démonstration d’accord diplomatique qui suffit, pense Charles X, pour intimider les Autrichiens ; il n’est pas question de solliciter une alliance russe, d’aller plus loin que cet accord. Le roi considère qu’il est sage de ne pas se lier par des engagements trop précis ; il multiplie les conseils de modération, exprime constamment la confiance que la Russie restera modérée dans sa victoire, et, de fait, la Russie donne satisfaction : le général Diébitch n’entre pas dans Constantinople ce qui eut été fort possible après ses victoires. Les revendications des Russes qu’ils font triompher au traité d’Andrinople, restent modérées. Il y a sans doute, dans cette modération, une part de l’influence française. Aussi, le Tsar multiplie-t-il les démonstrations d’amitié pour la France etr pour son ambassadeur ; il appelle le duc de Mortemart « Camarade Mortemart » ; dans un voyage qu’il fait à Berlin, en 1829, au mois de mars, il multiplie les amabilités pour l’ambassadeur de France, le comte d’Agoult.
Ainsi, cette position générale de la France prend tout son sens et toute son importance grâce à l’habileté avec laquelle l’affaire de Morée a été réglée. En même temps, elle augmente encore d’intérêt si nous pensons que les rapports entre la France et l’Égypte restent intimes. Tout cela, ce rétablissement de la situation française en Orient et dans le reste de l’Europe se faisant à la barbe de l’Angleterre à qui la France s’est substituée pour le protectorat des Grecs.
Le contentieux franco-autrichien
Mais cette politique n’était pas évidemment du goût de l’Autriche, et Metternich dirige contre la politique française une série d’intrigues. L’affaire grecque était pour Metternich un échec, puisque sa politique était de soutenir en tout état de cause l’intégrité de l’Empire ottoman et que, depuis 1820, il s’était montré systématiquement hostile aux Grecs. D’autre part, Metternich est inquiet de se rapprochement de la politique franco-russe ; c’est la combinaison qu’il a toujours cherché à éviter depuis 1815. Tout son effort est donc dirigé maintenant pour dissocier cet accord franco-russe et pour retourner l’Europe contre la France : il s’efforce de faire une alliance conservatrice contre nous. Il n’a pas cherché de terrain nouveau d’intrigue, il continue de représenter la France comme un foyer de révolution qui menace toute l’Europe ; une campagne d’insinuations, d’alarmes, de discours représente que le ministère Martignac est débordé par les éléments d’extrême-gauche, que le dernier rempart qu’il représente contre la révolution ne pourra pas tenir, qu’une révolution en France est inévitable et prochaine. Au mois de janvier 1829, l’empereur François signale par une lettre personnelle au Tsar la situation intérieure de la France et des États secondaires d’Allemagne et il lui demande s’il peut compter sur la Russie en cas de troubles ; il l’engage à terminer rapidement la guerre turque pour avoir les mains libres pour mater la révolution dans l’Europe occidentale. Il fait une démarche analogue près du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III. Il réussit à convaincre Nesselrode, ministre des Affaires étrangères de Russie, qui lui écrit qu’il partage l’opinion autrichienne ; il dénonce dans le gouvernement de la France une tendance révolutionnaire, « si menaçante qu’il devient plus important de se réunir contre ce danger que de terminer les affaires d’Orient ».
Metternich fit passer alors, après ces premiers sondages, un mémoire aux deux cours de Russie et de Prusse. Ce mémoire se trouva connu du gouvernement français par une confidence, assez maladroite, un bavardage, du ministre des Affaires étrangères de Berlin devant l’ambassadeur de France, d’Agoult où il avouait qu’il avait transmis à Saint-Pétersbourg, qui la discutait « d’une manière calme et naturelle », la proposition autrichienne de se hâter vers la paix avec la Porte pour former une nouvelle alliance des trois grandes puissances continentales « contre celle dont les agitations intérieures tendraient à rejeter l’Europe dans des bouleversements révolutionnaires ». C’est le 14 juin 1829 que la France se trouve ainsi connaître le projet de Sainte-Alliance des puissances du Nord et de l’Est que Metternich essaye de mettre sur pied ; c’est déjà cette Sainte-Alliance à trois que Metternich avait conçue à Laybach, c’est celle qu’il ressuscitera également contre Louis-Philippe, en 1833.
La parade française fut immédiate, du côté de Berlin comme de Saint-Pétersbourg : le gouvernement français fit exprimer à Berlin « l’étonnement et le profond regret » qu’il ressentait de ces démarches. Bernstorff expliqua et rassura, tout en disant qu’il ne se démentait point de ce qu’il avait dit, mais assura que la France n’avait rien à craindre de ces desseins : « Il ne faut pas y attacher, disait-il, une importance exagérée ». Pourtant, l’état d’esprit, à Berlin, n’était pas favorable dans toutes les classes à la France ; le chef du gouvernement, Ancillon, faisait lui-même auprès du roi sur le péril révolutionnaire. Le prince Guillaume, le frère du roi, allait trouver le Tsar, le 3 juin à Saint-Pétersbourg, pour lui exprimer les craintes que l’on avait de la situation intérieure de la France, et le roi de Prusse faisait part, lui-même, à Nicolas, par l’intermédiaire du grand-duc Constantin, son frère, de ces craintes à ce sujet. Mais la Russie qui avait besoin de la France, lui était attachée ; quand Mortemart exprime au Tsar les inquiétudes de la France sur ce projet, le Tsar lui répond : « Méprisez donc toutes les basses intrigues, laissez-les dire ; marchons droit notre chemin et il en seront pour leur honte ! » (28 juillet 1829). Au contraire, il agit près du roi de Prusse pour le calmer et obtient de lui qu’il s’engage à fond derrière la politique russe et non pas derrière la politique autrichienne ; d'ailleurs, La Ferronnays a grand soin d’entretenir ses bonnes relations avec Berlin comme avec la Russie, et l’intrigue de Metternich tombe ainsi dans l’eau. La tentative de Metternich échoua donc complètement : les relations étroites entre Saint-Pétersbourg et Paris la rendaient impossible. En Italie, Metternich poursuivait toujours sa politique d’influence et, ici aussi, le gouvernement français fut amené à barrer la route à la politique autrichienne.
Les gens de droite, en France, n’étaient pas hostiles par principe à l’action de Metternich en Italie : on reconnaissait que les intérêts de l’Autriche en Italie étaient assez grands pour qu’elle ne voulût pas tolérer l’esprit d’agitation et de révolte dans ce pays et, ici, on considérait que la France ne tirerait pas moins d’avantages au calme de l’Italie que l’Autriche. Seulement, la France ne peut pas admettre que l’Autriche veuille aller plus loin et reprenne ses tentatives de domination et de fédération en Italie. Or, Metternich vient de signer avec Marie-Louise, la grande-duchesse de Parme, une convention qui assure aux Autrichiens un droit de garnison permanent à Plaisance, pour laquelle on lui donne des casernes et des établissements militaires à perpétuité ; en même temps, Metternich faisait des ouvertures au grand-duc de Modène, à Rome et à Turin, en vue de la création d’une fédération italienne. Il travaille avec le roi de Sardaigne, Charles-Félix, pour écarter de la succession le prince de Carignan au profit de la fille de Charles-Félix, qui est mariée à un archiduc. Il sait cependant l’hostilité très vive de la France contre cette combinaison et que la France soutient les droits saliques du prince de Carignan à la couronne de Sardaigne.
Pour couper court à toutes ces intrigues, la France prit un ton ferme et décidé, fit des observations à Vienne. Metternich nia purement et simplement avoir fait de si mauvais desseins : il déclara que c’étaient des insinuations malveillantes de l’agent français à Rome, et il repris simplement ses antiennes anciennes contre les dangers d’une presse trop libre. La Ferronnays faisait d’ailleurs agir la Russie sur l’Autriche ; Mortemart avait reçu comme instructions de demander à Nesselrode que les ministres russes en Italie reçoivent l’ordre de se déclarer hautement contre tous les projets de confédération, contre tout projet qui tendrait à changer les rapports entre les États, et, de ce fait, le gouvernement russe envoie des instructions dans ce sens à ses chargés d’affaires et, à toutes les insinuations de Metternich, répond en exprimant le vœu que rien ne vienne ébranler l’équilibre européen. Mortemart pouvait écrire le 21 juillet 1829 : « L’Empereur nous prêterait son appui en Italie si nous le requérions ». D’ailleurs, il ne s’agit pas d’aller au-delà d’un simple maintien du « statu quo » et, sur ce point, la France a toute satisfaction. Les intrigues de l’Autriche n’ont donc eu pour effet, soit lorsqu’il s’agissait de reconstituer une Sainte-Alliance, soit lorsqu’il s’agissait de développer la politique autrichienne en Italie, que de resserrer la communauté de vues et d’action de la France et de la Russie, et accessoirement, de la France et de la Prusse, qui suit la politique russe en tout.
Pour une politique de compensation sur le Rhin.
Il y avait, cependant à Paris, dans le parti ministériel et au ministère, des gens qui considéraient cette politique comme insuffisante et qui faisaient une incitation à une politique plus énergique, à une politique d’expansion, qui aurait eu pour objet de remettre en question les traités de 1815, en profitant de l’amitié de la Russie et des difficultés européennes.
Un de ces conseillers d’action était Chateaubriand : La Ferronnays l’a envoyé comme ambassadeur à Rome ; il lui demande son avis sur la conduite à tenir et Chateaubriand lui répond par un mémoire le 30 décembre 1828. Chateaubriand développe cette idée qu’il y a en Europe, séparés par la question d’Orient, deux groupes de puissances : la Russie et la Prusse d’un côté, l’Autriche et l’Angleterre de l’autre ; tous les intérêts de la France la séparent du groupe Autriche-Angleterre ; il raille la possibilité que l’on s’engage dans une sorte de « croisade pour le tombeau de Mahomet », comme il dit, c’est-à-dire en faveur de l’intégrité de l’Empire ottoman ; on ne ferait là qu’une politique de duperie, pour calmer les terreurs de l’Autriche et satisfaire aux jalousies de l’Angleterre. Mais ce n’est pas davantage en raison de l’équilibre européen que la France aurait à se rapprocher de l’Autriche : « Bel équilibre pour nous en vérité, lorsque toutes les puissances ont augmenté leur masse et diminué d’un commun accord le poids de la France. N’ont-elles pas eu scrupule de s’associer pour cela à la Russie ? Qu’elles souffrent donc aujourd’hui que nous nous associions à la Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la véritable balance de l’Europe ». Il faudrait donc, d’après Chateaubriand, faire servir l’alliance russe à une reconstitution de la France, en contre-partie de l’aide que nous donnerions à la Russie en Orient ; il faudrait dire à la Russie : « Vos ennemis nous sollicitent, nous préférons la paix à la guerre, nous désirons garder la neutralité, mais enfin si vous ne pouviez vider vos querelles avec le Sultan que par les armes, si vous voulez aller à Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage de la Turquie européenne ; celles de ces puissances qui ne sont pas placées de manière à s’agrandir du côté de l’Orient recevront ailleurs des dédommagements ; nous, nous voulons avoir la rive gauche du Rhin, depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. Si la Russie a un intérêt à ce que la France soit forte, si vous consentez à faire cet arrangement et que les autres puissances s’y refusent, contractez avec nous une alliance qui nous permettra de nous défendre contre elles. Nous ne souffrirons pas qu’elles interviennent dans vos démêlés avec la Turquie. Si elles vous attaquent, nous les combattrons avec vous-mêmes, dans les mêmes conceptions que nous venons d’exprimer ».
Ce que Chateaubriand conseille ainsi à son gouvernement, certains fonctionnaires dans le personnel diplomatique le conseillent également ; certains ambassadeurs, par exemple le comte de Rayneval, qui a été ambassadeur à Berlin puis en Suisse, qui a même fait un moment l’intérim de La Ferronnays, avant Portalis, et qui a ensuite été envoyé comme ambassadeur à Vienne, au mois de mai 1829, sont partisans d’une alliance avec la Russie et la Prusse, pour des changements en Allemagne, et, en échange de ces changements, d’un paiement à la France sur le Rhin. Rayneval enverra de Vienne, le 10 mai 1830 un mémoire où il conclut que la France peut jouer un rôle brillant dans les affaires politiques, qu’il faut saisir toutes les occasions de faire triompher les revendications de la France, que ce serait d’ailleurs pour le gouvernement de Charles X un moyen de rallier à lui toute la population et de sortir de ses difficultés intérieures.
De même que Rayneval, travaille en ce sens M. de Bois-le-Comte, qui est directeur des affaires politiques au ministère, qui sera, comme nous le verrons, rédacteur du grand projet d’Orient de Polignac, travaille également dans le même sens le ministre de France à Munich, M. de Rumigny, qui, comme Rayneval et comme Bois-le-Comte, sort du personnel impérial : avec lui, nous voyons une conception nouvelle : il voudrait que l’on joue du conflit économique qui est provoqué en Allemagne par la création du Zollverein prussien ; il faudrait contrebalancer l’énorme influence que le Zollverein économique ne peut pas manquer d’avoir dans le domaine politique par une politique active du gouvernement français, qui combattrait cette influence prussienne par des concessions économiques qui s’efforceraient de rattacher à la France l’Allemagne du Sud et d’empêcher la Prusse de se défendre de ce côté. Il voudrait que l’on joue en même temps de la crainte que la Bavière peut avoir de l’ambition autrichienne et qu’on se rattache ainsi l’ensemble des gouvernements de l’Allemagne du Sud. A ces observations, le gouvernement français, d’abord un peu inquiet, se rassure et, d’autre part, il ne craint pas la politique d’accroissement de la Prusse ; il répond le 7 mai : « Nous n’avons pour le moment ni à prendre part aux plans prussiens, ni à nous efforcer d’y mettre obstacle. Tout ce que le Roi vous recommande, c’est d’en observer avec attention les progrès ». Et comme Rumigny insiste, le gouvernement lui répond, que pour la politique qu’il conseille, il faudrait changer le tarif des douanes protectionnistes françaises établi en 1822 et qu’il ne peut en être question. A de nouvelles lettres de Rumigny qui précisent sa pensée, le gouvernement répond que le Roi ne songe pas le moins du monde à une politique qui puisse le brouiller avec la Prusse : « Les relations que la Prusse cherche à établir avec les Etats du Midi de l’Allemagne attirent beaucoup l’attention des puissances. On a voulu à ce sujet nous inspirer nous-mêmes des inquiétudes ; nous ne les partageons en aucune manière ; nous verrons sans crainte ni jalousie aucune la Prusse resserrer ses liens avec les autres Etats du corps germanique ».
Enfin, dans le monde ultra, une certaine agitation se manifeste contre cette modération politique que Charles X et son gouvernement exercent en Russie et, en échange, reçoivent de Russie. L’ambassadeur russe Pozzo di Borgo, dénonce cette cabale contre le ministère, cabale qui voudrait faire venir au pouvoir Polignac considéré comme n’étant pas inféodé aux Russes. L’opinion française applaudit au contraire à la guerre des Russes contre les Turcs et aux succès des Russes.
Il y a donc un effort dans un certain nombre de cercles diplomatiques et de cercles politiques pour faire sortir le gouvernement français de sa position de modération. Mais Charles X et son gouvernement ne se laissent pas dévier par ces conseils ou par les annonces du danger : ils ne veulent pas se lancer dans une politique d’ambition qui consisterait à réaliser, à la faveur des complications européennes, les vues d’affranchissement de la France. Ils se contentent d’une conciliation et d’un arbitrage entre les puissances, ils cherchent seulement à rétablir l’influence personnelles de la France en Orient et en Méditerranée et son influence politique dans le concert européen. Ainsi, la France redevient une des pièces essentielles de l’échiquier diplomatique, sans avoir besoin pour cela de sortir de sa politique de prudence.
Les débuts de Polignac et la fin de l’affaire grecque.
La Ferronnays fut remplacé par le prince de Polignac et c’est le prince de Polignac qui eut ainsi à tirer les conclusions de l’affaire grecque. Déjà, au mois d’avril 1829, Charles X avait fait quelques efforts pour faire venir Polignac aux affaires. C’est le 8 août 1829 qu’est constitué le nouveau ministère, dans lequel Polignac a les Affaires étrangères.
Il ne faut pas représenter Polignac sous les traits d’un fantoche ou d’un sot, comme on le représente habituellement : Polignac a été un excellent ambassadeur à Londres à la fois souple et énergique ; il a réussi à tenir tête aux Anglais sans les fâcher, à être aussi obstiné qu’ils l’étaient eux-mêmes, et d’autre part, il a donné à l’ambassade française une grande allure et un grand train de mission, joints à une grande courtoisie. Il a de bonnes qualités de diplomate, il a le sens de la grandeur de la France et du Roi ; il a, d’autre part, la technique diplomatique et c'est un travailleur, un homme sérieux. Seulement, dans son désir de faire du grand et d’augmenter le prestige de la France, il se laisse aller facilement à des chimères, il apprécie parfois faussement la réalité, et, pour tout dire, comme je vous le disais tout à l’heure, il manque de bon sens. D’autre part, il a trop confiance en lui-même ; Pozzo di Borgo écrivait un jour, en novembre 1829 : « La confiance que cet homme met en lui me désespère ».
Le prince de Polignac : craintes et préventions.
A son avènement, comme d’ailleurs en politique intérieure, on a vu beaucoup plus de choses qu’il n’y en avait : on a partout été persuadé que l’avènement de Polignac était le produit d’une intrigue anglaise ; de Londres, l’ambassadeur de Russie1 écrit à Pozzo, le 31 juillet que les ministres anglais éprouvent la plus vive satisfaction en voyant qu’on appelle le prince de Polignac à Paris. A Paris, le groupe des Ultras, hostile aux Russes, travaille pour lui. Pozzo est donc assez inquiet de voir arriver au ministère un homme que l’on considère comme l’homme de l’Angleterre. L’ambassadeur de Russie à Londres disait de Polignac : « C’est une marionnette, mise en place par l’étranger ». De loin, on en juge de même : le grand-duc Constantin appelle ce nouveau gouvernement « le ministère Polignac-Wellington » et le Tsar est inquiet de l’aventure où se porte le roi ; il considère que le roi joue une partie dangereuse en faisant appel à un homme dont il considère la valeur comme médiocre, sans autre motif que de satisfaire « un engouement incompréhensible pour un individu qui sacrifie à son ambition le salut de sa patrie et peut-être la vie et le sort de son roi ». Au contraire, Metternich applaudit bruyamment à l’avènement de Polignac. Ainsi, à l’origine sur le plan diplomatique, Polignac apparaît comme le triomphe du clan anglo-autrichien sur le clan russe ; c’est une raison de plus de son impopularité.
Aussi Polignac a-t-il voulu rassurer tout de suite Pozzo di Borgo sur ses véritables intentions : il va le voir, le 17 août, pour lui exprimer sa loyauté vis-à-vis du rapprochement franco-russe, son désir de maintenir l’accord et il se récrie contre la façon dont on présente au Tsar son arrivée au pouvoir. Seulement Polignac s’exprime dans un langage assez confus, il exprime des conceptions assez étranges sur l’Orient, si bien que Pozzo est mal convaincu et reste persuadé qu’il y a quelque chose sous roche et qu’il existe un accord entre Polignac et Wellington sur l’affaire grecque.
Mais c’est en réalité le roi qui est le vrai maître de la situation, et même si Polignac avait des idées derrière la tête, le roi conduit la politique et ne la laisse pas dévier ; Polignac lui-même dira à l’ambassadeur de Russie quelques temps après : « Sa Majesté donne une direction trop personnelle à la marche de son cabinet pour que l’on ait à craindre qu’un changement dans l’administration intérieure puisse influer sur les affaires du dehors ». Il est pourtant incontestable qu’il y a eu un moment de fléchissement dans cette politique, redressé très rapidement d’ailleurs par le roi.
Le mémoire Polignac.
Polignac se trouvant devant les développements de l’affaire grecque, imagina une solution grandiose à toute cette question d’Orient. Au moment où Polignac prend le pouvoir, on ne sait pas trop, en effet, où on en est : les succès russes ne se sont affirmés qu’au milieu du mois de juin ; ils ont amené une première concession, de la part des Turcs au début juillet ; c’est en effet l’arrivée de l’armée russe devant Andrinople qui oblige les Turcs à adhérer, le 11 août, au traité de Londres, c’est-à-dire au moment même où Polignac prenait le pouvoir ; mais, les communications sont assez lentes et ce n’est qu’au bout de quelques jours qu’on aura les nouvelles. Les succès des Russes ont eu d’autre part pour conséquence une sorte de retournement de la politique anglaise, qui revient sur les concessions qu’elle avait faites et qui s’efforce de rétrécir le plus possible l’État que l’on veut constituer en Grèce.
Polignac, devant le mouvement d’opinion – en dehors du petit groupe ultra – et les victoire russes qui s’affirment, et peut être influencé par certains hommes de ses bureaux, a l'idée que l’on peut faire servir l’alliance russe à « de grandes pensées » ; il reprend par conséquent, en la transformant, l’idée de Chateaubriand de satisfaire au moment de l’alliance russe les revendications nationales, et par là, de ramener aux Bourbons l’opinion. Charles X y avait peut- être pensé de lui-même car, un jour, il disait à Martignac : « Peut-être une guerre contre la Cour de Vienne me sera utile, parce qu’elle fera cesser au-dedans les discussions et occupera la nation en grand, comme elle le désire ».
Or, Mortemart, envisageant la possibilité d’un effondrement total de l’Empire ottoman devant les armées russes, a demandé à son ministre des instructions générales, dans quel esprit il faudrait aborder des discussions s’il se produit un fait pareil ; il voudrait connaître « ce que le Roi voulait obtenir en conséquence de tous les événements qui se passaient ». Pour répondre à cette demande, Polignac fait préparer par la Direction Politique un projet qui est rédigé par Bois-le-Comte, qui est discuté et arrêté en Conseil du roi dans les derniers jours d’août et qui est envoyé à Mortemart pour information le 4 septembre 1829. C’est ce qu’on a appelé le « Grand Projet » : il consiste en trois documents : un mémoire pour un projet de partage de l’Empire ottoman, une note rédigée pour le Dauphin et une lettre confidentielle du prince de Polignac au duc de Mortemart.
Le mémoire se place dans l’hypothèse de l’écroulement de l’Empire ottoman, que d’ailleurs la France déclare ne pas souhaiter : elle espère que l’Empire ottoman sera sauvé, mais enfin l’hypothèse de départ est celle-ci : l’Empire ottoman s’écroule. Il est nécessaire donc de ne pas être pris au dépourvu, et il faut fixer à l’avance sa pensée ; il ne faut pas recommencer ici ce qui s’est passé pour la Pologne, il ne faut pas que la France reste encore une fois le témoin impassible et forcé de ce partage, que l’accord de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Russie lui enlèverait le moyen d’empêcher. L’effondrement de l’Empire ottoman pourrait être l’occasion d’un remaniement de l’Europe : ce remaniement, il ne faut pas le faire en congrès ou en une conférence, parce que là l’intimité des relations entre l’Autriche et l’Angleterre, leur solidarité d’intérêts, mettraient certainement en minorité, dans un congrès la France et la Russie ; il faut donc préparer les solutions à l’avance et les faire accepter d’avance. Comme moyen de solution, Polignac suppose une alliance franco-russe, avec collaboration de la Prusse ; on aura ainsi, à trois, une force militaire qui sera capable ou bien de prévenir la guerre, ou bien, si la guerre éclate, de la conduire victorieusement.
Quels sont donc les lots qui sont à prévoir dans ce partage ? On constituerait un fort Etat grec, avec Constantinople comme capitale, comprenant toutes les régions de population grecque, y compris la côte d’Ionie ; la liberté des Détroits serait garantie. Comme roi de cet Etat grec on prendrait Guillaume, roi des Pays-Bas. L’Egypte serait un Etat indépendant, où peut-être on pourrait restaurer le califat. La Russie recevrait la Moldavie et la Valachie et, dans l’Est, le tiers de l’Asie Mineure. L’Autriche recevrait la Bosnie et la Serbie. Ainsi serait liquidée toute la Turquie d’Europe.
Mais ce partage de l’Empire ottoman devrait s’accompagner d’un remaniement européen, dont l’objet doit être d’assurer la sécurité de la France et « de la faire sortir de la condition très défavorable où le Congrès de Vienne l’a placée ». La France ne réclame pas de conquêtes lointaines en Orient ; ce qu’elle demande, c’est la Belgique et le remaniement de sa frontière lorraine, avec Sarrebruck, Sarrebourg et Landau. La rive gauche du Rhin serait donnée au roi de Saxe et on donnerait également à la Bavière un agrandissement territorial qui lui permettrait de communiquer directement avec son Palatinat, en donnant une compensation au grand-duché de Bade. La Prusse serait dédommagée de cette perte de la rive gauche du Rhin par la Saxe et la Hollande. En somme, Polignac envisageait un retour à la combinaison qui avait été écartée au traité de Vienne et préconisait la destruction du royaume des Pays-Bas, au profit de la France pour sa partie méridionale, c’est-à-dire la Belgique et au profit de la Prusse pour la partie septentrionale, c’est-à-dire la Hollande. L’Angleterre serait désintéressée si elle le voulait par l’octroi de colonies hollandaises ; si elle refusait, les colonies hollandaises seraient partagées entre la France et la Prusse.
Que signifie cette combinaison ? Pour ce qui est de la France, on voit évidemment quel est l’intérêt que Polignac y trouvait, intérêt européen ou intérêt proprement français et méditerranéen. Vous remarquerez que toute cette combinaison a un caractère nettement anti-anglais, et ce caractère anti-anglais de la combinaison Polignac est avoué carrément. Pour les Russes, il s’agit de « leur frayer le chemin des Indes » dit le mémoire ; plus loin, on parle de les rapprocher de la Méditerranée, « où nous avons si grand besoin d’appui contre la prépondérance britannique ». De même, lorsqu’il parle de céder la Bosnie et la Serbie aux Autrichiens, il remarque que, en donnant à l’Autriche la réalisation de son rêve sur l’Adriatique on l’amènera « à sentir tout ce qu’il y a de pesant pour l’Europe dans la suprématie navale britannique » ; quant aux Prussiens, installés en Hollande, « nous faisons ainsi de la Prusse une puissance navale et nous nous préparons un nouvel auxiliaire pour combattre la domination que les escadres britanniques exercent sur les mers » ; enfin, de ce grand Etat grec : « Le nouvel Etat aurait avec nous l’intérêt commun que toutes les puissances maritimes auront longtemps à abaisser l’Angleterre ».
Ainsi, ce que Polignac envisage, c’est de rendre à la France sa puissance territoriale en Europe, par l’acquisition de la Belgique, et d’assurer sa prépondérance maritime en Méditerranée, par des alliances anti-anglaises, c’est-à-dire qu’il a délibérément choisi entre l’Angleterre et la Russie et qu’il s’est décidé pour les combinaisons continentales contre l’alliance anglaise.
Voilà la combinaison de remaniement européen et oriental développée dans le mémoire de Polignac. Ce plan est justifié par une note spécialement écrite pour le Dauphin, parce que le Dauphin était partisan, de l’acquisition de la rive gauche du Rhin plutôt que de celle de la Belgique, et la note pour le Dauphin a pour objet de justifier la combinaison de Polignac. On la justifie du point de vue militaire en montrant que l’acquisition de la Belgique est strictement défensive, qu’elle a pour objet de mettre à couvert la capitale de la France qui est trop proche de la frontière et par conséquent sous le coup d’une invasion possible, et que d’autre part il s’agit de donner à la France des ports importants sur la Manche et la Mer du nord, ports qu’elle n’a pas parce qu’il n’y a pas de ports militaires possibles pour la France de Cherbourg aux Pays-Bas, tandis que au contraire demander la rive gauche du Rhin, c’est donner à la France un caractère agressif, car cela permettrait aux armées françaises de pénétrer sans difficulté au cœur même de l’Allemagne ; Mayence serait entre nos mains un camp retranché d’où nous pourrions à notre gré envahir telle ou telle partie de l’Allemagne où nous voudrions porter nos armes, et par conséquent cela soulèverait de la part de l’Europe une inquiétude que ne soulèverait pas notre établissement en Belgique. En effet, au point de vue militaire, l’acquisition de la Belgique, « en tournant nos forces vers la mer et contre l’Angleterre, rassurerait l’Europe centrale plutôt qu’elle ne l’effrayerait », tandis que l’inquiétude de l’Europe s’éveille chaque fois qu’on voit la France se développer du coté du continent. Au contraire, le refus par la France de la rive gauche du Rhin entraînerait la possibilité d’une alliance avec la Prusse et avec l’Allemagne, et aussi en faveur de la Russie qui ne peut pas ne pas être satisfaite de voir la France se tourner contre l’Angleterre.
Enfin, les conditions d’application du mémoire sont précisées dans une lettre confidentielle à Mortemart ; cette lettre lui recommande le secret le plus absolu : « La communication est faite pour l’ambassadeur seul », il ne faut même pas la faire coter aux archives de l’ambassade. Mortemart ne doit d’ailleurs la considérer que comme un canevas lui donnant les vues du gouvernement, pour qu’il puisse s’en rapprocher le plus possible, qu’il se serve de ce document comme directive dans ses conversations. La lettre insiste sur ce que la Prusse est le pivot de la combinaison : « La Prusse est le nœud de notre plan et il est indispensable de les contenter » ; c’est pourquoi on lui fait la part si large : « le Roi porte cette conviction si loin qu’il ne vous autorise à rien conclure que dans la supposition de l’adhésion de la Prusse ». Une des raisons essentielles de s’appuyer sur la Prusse, c’est qu’on a besoin, dans la combinaison nouvelle, de l’appoint de la force militaire prussienne. Enfin, la lettre insiste sur le caractère éventuel de la proposition : « Il faut s’abstenir de toute initiative, provoquer simplement des confidences ou des ouvertures du Tsar » ; et Polignac se place dans l’hypothèse que la guerre avec la Turquie offrirait des perspectives d’écroulement de l’Empire ottoman : « Vous n’auriez aucun usage à faire de tout ce que je vous dis et le regarderiez comme non-avenu dans le cas où un traité aurait été signé quand cette lettre vous parviendra ». Or, ces documents sont datés du 4 septembre, la paix d’Andrinople est du 14 septembre : les documents en question arrivèrent donc à Saint-Pétersbourg après que la paix d’Andrinople eut été signée ; le projet n’eut donc pas à être communiqué à la Russie, il resta, en somme, tout simplement un document d’archives, qui est significatif des vies de Polignac et du gouvernement français, de la psychologie de Charles X et de son ministre, mais qu’il ne faut pas considérer par conséquent comme étant un acte politique ayant une efficacité quelconque.
Pourtant, Mortemart se trouva amené à s’en inspirer dans une certaine mesure, très faible d’ailleurs, car l’idée d’un effondrement possible de l’Empire ottoman n’est pas venue seulement à Polignac : à Berlin, on a cru que l’Empire ottoman n’allait pas survivre à la guerre et on a exprimé des craintes à l’ambassadeur français d’Agoult, sur ce point. L’Autriche elle-même, à la fin de l’été, peu avant le traité d’Andrinople, faisait part à la Russie d’un projet de partage dont la France serait exclue, en cas d’effondrement de l’Empire ottoman. Le Tsar fait part de ce projet à Mortemart, le 3 novembre, en ajoutant : « Le Roi peut compter que jamais je n’entrerai dans une pareille combinaison sans mon fidèle allié. J’engage le Roi à s’occuper des suites de la chute de l’Empire ottoman ; malgré mon désir de le conserver, il peut périr d’un moment à l’autre ». Mortemart se croit alors autorisé par ces propos du Tsar à faire une allusion à la possibilité dans ce cas, pour la France d’obtenir des compensations du côté de l’Ouest, et il insinue, au mois de janvier, que le gouvernement français pourrait profiter de ces grands événements, et d’ailleurs aussi des difficultés que le gouvernement des Pays-Bas a à ce moment avec l’opposition belge, pour obtenir du côté de l’Ouest, des compensations à cet agrandissement russe ; mais le Tsar l’arrête immédiatement et prie le gouvernement français d’abandonner une idée pareille.
Il est donc certain que l’idée d’un remaniement de l’Europe occidentale au moyen d’une alliance avec la Russie et la Prusse préconisée par certains cercles ultra-royalistes en France a été écartée par les deux protagonistes, russe et français, et que la politique suivie par La Ferronnays s’est presque immédiatement imposée à Polignac ; c’est dans ce sens que le règlement de l’affaire grecque va être, en effet, poursuivi par le gouvernement français et conduit à son terme, c’est-à-dire à l’organisation du royaume de Grèce
La fin de l’affaire grecque.
Le règlement de cette affaire grecque se heurte à l’hostilité des Anglais ; les Anglais reprennent ou maintiennent en effet leur politique défavorable aux Grecs : ils ont fait des réserves aussitôt sur l’article 10 du traité d’Andrinople, déclarant que la Russie n’avait pas le droit d’imposer seule une solution de l’affaire grecque en obligeant la Turquie à adhérer au protocole du 22 mars. Les Russes ont été amenés à répondre que leur victoire devait être considérée comme un succès remporté en commun et que la solution de l’affaire restait aux mains de la conférence de Londres. Sur les suggestions de l’Angleterre, les Turcs demandent, le 25 septembre, le retour aux limites qui avaient été fixées d’abord par le protocole du 16 novembre 1828, c’est-à-dire la Morée seule et les Cyclades. La controverse sur les limites de la Grèce se trouve donc ainsi recommencée, malgré le protocole du 22 mars et le traité d’Andrinople. Puis, l’Angleterre veut disputer au nouvel Etat le nom même de Grèce qui comportait avec lui « des idées ambitieuses » dit-elle le 16 novembre. Enfin, elle subordonne la question des limites au choix du nouveau souverain, et alors commence une discussion interminable : l’Angleterre propose des candidats qui soient agréables à l’Autriche, le prince de Hesse-Hombourg par exemple, qui est un général autrichien ; elle propose ensuite le prince Frédéric des Pays-Bas, pour essayer de détacher les Russes de la France ; elle s’oppose aux candidats proposés par la France qui désirait un prince catholique, soit un prince de la maison de Bavière, le prince Charles, ensuite le fils de celui-ci, le prince Othon, puis un prince de Saxe. Il semble bien ainsi que la volonté obstinée de l’Angleterre soit de faite obstacle à la politique française philhellénique.
C’est en s’appuyant sur les Russes que les Français déjouent cette intrigue anglaise. Ce que s’efforce de faire la France, c’est de mettre sur pied un Etat grec qui soit viable. Guilleminot, devant l’obstination des Anglais, a suggéré une solution : si on diminue le territoire de la Grèce, il faut au moins compenser cela par l’indépendance totale du nouvel Etat. Il y a là, une parade habile à ce que veut l’Angleterre ; cela aurait l’avantage de désarmer l’hostilité des Grecs contre le protocole qui maintenait leur vassalité vis-à-vis des Turcs, de contenter les libéraux français, qui protestaient contre cette situation hybride que l’on voulait faire aux Turcs, contre « les incohérences et les obscurités » comme disait Lafayette, de la solution qu’on adoptait. D’ailleurs, les Grecs sont dans une situation difficile : la France ne va pas laisser ses troupes chez eux pendant longtemps ; ils n’ont pas d’argent, ils sont obligés de consacrer tout ce qu’ils ont d’argent à l’entretien de leur armée ; ils ne peuvent arriver à se procurer de l’argent près des banques : le banquier Eynard, le banquier du comité philhellénique, n’a pas pu arriver à leur négocier un emprunt à Londres ni à Paris.
Il fallut de longues batailles à l’ambassadeur de France, le duc de Laval, à la conférence de Londres, en faveur des Grecs. Il l’emporta grâce à un revirement de l’Angleterre : l’Angleterre se rendit compte, en y réfléchissant que la Turquie était si faible qu’elle n’était plus un obstacle aux Russes et que, dans ces conditions, il ne fallait pas, pour barrer aux Russes la Méditerranée, faire trop de fond sur les Turcs, qu’il pourrait être par conséquent habile d’avoir là un Etat grec ayant une forte constitution, tout en n’étant pas capable de gêner l’occupation anglaise des îles Ioniennes ; elle se rallie donc au point de vue français de l’indépendance du nouvel Etat, mais en travaillant toujours à lui raccourcir le plus possible ses frontières du côté de la mer Ionienne, pour éviter ainsi qu’il ne soit une menace pour l’occupation anglaise des Sept-Îles.
Ensuite, la France eut à batailler pour le prince, car elle voulait qu’il y eût sur le trône grec un homme qui ne soit pas l’agent des Anglais. Or, le duc de Laval voyait tous les candidats qu’il proposait, les uns après les autres, écartés par les Anglais ; les Anglais ne voulaient même pas que l’on dresse une liste des concurrents possible par ordre de mérite ; Peel déclarait : « Jamais je ne consentirais à accepter qu’un candidat proposé par la France eût un avantage sur celui de l’Angleterre » et il finissait par conclure « Si nous ne pouvons nous concilier sur le choix d’un prince, la Grèce restera une République, et nous en reviendrons au protocole du 22 mars ». Le duc de Laval propose enfin que le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, qui a été le gendre du roi d’Angleterre et qui, veuf maintenant, habite Londres et reçoit une pension de l’Angleterre ; il ne doit donc pas, semble-t-il, être vu défavorablement par les Anglais.
La position de la France est enfin acceptée par la Conférence le 30 novembre : il est entendu que l’Etat grec aura son indépendance totale, mais son territoire est rétréci : la frontière partira de l’embouchure de l’Aspropotamos, c’est-à-dire de l’angle du golfe de Corinthe avec la mer Ionienne, traversera les montagnes en écharpe par le Mont Oete et aboutira, sur la côte de la mer Egée, à l’embouchure du fleuve Sperchios ; au lieu de la ligne Artha-Volo, c’est donc une ligne beaucoup plus méridionale Aspropotamos-Sperchios ; les propriétaires turcs seront indemnisés à la charge de la Grèce, et le prince choisi par l’Europe pour régner en Grèce est le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha. Ces décisions sont mises en forme par un protocole du 3 février 1830, qui comporte trois actes :
un acte qui rassemble toutes les décisions antérieures au traité d’Andrinople et celles qui viennent d’être prises qui fixent le territoire de la Grèce et son étendue ; cet acte sera transformé en un traité solennel dès qu’un prince aura été choisi comme roi
un acte offrant la couronne à Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha
enfin, un troisième acte par lequel les Grecs s’engagent à garantir la liberté des catholiques et l’admission de tous aux emplois, sans distinction de culture.
Alors commence une longue négociation avec Léopold pour le décider à accepter la couronne ; Léopold essaye d’obtenir des agrandissements de territoires, la cession de l’île de Crète et un emprunt qui permette d’organiser le nouveau gouvernement. Finalement, comme il ne peut obtenir ni l’un ni l’autre, il refuse la couronne. Il va falloir recommencer la négociation pour trouver un prince grec.
Vous voyez que la politique française, sur cette affaire grecque, a achevé son évolution complète, évolution qui l’a menée à la création d’un royaume grec. Mais ce royaume grec est encore quelque chose de bien chétif.
L’affaire d’Alger et la chute de la Monarchie.
En même temps que cette affaire grecque achevait de se régler, les dernières négociations chevauchaient avec d’autres négociations pur l question d’Alger, et l’affaire d’Alger va accentuer la distribution diplomatique de l’Europe telle que l’affaire grecque l’a posée. La France va en sortir bénéficiaire dans la Méditerranée occidentale comme dans la Méditerranée orientale.
A.- L’affaire d’Alger
Voyons comment se pose cette affaire algérienne au point de vue diplomatique. Au moment où Polignac a pris le pouvoir, l’affaire est engagée depuis longtemps puisque l’insulte, dont nous cherchons la réparation, faite au consul de France Deval est du 29 avril 1827. On a cherché d’abord plusieurs solutions : le ministre de la Marine, Clermont-Tonnerre, avait alors proposé une expédition, mais elle avait été écartée par Villèle au mois d’octobre 1827, de même qu’avait été écarté par Martignac un projet de conquête et de pénétration pacifique qui était mis sur pied par un négociant de Marseille, Roux. On s’était borné alors à faire le blocus d’Alger, que le Roi, dans son discours du trône de février 1828, avait déclaré qu’il serait poursuivi jusqu’à satisfaction. En réalité, ce blocus se montrait inefficace et le Dey d’Alger n’avait pas cédé. On avait envoyé au début d’août 1829 une mission d’un diplomate officier de marine accompagné par un bateau de guerre, la Provence, mais au moment où ce diplomate, La Bretonnière, quittait Alger, son bateau avait reçu des coups de canon des forts d’Alger, ce qui avait encore, par conséquent, accentué la tension entre les deux gouvernements.
Il était donc nécessaire d’en sortir. L’idée de Polignac était toujours de chercher un succès extérieur qui consoliderait sa situation intérieure. La Russie l’encourageait à agir : le Tsar disait à Mortemart que la France devrait faire cesser ces brigandages des pirates et de façon définitive, que la Russie appuierait toutes les tentatives de la France et le Tsar ajoutait : « En tout cas, quelle que soit la décision du Roi à cet égard, je l’approuve ; vous pouvez être sûr que je l’appuierai de toute mon influence » (8 octobre 1828). Ainsi, la France est assurée de la complaisance de la Russie ; la Russie ne demande pas mieux que de favoriser l’influence française en Méditerranée, car ce sera toujours forcément une influence qui travaillera contre l’Angleterre.
A l’origine, l’affaire d’Alger n’apparaît que comme une annexe à la politique arabe et méditerranéenne de la France et elle se développe comme un épisode de l’intimité de la France avec l’Egypte. Cette intimité allait en effet grandissant ; le nouveau consul qui remplaçait Drovetti à Alexandrie, Mimaut, recevait de Méhémet-Ali les assurances les plus formelles, en juillet 1829, que la politique du Pacha se concerterait en toutes les questions avec la politique de la France. Méhémet-Ali avait des ambitions ; elles avaient été déçues en Grèce puisque la Morée avait été perdue pour les Turcs alors que le gouvernement de la Morée devait constituer la récompense d’Ibrahim. Les ambitions de Méhémet-Ali ne sont pas encore orientées vers la Syrie, comme elles le seront dans les années suivantes ; c’est du côté de l’Ouest, de concert avec la France, qu’il songe à développer son influence, et il propose au gouvernement français, au mois de septembre 1829, de se charger lui-même de l’affaire algérienne ; il fait valoir la connaissance qu’il a du pays, les rapports qu’il en reçoit ; il fait valoir d’autre part qu’une entreprise faite par la France serait très difficile, qu’elle ne réussirait, et encore parce que ce seraient des Français, qu’avec 40 000 hommes de troupe, tandis que lui-même avec sa position en Afrique, les moyens de réussir que lui assurerait la communauté de religion, il pourrait régler la question à meilleurs frais. Il propose donc à la France de mettre fin à l’affaire d’Alger et Charles X et Polignac adoptent cette idée.
Mais pour que Méhémet-Ali puisse faire l’expédition, il faut qu’il en ait l’autorisation du Sultan, puisqu’il n’est qu’un Pacha du Sultan : le gouvernement français est ainsi amené à négocier à Constantinople pour obtenir le firman qui autorisera Méhémet-Ali à diriger une expédition sur Alger et des instructions sont envoyées dans ce sens, au mois d’octobre 1829, à Guilleminot : on lui explique que la combinaison serait avantageuse parce que, ainsi on ne compromettrait pas l’honneur de nos armes contre un ennemi qui n’est pas digne de nous.
Seulement la Porte fait des difficultés à cette combinaison. L’Angleterre, naturellement, agit sur la Porte pour l’amener à refuser l’autorisation au Pacha. Au conseil des ministres français, lorsque Polignac présente la question, le ministre de la Guerre et le ministre de la Marine en particulier s’élèvent contre une pareille combinaison, mais Polignac n’en tient aucun compte et, au Conseil du 19 novembre, le Roi, sans écouter les objections des autres ministres, signe le projet de traité de Polignac avec Méhémet-Ali. Méhémet-Ali se déclare prêt à agir, même sans autorisation du Sultan. Il mettra dans l’affaire 40 000 hommes, seulement, il demande qu’on lui avance vingt millions, qui seront remboursés dans les quatre ans et qu’on lui accorde quatre vaisseaux de ligne, armés de quatre-vingt canons ; il semble que Méhémet-Ali, comme le consul le soupçonne, ait eu l’idée de se constituer ainsi une bonne flotte en Méditerranée.
Le projet est annoncé aux ambassadeurs, d’abord officieusement, puis officiellement, au mois de janvier. L’objet est défini par Polignac : il s’agit de garantir de la manière la plus solennelle la conversation des privilèges dont les nations européennes jouissaient sur les côtes d’Afrique, tout en établissant de concert avec la France, le principe que, sauf les droits antérieurs acquis et existants, « toutes les nations y seront traitées sur le même pied de la plus parfaite égalité ». Ainsi la combinaison de Polignac est de rouvrir la côte d’Afrique du Nord au commerce libre de toute l’Europe et non pas d’y chercher un privilège particulier pour la France. Le projet de Polignac et de Méhémet-Ali souleva en France une telle opposition et une telle ironie dans tous les journaux et les exigences de Méhémet-Ali étaient telles que, finalement, le projet fut abandonné.
C’est, en effet, le 31 janvier que la France se décida à faire elle-même l’expédition, au lieu de la confier au Pacha d’Egypte, et, dans les premiers jours de février, on commence les études pour l’expédition : le 7 février, des instructions sont envoyées pour préparer l’expédition. Mais quel est l’objet envisagé pour cette expédition ? Polignac n’envisage pas un intérêt français exclusif, encore moins l’idée d’une conquête française et d’un établissement de la France sur la côte d’Alger : il offre à l’Angleterre de participer à l’expédition par des contingents britanniques. Dans une circulaire du 12 mars aux ambassadeurs, il dit : « Notre but est un but d’humanité ; nous poursuivons, outre la vengeance de nos propres injures, l’abolition de l’esclavage des chrétiens, la destruction de la piraterie, la suppression des humiliants tributs que les Etats européens payent à la Régence » et, par la suite, la France se concertera, dit-il, avec ses alliés pour le règlement du nouvel ordre des choses à établir à la place de la Régence.
Quand les préparatifs sont déjà fort avancés, une nouvelle circulaire, le 7 avril, indique l’importance de cette expédition – 35 000 hommes – donne le nom des chefs qui sont désignés, le général de Bourmont, qui commandera l’expédition, donne l’importance des bateaux et déclare que tous les préparatifs seront terminés dans un mois, que les Français sont unanimes sur l’objet de l’expédition, que la politique royale est parfaitement désintéressée : elle l’a prouvé depuis quinze ans, elle est intervenue en Espagne pour arracher l’Espagne aux désordres de la révolution, mais non pas pour y chercher un intérêt personnel, elle est intervenue en Grèce pour arracher une population chrétienne aux Turcs et elle n’a pas cherché de privilèges personnels ; ici, ce sera la même chose : elle veut délivrer le commerce européen de la piraterie barbaresque, au profit de tout le monde. Les instructions envoyées aux ambassadeurs sont d’insister sur le côté européen, international de notre objectif. Au début de mai, au moment où les défiances de l’Angleterre se font de plus en plus acerbes, Polignac réaffirme encore à toutes les puissances le désintéressement de la France. Dans une circulaire du 12 mai, il invite même les puissances à munir leurs ambassadeurs d’instructions pour discuter avec le gouvernement français du régime que l’on établirait en Algérie après le renvoi du Dey. Ainsi, la France prétend faire cette expédition d’une façon parfaitement désintéressée et en servant les intérêts de toute l’Europe.
L’attitude des puissances fut naturellement assez différente : approbation chaleureuse des Russes ; Nesselrode l’indique à son ambassadeur dès le 28 mars et, officiellement, l’Empereur déclare que tous ses vœux accompagnent l’expédition française ; il décide même d’attacher un officier de son quartier-général auprès de l’expédition et de faire rechercher à Saint-Pétersbourg, dans les archives russes, tous les documents, toutes les cartes qui pourraient favoriser l’expédition française. Il accepte le point de vue français : « La France peut compter sur le constant appui d’un allié sûr dans les développements ultérieurs que prendra cette question lorsque le succès aura couronné les armes de Sa Majesté ». Il rend à la France le service d’assurer l’assentiment du gouvernement prussien, grâce à l’influence qu’il a sur Frédéric-Guillaume III.
L’attitude de l’Autriche est influencée par celle de la Russie et de la Prusse. A l’origine, l’Autriche avait été assez défiante et assez disposée à soutenir le point de vue anglais ; il ne contrecarrera pas l’expédition française, mais il reste sceptique sur le désintéressement de la France ; il considère qu’il est difficile de s’imaginer qu’on fasse une telle expédition, de tels préparatifs, si on ne veut pas en tirer un résultat personnel ; il pense qu’au moins la pensée du roi, à défaut d’établissement sur les côtes d’Afrique, est de fortifier sa situation à l’intérieur par le développement et le succès de cette expédition. Vous voyez, par conséquent, du côté des puissances continentales, en définitive, ou bien approbation, ou bien pas de difficultés.
Mais, au contraire, l’opposition de l’Angleterre fut immédiate et de plus en plus vigoureuse. Polignac s’obstine, malgré l’opposition anglaise, persuadé d’ailleurs que les Anglais ne pousseront pas plus loin que de formuler des objections, et d’ailleurs persuadé aussi de la situation intérieure de l’Angleterre qui est en train de se débattre dans des questions de discussions de la réforme électorale, ne lui permettra pas, même si elle le voulait, d’agir. Dès que l’Angleterre a connu la décision française, elle s’est efforcée d’intervenir, le ministre des Affaires étrangères, Aberdeen, auprès de l’ambassadeur français Laval, dès le 3 mars, l’ambassadeur anglais , Stuart, à Paris, auprès de Polignac. Ils veulent bien croire au désintéressement de la France, mais, disent-ils, nous avons besoin d’avoir entre les mains un document qui nous mette en mesure de répondre au Parlement que nous pouvons être pleinement rassurés sur les intentions de la France. Même après la circulaire du 12 mars, Wellington réclame encore au duc de Laval un engagement écrit de désintéressement, avant même le départ de l’expédition. Le gouvernement français ne veut pas prendre cet engagement et se dérobe en invoquant les déclarations officielles qu’il a faites.
Après la circulaire du mois d’avril et devant l’ampleur des préparatifs faits par la France, les soupçons d’Aberdeen recommencent : « Nous ne pourrons admettre une occupation qui pourrait se prolonger pendant plusieurs années », dit-il le 21 avril, et il décide de réclamer à nouveau un engagement formel. Il multiplie les démarches pressantes et réitérées de l’ambassadeur d’Angleterre près de Polignac, qui répond toujours en renvoyant aux informations générales qu’il a données. L’ambassadeur, alors, essaye d’agir auprès du ministre de la Marine, le baron d’Haussez ; il lui réclame communication des instructions qui ont été envoyées à la flotte française ; mais le ministre français lui répond : « Milord, je n’ai jamais souffert que même vis-à-vis de moi, simple individu, on prit un ton de menace ; je ne souffrirai pas davantage qu’on se le permette à l’égard du gouvernement dont je suis membre. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas traiter l’affaire diplomatiquement ; vous en trouverez la preuve dans les termes que je vais employer : la France se F… de l’Angleterre » et il défie l’opposition anglaise en lui donnant le programme de marche de l’escadre. Le ministre anglais Aberdeen continue d’insister auprès de Laval « avec des expressions fortes et peu ménagées » dit-il. Mais le gouvernement de Polignac ne veut pas aller plus loin, il ne veut pas faire aux Anglais une situation à part ; il s’en explique franchement : il a donné des assurances générales à l’ensemble des puissances, il n’a pas à en donner de particulières à l’Angleterre ; il ne veut pas reconnaître à l’Angleterre un intérêt particulier dans la question ; qu’elle se contente des mêmes déclarations qui ont été faites à toutes les puissances.
En définitive, l’Angleterre essaye alors de faire agir la Turquie. Elle persuade le Sultan d’envoyer des bateaux pour s’interposer, au nom de la suzeraineté des Turcs sur l’Afrique du Nord. Talaat-Pacha, à la tête d’une escadre quitte Constantinople le 25 avril 1830. Mais le gouvernement français intervient vigoureusement près du Sultan et déclare qu’on va barrer la route à l’escadre turque et qu’il n’admet pas l’intervention de la Turquie dans l’Afrique du Nord. Le brut court même, au mois de mai, que l’escadre anglaise faisait des mouvements en Méditerranée, qu’elle allait être renforcée, et un article du Times énumérait les forces anglaises en Méditerranée ; mais Aberdeen déclara qu’il n’était pas question pour l’Angleterre de faire de démonstration militaire.
Au milieu de juin c’est-à-dire à la veille du départ de l’escadre française de Toulon, Polignac renouvelle ses déclarations antérieures : il traitera l’affaire avec toutes les puissances ; c’est pourquoi il a écarté les demandes spéciales de l’Angleterre et il écarte également celles de la Turquie : « Pour notre part, nous ne désirons que liberté et sûreté pour notre commerce et que nos établissements sur la côte d’Afrique soient dorénavant à l’abri de toute insulte et de toute violence ; l’abolition de la piraterie, de l’esclavage et la cessation des tributs honteux que le Dey imposait aux puissances sont d’un intérêt commun à toute l’Europe ».
La flotte débarqua le corps expéditionnaire à Sidi-Ferruch le 14 juin ; les troupes du Dey furent battues à Staouéli le 19 ; le Fort l’Empereur que dominait Alger, fut pris le 4 juillet et la ville et le Dey capitulèrent le 5 juillet.
Qu’allait-on faire de cette conquête ? Polignac ne songe pas à la garder. Malgré l’immense joie du roi et du gouvernement français, Polignac déclare à l’ambassadeur d’Autriche Apponyi, le 12 juillet : « Je vous le répète, nous ne voulons pas garder Alger. Nous n’y laisserons nos troupes qu’aussi longtemps qu’il le faudra pour assurer nos intérêts particuliers, savoir l’indemnité pour nos frais de guerre et la réorganisation de nos établissements commerciaux sur la côte d’Afrique. Nous ne ferons rien sans nous entendre avec nos alliés et sans les inviter à prendre part à nos délibérations », et il propose une conférence à Paris à cet effet. Il déclare même au prince Esterhazy : « Je veux faire revivre la Quintuple Alliance ; c’est mon secret et vous en apprendrez bientôt quelque chose ». Et Rayneval a reçu même de Polignac un projet de partage de cette Afrique du Nord qui en ferait quelque chose d’international : l’Autriche recevrait la ville de Bône, la Sardaigne Stora, la Toscane Girgelli, Naples Bougie, l’Espagne Oran, le Portugal Ténès, l’Angleterre Arzeu, la France probablement La Calle et ses anciennes possessions. Ainsi, tous les Etats méditerranéens seraient associés avec les puissances maritimes à l’occupation des ports de la côte algérienne. Polignac charge Guilleminot, le 17 juillet, d’offrir au Sultan Alger proprement dite et ses dépendances, moyennant la remise de Bône et l’assurance de la sécurité des concessions françaises. Vous voyez qu’il ne faut pas donner à Polignac et à Charles X le mérite d’avoir préparé les établissements français d’Afrique ; ils ne songeaient pas à un établissement définitif, à une conquête de l’Algérie par la France.
B.- La chute de la Monarchie
Cette division des puissances vis-à-vis de la France sur la question d’Alger se retrouve dans leurs positions vis-à-vis des questions intérieures de la France même. La situation du ministère s’est aggravée dans l’opinion au fur et à mesure que les mois passaient. Les mêmes divergences de vues entre la Russie, l’Autriche et l’Angleterre sur les questions intérieures françaises se révèlent que sur la question extérieure, seulement avec des positions inverses : c’est l’Autriche qui soutient le ministère Polignac, c’est la Russie qui essaie de le détourner de sa ligne politique, l’influence de Pozzo di Borgo s’exerce en sens inverse de celle d’Apponyi. Apponyi, ministre d’Autriche, a des entretiens continuels avec Polignac ; dès l’origine, Metternich emploie tous les moyens pour obtenir de Polignac un changement de la loi de presse et de la loi électorale. Le soupçonneux Pozzo di Borgo signale même à son gouvernement, le 27 novembre 1829, que l’Autriche semble encourager les éléments bonapartistes en France, qu’on envoie de Vienne et qu’on distribue en France des portraits du duc de Reichstadt, qu’il y a là peut-être une agitation qui permettrait une action étrangère, que d’autre part l’Autriche encourage « les ultras les plus effrénés, les Jésuites et les prêtres ».
Metternich, en effet, conseille à Polignac de dissoudre la Chambre ; il écrit à Apponyi, le 17 septembre 1829 : « La France a besoin d’une troisième restauration » et il assure Polignac de son appui discret contre la faction libérale et antimonarchique. Au contraire, Pozzo di Borgo multiplie les conseils de modération, Metternich présente Pozzo di Borgo comme l’agent des libéraux et comme travaillant à vouloir faire revenir au pouvoir un ministère Molé et Pasquier. Pendant tout l’automne et tout l’hiver, Metternich répète ses conseils ; lui et l’Empereur assurent Rayneval que si Polignac est menacé, ils feront tout pour l’appuyer, directement ou indirectement. Mais d’ailleurs Polignac n’a pas besoin de ces encouragements : son optimisme est imperturbable ; il est persuadé de la vertu de l’énergie pour rallier à lui tout le pays : « Nous venons d’en faire l’expérience par l’effet qu’ont produit les paroles énergiques du discours de la Couronne dans toutes les provinces de France ; il a été prodigieux en le lisant, tout le monde s’est écrié : Charles X parle en roi, il veut maintenir ses droits, eh bien ! nous sommes prêts à l’aider et à le défendre contre quiconque osera l’attaquer ». Vous savez combien l’illusion de Polignac était grande, puisque, au contraire, l’unanimité de l’opinion française se faisait, sauf le groupe des ultras, contre la politique du Roi.
Après l’adresse des 221, les conseils de Metternich sont de plus en plus pressants de recourir à une politique extra-légale ; les Autrichiens excitent le plus possible Polignac à faire un coup d’état ; il faut, disent-ils, « mettre la France à l’unisson des autres pays d’Europe ». Apponyi gourmande les ministres, leur reproche leurs hésitations, en même temps que Metternich fait campagne auprès des autres gouvernements pour leur représenter que la France court les plus grands dangers si le gouvernement n’agit pas vigoureusement. Cette action de l’Autriche est dénoncée par les journaux français d’opposition, en particulier le Journal des Débats qui s’élève contre cette intrusion par l’ambassadeur d’Autriche dans les affaires de France.
La poussée de Metternich est telle que les inquiétudes vont grandissant à Saint-Pétersbourg. Nesselrode informe Pozzo di Borgo que le Tsar voudrait le maintien de la tranquillité intérieure en France et qu’il voit cette tranquillité compromise : « Sa Majesté désire le repos et le bonheur de la France, elle désire par conséquent le triomphe d’une sage modération ; elle désire que la France en soit convaincue ». Et on lui donne comme instruction de prêcher la réconciliation aux partis et la modération au gouvernement. Le Tsar dit lui-même à l’ambassadeur Mortemart : « Si, dans l’unique but de soutenir un ministère formé sans nécessité et dont les talents sont loin d’avoir justifié le choix, Sa Majesté Très Chrétienne adoptait des mesures subversives de la Charte, l’Empereur ne se croirait nullement obligé de lui offrir un appui dont le maintien de cette même Charte a toujours été une des premières conditions aux yeux des Grandes Puissances ».
D’autre part, le soutien que l’Angleterre refuse à Polignac dans sa politique orientale et africaine prête aux intrigues de Talleyrand des possibilités d’intervention qui font naître un parti orléaniste. Ainsi, la position des puissances vis-à-vis de Polignac est complexe : ces positions sont imbriquées, contradictoires, selon la question qui se pose, extérieure ou intérieure ; tandis que dans la politique extérieure la Russie, comme vous le voyez, appuie directement le gouvernement français, en politique intérieure au contraire, elle s’épouvante et essaye de contrecarrer la politique exagérée de Polignac.
Le coup d’Etat, la publication des Ordonnances, fut une surprise pour tous les représentants des puissances à Paris. Polignac et Charles X avaient manigancé leur affaire dans le plus grand secret et même les plus convaincus partisans de Polignac ne croyaient pas que l’on en viendrait là. Apponyi afficha aussitôt sa confiance dans cette politique d’énergie : le 26 juillet, le jour même de la publication des Ordonnances, il écrivait : « J’ai la conviction qu’il (Charles X) réussira complètement. En France, plus que dans tout autre pays, la ferme volonté du pouvoir est toute puissante et irrésistible ». D’ailleurs Polignac lui a dit qu’il a pris toutes les précautions, qu’il n’y a rien à craindre. Metternich exulte, car il voyait avec crainte la contagion du mouvement français libéral sur l’Allemagne, et il avait même fait des représentations à la Bavière qui tolérait l’entrée des journaux français dans son royaume. Au contraire, c’est une stupeur en Russie : Polignac affirmait à Pozzo di Borgo qu’il avait toujours blâmé les mesures extra-légales et qu’il en était éloigné plus que personne au moment même qu’il préparait ses Ordonnances. Le 13 juillet, Pozzo avait eu un entretien avec le Roi pour le mettre en garde contre les imprudences et, le même jour, le Tsar avait donné un avertissement au duc de Mortemart. On était donc, à l’ambassade russe comme à Saint-Pétersbourg, dans l’ignorance totale de ce qui se préparait, et la publication des Ordonnances a été un coup de foudre. Pozzo di Borgo fit immédiatement une démarche près de Polignac et du Roi pour leur dire sa consternation et les appréhensions où il était d’une réaction violente ; mais il les trouve absolument confiants et il est obligé de se retirer, persuadé qu’on va à une catastrophe.
Ainsi, à la fin de la monarchie de la Restauration, nous retrouvons les mêmes efforts des puissances pour intervenir dans la politique française, pour se mêler des affaires intérieures de la France, que nous avons vus de 1815 à 1818. Le sentiment de tous, en Europe, c’est que les Bourbons n’ont pas su s’enraciner dans le pays, que leur règne reste précaire, qu’on est à la veille d’une crise dont les répercussions peuvent affecter l’Europe entière. Seulement le remède que proposent les puissances est différent : la Russie propose un retour au libéralisme, l’Autriche un raidissement de l’autorité ; quant à l’Angleterre, elle est tellement mécontente de l’indépendance de Charles X et de Polignac que la question grecque et sur la question d’Alger qu’elle se félicite de toutes les difficultés qui peuvent surgir.
Le résultat de la politique étrangère des dernières années de la Restauration est cependant satisfaisant : la France a reconquis depuis 1828 l’indépendance de sa politique et son influence en Europe ; elle a affirmé sa puissance en Méditerranée, par son accord intime avec l’Égypte, par le secours qu’elle a donné à l’État grec pour se constituer, et enfin par cette expédition d’Alger qui vient de réussir. Évidemment, Polignac a fait preuve d’incertitude, beaucoup plus que La Ferronnays ; il s’est embarqué dans des chimères, soit ce projet de partage de l’Empire ottoman avec remaniement de l’Europe de l’ouest que nous avons vu, soit cette idée d’un règlement international de l’affaire d’Algérie, mais il n’a pas compromis les résultats que La Ferronnays avait obtenus et, sans le savoir, sans le vouloir, il a ajouté à la grandeur future de la France, un élément nouveau par cette prise de possession de la France en Algérie.
La France et l'indépendance de la Grèce
La France et l’indépendance de la Grèce.
Les dernières années de la Restauration sont dominées par la question d’Orient. A l’ouest, rien de nouveau : l’Espagne et le Portugal, en effet, continuent leur révolution dans le même sens, sans qu’il y ait d’événements nouveaux. De la question portugaise, la France s’est volontairement retirée avec le rappel d’Hyde de Neuville : or, une crise nouvelle a éclaté à la mort du roi Jean, en 1826 : son fils aîné, dom Pedro, qui est au Brésil, dont il vient de se proclamer empereur, abdique en faveur de sa fille Maria, en la fiançant à son oncle dom Miguel lequel habite à ce moment-là Vienne ; il octroie en même temps une charte constitutionnelle à son peuple, analogue à celle de la France, et en attendant que dom Miguel vienne prendre le gouvernement, la régence est donnée à sa sœur Isabelle. Seulement, à la faveur de ces événements, des soulèvements des absolutistes, qui voudraient avoir Miguel comme roi, éclatent à la fois dans le sud et dans le nord du Portugal. Les insurgés sont battus, mais se réfugient en Espagne, et le problème international se pose ainsi : l’Espagne va-t-elle intervenir en faveur des absolutistes du Portugal comme la France l’a fait en Espagne en 1823 ? L’Angleterre, il va sans le dire, veut éviter une intervention de l’Espagne et de la France et agit près de la France pour obtenir rapidement le retrait de l’armée d’occupation et une action vigoureuse sur Ferdinand. Canning vient pour cela à Paris : il obtient de Villèle les satisfactions qu’il désire, au grand mécontentement des ultra-royalistes français qui voudraient voir une intervention espagnole, soutenue au besoin par la France, au Portugal. Comme en 1822 et 1823, Villèle, dans sa politique d’inaction, se trouve en face des éléments avancés, des éléments exagérés de son propre parti, qui voudraient le faire partir en guerre pour la croisade contre-révolutionnaire. De fait, la politique française s’est retirée de cette affaire du Portugal, a laissé faire l’Angleterre. D’ailleurs, la question se résout d’elle-même, en ce sens que dom Miguel arrive en Espagne et, ayant vingt-cinq ans, vient prendre lui-même la régence, prête serment à la Charte, mais donne en réalité le ministère aux absolutistes.
Quant à l’Espagne, sa situation politique est restée toujours aussi confuse : luttes autour du roi entre les exagérés et les plus modérées, soutenus les uns par l’ambassadeur de France, les autres par l’ambassadeur d’Angleterre. Les conseils du gouvernement à Ferdinand sont toujours aussi inutiles. Villèle désire retirer les troupes d’occupation le plus tôt possible, mais il ne le peut pas, à cause des supplications du roi qui désire conserver les troupes françaises dont il a besoin pour se soutenir et aussi à cause de l’opposition de la majorité des ultra-royalistes qui veut mettre les forces françaises à la disposition de Ferdinand. Il apparaît ainsi que l’expédition d’Espagne n’a pas ramené le calme dans la péninsule ibérique ni résolu la question politique, que, d’autre part, elle n’a pas créé vraiment une influence française réelle sur le gouvernement espagnol, puisque le roi Ferdinand n’en fait qu’à sa tête. En somme, l’expédition d’Espagne n’a pas obtenu les résultats locaux qu’on avait espéré obtenir.
Inertie et indifférence de Villèle.
Mais tout cela est négatif ; ce n’est pas là qu’est le véritable intérêt de la diplomatie internationale et de la diplomatie française : le problème urgent, le problème qui domine, c’est la question grecque et, ici, nous allons voir le premier exemple d’une victoire de l’opinion publique sur le gouvernement en forçant le gouvernement à adopter une politique qu’il n’aurait pas voulue. Mais ce résultat ne s’obtiendra qu’au bout de plusieurs années et, pendant assez longtemps, la politique française, toujours dirigée par Villèle, est marquée, en cette question comme en d’autres par l’inertie et l’indifférence ; il ne s’agit pas ici, puisque nous étudions la politique française seulement, de raconter l’affaire d’Orient : je vais simplement vous indiquer sommairement le calendrier, en quelque sorte, des événements qu’il faut avoir à la mémoire pour comprendre cette politique.
L’insurrection grecque se divise en deux périodes, de sens contraire : d’abord succès des Grecs, ensuite échec. L’insurrection a éclaté, conduite par l’archevêque de Patras, Germanos, et quelques chefs grecs : Colocotronis, Zaïmis, Loutos qui ont proclamé l’insurrection au couvent d’Hagia Laura (Sainte Laure), le jour de l’Annonciation, le 25 mars 1821. Cette insurrection soulève l’Élidé, le Magne et la Messénie, autrement dit la Morée, l’ensemble du Péloponnèse, d’autre part, de l’autre côté du golfe de Corinthe ou de Patras, l’Acarnanie, c’est-à-dire la province qui est située dans la partie continentale de la Grèce, au Sud-Ouest, formant l’angle entre le golfe de Corinthe et la Mer Ionienne, avec Missolonghi et le clan des Souliotes ; en plus de ces deux points d’insurrection continentale, insurrection des îles, dont les trois centres essentiels sont les petites îles d’Hydra près de la côte d’Argos, de Psara et de Spezia. La réponse des Turcs à cette insurrection, c’est la Pâques sanglante de Constantinople où l’archevêque est massacré ainsi qu’un certain nombre d’évêques, et la terreur que les Turcs font régner sur terre et sur mer. Les Grecs enlèvent Tripolitza, la principale citadelle de la Morée, le 5 octobre 1821, où ils massacrent les Turcs en représailles des massacres faits par les Turcs eux-mêmes. A la fin de l’année, les Grecs sont maîtres de la Morée et de l’Attique. Le 1er janvier 1822, style grec, c’est-à-dire le 12 janvier de notre calendrier, à Épidaure, soixante députés venant de différents points de la Grèce, sous la présidence de Mavrocordato, proclament l’indépendance, qui est notifiée ensuite aux puissances et les Grecs déclarent en état de blocus les côtes turques, de l’Épire jusqu’à Thessalonique, c’est-à-dire jusqu’à Salonique, et y compris les Sporades et la Crète, ce qui indique l’extension que les Grecs veulent donner à leur État.
Cette insurrection est contemporaine de deux autres : l’insurrection de la Moldavie et de la Valachie déclenchée par l’ancien aide de camp du Tsar, Ypsilanti, du 25 février au 7 juin 1821, et, d’autre part, la rébellion d’Ali de Tébélen, Pacha de Janina, qui est, lui, finalement tué le 27 février 1822.
Les Turcs réagissent contre cette insurrection des Grecs, massacrent la population de Chio le 14 janvier 1822, massacre dont Canaris, chef des bateaux grecs, tire vengeance en brûlant une partie de la flotte turque le 18 juin. Les turcs subissent une double défaite : une armée turque qui descendait de Thessalie par les Thermopyles et l’isthme de Corinthe, est battue devant Argos, obligée de reculer, en juillet et août, et de se disperser. Une autre armée, du côté de l’Ouest, se trouvant libérée par la chute de Janina et la mort d’Ali de Tébélen, descend vers Missolonghi, battant les Grecs à Pelta le 16 juillet 1822, mais elle subit un échec à Missolonghi, défendue par Mavrocordato, le 25 décembre, et elle est obligée de reculer. La lutte continue ensuite, dispersée, sur terre et sur mer, marquée par une série d’incidents, par exemple la mort du chef grec Botzaris, le 20 août 1823, en avant de Missolonghi.
Dans cette première période, période donc de succès grecs, la guerre conserve un caractère local : l’activité militaire et politique de toute cette période est très nettement localisée dans le pays et dispersée, en quelque sorte, en petits efforts séparés.
Changement de signe en 1824 parce que le Sultan fait appel aux forces de sa province d’Egypte, qu’il emploie d’abord en Crète pendant l’année 1823. Le 9 février 1824, le Sultan nomme « Séraskier » de Morée, c’est-à-dire général pour l’armée de Morée, Méhémet Ali, le Pacha d’Egypte ; celui-ci, par un dernier effort, achève de remettre la Crète sous le joug turc en prenant Candie, en avril 1824, ce que les Grecs appellent « la catastrophe de Candie » ; puis, pendant que l’on prépare le corps expéditionnaire, ses bateaux, de concert avec le Capitain-Pacha, c’est-à-dire l’amiralissime turc Kosrew nettoient les îles et, en particulier, s’emparent de Psara : c’est « la catastrophe de Psara » au début de juillet 1824. Mais Méhémet Ali a fait de grands préparatifs d’hommes, d’armes, de bateaux. Il a réuni cinquante six vaisseaux et deux cents transports, avec 80 000 hommes. La première étape, c’est d’établir sa base d’opération en Crète, pour dominer les lignes maritimes, et les opérations commencent alors dans les îles, de concert avec le Kores-Pacha. Quand tout est prêt, le débarquement du corps expéditionnaire se fait sur la côte de Morée, en mars 1825. Les troupes égyptiennes d’Ibrahim Pacha assiègent Navarin : les Grecs ne peuvent arriver à briser le cercle d’investissement de la place et à la ravitailler ; d’autre part, ils ne peuvent empêcher le ravitaillement normal en hommes, en vivres et en munitions entre l’Égypte et le corps expéditionnaire. Navarin est enlevé par les Turcs le 18 mai et forme alors une solide base stratégique pour les opérations en Morée. Les guérillas grecques sont impuissantes devant une armée régulière importante. Tripolitza est prise par Ibrahim le 22 juin ; Argos et Nauplie investies, mais sans qu’il puisse les prendre ; il est obligé de lever le siège. Il commence même des transports de population grecque en Égypte.
Pendant ce temps, une grosse armée turque, commandée par Réchid Pacha a été envoyée devant Missolonghi, au mois de mai 1825. Les deux généraux, Réchid Pacha qui est déjà devant Missolonghi et Ibrahim qui opère en Morée, conjuguent leurs efforts contre Missolonghi, Ibrahim passant le golfe pour aller soutenir Réchid, en février 1826. Missolonghi est prise le 24 avril 1826, après plusieurs assauts infructueux. Alors Ibrahim rentre en Morée pour continuer ses opérations, tandis que Réchid va faire le siège d’Athènes qui est défendue par un chef grec, Caraïs-Kakis, et le général français Fabvier, le chef militaire libéral qui avait été mêlé aux conspirations militaires de 1822 et qui avait essayé d’empêcher, à la Bidassoa, le passage des troupes françaises vers l’Espagne. Les Grecs essayent de s’organiser pour résister à tant d’assauts : un amiral anglais, l’amiral Cochrane, prend le commandement des bateaux grecs, un général anglais, Church, prend le commandement des troupes sur terre, et un gouvernement est formé sous la présidence de Capo d’Istria, l’ancien conseiller du Tsar Alexandre, corfiote d’origine, le 14 avril 1827. Mais Athènes capitule le 5 juin 1827. Il ne reste plus, à la fin de l’année 1827, qu’un petit coin qui soit encore indépendant : c’est l’Argolilde, avec Nauplie, et la petite île d’Hydra. Les Grecs paraissent à toute extrémité lorsque, tout à coup, il y a retournement de la situation diplomatique par le traité anglo-franco-russe du 6 juillet 1827 et la mise en application de cette triple alliance qui aboutit à la destruction de la flotte turque à Navarin le 30 octobre 1827.
Voilà le canevas des faits bruts. Mais tous ces faits, dont ce canevas ne donne que l’essentiel, s’encadrent dans une masse de petits faits qui tournent tout de suite à la légende : exploits des Grecs d’un côté, horreurs des Turcs de l’autre. Il y a là un élément essentiel pour la formation de l’opinion publique européenne, mais il s’agit d’une multitude de petits faits locaux qui sont inracontables.
La position de la France
En face de ces événements se développant jusqu’à la fin de 1827, quelle est l’attitude de la France ? La France avait bien eu, après 1815, l’intention de restaurer sa situation dans le Levant, de tirer parti du patrimoine catholique et royal que la Révolution avait interrompu. Louis XVIII, dès son avènement, a écrit au Sultan pour le lui notifier et lui affirmer le désir de reconstituer la vieille amitié avec la Turquie et de resserrer les liens entre la France et la Turquie (20 mai 1814). Il a envoyé à Constantinople un ambassadeur, le marquis de Rivière, avec comme instruction d’insister sur les prérogatives anciennes de la France dans le Levant et sur le protectorat des catholiques pour la France. En 1818, on a rétabli la « station » française du Levant, c’est-à-dire l’escadre installée en permanence au Levant, sous le commandement du contre-amiral Halgan, auquel succède en 1822 le capitaine de vaisseau, ensuite amiral de Rigny qui sera le commandant de ces stationnaires français pendant toute la période grecque. L’escadre française a été accueillie avec beaucoup de satisfaction par les populations. Ainsi la France se trouve reprendre sa politique ancienne : elle est attachée au maintien de l’état de choses ancien dans la Méditerranée occidentale.
Devant l’insurrection grecque, Richelieu et Pasquier ont été conduits par les événements de leur politique générale, qui est, on se le rappelle, de bons rapports avec les Russes et le maintien de l’union européenne. Par là, leur position est à priori peu favorable aux Grecs. Il est possible de suivre l’évolution de la politique et des idées de Richelieu et de Pasquier d’une façon très précise par les annotations qu’ils mettent aux pièces diplomatiques, par les notes ou les instructions qu’ils envoient à leurs ambassadeurs. Il serait trop long de détailler ces notes ; une chose en tous cas est frappante à lire, c’est que Richelieu et Pasquier ne se sont jamais placés du point de vue des Grecs : ils n’ont vu dans la question grecque qu’une question turque et qu’une question de politique générale. Vous vous rappelez qu’à certains moments le Tsar a songé à une intervention et qu’il avait, à cet effet, offert à la France de s’associer à elle en échange de grandes possibilités d’extension française en Méditerranée. Pasquier a vu l’intérêt de cette offre du Tsar et la possibilité d’une grande politique française méditerranéenne : il semble avoir vu alors, le 12 octobre 1821, la gravité de la question grecque, et aperçu qu’il pouvait s’ouvrir pour la France « une grande scène » en Méditerranée, dont les développements commanderont peut-être, dit-il, l’histoire du XIXème siècle, et qu’il serait bon, par conséquent de prendre ses positions dès ce moment. Richelieu de même, dans l’apostille qu’il fait à la note de Pasquier, montre qu’il comprend l’importance de la question. Et cependant, ils concluent l’un et l’autre en sens inverse de leurs observations, puisqu’ils rejettent, en définitive, l’offre russe.
Au contraire, ils ont appuyé l’entreprise de Metternich et de Castlereagh de s’interposer entre les Russes et les Turcs, de faire disparaître les causes de conflit, c’est-à-dire cette affaire grecque qui risque d’envenimer les rapports entre les Russes et les Turcs. Il y a donc de ce côté une grande confusion d’idées ; la politique française est entièrement négative, bien qu’eux-mêmes, Richelieu et Pasquier, aient vu le danger de cette affaire grecque et le peu de chance de succès qu’avait leur propre politique.
En réalité, ils s’associent là à une politique générale qui n’est pas dominée par la question grecque, mais qui est dominée par la question des révolutions en Europe d’une façon générale et la politique de compression de la Sainte Alliance. Ils ont poursuivi cette politique aux conférences de Vienne et à Vérone, où les Grecs ont été écartés du concert européen sans être admis à faire valoir leurs revendications auprès du Congrès. Ni les horreurs de 1822, ni les exploits des Grecs n’ont attiré l’attention du gouvernement français d’une façon suffisante pour le détourner d’une politique qui n’envisage que les rapports entre les Russes et les Turcs ou que les combinaisons de l’alliance européenne.
Lorsque Villèle prend la direction de la politique après eux, l’attitude de la France ne change pas, car Villèle n’a jamais envisagé la question grecque : ce qui l’inquiète, c’est seulement la crainte d’une complication entre les Russes et les Turcs qui pourrait amener l’effondrement de l’Empire ottoman. Sa préoccupation est donc d’éloigner ces complications possibles, en gagnant du temps, en noyant les difficultés dans des discussions diplomatiques.
Le Tsar Alexandre propose, le 9 janvier 1824, des bases de pacification possible de cette question grecque : il pose le principe qu’on ne peut pas songer à rétablir l’oppression des musulmans sur les chrétiens, mais que, d’autre part, on ne peut pas créer, avec des rebelles, un Etat indépendant d’où l’idée du Tsar : découper la péninsule grecque en trois tronçons qui recevront chacun un régime analogue à celui des Provinces danubiennes, une autonomie semblable à celle dont jouissent la Moldavie et la Valachie. Il y aurait une Grèce orientale, comprenant la Thessalie, La Béotie et l’Attique, une Grèce orientale qui comprendrait le littoral Adriatique, l’Epire et l’Acarnanie, une Grèce méridionale qui comprendrait la Morée et la Crète, complété par un régime municipal pour les îles. Les emplois dans ces différentes provinces seraient donnés à des indigènes, sous la suzeraineté turque, marquée par des tributs et des garnisons. Les Grecs auraient la liberté de commerce avec un pavillon grec et le patriarche orthodoxe de Constantinople représenterait officiellement les Grecs vis-à-vis du Sultan.
Ce mémoire du gouvernement russe qui était confidentiel fut publié d’ailleurs par le journal Le Constitutionnel, le 31 mai. On échangea naturellement, entre cabinets, de longues négociations et discussions sur le plan qu’on appelle le « Plan des trois tronçons » ; on en discuta dans des conférences à Saint-Pétersbourg qui commencèrent le 5 – 17 juin 1825 : la France y calqua son attitude sur celle de l’Autriche, c’est-à-dire noya la proposition russe sous de bonnes paroles qui avaient pour objet de faire traîner les choses le plus possible, jusqu’à ce que l’affaire tombe. En réalité, le plan du Tsar n’est accepté par personne, et le Tsar finit lui-même, en fait, par le retirer ou à peu près, à la fin de juillet. Il déclare en effet qu’il ne veut pas se séparer de l’Europe et qu’il ne fera pas la guerre aux Turcs.
Villèle a envoyé à Constantinople comme ambassadeur français le général Guilleminot qui jadis a séjourné en Orient, qui vient d’être major-général de l’expédition d’Espagne et qui a une grande expérience de la situation. Il arrive au mois de juin 1824 à Constantinople où il reste ambassadeur jusqu’en 1831 ; il a reçu ses instructions du 24 mars 1824 : Villèle y déclare que la prétention russe est inadmissible, que les Russes n’ont jamais eu un protectorat que sur les provinces de Moldavie et de Valachie et jamais sur la Grèce, que les trois tronçons ne seraient d’ailleurs jamais acceptés par les Turcs, à moins d’une défaite militaire, qu’au contraire, il est probable que la guerre entre les Turcs et les Grecs va terminer l’affaire par la défaite des Grecs : c’est le moment, en effet, où l’expédition égyptienne est décidée et se prépare. Ce qu’il faut donc, c’est temporiser, s’efforcer de conserver la paix, éviter de porter le moindre ombrage au gouvernement turc, ne faire aucune démarche qui puisse ressembler à une reconnaissance des Grecs et, d’autre part, faire observer scrupuleusement les droits traditionnels de la France, sans vouloir en faire, d’ailleurs un protectorat à proprement parler. Telle est donc la politique que Villèle dicte à son ambassadeur : vous voyez qu’elle n’est nullement, en définitive favorable aux Grecs.
Guilleminot, de son côté, étudie soigneusement pendant six mois les éléments de la question, sur place, et finalement adresse à son gouvernement, le 12 décembre 1824 un mémoire où il formule ses conclusions : il critique, lui aussi, méthodiquement, le plan des trois tronçons ; il considère qu’il n’y a pas de pays vraiment grecs, dont il convienne par conséquent de s’occuper au titre d’États grecs possibles, autres que la Morée et l’Épire ; par conséquent, vous le voyez, une Grèce tout à fait rétrécie au Péloponnèse et aux îles et que ce que l’on pourrait obtenir de mieux pour elle, ce serait un régime de principauté, analogue à la Moldavie et à la Valachie pour la Morée et un régime de libertés municipales pour les îles. Il est impossible, selon lui, de parler d’un gouvernement et même d’un parti national : il est persuadé que la masse des Grecs ne demande tout simplement que la paix et la tranquillité, c’est-à-dire des garanties de repos, et que parler d’un gouvernement grec, dit-il, « c’est une imposture ». Ce qu’il faut donc, c’est obtenir tout simplement des Turcs des garanties d’une politique généreuse, par une médiation des cinq Puissances parlant au nom des Grecs, mais en évitant de froisser l’amour-propre des Turcs, en renonçant, dit-il « à tout ce qui ressemble à une croisade ».
Lorsque Charles X a remplacé au trône Louis XVIII, en septembre 1824, les instructions primitives ont été confirmées à Guilleminot sans changement. Ainsi, la France n’envisage à aucun degré qu’il puisse être question d’une indépendance des Grecs ; elle veut surtout ménager les Turcs, d’autant plus que le sultan Mahmoud est le dernier sultan possible : derrière lui, il n’y a pas de descendants ; il faut donc obtenir des Turcs eux-mêmes, si c’est possible, des avantages assurant aux Grecs la sécurité, éloigner la manœuvre russe contre les Turcs, en ayant l’air de se prêter aux desseins généreux des Russes, mais en les noyant sous des négociations. Et, de fait, on gagne du temps : plusieurs mois se passent à discuter des plans russes. Une seconde conférence s’ouvre à Saint-Pétersbourg le 24 février 1825, sans l’Angleterre qui fait bande à part, avec des interruptions et n’aboutissant à rien. La faillite de la diplomatie européenne est certaine ; le gouvernement turc a beau jeu de jouer en quelque sorte de ces discordes, et, de fait, la diplomatie européenne se heurte à un double obstacle : les Grecs, intransigeants qui réclament leur indépendance, les Turcs, également intransigeants, qui n’admettent pas qu’il puisse même y avoir une question grecque. Les conférences et les démarches européennes restent donc sans aucune espèce de résultats. Toute cette négociation a été en réalité conduite et menée de main de maître par l’Autriche et l’Angleterre, qui ont ainsi empêché toute possibilité d’intervention russe, et la politique française s’est prêtée à leur jeu. Dans le même temps d’ailleurs, Villèle a refusé de se prêter à toutes les combinaisons particulières que l’on a pu essayer, sur lesquelles nous allons dire quelques mots tout à l’heure, par exemple le projet de l’Ordre de Malte ou les combinaisons du duc de Nemours.
Les raisons de l’inertie de la politique française.
Elles tiennent évidemment, pour la plus grande part, à la politique générale de Villèle que nous avons déjà vue : l’affaire d’Espagne et ses suites à l’origine, son incertitude personnelle et, comme je vous le disais, cette espèce de platitude congénitale de Villèle qui le rend incapable de voir tous les éléments idéalistes d’une politique, tous les avantages d’une aventure. Mais aussi, ici, il ne se sent pas poussé, comme il l’a été dans l’affaire d’Espagne, par son parti car, à l’origine, sur la question grecque, le parti ultra-royaliste est divisé : une partie considère les Grecs comme des révolutionnaires en lutte contre leur gouvernement, par conséquent des gens pas intéressants ; c’est le point de vue de la Gazette de France et de son rédacteur Achille de Jouffroy, tandis qu’au contraire dans une autre partie, entraînée par la foi catholique et voyant dans les Grecs des chrétiens en lutte contre les Infidèles, leur serait favorable ; c’est le cas de Bonald et du Journal des Débats. Cette incertitude, cette division des ultra-royalistes est une autre raison pour Villèle de rester dans l’inertie.
Mais en dehors de ces raisons d’ordre très général, il y en a d’autres plus précises et plus spécifiques, qui tiennent à la situation locale, là-bas, en Orient.
La première c’est l’opposition de l’élément catholique latin à cette insurrection grecque. La France est la protectrice traditionnelle en Orient des catholiques, des catholiques latins, c’est-à-dire des catholiques romains : or, ces catholiques sont hostiles à l’insurrection des Grecs orthodoxes ; les îles catholiques, Syra, Naxos, Tinos et Santorin, font appel à la protection de la France contre les orthodoxes, et l’escadre française est amenée à venir à Syra pour défendre les intérêts des catholiques molestés par les orthodoxes. Un des consuls français, M. de Pouqueville, écrit : « Les Grecs n’ont pas de plus cruels ennemis que nos missionnaires latins qui sont soucieux d’abord de faire la guerre aux schismatiques », et cette haine réciproque des catholiques latins et des Grecs orthodoxes est une raison importante qui tient sur la réserve la politique française.
Cette haine fit échouer un projet curieux dont l’initiative revient au Saint-Siège et qui aurait pu ou, du moins, dont on pensait qu’il pouvait régler l’affaire grecque : un colonel français, le comte Jourdain, un ancien capitaine de frégate, a été adjoint à Métexas, un Grec qui a été envoyé pour plaider la cause des Grecs au congrès de Vérone ; Consalvi l’a mis en rapport avec l’ordre de Malte. L’idée de derrière la tête du Saint-Siège, c’est de finir par une réconciliation des Eglises grecque orthodoxe et catholique romaine, et Jourdain et le lieutenant du Magistère de l’Ordre de Malte, Antoine Dusca, sont tombés d’accord, le 10 juillet 1823 : l’Ordre de Malte reconnaît l’indépendance de la Grèce et accorde aux Grecs une alliance perpétuelle offensive et défensive ; il renonce à ses prétentions sur ses anciennes possessions de Morée et de l’île d’Eubée, ou Négrepont ; il demande seulement à recevoir, à la fin, l’île de Rhodes, pour s’y établir, ainsi que les deux petites îles de Scarpento et de Stampalia. Pour la campagne commune contre les Turcs, l’Ordre recevra des bases militaires et navales et accordera aux Grecs un emprunt de quatre millions. Dans un article additionnel, l’Ordre s’engage à pratiquer une politique de tolérance et à accepter des orthodoxes dans ses charges et dans ses dignités. La négociation amorcée entre les deux hommes se poursuit ; on envoie un négociateur pour faire une enquête sur place, avec des instructions précises, et le Chancelier de l’Ordre, le marquis de Sainte-Croix-Moslay entre en relation avec Mavrocordato le président du gouvernement grec.
Le but du colonel Jourdain est triple : il voudrait restaurer la Croix dans la Méditerranée orientale, il voudrait purger la Méditerranée des pirates barbaresques par l’organisation d’un gouvernement maritime grec, et enfin, il a une pensée anti-anglaise : il voudrait contenir les ambitions de l’Angleterre qui, dit-il, domine la Méditerranée par Gibraltar, Malte et les Iles ioniennes : il faut l’empêcher de joindre à ces possessions une île de l’Archipel qui lui donnerait la maîtrise complète de la Méditerranée. Cette tentative d’alliance entre l’Ordre de Malte et les Grecs pour poursuivre la croisade contre les Turcs échoua, par suite de l’hostilité des catholiques latins dans les Iles. Les Grecs, d’ailleurs, y étaient peu portés ; il ne semble pas que Mavrocordato ait fait de réponse à Sainte-Croix-Moslay. Le gouvernement français, renseigné par ses consuls, désavoua formellement tout soutien de la France à une pareille politique et l’affaire tomba.
En 1824, les difficultés continuent de surgir entre les populations chrétiennes des deux rites : le 28 avril 1824, les Primats, c’est-à-dire les gouverneurs locaux de Naxos, demandent à l’ambassadeur français qu’on leur évite « le malheur d’être jugés par des Grecs ineptes et ignorants, par des gens qui tâchent de nous faire disparaître de la surface de la terre, sous prétexte que nous sommes des catholiques », et ils se plaignent des exactions qu’ils subissent de la part du Gouvernement provisoire grec. Le gouvernement grec répond à cette plainte de façon d’ailleurs assez hypocrite en disant que la Grèce repose sur légalité entre tous et que si les catholiques ont à se plaindre, ils n’ont qu’à s’adresser aux tribunaux. On raconte, dans les Iles catholiques que les insurgés sont décidés à extirper le catholicisme. Le Consul français à Athènes, Fauriel, qui est cependant très favorable aux Grecs, pense qu’ils ont raison. Au contraire, les Turcs ménagent les catholiques : Yosrew Pacha affirme les meilleures dispositions, les églises catholiques sont restaurées avant toutes les autres à Chio, etc. de telle sorte que la différence de religion, la haine ou la défiance réciproque des catholiques et des Grecs, toujours très vive, retient la politique française d’intervenir, car les catholiques sont les protégés de la France et elle n’a pas de raison de les abandonner et de les sacrifier aux orthodoxes.
Une seconde raison qui tient la France dans l’inaction, ce sont les griefs que les commerçants et le gouvernement français ont contre la piraterie des Grecs. Les autorités françaises qui sont sur place, les autorités navales ou les consuls, ne sont en effet pas très favorables aux Grecs. Guilleminot le montre dans son rapport du 12 septembre. Les consuls français, d’ailleurs, ne manquent pas cependant d’exercer une action charitable, de porter secours aux Grecs au moment des atrocités tuques qu’il s’agisse de Pouqueville à Artha, de son frère à Patras, du consul David à Smyrne, des marins de la flotte : on recueille les Grecs, on les héberge, on les secourt ; les « maisons de France » c’est-à-dire les consulats, sont des asiles. Mais enfin tout ceci est action charitable ; cela ne fait pas cependant que les autorités françaises qui sont sur place ferment les yeux sur l’anarchie des Grecs, sur les discussions, les rivalités des Grecs entre eux, et aussi sur ce fait que la cause des Grecs est évidemment une belle cause, mais qu’il y a beaucoup d’éléments très mélangés dans cette cause : les « dauphins des mers » comme on appelle les chefs d’escadres grecs, Miaoulis, Canaris ou d’autres, ne font pas toujours seulement la guerre aux Turcs, et les bateaux grecs font aussi la piraterie. Le capitaine de vaisseau de Rigny, qui commande l’escadre, en 1822, fait un rapport peu favorable aux Grecs : il montre que, sous prétexte de blocus, les Grecs arrêtent et visitent les bateaux étrangers, et, sous prétexte qu’il y a des garnisons qui pourraient aller aux Turcs, confisquent les cargaisons. « De tout temps, dit-il, la piraterie a été le métier des Grecs, mais jamais l’occasion n’a été plus belle pour eux. Aussi quand les Grecs ne sont plus en escadre sous le commandement direct de leurs chefs, ils deviennent en réalité non plus des navires de guerre, mais des navires de pirates qui écument les mers tout le long des côtes de Syrie et d’Egypte ; les bâtiments sont sans cesse insultés : marchandises, vivres, cartes, ancres tout ce qui leur convient est enlevé, heureux encore quand les équipages ne sont qu’assaillis ». Et, de fait, les plaintes affluent de toutes parts vers les chancelleries des consulats, vers les chambres de commerce de Marseille et autres.
Cette piraterie eut un moment de recrudescence lorsqu’il fut nécessaire de faire des convois de ravitaillement entre l’Egypte et le corps expéditionnaire, entre l’Egypte, la Crète et la Morée, en 1825 : « on ne peut pas faire dix lieues sans être pillé ». De Rigny est obligé à chaque instant de faire des représentations aux Grecs sur ces actes de piraterie. Les gens qui sont sur place, marins ou consuls protestent donc que la question n’est pas si simple que la voix des libérateurs d’Occident le veut, que ce n’est pas une simple lutte entre le Coran et l’Evangile, qu’il y a là une foule d’intérêts complexes qui s’enchevêtrent : « Si les littérateurs qui sont si puissants en Europe, étaient sur place, écrit de Rigny, ils seraient vite désabusés et ils verraient disparaître le voile romanesque qui a couvert jusqu’ici les affaires de ce malheureux pays qu’une tutelle commune peut seule sauver, s’il en est temps encore ».
A ces deux raisons s’en ajoutent d’autres, dont celle-ci : des intrigues politiques du milieu orléaniste, qui inquiètent le gouvernement français. De bonne heure, l’idée de certains Grecs a été, étant données les discussions qui les divisent, qu’on ne pourrait en définitive être d’accord que si on faisait appel à un chef étranger et, en 1822, l’un d’eux, Théodore Negris, avait proposé à Mavrocordato d’appeler au trône grec Jérôme de Beauharnais, mais celui-ci meurt. Au début de 1824, le 1er février, un ancien député français qui est attaché au duc d’Orléans et le connaît intimement, Laîné de la Ville-L’Evêque, écrit à Mavrocordato, par l’intermédiaire d’un Grec de Zante, pour lui dire de faire appel au duc de Nemours, le second fils du duc d’Orléans, lequel, d’ailleurs, avait dix ans. Mavrocordato répond, le 5 – 17 mai, de Missolonghi, où il dirigeait les opérations qu’il apprécie les avantages que la présence d’un prince français à la tête de l’Etat grec pourrait représenter : il craint cependant des difficultés européennes et il voudrait des assurances formelles de Louis XVIII. Il transmet la proposition au gouvernement d’Argos.
Avec les malheurs de la Grèce en 1825, l’idée est reprise par un aide de camp du duc d’Orléans, le comte de Rumigny, et par Regnault de Saint-Jean d’Angely, au mois d’avril 1825, soutenus par quelques Grecs, en particulier Colettis, qui sera plus tard chef du parti français en Grèce, Mavromichalis, etc. et, sur place, par des membres du comité philhellénique de Paris qui sont en Grèce pour apporter des secours, en particulier le général Roche. Ce comité philhellénique est d’ailleurs soutenu, à Paris, par des gens comme Laffitte, Sébastiani, le général Gérard qui sont des intimes du duc d’Orléans.
Guilleminot et l’amiral de Rigny se défient de cette intrigue et avertissent le ministre, le comte de Damas, qui répond que pas un instant l’idée du gouvernement français ne s’arrête sur une candidature du duc de Nemours au trône grec. Et cependant, l’affaire n’est pas abandonnée : des émissaires sont envoyés à Villèle et une note au duc d’Orléans, lui demandant des conseils et lui posant des questions. Le duc d’Orléans répond, le 18 avril 1825, après s’être concerté avec Villèle, en leur donnant de bons conseils et, finalement en déclinant l’invitation posée à la candidature de son fils. Comme l’affaire a échoué, on a plus tard affecté de dire qu’on avait abusé du nom du duc d’Orléans ; il y a eu en réalité vraiment une intrigue, mais qui n’a pas abouti. D’ailleurs, pour les Grecs, la candidature d’un prince français n’aurait eu vraiment d’intérêt que si le gouvernement français avait soutenu à fond les Grecs, en échange de cette installation d’un prince français sur le trône grec.
Cette affaire a une réaction inattendue : les Grecs, en effet, à défaut d’obtenir le secours français qu’ils désiraient, s’adressent aux Anglais. Ils avaient déjà réussi à obtenir en 1824, par l’intermédiaire de deux délégués, l’ouverture d’un emprunt près de deux banques à Londres qui, finalement, avaient consenti à leur prêter 800 000 livres-sterling ; cet emprunt, en y comprenant les commissions, etc. est revenu aux malheureux Grecs avec un intérêt de 59% ; un deuxième emprunt avait été contracté l’année suivante, dans des conditions analogues. Sur place, certains chefs anglais, comme le commodore Hamilton, et les gens des îles ioniennes poussaient les Grecs à se tourner vers l’Angleterre ; devant les dévastations d’Ibrahim Pacha en Morée, leurs échecs graves, certains grecs, tout au moins un groupe d’évêques et de chefs politiques, lancent le 26 juillet 1825 un appel à l’Angleterre : ils demandent à l’Angleterre de prendre le protectorat de la Grèce : « La nation grecque remet volontairement le dépôt sacré de sa liberté et de son existence politique sous la protection exclusive de la Grande Bretagne ». En même temps, ils nomment, comme je vous le disais tout à l’heure, l’amiral Cochrane à la tête de leur flotte, le général Church à la tête de leurs troupes. Canning, le 30 septembre 1825, proclame la neutralité de l’Angleterre, mais reconnaît les Grecs comme belligérants, sous prétexte que, ainsi, ils ne seront plus des pirates parce que, étant belligérants, ils seront obligés de se soumettre aux règles habituelles du droit public, c’est-à-dire qu’ils ne pourront plus saisir les bateaux qu’avec une procédure, devant le Tribunal des Prises.
L’appel au gouvernement anglais souleva une opposition violente de la part de l’Autriche et de la Russie qui menacèrent d’intervenir si l’Angleterre y donnait suite, ainsi qu’une protestation du comte Jourdain au gouvernement grec et une protestation d’un certain nombre de Grecs même, comme Mavrocordato, Colettis, Demetrios Ypsilanti qui n’ont pas voulu signer l’appel aux Anglais. Il y a déjà en Grèce un parti anglais et un parti français. Si bien que Canning lorsqu’il reçoit les députés grecs venus lui demander le protectorat, déclare qu’il ne peut rien faire de plus que de reconnaître aux Grecs la qualité de belligérants et que si on veut lui forcer la main, il déclarera publiquement son refus formel. Ainsi les initiatives grecques, soit pour obtenir un prince français, soit pour obtenir le protectorat anglais, n’ont réussi qu’à embrouiller l’affaire et à susciter en Europe des hostilités à la cause grecque.
Enfin, il y a, pour retenir la France dans l’inaction, une quatrième raison : c’est qu’à ce moment là, la France jouait une autre carte en Orient que la carte grecque : elle jouait la carte égyptienne. Le recours à Méhémet Ali est une autre raison qui retient le gouvernement français de prendre un parti philhellénique. Depuis quelques années le Pacha d’Égypte, qui est un pacha turc, puisque l’Égypte est une province turque, a donné à son gouvernement et à sa politique une grande ampleur : il vient de reconquérir l’Arabie wahhabite qui s’était détachée du Sultan, par la campagne de 1811 à 1818 ; il vient de s’emparer, en 1821, du Soudan où il fonde Khartoum en 1823. En même temps, il a recrée une armée, une flotte ; il a commencé le réveil économique de l’Egypte par une politique de travaux publics, une politique agricole. Cette force lui a valu d’être nommé Séraskier de l’expédition de Morée par le Sultan. Son influence est grande ; il apparaît comme l’élément de renaissance de l’Islam.
Or, toute cette politique de Méhémet Ali a été faite, en quelque sorte, sur des plans français : il a épousé la pensée de Bonaparte, dit-on, c’est-à-dire la création de l’empire arabe et la menace des Indes. Toute cette politique de reconnaissance de l’Égypte, il l’a faite avec des collaborateurs français : instructeurs militaires, ingénieurs, médecins, etc. ; il ne manque pas de proclamer ce qu’il doit à la France et qu’il lui est tout dévoué. Il ne fait pas d’ailleurs voir à ce moment-là dans Méhémet Ali un rival et un successeurs du Sultan : il est au contraire l’instrument du Sultan. Son succès pourrait donc changer les destinées de l’Orient, consolider l’Empire ottoman et, en le consolidant, fortifier l’influence française, puisqu’il représente cet élément français dans le Levant. Évidemment, le succès de Méhémet Ali serait, pour la cause française, un soutien plus important, plus sûr, plus efficace que le succès des Grecs ; il se rattache davantage à la politique traditionnelle française qui était de soutien et d’amitié avec les Turcs.
Voilà pourquoi dans le différend entre les Égyptiens et les Grecs, puisque les Égyptiens sont opposés par les Turcs aux Grecs, c’est du côté des Égyptiens que va la faveur du gouvernement français et non pas du côté des Grecs. Guilleminot voit même la possibilité d’une très grande chose, d’une grande politique ; il voit que peut-être Méhémet Ali pourrait être le restaurateur de l’Empire turc, le réorganisateur non pas seulement de l’Égypte, mais de l’empire ottoman tout entier, et que cette restauration se faisant avec le concours des Français et sous la conduite des Français serait, pour notre pays, une reprise d’influence essentielle en Orient. Le consul de France en Égypte, Drovetti, est un ami intime de Méhémet Ali : Méhémet Ali lui assure qu’il ne règlera la question que selon les vues françaises et qu’il concentrera tous ses efforts avec ceux du gouvernement français.
Ces différents points sont donc de nature à retenir la France de se lancer dans une politique en faveur des Grecs. Sans aller jusqu’à considérer les Grecs comme des rebelles et des révolutionnaires en lutte contre leur gouvernement régulier, ce qui est le point de vue de l’Autriche et des Russes, la France ne voit pas de raison de ne pas continuer la politique traditionnelle en Orient qui s’attacherait à maintenir l’intégrité de l’empire turc et à fonder son influence en Orient sur le protectorat des éléments catholiques et chrétiens, d’une part, et l’amitié du Sultan, de l’autre.
Réveil de la politique française
Jusqu’ici, la politique française a été toute d’inertie et d’inaction. Les conditions se trouvent brusquement changées, d’une part par l’avènement de Nicolas Ier, et, d’autre part, par l’effondrement des Grecs devant les troupes égyptiennes. Pour ce qui est de la politique française, le fait capital, c’est que le gouvernement n’est plus entièrement maître de sa politique, car l’opinion publique exerce sur lui une pression considérable.
Le rôle de l’opinion publique
Un double réveil, en effet, se fait dans l’opinion, à la fois en France même, et sur place, chez les agents de la politique française en Grèce ; cette transformation s’opère en 1825 et devient irrésistible au début de 1826. C’est le mouvement philhellénique.
La Grèce moderne était naturellement fort peu connue en France ; on en était à la Grèce de la civilisation ancienne et, sur ce point, l’opinion française s’était faite surtout par le fameux ouvrage de l’abbé Barthélémy, le voyage du jeune Anacharsis en Grèce, paru en 1788 et par un autre ouvrage, le commerce de la Grèce de Beaujourt, paru en 1799. On avait tendance, dans ces ouvrages, - qui, encore une fois, s’attachaient à la Grèce ancienne – à insister au contraire sur la dégénérescence des Grecs modernes, sur le byzantinisme, sur l’esclavage vis-à-vis des Turcs et les conséquences morales qu’il avait eues, sur la fourberie des Grecs, etc. Seul, un Grec établi en France et un des premiers auteurs du mouvement national grec, Diamant Coraï (ou Coray) essayait de réagir : il avait publié, au moment de l’expédition d’Égypte des Odes aux Grecs, en 1803 un Mémoire sur l’état actuel de la civilisation de la Grèce. Il reprenait la grande idée, c’est-à-dire celle de donner au mouvement national grec comme idéal la reconstitution de l’Empire byzantin. Il publiait, à partir de 1807, une bibliothèque hellénique et, d’autre part, il traduisait en grec moderne les auteurs classiques européens. Cependant, au début du siècle, quelques éléments d’une connaissance de la Grèce commencent : en 1782 et en 1809 étaient publiés les deux premiers volumes du Voyage pittoresque de la Grèce de Choiseul-Gouffier, notre ancien ambassadeur à Constantinople dont la publication avait été interrompue par la Révolution et avait été reprise ensuite, et qui peu à peu se plaçaient dans l’opinion et donnaient un tableau de la Grèce moderne. En 1806, l’itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand avait également attiré de façon favorable l’attention sur les Grecs. Puis cela a été le poème de Byron Child Harold, après son voyage en Grèce de 1809 et 1810, où il lançait un appel à la révolte des Grecs et se lamentait sur la servitude des Grecs vis-à-vis des Turcs. En même temps, les découvertes archéologiques avaient popularisé la Grèce : cela avait été d’abord le mémoire de lord Elgin, en 1811, sur ses trouvailles archéologiques, lesquelles étaient en même temps des vols archéologiques, puisqu’il avait transporté en Angleterre la frise des Panathénées, les frontons du Parthénon, un certain nombre des statues du temple d’Egine, etc. qui avait finalement été achetés par le gouvernement anglais en 1816 ; enfin, cela avait été la découverte par Dumont-d’Urville, l’achat et l’arrivée à Paris de la Vénus de Milo en 1820.
Mais la connaissance de la Grèce contemporaine ne commence vraiment qu’avec un diplomate, M. de Pouqueville qui avait été médecin dans la campagne d’Égypte et qui, fait prisonnier par les Turcs, avait à sa libération, publié en 1805 un Voyage de Morée ; puis, après un séjour de dix ans en Albanie et en Grèce, il publie son Voyage de la Grèce en cinq volumes, en 1820 et 1821. Pouqueville aime les Grecs : il fait un tableau de leurs défauts comme avaient fait les autres, mais aussi de leurs qualités ; il montre la persistance du sentiment national en Grèce, du culte des ancêtres ; il marqua sa confiance personnelle dans l’effort des Grecs pour leur indépendance, et c’est lui qui apprit aux Français tous ces mots, tous ces noms qui deviennent populaires : les Klèphtes, les Pallikares, les Armatoles, etc. C’est dans le livre de Pouqueville que les Français les entendent pour la première fois ; son livre est le recueil où tous vont aller puiser maintenant, c’est en quelque sorte la bible du philhellénisme.
Ce philhellénisme se traduit d’abord par un premier mouvement, dans les années 1821 à 1823. Devant l’insurrection de 1821, la première réaction en France, a été celle des partis politiques et a été commandée par les opinions politiques. Le mouvement apparaissait comme une branche du grand mouvement révolutionnaire européen, et, par conséquent, les libéraux l’ont immédiatement salué avec sympathie ; Le Constitutionnel est le premier journal à l’avoir approuvé, comme une lutte contre le despotisme, le 30 mars 1821 ; puis, il publie des récits des combattants grecs, il publie les proclamation des Grecs, analyse les livre, ouvre des souscriptions. La première souscription est ouverte au mois d’août 1821 dans ses colonnes. Il réfute les attaques des adversaires : dès le début de 1822, il réclame l’intervention de l’Europe en faveur des Grecs. De même, l’autre grand journal libéral, le Courrier Français où en particulier écrivent en faveur des Grecs, Benjamin Constant, Isambert, Augustin Thierry, de même Le Journal de Paris, qui s’indigent des atrocités turques, Le Pilote, etc., avec eux et faisant exception dans leur groupe, Le Journal des Débats qui est un journal de droite, qui a été un petit moment, à l’origine, hostile aux révolutionnaires, puis, dès le mois de septembre 1821, montre son évolution en publiant alternativement des articles du parti favorable aux Grecs et des articles de gens hostiles aux Grecs ; au début d’octobre, il a fait définitivement sa conversion et il entreprend la polémique en faveur des Grecs contre les autres groupes de droite ; c’est en particulier Bonald qui conduit la campagne, avec le géographe Malte-Brun, fort célèbre à cette époque.
Au contraire, les gens de droite sont encore, à cette époque, hostiles aux Grecs, en particulier La Gazette de France, avec Achille de Jouffroy, le Drapeau Blanc avec Martainville, La Quotidienne, etc.
Pendant ces années 1820 à 1822, on voit déjà une campagne de brochures et d’ouvrages, mais dans les deux sens, les unes hostiles aux Grecs, les autres favorables aux Grecs. Mais la droite n’est pourtant pas unanime : Salaberry, un des publicistes de droite et un des hommes politiques les plus ardents, est très violemment hostile au mouvement dans son Essai sur la Valachie et la Moldavie, paru en Juin 1821 ; au contraire, Géroune, dans ses Considérations sur les Grecs et sur les Turcs se prononce pour les grecs. La gauche, elle, est tout entière philhellénique. En 1821, nous voyons dix-huit brochures en faveur des Grecs.
Déjà, le mouvement s’est transposé dans le domaine littéraire et ce sont même des poètes qui ont les premiers faits entendre leur voix en faveur des Grecs : en 1820, Viennet dans Parga, Alaric, Grecs livrés aux Turcs par les Anglais et un poète qui est aujourd’hui bien inconnu, Gaspart de Pons publie Orthugadas, puis une autre ode Insurrection des Grecs, ode dédiée à Victor Hugo. Dans cette même année 1820, un homme qui est considéré à cette époque comme le chef de l’école romantique, Alexandre Guiraud, publie une Ode aux Grecs. En 1821, le mouvement s’accentue : il y a déjà dix grands poèmes édités en faveur des Grecs, seize en 1822, parmi lesquels les Odes messéniennes de Casimir Delavigne qui vont se continuer pendant les années suivantes, parmi lesquels également le poème Héléna d’Alfred de Vigny, dans son recueil paru en 1822, ou encore l’Épitre aux Grecs de Saintine. Vous comprenez que la Grèce, les combats qui s’y livraient, étaient un thème tout trouvé et très agréable à l’exotisme de l’école romantique. En même temps, la campagne de brochures continue ; elle s’accroît en 1822, avec les violences, les représailles, les atrocités de Turcs en Grèce : les articles sont plus nombreux, les brochures également.
Ce qui est plus effectif que ce mouvement littéraire, c’est que déjà des volontaires se réunissent pour courir au secours des Grecs, gens de toutes professions et de nationalités diverses : les uns sont Grecs d’origine, qui vont prendre les armes pour leur patrie, d’autres sont des révolutionnaires des sociétés secrètes, des officiers en demi-solde ou bien des aventuriers qui ont envi d’exploits. Ils se rassemblent à Marseille : le premier départ de quatre-vingt volontaires, dont une dizaine de Français a lieu le 18 juillet 1821 sous la conduite de Mavrocordato qui, là-bas, va prendre la tête politique du mouvement. Parmi eux, il y a des Anglais comme Gordon et Ramsay Hastings, il y a des Italiens comme Santa-Rosa, l’homme de l’insurrection piémontaise de 1821, il y a des Français sous le commandement d’un ancien grenadier de l’Empire, Baleste, en particulier Voutier et Reybaud. Ce mouvement est d’ailleurs surveillé par la police qui voit cela avec une certaine inquiétude, qui fait des rapports hostiles au ministre de l’Intérieur. Puis, après ce départ collectif, ce sont des départs isolés comme celui du colonel Jourdain ou du colonel Denis-Bourbaki, en 1823, comme celui du colonel Fabvier en décembre 1823. En 1821 et 1822, il y eut ainsi neuf convois successifs de volontaires.
Voilà le premier mouvement. Ensuite, après 1822, au début de 1823, le mouvement s’élargit et s’étend : d’abord la documentation se précise, soit sur la Grèce elle-même, comme race et comme nation, soit sur ce qui s’y passe. Sur la Grèce, en particulier, Fauriel publie d’abord une traduction d’un poème italien de Berchet, les exilés de Parga, en 1823, mais surtout il commence en 1824 et poursuit en 1825 un grand recueil intitulé Les chants populaires de la Grèce moderne : il y montre la vitalité du peuple grec, la persistance de la tradition nationale dans les chants héroïques des Grecs, dans les poèmes que l’on récite à la veillée, dans les histoires romanesques que l’on se conte, et que toute cette littérature populaire célèbre les exploits des Klephtes, des Armatoles contre les Turcs et chante les panégyriques des héros grecs qui se sont soulevés contre les Turcs pendant toute la période moderne. En novembre 1824, par conséquent un peu après le premier volume de Fauriel, Népomucème Lemercier publie les Chants héroïques des montagnards et des matelots grecs précédés de Considérations sur les chants populaires de l’Epire et de la Morée ; ces deux ouvrages ont un grand succès, d’autant plus qu’ils étaient comme un argument à la théorie qui venait de se faire jour à cette époque, à savoir que les épopées étaient sorties de l’âme du peuple et étaient une sorte de traduction collective de l’âme populaire. On appliquait la même théorie aux poèmes homériques, auxquels, à cette époque, on niait qu’il y eut un auteur individuel.
En même temps, la connaissance que l’on prenait de l’insurrection des Grecs se précisait : des récits de voyageurs et de volontaires ou de témoins oculaires se répandaient. Raffenel commence, en 1822, une Histoire des événements de la Grèce, qu’il continuera jusqu’en 1828 : c’est une espèce de chronique au fur et à mesure des événements, alternant avec les souvenirs de ses voyages propres, car il avait été attaché au consulat de Smyrne. Quant à Pouqueville, il commence en 1824 une Histoire de la régénération de la Grèce où il fait le récit de l’insurrection au fur et à mesure qu’elle se déroule. A côté de cela, les récits des combattants qui reviennent de Grèce commencent à se répandre : Reybaud publie en 1825 ses Mémoires sur la Grèce ; à côté de lui, Bollinmann, en 1823, Blacquières en 1824, Dufey de Lionne en 1825 et, en particulier, Picquenard, qui publie les Victoires et conquêtes de la Grèce moderne depuis 1821 jusqu’à la fin de 1824 (deux volumes – 1825). Ainsi les Français apprennent les exploits héroïques des hommes et des femmes de Grèce ; on se rend compte qu’il est impossible de parler de Carbonari, d’assimiler ce mouvement de la Grèce à un mouvement de sociétés secrètes comme les mouvements italiens, que c’est toute une nation qui s’est soulevée, dont on apprend à connaître la physionomie et qui s’anime devant l’opinion. Des historiens connus s’y mettent : ainsi Villemain, dans une préface au roman de Lascaris, en 1825, écrit un Essai historique sur l’état des Grecs depuis la conquête musulmane jusqu’à nos jours ; Charles de Lacretelle publie des Considérations sur la cause des Grecs.
Sous l’influence de cette connaissance, de tous ces livres, l’évolution de l’opinion s’affirme : maintenant, les journaux de droite sont convaincus : ils ont tous tourné pour les Grecs ; ils voient en eux des chrétiens en lutte contre les Infidèles. Malte Brun, dans les Débats, a montré l’unité spirituelle de la chrétienté en face de la nation musulmane ; il publie un Traité de la légitimité, considérée comme base du droit public dans l’Europe chrétienne. La première grande conversion des journaux de droite est celle du Drapeau Blanc qui tourne en faveur des Grecs le 24 décembre 1823 et qui donne l’exemple aux autres ;il n’y a guère que la Gazette de France qui ne fera pas campagne contre les Turcs mais qui gardera le silence.
La mort de Byron à Missolonghi eut un immense retentissement dans le monde littéraire. Trente six recueils de poèmes parurent alors (il n’y en avait eu en 1823 que six), qui sont couronnés en 1825 par le Dernier chant du pèlerinage de Child-Harold de Lamartine ; en 1824 et 1825, il y eut trente sept ouvrages. Au salon de 1824, le tableau de Delacroix les Massacres de Chio a un retentissement énorme.
Devant les effets de l’expédition égyptienne, la résistance de Missolonghi, il n’y a plus une voix discordante en France : tout ce qui se fait entendre est pour les Grecs. Puis, en 1826, la chute de Missolonghi a un immense retentissement, est considérée comme une catastrophe par tout le monde. A cette époque, la cause des Grecs est gagnée dans l’opinion et l’hellénisme triomphe.
La grande voix qui dirige alors ce mouvement philhellénique, c’est celle de Chateaubriand qui a lancé, en 1825, une Note sur la Grèce où il argumente à la fois du point de vue politique en montrant que la création d’un royaume grec serait un contrepoids à l’Empire ottoman, et du point de vue sentimental et littéraire ; n’oublions pas qu’il est homme politique ; il s’y ajoute aussi des motifs de lutte personnelle contre Villèle. Puis, il lance un Manifeste en faveur des Grecs, en rééditant l’Itinéraire, en 1827, avec une préface.
Ce triomphe de l’hellénisme se traduit de toutes sortes de façon : il se fonde des comités d’action ; en 1823, la Société de la morale chrétienne a déjà formé un Comité des Grecs pour secourir les réfugiés, recueillir des objets et de l’argent. On trouve là tous les membres de l’école libérale : le duc de Broglie, le duc de la Rochefoucault-Liancourt, Alexandre de Laborde, Delessert, Guizot, Sébastiani, etc. Pour les Grecs militants, en février 1825, se crée la Société philanthropique pour l’assistance des Grecs dont le comité directeur a pour titre le Comité philhellénique ; il est présidé par Chateaubriand ; on y trouve Choiseul, Staël, de Broglie, Saint-Aulaire, Fitz-James, Alexandre Gérard, Alexandre Dumas, Villemain, Firmin-Didot, etc. ; il y a des comités en province : le premier est créé à Marseille par Borelli, puis il s’en crée dans tous les départements. Depuis Juin 1826, il publie un bulletin pour répandre tous les documents, nouvelles, sur la Grèce. Ils ne font pas de politiques, ils déclarent se poser simplement sur le terrain de l’humanité et de la religion. Ils envoient des vivres, des vêtements, ils rapatrient les Grecs qui veulent aller combattre pour leur patrie, ils ouvrent des souscriptions dont les listes sont publiées dans le bulletin ; les envois d’argent se font par l’intermédiaire d’un banquier de Genève, Eynard, qui est membre du Comité. Ils publient des appels, des brochures : Appel au peuple français en janvier 1826, Appel de l’évêque d’Artha en mai 1826 qui dénonce les transportations de populations que les Egyptiens font de Morée en Égypte. Il faut noter qu’un mouvement analogue se fait en Angleterre et en Allemagne.
Le résultat, c’est que le comité philhellénique peut faire un premier convoi pour la Grèce, dirigé par Reybaud, en septembre 1825 ; puis, il envoie des missions d’enquête sur place : le général Roche, le comte d’Harcourt, Piscatori. Au total, le comité philhellénique a pu faire passer en Grèce 423 volontaires, dont 116 Français parmi lesquels 63 seront tués. Déjà, avant mai 1826, il a pu envoyer 50 000 quintaux de vivres et 50 000 francs pour le rachat des captifs. Le comité a même fait construire des bateaux pour donner secours aux Grecs : la première corvette, Le Sauveur, part de Saint-Tropez au mois d’août 1826 ; il y eut ainsi neuf navires envoyés par le comité philhellénique aux Grecs en 1826. Au total, selon Eynard, le comité a pu envoyer six millions de livres de marchandises dont 1 200 000 envoyées directement par Paris et le reste par l’intermédiaire de Genève.
La propagande se fait sous toutes les formes : à Paris, il y a dans tous les magasins des troncs où les gens peuvent déposer leur offrande « pour la délivrance des descendants de Léonidas » ; on fait des quêtes à domicile, dans les salons ; Mme Récamier, par exemple, organise des quêtes pour les Grecs. On donne des concerts en faveur des Grecs un peu partout, des fêtes à Tivoli, en province de même. On fait des expositions de tableaux dont les droits d’entrée vont à la Grèce, sous les auspices de Delacroix et de David d’Angers. Le total des sommes recueillies ainsi en France a été de 1 642 017 francs, 17 centimes.
Au théâtre des pièces sont jouées en faveur des Grecs et on leur fait naturellement un immense succès, plus que n’en mériterait leur valeur, bien entendu ; ainsi, le Léonidas de Pichald qui est joué par Talma devant le duc d’Orléans et devant les enfants des chefs politiques grecs qui sont à Paris ; Népomucène Lemercier fait jouer avec le même grand succès les martyrs de Souli qui d’ailleurs sont interdits par la censure. Le philhellénisme est devenu une mode, les femmes portent des ceintures à la grecque, les hommes portent des redingotes très plissées, pour imiter les fustanelles des Grecs, et, comme à cette époque il y a des couleurs définies par des noms étranges, on voit alors la couleur « raisin de Corinthe », la couleur « Lord Byron » ; on a des mouchoirs de poche en soie jaune, ornés de grecques, avec des devises ; les femmes portent des turbans « à la bouboulina » ; des quantités de petits objets, tabatières, bibelots divers, sont décorés de motifs rappelant l’héroïsme des Grecs comme on en faisait jadis en l’honneur de Napoléon. On adopte des enfants grecs pour faire leur éducation en France, les fils de Canaris, de Negris, de tous les héros de la Grèce qui sont accueillis gratuitement dans des familles ou dans différentes institutions.
A partir de 1826, le mouvement intellectuel a pris alors une ampleur énorme. Parmi les poètes, ceux que je vous ai déjà cités continuent de publier leurs œuvres, Casimir Delavigne en particulier, qui fait une nouvelle série des Messéniennes. Parmi les nouveaux, je vous citerai Barbey d’Aurevilly qui, en 1824, a publié une Ode aux héros des Thermopyles ; Alexandre Dumas a fait un Dithyrambe pour Canaris en 1828 ; pour finir paraissent les Orientales de Victor Hugo, mais dans lesquelles il n’y a que six poèmes qui soient consacrés à la Grèce et une préface qui affecte d’ailleurs un certain dilettantisme. Les Orientales paraissent le 6 janvier 1829 : elles ont un succès extraordinaire mais, vous le voyez, c’est une date où il n’est plus question pour elles d’influence politique : la question est réglée déjà à cette époque, et vous voyez d’ailleurs combien peu de poèmes des Orientales sont consacrés aux Grecs ; il ne faut donc pas ranger Victor Hugo parmi les grands prophètes du philhellénisme. Inutile de dire que, pendant ce temps-là, les ouvrages et les brochures ont continué de paraître : en plus des quatre-vingt-quatre recueils politiques en trois ans, il y a soixante-huit ouvrages, dont certains en plusieurs volumes, et des périodiques. Ainsi, le philhellénisme est devenu un des thèmes de la littérature, un des éléments essentiels de la pensée française.
L’ampleur de ce mouvement d’opinion est considérable : il n’y a guère eu de moment où il y ait eu autant d’unanimité dans l’opinion française qu’à cette époque en faveur de la Grèce et vous pensez bien que ce mouvement aura de l’action sur le gouvernement.
D’autant plus qu’il se trouve coïncider avec une sorte de conversion analogue en faveur des Grecs des agents locaux du gouvernement. A l'origine de cette conversion, il y a naturellement la pitié et les sympathies en faveur des Grecs qui souffrent : devant les conditions de la reconquête des Iles et de la Morée par les Turcs et les Égyptiens, les autorités françaises, diplomatiques et militaires, que nous avons vues fort peu favorables aux Grecs, commencent à changer d’attitude ; ce sont des sentiments d’humanité sans arrière-pensée politique d’abord, puis la politique s’y convertit. Ce sont d’abord les marins, parce que ce sont eux qui sont les plus mêlés à l’action et qui voient le mieux ce qui se passe ; ils ont été chargés à l’origine, de maintenir l’ordre et la liberté de circulation dans les mers grecques : comme disait de Rigny, qui devient contre-amiral en 1826 : « Je suis le juge de paix de ce canton » ; les marins s’efforcent d’arracher les Grecs aux vengeances des Turcs et aussi, le cas échéant, les Turcs aux vengeances des Grecs, de distribuer des secours, d’évacuer et de transporter les sinistrés. Les consulats ouvrent ainsi des asiles un peu partout : Damas pourra dire que sept mille personnes ont été ainsi sauvées par des marins français. Pour cela, ils utilisent les bonnes relations qu’ils ont avec les Égyptiens : Sève Soliman qui est un Français au service de Méhémet Ali confie aux marins français une partie de la population de l’Achaïe, qu’il était chargé d’emporter en Égypte. Les marins sont peu à peu épouvantés des méthodes que les Turcs et les Égyptiens emploient, des déportations : en juillet 1825, l’amiral de Rigny très pessimiste écrivait : « La situation morale et physique de ce malheureux pays empire chaque jour et peut devenir telle que très incessamment, toute intervention en sa faveur soit impossible ou inutile » et il conclut, lui qui jadis avait représenté les Grecs comme des pirates : « Ne semblons-nous pas approcher du moment où la politique elle-même conseillerait l’humanité ? Les Turcs peuvent exterminer, ils ne pourront pas pacifier, donc il faut s’interposer ». Desages, qui est le premier secrétaire de l’ambassade de Constantinople écrit dans le même sens après la chute de Missolonghi.
A côté des marins, en effet, c’est l’ambassade française qui se convertit à la cause des Grecs. Guilleminot était impatient de jouer un rôle, de prendre la tête des ambassadeurs, et, peu à peu, l’inertie où la politique de Villèle le réduit, l’agace et le lasse ; il a pris de l’influence sur le Divan et, pendant l’année 1825, sans prétendre donner des conseils, il travaille à faire entendre aux Turcs la nécessité d’une politique de modération : il leur fait valoir que leurs violences créent un danger d’intervention internationale, et c’est dans ce sens qu’il multiplie les démarches auprès du divan. D’ailleurs, de la même façon, il conseille aux Grecs la modération par l’intermédiaire de Rigny ; il fait faire des démarches discrètes pour leur montrer le danger qu’ils courent, la ruine du commerce, l’égoïsme des puissances, notamment de l’Angleterre, à laquelle ils ont fait appel, par conséquent le peu d’espoir qu’ils doivent garder d’obtenir une indépendance complète : ils feraient mieux de suivre les conseils de la France qui est désintéressée et qui pourrait leur obtenir une indépendance de fait, en réservant la question de droit. Mais il n’a pas de succès, ni d’un côté ni de l’autre, ni du côté des Turcs pour leur prêcher la modération, ni du côté des Grecs pour leur demander d’apaiser leurs revendications. Au début de l’année 1826, il part en congé pour quelques mois en France, et c’est pendant ce temps que Missolonghi tombe, ce qui provoque l’ébranlement de l’opinion européenne que je vous disais et aussi que les événements diplomatiques que nous allons voir se passent. Ainsi le désir de pacifier, d’arrêter l’effusion de sang, l’impuissance évidente de faire vivre à nouveau ensemble les Grecs et les Turcs ont amené les marins et les diplomates à envisager que la France devrait faire une action que les conditions de la paix doivent au moins contenir des garanties effectives pour les Grecs. Une évolution très rapide va leur permettre de conclure que ces garanties, ce ne pourra être que l’indépendance.
Devant ces deux faits, le soulèvement de l’opinion publique et les conseils nouveaux des agents locaux, Villèle est un peu désorienté ; il ne comprend pas une pareille flambée d’idéalisme : « Quel intérêt peut-on prendre à cette localité ? » dit-il. Seulement, il se voit aux prises avec des difficultés parlementaires, les discours véhéments et émouvants de Sébastiani et de Benjamin Constant à la Chambre des Députés, le 5 mars 1826, surtout deux grands discours de Chateaubriand à la Chambre des Pairs les 11 et 13 mai ; au début de 1826, dans les rangs de l’extrême-droite même, ce sont Alexis de Noailles et Hyde de Neuville qui, après la prise de Missolonghi, font appel à l’intervention française. Ce sont des difficultés parlementaires qui amènent Villèle à réfléchir. D’autre part, Charles X lui-même est de plus en plus impressionné par ces chrétiens qui luttent contre les Turcs et il se prononce de plus en plus nettement pour les Grecs en 1826.
La France diplomatiquement hors-jeu.
Enfin pour déterminer alors le changement de la politique française, il y a un élément déterminant, c’est la politique russe du nouveau tsar Nicolas Ier : avec Nicolas Ier, ce sont d’autres conceptions que celles d’Alexandre qui commandent la politique russe ; Nicolas Ier répudie la solidarité européenne à laquelle Alexandre était tellement attaché, il reprend le désir d’expansion de la Russie aux dépens des Turcs et il a moins d’idéalisme ; il fait une politique purement russe, et non plus européenne. En face de cette politique active de la Russie qui a succédé à une politique d’inertie, l’Angleterre est amenée à avoir une politique, elle aussi, plus souple et plus active : il lui faut coller, en quelque sorte à la politique russe pour pouvoir ou l’utiliser ou la freiner.
La politique anglaise est assez contradictoire dans ses moyens, mais elle est constante dans son objet qui est d’empêcher la Russie, à la faveur de l’affaire grecque de mettre la main sur l’Empire ottoman ou de le disloquer. Elle a un moyen de pression vis-à-vis des Russes, c’est la confiance que les Grecs lui témoignent, l’appel au protectorat qu’elle a refusé, mais qui peut devenir un moyen d’action. Le ministre des Affaires étrangères anglais a envoyé à Constantinople comme ambassadeur son cousin qui va y rester tant d’années, sir Strattford Canning, avec comme instruction de prendre, en passant, contact avec les Grecs, de s’efforcer ensuite d’obtenir de la Porte un appel à la médiation et en quelque sorte au protectorat de l’Angleterre en lui faisant valoir le danger des Russes. Strattford s’arrête donc en janvier 1826 à Hydra, où il a des conférences avec les Grecs. Pendant ce temps, la situation s’est aggravée de plus en plus pour les Grecs et ceux-ci deviennent un peu plus conciliants : ils consentent à faire un appel à la médiation de l’Angleterre entre les Turcs et eux ; ils accepteraient le principe de la suzeraineté des Turcs, manifestée par le paiement d’un tribut, mais à condition qu’aucune propriété turque, aucune autorité administrative turque ne subsiste sur leur territoire et que l’armistice qu’ils signeront soit sous la garantie d’exécution de l’Angleterre. L’Assemblée nationale d’Epidaure accepte ces bases le 12 avril et adresse encore un appel émouvant à l’Europe le 16 avril. Missolonghi tombe en effet le 24. Strattford Canning fait, aussitôt qu’il est arrivé à Constantinople des démarches dans ce sens près de la Turquie, au mois de mars, mais il se heurte à un refus absolu de la part des Turcs qui n’admettent pas que l’on se mêle de leurs affaires intérieures : les Grecs sont, disent-ils leurs « raïas » et eux sont en état de paix avec l’Europe, l’Europe n’a donc pas à intervenir dans leurs affaires.
Pour éviter une initiative dangereuse de la politique russe, on envoie Wellington à Saint-Pétersbourg pour les fêtes du couronnement du Tsar, et Wellington a l’étonnement de voir que l’Empereur se désintéresse des Grecs, qu’il considère comme des sujets rebelles contre leur souverain et en faveur desquels il n’est pas décidé à faire la guerre. Cependant, sans prévenir Wellington, Nicolas Ier a envoyé aux Turcs, le 17 mars un ultimatum exigeant que les Turcs remettent les Provinces danubiennes dans l’état où elles se trouvaient avant 1821 et exécutent les clauses économiques du traité de Bucarest de 1812 qui permettaient le libre commerce russe dans la Mer Noire. Il a donné six semaines aux Turcs pour se soumettre après quoi il rappellera son chargé d’affaires. Ainsi la Russie entend régler seule ses affaires avec la Turquie. Mais quelles sont ces affaires ? Ce sont des affaires danubiennes, et non pas des affaires grecques. L’effet de l’ultimatum sur l’Europe est naturellement considérable, en particulier sur Metternich qui s’épouvante.
En Russie, il y a cependant un parti des Grecs. Wellington, d’autre part, craint que si les Russes s’engagent dans une guerre avec l’Empire ottoman à propos des Provinces danubiennes, cela ne puisse guère être dangereux : il a donc l’idée que, pour enchaîner la Russie, la meilleure chose à faire, c’est de collaborer avec elle, et les deux États signent un protocole, le 4 avril 1826. Ce protocole aboutit en somme à ceci que les deux puissances se partagent les rôles : la Russie règlera seule son affaire danubienne et laissera la direction de l’affaire grecque à l’Angleterre, mais en s’y associant pour la limiter dans son objet ; quant à l’Angleterre, elle laissera faire la Russie sur le Danube, pour obtenir la certitude qu’elle n’interviendra pas directement en faveur des Grecs, intervention qui risquerait de mener à la guerre. Vous remarquerez que, dans l’un et l’autre cas, cela implique la répudiation de l’alliance européenne, sur laquelle, jusqu’ici, on avait vécu. Malgré les affirmations que le Tsar donne le lendemain à La Ferronnays, il est bien évident que l’Angleterre et la Russie vont poursuivre une politique à elles, sans plus s’inquiéter des autres puissances. Le protocole contient les bases d’un arrangement possible entre les Grecs et les Turcs : une coopération pour offrir la médiation de l’Angleterre et de la Russie, sur ces bases, aux belligérants, une déclaration réciproque de désintéressement, et enfin, la décision de communiquer ce protocole aux autres puissances et de leur proposer de garantir le traité à intervenir entre les Turcs et les Grecs.
Voilà un événement tout à fait nouveau devant lequel se trouve la politique française. Quelle est la réaction de Villèle ? Ces deux actes sont de nature à le décevoir profondément : l’ultimatum russe fait naître la crainte d’une guerre, cette guerre russo-turque que Villèle s’est efforcé d’éviter depuis l’origine, même en y sacrifiant les Grecs. Bien vite, il envoie des instructions à l’ambassadeur de France à Constantinople, lui disant de donner à la Porte « de pressants conseils de céder » pour éviter une action russe. De fait, sous l’influence sans doute de la crainte d’une guerre avec la Russie et sur les conseils de la France, la Turquie couche les pouces et finalement, entre les Russes et les Turcs, on aboutit à une convention, la convention d’Akkerman (6-26 octobre 1826). De ce côté, le danger est donc assez vite écarté.
Mais le protocole était encore beaucoup plus grave, d’abord par les conditions dans lesquelles il a été négocié en grand secret et sans communication avec la France, puis, parce que c’est toute la position orientale de la France qui est en jeu si les Anglais et les Russes veulent, à eux seuls, résoudre la question orientale, et enfin, parce que c’est la faillite de la politique générale à laquelle on a tout sacrifié jusqu’ici, à savoir le maintien de l’alliance européenne. Donc, c’est un gros échec et Villèle est amené à protester immédiatement contre ce Protocole ; il proteste à Saint-Pétersbourg, la Ferronnays vient faire des observations au Tsar ; le Tsar lui saute au cou, l’embrasse et proteste de son attachement à la France. Il proteste également à Londres où l’ambassadeur français, Polignac, fait entendre des paroles d’une grande dureté : Canning est un peu déconcerté ; il essaye de rattacher le Protocole à la politique ancienne et déclare que ce sont les Russes qui n’ont pas voulu associer la France à ce protocole, à la même date où le Tsar rejetait la responsabilité de l’affaire sur les Anglais.
Mais cela ne laisse pas que d’être assez embrassant tout de même de voir cette politique de l’Angleterre et de la Russie. Villèle envoie à Guilleminot l’instruction de regagner son poste, d’essayer de prendre contact avec les Grecs dans l’Archipel pour leur conseiller de s’adresser à toute l’Alliance et non pas seulement à l’Angleterre, d’autre part de favoriser la médiation anglo-russe à Constantinople, mais en prenant la précaution de ne pas se mettre en avant, de manière à ne pas être compromis si elle échoue, et il lui conseille une prudence d’autant plus nécessaire que le Sultan semble s’engager dans la voie des réformes intérieures : il vient en effet de supprimer l’armée des Janissaires, pour moderniser ses troupes. En somme, ce que voudrait Villèle, c’est replacer l’affaire sur le plan international, la retirer en quelque sorte des seules mains des Russes et des Anglais. Mais il est très pessimiste sur l’issue de l’affaire pour les Grecs, car il est persuadé, comme il le dit à Guilleminot que cela n’est qu’une question de semaines ou de mois pour la victoire définitive des Turcs sur les Grecs.
Le retour de la France dans le jeu diplomatique
La France avait raison de mettre en doute l’efficacité de la médiation anglo-russe, car elle n’était pas appuyée par l’Angleterre avec une grande volonté d’aboutir et elle se heurte tout de suite à l’hostilité des Turcs.
L’Angleterre, en effet, ne s’inquiétait pas beaucoup du résultat de sa mission : ce qui lui importait, c’était d’empêcher une initiative des Russes ; avec le Protocole qui lui confie l’affaire, elle est tranquille et elle n’a plus alors de raison de se presser, et elle fait traîner les choses. La Convention d’Akkerman la rassure puisqu’il n’y aura pas d’opérations militaires des Russes et, dans ces conditions, elle n’est plus du tout pressée de passer à l’exécution du Protocole. D’ailleurs, elle n’est pas fâchée de pouvoir opposer à la Russie un contre-poids, si bien que, au mois d’août, elle commence à prendre contact avec Paris. A partir du 17 octobre et pendant plus d’un mois, Canning fait un séjour à Paris : il a de longues conversations avec Villèle ; il est question de tous les problèmes en cours. Pour ce qui est de l’Orient, il explique que, en signant le Protocole avec la Russie, l’Angleterre a voulu isoler la question grecque des autres questions d’Orient, faire prendre un engagement de désintéressement à la Russie, et il demande pour cette politique le concours de la France. Il est évident que Canning désire échapper au tête-à-tête avec la Russie. Il y a donc pour la France une possibilité de rattraper l’affaire et de se réintroduire dans le tête-à-tête anglo-russe.
Villèle répond que la France ne veut pas être « garante » si elle n’a pas été « contractante ». D’autant plus que la Russie, maintenant qu’elle a réglé l’affaire danubienne, commence à prendre la chose au sérieux : la Russie, pendant cet automne 1826, pousse maintenant l’Angleterre à agir, à résoudre l’affaire grecque comme elle-même a résolu l’affaire danubienne. La Russie veut mettre l’Angleterre au pied du mur, et, pour l’Angleterre, il n’y a qu’un moyen de se tirer d’affaire, c’est de négocier avec la France. Le 22 novembre cette négociation commence : l’Angleterre communique officiellement le Protocole à la France, en lui demandant d’y adhérer. Les conférences se passent entre Villèle, l’ambassadeur anglais et l’ambassadeur russe. La France ne veut pas adhérer au Protocole qui a été pris sans elle : ce serait contraire à sa dignité : elle demande que l’on substitue au Protocole un traité entre les trois puissances et même entre toutes les puissances européennes, traité qui serait signé à titre égal par toutes ; elle demande que ce traité constitue une garantie prise par les puissances de l’intégrité de l’Empire ottoman ; la France ne consentira à rappeler son ambassadeur à Constantinople que si l’Autriche et la Prusse sont également d’accord. Ainsi, la France veut replacer la question sur le plan de l’union européenne et lier les puissances par une garantie en faveur de l’intégrité de l’Empire ottoman.
La négociation ainsi commencée durera plus de sept mois pendant lesquels s’aggrave terriblement la situation des Grecs. Cela montre le temps perdu depuis le Protocole anglo-russe, qui est d’avril 1826, jusqu’au traité, qui sera de juillet 1827 ; cela montre combien les puissances s’intéressent peu, au fond, aux Grecs. Il y a là une question diplomatique entre elles : que, pendant ce temps, les Grecs soient écrasés par les Turcs, il s’en faut, semble-t-il de beaucoup pour les intéresser. Finalement, le traité entre la France, l’Angleterre et la Russie, après de longues études du texte possible, est signé le 6 juillet 1827. Athènes, la dernière place que les Grecs avaient encore sur le continent était tombée le 5 juin, la veille même de la signature du traité.
Que contient ce traité ? Un projet de solution de l’affaire grecque sur les bases suivantes : le Sultan resterait suzerain de la Grèce ; cette suzeraineté étant marquée par le paiement d’un tribut annuel ; les Grecs seraient gouvernés par des autorités qu’ils choisiraient, mais avec une certaine part des Turcs dans leur nomination ; les propriétés turques seraient liquidées, contre une indemnité annuelle que les Grecs paieraient aux Turcs. Quant aux limites de cette Grèce, elles seraient fixées par des négociations ultérieures entre les trois puissances et les deux parties, Turcs et Grecs. Les puissances offriront leur médiation par déclaration collective, entre les Grecs et les Turcs ; en même temps, elles demanderont aux deux parties de signer un armistice pour permettre cette négociation de la médiation. Les puissances déclarent formellement leur désintéressement territorial, politique et commercial, et elles garantiront l’arrangement entre les Grecs et les Turcs. En cas de refus des Turcs de la médiation dans le délai d’un mois, les puissances déclareront qu’il est nécessaire pour elles de se rapprocher des Grecs, de rétablir avec eux des relations commerciales et de recréer des relations consulaires. En cas de refus de l’armistice par l’une ou par les deux parties, les Hautes Puissances déclarent qu’elles vont « s’efforcer par tous les moyens que les circonstances suggèreront à leur prudence d’obtenir les effets immédiats de l’armistice dont elles désirent l’exécution en prévenant, autant qu’il sera en leur pouvoir, toute collision entre les parties contractantes », sans d’ailleurs, disent-elles, prendre part aux hostilités ; donc elles enverront des instructions aux commandants des escadres pour qu’ils s’interposent entre les belligérants si l’armistice ne peut se faire. Enfin tout cela exige la continuation des négociations qui se poursuivent à Londres sur les moyens d’exécution possibles.
Vous voyez combien l’action prévue par les puissances est encore timide. Mais cela semble en tout cas indiquer la résolution formelle d’arrêter la guerre, et, par là même, de sauver les Grecs. Il ne s’agit pas encore d’indépendance pour la Grèce, il ne s’agit que d’une sorte d’autonomie administrative et de garanties de liberté. Les instructions sont envoyées aux ambassadeurs le 13 juillet. Le délai qui avait d’abord été prévu plus long, pour la réponse des Turcs est ramené à quinze jours, et le texte du traité parvient aux ambassadeurs à Constantinople le 8 août.
L’action
Le traité du 6 juillet était une démarche qui engageait ses participants plus encore qu’ils ne le croyaient : la France, l’Angleterre et la Russie ont, en réalité, par ce traité, mis le doigt dans l’engrenage et ce sont les événements qui vont commander et les entraîner.
Les conditions politiques d’ailleurs se trouvent assez vite modifiées par deux circonstances : le 8 août 1827, Canning meurt et, d’autre part, en France, en novembre 1827, les libéraux triomphent aux élections. La chute de Villèle, qui s’est cramponné pendant quelques temps au pouvoir, se produit dans les derniers jours de l’année, et dans le ministère que l’on appelle Martignac – à tort d’ailleurs, parce que Martignac n’est pas président du Conseil – le ministère des Affaires étrangères est pris, le 5 janvier 1829 par le comte de La Ferronnays, un homme capable, prudent, très au courant des questions diplomatiques puisqu’il avait été notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg qui a d’ailleurs la confiance des Russes et qui va pouvoir conduire les opérations diplomatiques de la meilleure façon. Ainsi s’opère un redressement de la politique française, et la politique française se substitue à la politique anglaise, qui retombe au contraire dans les hésitations et l’inaction.
L’affaire de Navarin
Il s’agit de mettre à exécution le traité du 6 juillet. Des instructions sont envoyées par les gouvernements à leurs ambassadeurs respectifs à Constantinople le 8 août ; celles pour les amiraux sont conçues en termes assez généraux et assez vagues pour que les amiraux se croient encore en mesure d’avoir une certaine initiative, et nous verrons qu’ils seront ainsi amenés à déborder, dans l’action, les instructions qui leur ont été envoyées. Il s’agit d’interposer la médiation des puissances entre les deux belligérants, Turcs et Grecs ; les instructions envoyées le 24 juillet par le comte de Damas à Guilleminot sont surtout inspirées du désir d’éviter des hostilités avec la Porte, et d’autre part le gouvernement français a des raisons de penser que Méhemet Ali est disposé à se montrer modéré, conciliant sur l’affaire grecque ; il a été en particulier mécontenté par la nomination au commandement suprême turc, au Séraskiérat suprême de son rival Kosrew Pacha et il ne sera pas fâché de conduire, dans la mesure où il le peut, une politique plus modérée, plus conciliante, de concert avec la France.
Cependant les préparatifs pour la campagne décisive de 1827 se sont poursuivis : une escadre a été réunie à Alexandrie, avec un gros armement, et les efforts tentés par les gouvernements alliés, par la France et l’Angleterre, pour devancer le départ de cette escadre, arrivent trop tard, tout au moins l’amiral de Rigny a-t-il demandé au commandement égyptien de se montrer modéré dans son action, de n’entreprendre aucune opération sérieuse avant d’avoir reçu de la Porte l’ordre formel d’attaquer les Grecs. La France compte conduire l’opération en s’entendant avec les Égyptiens : une entente entre eux permettrait en effet d’établir l’armistice de fait que l’on désire, mais c’est à condition que, de leur côté, les Turcs s’y prêtent et ne forcent pas la main aux Égyptiens. Il reste donc dans l’opération un risque que le commandement français ne se dissimule pas.
Les démarches près du gouvernement turc sont faites en commun par les trois ambassadeurs, français, russe et anglais : le 16 août, les trois ambassadeurs remettent au gouvernement turc une note lui proposant d’accepter la médiation des puissances et de suspendre les hostilités par un armistice avec les Grecs. Le gouvernement turc refuse, et même le ministre des Affaires étrangères refuse d’accepter de recevoir la note des ambassadeurs, qui sont obligés de la laisser sur un sofa, puisque le ministre n’a pas voulu la recevoir de leurs mains. La Porte reste intransigeante, de telle sorte qu’après le délai passé, le 31 août, les ambassadeurs sont obligés de lui annoncer que puisqu’elle refuse d’accepter médiation et armistice, ils vont essayer d’empêcher, de fait, la poursuite des opérations, d’obtenir les effets immédiats de l’armistice que désirent les Puissances, par des opérations personnelles. Le 4 septembre, les instructions sont envoyées aux commandants d’escadres par les ambassadeurs, et, le 9, on notifie à la Porte que l’on va passer à exécution, c’est-à-dire qu’on va s’efforcer d’empêcher la poursuite des opérations entre les Grecs et les Turcs.
Les amiraux étaient, du côté français, l’amiral de Rigny, et, du côté anglais, l’amiral Codrington qui va avoir le commandement suprême des flottes parce que c’est le plus ancien en grade ; c’est un homme bouillant, un marin de l’école de Nelson et qui d’ailleurs, en l’espèce, a compris que l’intervention des puissances devait aboutir à une action en faveur des Grecs. L’amiral de Rigny qui commande la partie française est en très bons termes avec les Égyptiens, moins favorable aux Grecs que ne l’est Codrington. Les flottes sont concentrées à l’île de Zante, le 20 septembre ; elles sont rejointes par l’escadre russe le 13 octobre, et c’est alors qu’elles seront en mesure de commencer leurs opérations communes.
En attendant, de Rigny a pris l’initiative de se rendre à Navarin, où est le quartier-général d’Ibrahim : le 22 septembre, il a une entrevue avec Ibrahim, lequel est assez embarrassé ; il ne demanderait pas mieux que d’arrêter les opérations, mais il répond qu’il est tenu par les ordres qu’il a reçus ; il veut bien cependant envoyer un messager à son père et un messager à Constantinople pour demander de nouvelles instructions et, en attendant, rester tranquille ; c’est en somme ce qu’avait suggéré Méhémet Ali lui-même au gouvernement français. Le 25 septembre, les deux amiraux font une démarche officielle près d’Ibrahim, qui leur répond officiellement ce dont il avait été convenu avec de Rigny. Il semble donc que tout doive s’arranger selon l’entente établie entre de Rigny et Ibrahim pour empêcher tout incident et régler, en fait, l’établissement d’un armistice sur terre et sur mer.
Malheureusement, des deux côtés, les faits vont rendre tous ces efforts inutiles : d’un côté les Turcs continuent la dévastation systématique du Péloponnèse, ce qui indigne les amiraux et qui fait bondir d’indignation toutes les troupes alliées, et d’autre part, malgré l’entente entre de Rigny et Ibrahim, les Turcs, autrement dit la fraction turque de la flotte, essayent de sortir de Navarin : le 1er octobre, sept frégates et vingt-huit corvettes turques sortent du port de Navarin pour aller vers Patras, où les Grecs ont décidé une attaque contre les troupes turques. L’amiral Codrington et ses collègues voient dans cette sortie des Turcs une violation de l’accord qui avait été officieusement établi, de Rigny lui-même est retourné par cette tentative qu’il considère qu’il n’y a pas à se fier à la parole des Turcs et des Égyptiens, et les amiraux changent d’attitude : ils comprennent qu’il faut faire une pression sur les Turcs, non pas seulement pour s’interposer entre les Turcs et les Grecs, mais pour obliger ces escadres qui sont concentrées à Navarin à se disloquer et à s’en retourner l’une sur Alexandrie et l’autre sur Constantinople. Pour obliger les Turcs à disloquer leur armée de mer, les trois amiraux décident de porter leurs flottes, le 15 octobre, sur Navarin. Les ordres sont donnés par Codrington et, le 20, les trois flottes anglaise, française et russe entrent dans la baie de Navarin, où se trouvent concentrées toutes les escadres turques et égyptiennes ; les escadres alliées comportent vingt-quatre navires de bataille, les escadres égyptiennes quatre-vingt neuf.
En principe, il s’agissait simplement, par cette démonstration militaire, d’obtenir des Turcs et les Égyptiens se séparent et s’en aillent ; on ne pensait pas engager le combat. Seulement des incidents se produisent, incidents inévitables d’ailleurs : un brûlot turc qui se trouvait tout près du bateau-amiral anglais et dont la présence près de l’amiral anglais était dangereuse est sommé de s’éloigner, et le canot qui portait le parlementaire chargé de la démarche reçoit des coups de feu de la part des Turcs ; en même temps, un bateau turc a tiré des coups de canon sur le bateau de l’amiral de Rigny, « La Sirène » : les escadres alliées ripostent, et, en trois heures et demi, la flotte turque et la flotte égyptienne sont totalement détruites, soit que les bateaux soient coulés par le feu des Alliés, soit qu’ils s’échouent sur la côte, soit qu’ils soient sabordés et brûlés par leurs équipages.
Cette affaire de Navarin changeait du coup les conditions militaires et les conditions politiques : les Turcs se trouvaient maintenant complètement désarmés sur mer, incapables par conséquent d’achever la résistance grecque puisque, n’ayant plus de flotte, il va leur être impossible d’attaquer les Iles et Nauplie qui sont les derniers centres de l’insurrection grecque ; leur corps expéditionnaire se trouve isolé en Morée, coupé de sa base égyptienne. D’autre part, du point de vue politique, qu’on le veuille ou non, la bataille de Navarin est un acte d’intervention militaire et est autre chose que cette simple interposition pour obtenir un armistice de fait, cette sorte de démonstration pacifique appuyée par la flotte que l’on avait envisagée. Inutile de dire que la bataille de Navarin souleva une immense joie en Grèce : elle coïncidait avec l’organisation du nouveau gouvernement grec ; Capo d’Istria, président élu de l’Etat grec, débarque le 28 janvier 1828, organise un gouvernement, avec un Conseil d’Etat et des ministres. Les Grecs, encouragés, reprennent la lutte, dirigent des expéditions, qui n’iront d’ailleurs qu’à l’échec : une expédition sur Candi (la Crète), une expédition sur Chio, avec le général Fabvier, et enfin une expédition sur Artha et Prévéza, conduite par le général Church. Il va devenir très difficile pour les Alliés de poursuivre cette médiation pacifique qui était l’objet de leur traité.
L’évacuation du corps expéditionnaire égyptien.
Ils essayèrent bien de marquer et de maintenir leur position telle qu’elle était définie par le traité. La réaction à Constantinople a été, inutile de vous le dire, extrêmement violente ; les ambassadeurs ont eu beau affirmer, le 2 et le 4 novembre, que les dispositions pacifiques de leurs gouvernements n’étaient pas changées, le gouvernement turc n’envisage pas la chose de la même façon : le Sultan est entré dans une violente colère et il a déclaré qu’il exterminera tous les « Francs ». Les ambassadeurs s’efforcent de faire sortir la médiation en cours de cette difficulté et il y a plusieurs jours de négociations entre les ambassadeurs et le gouvernement turc : remise de notes de la part des ambassadeurs pour expliquer les faits et pour maintenir leur position, réponse des Turcs qui envoient promener plus ou moins poliment les ambassadeurs. En somme, c’est la procédure prévue par le traité du mois de juillet qui continue, mais qui est évidemment dénué de toute sincérité.
Les puissances se sont en effet trouvées embarrassées par l’événement ; elles ne comptaient pas intervenir militairement dans le conflit : nous avons vu que l’Angleterre était en particulier décidée à maintenir une politique de non-intervention. La réaction anglaise après Navarin est fort différente de la réaction française et de la réaction russe et, pour éviter leur désaccord et la dislocation de leur alliance, les trois puissances sont amenées à réaffirmer leur traité, lequel est le seul lien qui puisse éviter une opération de l’une ou de l’autre. Le 12 décembre 1827, elles se mettent d’accord sur une déclaration commune : elles se réfèrent au document antérieur, continuant d’affirmer les principes de leur action qui avait été exposés dans le traité du 6 juillet et déclarent que l’objet de leur politique « est toujours la pacification sur les bases du traité de Londres » ; elles ajoutent que « la renonciation entière de toute vue intéressée qui formerait une partie essentielle de leurs engagements primitifs, demeure en pleine force » et « elles prennent solennellement l’obligation que le succès que leur supériorité semble leur promettre dans cette lutte ne les portera pas à rechercher aucun avantage exclusif, soit privilèges de commerce, soit agrandissements du territoire, et enfin qu’en tout état de cause, elles se promettent mutuellement une active et réelle coopération ». Cette déclaration renouvelée de désintéressement est le dernier acte du ministère Villèle : il est resté fidèle jusqu’au dernier moment à sa position d’union des trois cours, seul moyen, pense-t-il, de neutraliser l’une par l’autre la Russie et l’Angleterre et de n’intervenir que de façon pacifique, en ménageant le plus possible l’Empire ottoman.
Mais les conditions sont changées et la bataille de Navarin a pour résultat de faire surgir au grand jour le conflit entre les Anglais et les Russes. D’autre part, après Navarin, le mouvement philhellénique en Europe a pris une immense ampleur : en France, Charles X est personnellement gagné à l’idée de reconnaître le gouvernement grec, de bloquer les Dardanelles et de s’entendre avec les Russes pour une action commune. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, La Ferronnays, connaît bien la position russe ; soutenu par le roi, il va pouvoir engager une action beaucoup plus rapide.
Or les divergences entre l’Angleterre et la Russie s’accusent et tournent presque au conflit : le 8 janvier 1828, les Russes ont adressé aux deux puissances une note où ils se montrent préoccupés d’obtenir l’exécution complète du traité du 6 juillet par la Turquie ; il n’est plus possible d’espérer que des négociations pourront obtenir un résultat ; la Russie ne peut pas laisser ses intérêts à découvert dans la Mer noire, la protection de ses protégés et de ses sujets aux Turcs, la convention d’Ackerman sans exécution : elle déclare donc qu’il est nécessaire de faire une action immédiate ; elle réaffirme son désintéressement mais elle propose une action russe au-delà du Pruth en Moldavie et en Valachie, et une action simultanée des escadres franco-anglaises, s’il le fallait même devant Constantinople, pour faire céder le gouvernement turc.
Les Anglais répondent en prenant acte du désintéressement des Russes, mais discutent leur point de vue. Pendant plusieurs semaines, la controverse se poursuit : l’Angleterre veut rester sur la position ancienne de non-intervention militaire et de simple médiation diplomatique ; Metternich l’appuie fortement ; au contraire les Russes exigent de plus en plus nettement une action décisive. Le Sultan, de son côté, devient de plus en plus intransigeant : il répond à toutes les notes des Alliés par des refus. La Russie considère qu’elle ne pourra vaincre cette obstination des Turcs que par la guerre et elle propose de profiter de l’exécution du traité de Londres pour régler d’un seul coup toutes les questions ; en tout cas pour sa part, elle est décidée à régler la question des Provinces danubiennes (26 février 1828)
Dans ce conflit entre l’Angleterre et la Russie, le gouvernement français agit habilement : il s’efforce d’arbitrer le conflit et d’apaiser les deux parties ; il s’attache à maintenir la Triple Alliance et à pallier le désaccord de l’Angleterre et des Russes. Il y travaille des deux côtés : Polignac agit sur le gouvernement de Londres ; les Anglais ne veulent pas démordre de leur position pacifique. La Ferronnays essaye d’autre part d’apaiser la fureur des Russes, d’abord en vain, au point que la Russie donne suite à la résolution qu’elle avait annoncée et déclare la guerre à la Turquie le 25 avril 1828 : les troupes russes passent la rivière du Pruth le 7 mai.
La situation de la France entre ses deux alliés qui sont en conflit est embarrassante. L’Angleterre renforce ses escadres en Méditerranée, rappelle l’amiral pour le remplacer par un amiral plus favorable aux Turcs randis que la Russie demande à la France si, en cas de besoin, les bateaux russes pourraient trouver des refuges dans les ports français. Il apparaît que l’on va vers une conflagration européenne, et non pas seulement vers un conflit local en Orient.
Le gouvernement français multiplie, tant qu’il peut, ses démarches à la fois à Londres et à Saint-Pétersbourg et propose à l’Angleterre une combinaison : La Ferronnays montre à l’Angleterre qu’il faut entrer dans les vues de la Russie, en poussant de façon active l’exécution du traité de Londres dans le domaine grec, par une expédition combinée de la France et de l’Angleterre en Morée, pour obtenir l’évacuation de la Morée par les troupes égyptiennes et turques, établir en somme un armistice sur terre comme la bataille de Navarin a, en fait, établi l’armistice sur mer. Dans ces conditions on laisserait les Russes poursuivre leurs opérations sur le Danube. La combinaison aurait cet avantage de rester dans le cadre de l’alliance, de dessaisir la Russie de l’affaire grecque, d’équilibrer en somme l’action des Russes qui est commencée dans les Provinces danubiennes, par une action franco-anglaise en Méditerranée. La satisfaction que les Russes auraient du côté des Provinces danubiennes leur permettrait de combiner leurs opérations avec la France et l’Angleterre.
Au début, l’Angleterre refuse, tandis que les Russes acceptent et proposent une solution assez subtile pour ménager tous les amours-propres : les Russes déclarent qu’ils pourraient être belligérants dans le Nord, pour leurs affaires particulières, et neutres au Sud, mais en affirmant leur solidarité avec les Alliés sur la question grecque. Ce qui permet aux Français d’aboutir, c’est que le ministre des Affaires étrangères anglais, lord Dudley, est remplacé par lord Aberdeen qui est plus conciliant et un accord est conclu entre les trois puissances le 19 juillet, sur les bases proposées par la France : l’Angleterre ne participera pas militairement à l’opération en Morée, mais elle fournira au besoin les bateaux de transport dont la France pourrait avoir besoin ; on a ainsi écarté la crainte d’un conflit entre les Russes et les Anglais, en les liant dans une opération générale ; l’Alliance est maintenue, avec ce qu’elle représente de sécurité pour l’Europe. Vous voyez cependant que le gouvernement français a beaucoup marché depuis le départ de Villèle : il a pris maintenant l’initiative, abandonné la politique d’inaction, et il va en réalité se substituer, dans les mers orientales, à l’action de l’Angleterre. La transition d’une politique à l’autre a été assez habilement conduite pour qu’elle ait satisfait à la fois les Russes et les Anglais. Il ne s’agit plus maintenant que d’exécuter l’opération.
Tout le poids de l’affaire grecque repose maintenant sur la France. Les Russes, en effet, n’obtiennent pas pendant la première partie de la guerre de résultats sérieux pendant l’année 1828 ; ils ont occupé naturellement les Provinces danubiennes sans difficulté et le tsar Nicolas Ier est venu les parcourir et voir son armée qui met le siège devant Silistrie, mais la place est très forte : le fleuve est trop large pour que l’on puisse le franchir jusqu’à la ville de Braïla ; les Russes sont bloqués devant Silistrie sans pouvoir passer. Les Turcs restent parfaitement placides, persuadés que les Russes ne pourront aller plus loin. Quant aux Grecs, ils se sont cru en mesure d’agir : la révolte a repris en Crête, mais elle a échoué ; un massacre a eu lieu en Candie, les 13 et 14 août 1828 ; Méhémet Ali a envoyé des renforts et l’île a été rapidement pacifiée.
Codrington a failli compliquer dangereusement la question en voulant la régler par lui-même : il va à Alexandrie, s’entend avec Méhémet Ali le 6 août ; il est entendu que les troupes égyptiennes seront retirées de Morée par des bateaux escortés par les flottes alliées, mais les Égyptiens garderont en Morée cinq forteresses avec des garnisons. Il y a là une initiative diplomatique de l’amiral anglais, avant son retour en Angleterre, qui va rendre la situation plus difficile au corps expéditionnaire français. L’opération a été expliquée à Constantinople par une note remise, au nom des trois gouvernements, par le ministre des Pays-Bas, pour communiquer au gouvernement turc les décisions du 19 juillet, lui expliquer qu’on restera neutre dans l’Archipel et qu’il s’agit simplement d’obtenir la fin des opérations en Morée et le retrait de l’armée.
Le général Maison, mis à la tête du corps expéditionnaire, s’embarque avec 15 000 hommes, au milieu d’août, à Toulon ; il a reçu des instructions datées du 21 août : « L’intention de Sa Majesté est que vous n’agissiez hostilement envers les troupes qui occupent la Morée qu’après avoir épuisé tous les moyens de conciliation… Sa Majesté, dans cette circonstance délicate, me charge de vous renouveler l’ordre de ne recourir aux armes qu’après avoir essayé d’obtenir par tous les moyens que vous suggèrera la situation, l’évacuation volontaire de la Morée par les troupes qui l’occupent ».
L’affaire se règle grâce aux bons rapports existant entre Méhémet Ali et les autorités françaises. Le Pacha d’Égypte a accentué ses relations d’amitié avec le consul de France Drovetti ; il lui a promis de concerter ses opérations avec le gouvernement français : « Je dois tout à la France, tout à son roi, ce sont des Français qui m’ont aidé à sortir de la barbarie dans laquelle nous étions plongés : comment n’aimerions nous pas ces Français » et il promet d’agir de concert avec le gouvernement français. De Rigny est décidé d’ailleurs à ménager l’amour-propre d’Ibrahim Pacha, et lorsque les troupes arrivent en Morée, au début septembre, l’accord est réalisé déjà entre Ibrahim et l’amiral de Rigny.
Un accord est signé entre Ibrahim et les amiraux le 7 septembre : Ibrahim consent au rembarquement de ses troupes qui commencera le 9 à Navarin sous la surveillance des officiers alliés ; les troupes égyptiennes, qui sont coupées de l’Égypte, seront ravitaillées par les Alliés qui feront venir les vivres de Zante. Au dernier moment, une difficulté se trouve soulevée par la question des cinq forteresses que l’amiral Codrington avait prises sur lui de permettre aux Égyptiens de conserver : Ibrahim invoque l’accord qui avait été signé avec Codrington à Alexandrie. Le général Maison, lui, ne connaît que le protocole du 19 juillet et que l’accord d’évacuation : « Si Ibrahim veut en tâter, sans fanfaronnade, je regarderai cela comme une bonne fortune » ; les militaires ne demandent naturellement qu’à combattre.
Ibrahim, avant de céder, exige qu’une démonstration soit effectuée, démonstration symbolique, devant les trois forteresses de Modon, Coron et Patras, après quoi il abandonne les forteresses. Il y eut un incident pour la forteresse de Navarin, où il y eut un début d’opération militaire, en ce sens que les canons français attaquèrent et ouvrirent une brèche sur le rempart et, dès que cette brèche fut ouverte, le commandement turc déclara qu’il se soumettait. Toutes ces opérations soi-disant militaires sont terminées à la fin d’octobre et Ibrahim s’est rembarqué, après ses troupes, le 5 octobre. Le général Maison aurait eu bien envie de compléter cette œuvre d’évacuation de la Morée par la délivrance de l’Attique et de l’île d’Eubée, ou Négrepont, mais les ambassadeurs interviennent pour l’empêcher d’aller plus loin, et les instructions du ministère de la Guerre lui défendant toute autre opération arrivent à temps pour l’arrêter, le 15 octobre.
A Londres, à la conférence des ambassadeurs, le 16 novembre, l’ambassadeur français rend compte que l’évacuation des troupes égyptiennes est complète. Il est convenu que pour mettre fin à un retour possible des Turcs, la France serait juge de savoir si elle doit conserver ses troupes ou non en Morée ; il est entendu que la Morée, les Îles attenantes et les Cyclades sont placées sous la garantie provisoire des trois puissances, sans préjuger des limites territoriales qui seront données à l’État grec. On porte à la connaissance de la Porte le résultat de l’intervention, les raisons des décisions des puissances, et on lui exprime l’espoir d’entrer en négociations avec elle pour régler en commun, pacifiquement, la question grecque. Une partie du corps expéditionnaire est rembarqué et on laisse seulement sur place 5 000 hommes commandés par le général Schneider, tandis que le général Maison rentre à Paris où il reçoit le bâton de maréchal.
Ainsi l’objet de l’expédition est atteint : l’armistice existe sur terre comme il existe sur mer. L’affaire a été beaucoup plus, vous le voyez, une négociation diplomatique qu’une entreprise militaire. Elle a fait honneur à la France en Orient : les Turcs ont rendu hommage à sa modération ; avec les Égyptiens, on est de plus en plus intime, et l’opération, en Europe, a été conduite de concert avec les autres Alliés. Seulement, il reste toujours à trouver la solution de la question grecque : on a bien établi un armistice, on a bien arrêté les opérations entre les Grecs et les Turcs, mais cela ne règle pas pour autant la question de la Grèce même.
Pendant ce temps là, les efforts des Russes sont restés à peu près inutiles : ils prennent Varna, port actuellement bulgare, sur la Mer noire, en octobre 1828, mais les places du Danube restent toujours intactes et ils sont obligés, à la fin de l’année de se retirer sur Iassi. Par contre, en Arménie, où ils sont attaqués, ils ont obtenu des succès intéressants, sous le commandement du général Paskieitch ; ils ont conquis, après la région d’Arménie persane d’Erivan, l’Arménie turque, la région d’Anapa, de Kars et d’Ardahan ; en réalité les Turcs, occupés de leurs affaires danubiennes et de leur affaire en Asie turque, se sont peu à peu désintéressés de la question grecque.
La résolution de la question grecque.
Une seule chose existe comme élément de solution de la question, ce sont les bases du traité de Londres du 6 juillet 1827 ; mais ces bases ne sont que des principes et n’ont pas été acceptées par les Turcs ; il faut donc une négociation pour les faire passer dans le fait. Une double négociation s’engage donc, sur place et entre les puissances. Sur place, par les ambassadeurs : la Turquie a fait savoir au cours de l’été qu’elle serait désireuse de recevoir les ambassadeurs des puissances ; ces ambassadeurs se réunissent à Corfou au début d’août et, de là, se rendront à Constantinople. En attendant, au passage, ils sont chargés de négocier avec les autorités grecques et les autorités turques sur place ; ils s’établissent pour cela dans une petite île entre l’île d’Egine et l’île d’Hydra, à Poros, où ils vont ouvrir des conférences, avec les Grecs et, tout au moins ils le désirent, avec les Turcs également ; mais les Turcs refusent de prendre part aux conférences de Poros, parce qu’ils ne veulent pas être là à discuter devant les yeux des Grecs, hors de Constantinople. Les ambassadeurs prennent donc contact seulement avec les Grecs dont ils reçoivent deux mémoires sur les questions financières et politiques, le 23 septembre 1828 ; les Grecs réclament la Thessalie, une partie de l’Épire, l’Eubée et Candie ; ils ont un peu diminué les exigences du début de leur insurrection : ils ne parlent plus de la reconstitution du grand Empire grec, mais ce serait une Grèce qui comprendrait, territorialement toutes les parties réellement grecques de la péninsule des Balkans. Les ambassadeurs commencent une enquête sur place avec questionnaire en vingt-huit points aux Grecs.
Dans ces négociations, Guilleminot joue un rôle capital : il a de la Grèce une conception plus large que celle des Anglais ; il voudrait une Grèce assez importante pour être capable de se défendre elle-même ; si la Grèce était réduite à la Morée et aux Iles, comme le veulent les Anglais, elle serait incapable de se défendre et serait dans la dépendance de la seule puissance assez proche pour la soutenir, le cas échéant, c’est-à-dire l’Angleterre ; d’autre part, si on la faisait trop grande, elle serait dangereuse pour la possession des Ioniennes, et les ambitions grecques se rallumeraient ; il faut donc définit la Grèce de façon moyenne, en fixant des frontières, dans la Grèce continentale, à une ligne qui partirait du golfe d’Artha sur la mer Ionienne, pour rejoindre sur la mer Égée, le golfe de Volo, c’est-à-dire au sud de la Thessalie. Guilleminot réussit à faire admettre son point de vue aux autres ambassadeurs, et les conclusions des ambassadeurs sont consignées dans un mémoire du 12 décembre 1828, très étudié, très documenté, qui définit le territoire grec conformément aux vues de Guilleminot, en laissant aux Grecs, en dehors de ce territoire de la Grèce continentale, les Cyclades, Samos et Candie. Le mémoire propose que les Grecs payent un tribut d’un million et demi de piastres turques par an au Sultan et versent des indemnités aux propriétaires turcs qui devront liquider toutes leurs propriétés en territoire grec ; la suzeraineté des Turcs sur les Grecs sera marquée, en dehors de ce tribut, par l’investiture donnée par le Sultan au chef de l’État grec.
En même temps que ces conférences essayaient de trouver sur place une solution qui satisfasse les Grecs et les puissances, des conférences se tenaient à Londres entre les ambassadeurs : les ambassadeurs s’emparent de ce document qu’était le mémoire de la conférence de Poros pour l’étudier et faire des propositions en partant de cette étude locale.
Mais ici même, il y a des différences de principe : la France est plus favorable aux Grecs et elle a pour faire triompher son point de vue un avantage, c’est qu’elle occupe effectivement la Morée et qu’il lui est possible par conséquent, de ce fait, de faire pression sur les deux autres puissances. Polignac dit au gouvernement anglais : « Nous évacuerons volontiers la Morée, mais quand nous y aurons établi quelque chose qui aura le sens commun ». Wellington et Aberdeen voudraient au contraire restreindre le plus possible la Grèce du côté de l’Ouest ; en craignant que s’il y a un territoire grec en face des îles Ioniennes, la révolte éclate dans les îles Ioniennes et y soit facilement fomentée parles Grecs. Ils veulent donc que la frontière des Grecs ne commence qu’à l’angle du golfe de Corinthe, à l’embouchure du fleuve Aspropotamos. Finalement Polignac, soutenu par l’ambassadeur russe, fait triompher les conclusions de la France, et les puissances signent le protocole du 22 mars 1829.
Ce protocole précise les conditions qui seront soumises au gouvernement turc : les limites de la Grèce partiront du golfe d’Artha, traverseront le Pinde en écharpe et déboucheront au fond du golfe de Volo. La Grèce comprendra donc tout ce qui est au sud de cette ligne, c’est-à-dire l’Acarnanie, la Béotie, l’Attique et les territoires jusqu’à l’entrée de la Thessalie, plus naturellement, la Morée, l’Eubée et les Cyclades ; la Grèce paiera un million et demi de piastres et des indemnités aux propriétaires turcs évincés ; la Grèce jouira, sous la suzeraineté de la Porte, de l’administration intérieure la plus propre à lui garantir la paix religieuse et commerciale, ainsi que la prospérité et le repos qu’il s’agit de lui assurer. Dans ce but, cette administration se rapprochera autant que possible des formes monarchiques et sera confiée à un prince chrétien ou à un chef chrétien dont l’autorité sera héréditaire par ordre de primogéniture ; ce prince ne pourra être pris dans les familles régnant en France, en Angleterre ou en Russie ; il recevra l’investiture du Sultan. Les Grecs qui le voudront et les musulmans auront un an pour opter entre la nationalité grecque et la nationalité turque et liquider leurs propriétés.
Ce protocole, en somme, se référait au traité du 6 juillet 1828 dont il était considéré comme développant les principes et précisant les solutions. Seulement ce protocole du 22 mars 1829, il fallait le faire accepter maintenant des Turcs et les Turcs ne voulaient rien savoir. Les ambassadeurs sont bien rentrés à Constantinople où l’ambassadeur français Guilleminot a été reçu avec les plus grands honneurs et comblé de présents, mais quand les ambassadeurs remettent aux Turcs le protocole du 22 mars, ils se heurtent à une volonté inébranlable des Turcs de ne rien céder.
Cette volonté s’explique parce que les Turcs ne sentaient pas la pression militaire des Russes. Les Russes en effet n’ont pas obtenu jusque-là des succès important au point de vue militaire, et ce n’est que lorsque la pression de l’armée russe se fait sentir que les Turcs, peu à peu, sont amenés à céder du terrain ; ils gagnent du temps, tant qu’ils le peuvent, et ils n’arrivent à céder quelque chose que sous la pression des succès militaires des Russes. Le 30 juillet 1828, ils ont essayé de se tirer d’affaire en donnant eux-mêmes un firman, promulgué comme spontané par le Sultan, qui accorde aux Grecs une amnistie qui promet un « bon gouvernement » de la Morée mais promet également d’abandonner les impôts et tributs en retard. Mais c’est une bien petite concession faite aux Grecs et ils refusent tout autre chose.
C’est qu’en effet, jusque-là les Russes n’ont pas marqué de succès. Mais en mars 1829, les Russes débarquent sur le côté de la Mer noire, au sud de Bougras, et en même temps, le 11 juin 1829, ils battent les Turcs près de Choumla, à Koulevtcha, ce qui leur permet de franchir les Balkans au mois de juillet et ils descendent sur Andrinople. Alors les Turcs sont amenés à se montrer plus conciliants ; au fur et à mesure que les Russes avancent, eux reculent sur le terrain diplomatique. Pour commencer, Diébitch est arrivé devant Andrinople et Paskievitch a pris Erzeroum ; alors, le 11 août, ils adhèrent au traité du 6 juillet 1827. Les Anglais considèrent alors que tout est réglé, mais Guilleminot considère au contraire qu’il faut continuer de tenir fermement, pour imposer aux Turcs le protocole du 22 mars. Le 19 août, Andrinople se rend ; les cavaliers russes descendent vers le Sud et arrivent jusque dans les faubourgs en quelque sorte de Constantinople, à Enos, sur la mer de Marmara, et à Rodosto, sur la Mer noire. L’épouvante gagne Constantinople : bien vite, les Turcs envoient des ambassadeurs au général russe Diébitch qui les reçoit le 23 août. Les Turcs font d’autre part, bien vite appel à la médiation des ambassadeurs, acceptant le protocole du 22 mars 1829. Les ambassadeurs conseillent de s’en remettre purement et simplement à la magnanimité des Russes. Les Russes sont en réalité préoccupés des questions danubiennes et les questions grecques leurs sont à peu près indifférentes ; ils acceptent donc la négociation, et le traité est signé le 14 septembre à Andrinople, entre les Turcs et les Russes.
Le traité d’Andrinople règle ce qui intéresse les Russes, c’est-à-dire qu’il rétablit les anciens privilèges de la Moldavie et de la Valachie, avec une petite rectification de frontière sur le Pruth ; la Serbie se voit confirmer les privilèges qu’elle avait reçus, avec une légère augmentation de territoire ; les bouches du Danube sont cédées aux Russes, avec liberté de navigation et de commerce dans la Mer noire et liberté de passer les Détroits pour les navires marchands. Au Caucase ou en Arménie, les Turcs cèdent aux Russes la région d’Anapa et en Arménie la région des forteresses qui, s’ajoutant à Erivan, commande l’entrée en Turquie. Pour ce qui est des Grecs, le traité d’Andrinople se borne, dans l’article X, à l’adhésion entière de la Porte au traité de Londres du 6 juillet 1827 et au protocole du 22 mars 1829, adhésion de principe, qu’il va agir de transformer ensuite en fait.
Vous voyez que dans cette année 1828-1829, le redressement de la politique française opéré par La Ferronnays a été complet. Les résultats en sont remarquables : la France a assuré l’existence et la définition de l’État grec ; elle peut espérer que cet État nouveau sera sous son influence ; Guilleminot a été médiateur entre les Grecs et les Puissances et avec les Turcs ; son influence à Constantinople est considérable : le Sultan multiplie les prévenances pour lui et on envoie de jeunes musulmans faire leurs études à Paris. En même temps, l’entente avec Méhémet Ali s’est fortifiée, fortement consolidée. Il ne reste plus qu’à mettre en application le traité d’Andrinople, pour organiser l’État grec ; ce n’est pas d’ailleurs La Ferronnays qui pourra faire ce travail, car, le 9 août 1829, le ministère Polignac a remplacé le ministère Martignac et c’est Polignac lui-même qui a pris les Affaires étrangères.
Les conséquences des Cent-Jours et la politique du duc de Richelieu de 1815 à 1818.
Les conséquences des Cent-Jours et
la politique du duc de Richelieu de 1815 à 1818
L’entreprise des Cent-Jours est d’une extrême gravité : elle aura orienté toute l’histoire intérieure de la France de la Restauration et créé une situation extérieure déplorable ; cette situation est beaucoup plus lourde de conséquence que la défaite même de 1814.
Le second traité de Paris
Le second Traité de Paris est sorti de négociations beaucoup plus longues que le premier ; en 1815, il a fallu trois mois de pourparlers, en 1814, il n'en avait fallu que trois semaines.
La Seconde Restauration : une situation totalement différente.
La position réciproque des Alliés et de la France est en effet complètement changée : le désastre est plus grand encore qu’il ne l’avait été après la campagne de France. Waterloo est un effondrement moral autant qu’une défaite militaire ; l’armée s’est évanouie, Napoléon, après sa défaite militaire, reste inerte à l’Élysée ; les éléments du gouvernement, c’est-à-dire la Chambre des Représentants et la Commission des Cinq Membres ne sont que des fantômes. Il n’y a plus rien en face de l’étranger : il n’y a que la peur d’une réaction populaire dans Paris et c’est ce qui fait la nécessité de Fouché et qui va l’installer au gouvernement.
Pendant la première Restauration, il n’y a pas eu d’intervention de l’étranger dans les affaires françaises. Wellington et Pozzo di Borgo, plus perspicaces que leurs ministres vis-à-vis de la politique de la Première Restauration, ne s’en sont cependant pas mêlés. Au contraire, cette fois, la Restauration va être faite par l’étranger, notamment par les Anglais. Au début, la situation est encore équivoque : les gouvernements étrangers sont, en principe, restés neutres, mais Castlereagh et Wellington sont persuadés que la restauration des Bourbons est indispensable à la pacification de l’Europe, et c’est d’eux et de leur soutien que Louis XVIII va recevoir sa couronne. A Cambrai, ils l’ont obligé à reprendre au ministère Talleyrand et à substituer à une première déclaration menaçante une déclaration par laquelle, le 28 juin, il promet une amnistie. C’est Wellington qui est entré en négociations, de lui-même avec Fouché pour obtenir la reddition de Paris, alors que Blücher voulait faire l’attaque de la ville à main armée. C’est également Wellington qui a imposé à Louis XVIII la constitution d’un ministère homogène, sous la présidence de Talleyrand, avec Fouché comme ministre de la Police, et le général a négocié directement avec Fouché à Neuilly, puis à Arnouville, lui a procuré une entrevue avec Louis XVIII et, sous ses auspices, s’est constitué officiellement le ministère, le 9 juillet. Naturellement Louis XVIII, lui-même, n’a marché que derrière Wellington sur le signal donné par le général anglais : il est parti de Cambrai le 30 juin, entré à Paris le 8 juillet, après les troupes prussiennes, qui ont fait, avec les Anglais, le 7, une occupation militaire de la ville et non plus une simple parade d’entrée, comme en 1814. C’est grâce à Wellington et à Fouché que Paris s’est rouvert à Louis XVIII, avant même que le Tsar et Metternich n’y fussent arrivés.
Mais, par là même, le gouvernement français se trouve dans une sorte de position de vassalité vis-à-vis des Puissances qui l’ont restauré. Castlereagh et Wellington ont sauvé la dynastie, c’est certain, mais en conséquence, le gouvernement français n’est plus maître de son action comme il avait pu l'être dans une certaine mesure, encore en 1814.
Les dispositions des Alliés sont, d’autre part part, tout à fait changées : malgré la fin des opérations effectives après Waterloo, il n’y eut pas de suspension dans la marche des troupes contre la France ; ce fut une véritable inondation militaire. Au début de septembre, il y a 1 200 000 hommes entrés dans le pays ; il y aura même quelques arrivées de troupes allemandes, venant du Brünswick, par exemple, le 11 octobre. Ainsi sont entrés en France 310 000 Prussiens, 320 000 Autrichiens, 128 000 Anglais et alliés aux Anglais comme des troupes des Pays-Bas ; à cela s’ajoutent 250 000 Russes, puis des Bavarois, 60 000 Badois, des Hessois, des Wurtembergeois, puis des Sardes, des Suisses, des Espagnols. Il s’agissait, comme le dit le chancelier Pasquier « de donner à la France le spectacle d’une irrésistible puissance sous laquelle il lui était commandé de fléchir ».
La délimitation de l’occupation et le partage de l’occupation entre les troupes fut faite par une sorte de convention, passée le 24 juillet, entre les Puissances. La ligne de démarcation est marquée, en partant de la côte méditerranéenne, en partant de Lunel, par l’Allier, la Loire, plus, au sud, des territoires occupés par les Espagnols. Quarante–six départements sont ainsi entièrement occupés et quinze le sont partiellement ce qui fait donc soixante-et-un. Le partage entre les quatre Alliés laisse à l’occupation anglaise le territoire compris entre la Seine, l’Oise et la mer ; les Prussiens occupent la Basse Seine et la Basse Loire jusqu’au milieu de la Bretagne et sont limités d’autre part par l’Oise et par la Marne au nord du côté de l’est, par la Moselle, et la Sambre de l’autre : les Russes occupent le territoire au-delà de la Marne, la Champagne et la Lorraine : les Autrichiens occupent la Bourgogne et la Franche-Comté et la vallée du Rhône. Les petits Alliés sont installés en bordure de la Loire, de part et d’autre, de Moulins à Charolles d’un côté, à Orléans et Pithiviers de l’autre. Quant aux régions forestières, les Alpes sont occupées par les Sardes, le Jura par les Suisses, l’Alsace par les Badois et les Saxons.
Le 9 juillet, le gouvernement français a créé une commission de Réquisition, pour correspondre, centraliser, résoudre les questions posées par l’occupation. Elle est présidée par Corvetto. D’abord, elle n’a en face d’elle aucune contre-partie alliée : ce n’est que le 24 juillet que les Alliés constituent une Commission administrative pour mettre fin à l’arbitraire et à l’anarchie des réquisitions militaires ; mais en réalité, ce n’est qu’un organe de transmission : les questions sont, en fait, résolues par les chefs d’armée, directement avec les autorités françaises. Sous l’influence de Castlereagh, on finit pourtant par aboutir à fixer une somme forfaitaire de cinquante millions pour les dépenses alliées du 15 juillet au 15 septembre, puis, après de nouvelles difficultés, on fixe à dix millions pour chacun des mois suivants le forfait que la France doit payer pour l’occupation. Ce n’est qu’à la fin de septembre que le système du paiement des réquisitions et des frais d’occupation commence à s’établir.
Les rapports entre les armées d’occupation et les autorités françaises ont été très difficiles : les autorités militaires méconnaissent les pouvoirs des préfets, multiplient les vexations vis-à-vis des autorités administratives, allant même parfois jusqu’à arrêter et éloigner des préfets de leur département, par exemple le préfet du Loiret, Talleyrand, ou le préfet de la Sarthe, Pasquier, qui sont pourtant apparentés aux gens du gouvernement. Les maires sont maltraités : très souvent des garnisaires sont établis chez eux ; ils sont fréquemment en proie aux menaces, voire même aux coups, aux arrestations ; on vit même quelques exécutions. Vis-à-vis des populations, ce sont des molestions qui se multiplient à l’infini, les pillages et les attentats, les saisies d’otages, de telle sorte qu’assez vite, il y a des réactions contre les troupes alliées, par la fuite ou par des rixes, ou par des assassinats. Les Alliés saisissent comme ils le peuvent, les Caisses de l’État ou des autorités locales ; ils exigent des contributions ou des réquisitions ou les livraisons d’objets. C’est ainsi qu’ils ont consommé pour 1 837 676 francs de tabac. Ou bien ils réclament des denrées ou des objets de toute nature, non pas en proportion des ressources du pays qu’ils occupent, mais en proportion de leurs besoins et de leurs caprices. Il y a un énorme gaspillage fait par toutes les troupes : ainsi, à Paris même, les troupes alliées consomment en un mois sept mille hectolitres de vin. Toutes ne sont pas d’ailleurs de même : certaines troupes sont disciplinées et ont une attitude plus correcte ; c’est le cas des Anglais, des Russes et, parfois, des Autrichiens. Le pis, ce sont les Hollandais, les Belges et les troupes des petits princes allemands. Quant aux Prussiens, ils sont très durs et très exigeants, au point que Wellington est rapidement dégouté par cette façon de procéder : il propose de réduire l’occupation à des Anglais, des Russes et des Autrichiens. Metternich a des jugements très durs contre Blücher. Le Tsar lui-même voit d’un mauvais œil, et le dit, la façon dont agissent les Prussiens et les Allemands ; il écrit à Stein : « J’ai pour l’armée prussienne une considération très grande, mais elle souille et profane la grande et belle cause des Alliés par la vengeance, les mauvais traitements et les violences de ses soldats ».
Au bout de quelques mois, une certaine restriction se fait dans le domaine de l’occupation : l’Ouest est évacué par les Prussiens à partir du 21 septembre, les Autrichiens évacuent le Languedoc à partir du 12. C’est au début de 1816 que le chiffre de l’occupation définitive est enfin atteint. La Commission de Liquidation qui fera ensuite les comptes de cette occupation a établi qu’elle a coûté, dans ces premiers mois, 692 millions ; vous voyez la différence qu’il y a entre cette occupation de 1815 et celle de 1814 qui avait été correcte et qui n’avait duré que trois semaines.
Les exigences alliées.
En face du gouvernement français, les Alliés ont, d’ailleurs, comme en 1814, des divergences, mais leurs exigences sont beaucoup plus grandes. Ils sont entrés en conférence le 12 juillet. Une position est très claire, celle de la Prusse, qui, parlant au nom de l’Allemagne, exige de la France des conditions très dures. Hardenberg a déposé près des Alliés un memorandum expliquant le programme de la Prusse et exposant celui de l’Allemagne : il considère que des générosités à l’égard de la France seraient impardonnables et il réclame les places-fortes de Flandre, l’Alsace, la Lorraine et la Savoie. A cela, le royaume des Pays-Bas et les princes allemands ajoutent encore en demandant la cession de la Franche-Comté, de la Bourgogne et de la Flandre française, avec Dunkerque et Lille. Une carte exposant ces exigences existe en copie aux Archives étrangères, où, sur la carte, sont teintées en bleu les provinces que réclament les Alliés. Un exemplaire a d’ailleurs été donné au duc de Richelieu par le Tsar lui-même en souvenir, après le traité : sur cet exemplaire, une ligne bleue à travers la carte de France indique tous ces territoires que les Alliés voulaient réclamer à la France. Ils réclameraient ainsi, d’après cette carte, l’Alsace, la Lorraine en grande partie y compris les Trois Évêchés, Stenay, Mézières , le Hainaut et la Flandre1. Vous voyez que les exigences sont lourdes, surtout de la part des Prussiens et des princes allemands.
En face de ces énormes exigences se dresse le Tsar. Le Tsar a subi, dans l’année qui vient de s’écouler, une véritable évolution psychologique : il est entré en relation avec les sectes piétistes les plus exaltées, qu’il connaissait déjà depuis 1814 ; il est tombé, surtout, étant à Vienne, sous l’influence de Madame de Krüdener. Bien qu’ayant une animosité personnelle contre les Bourbons qui l’ont déçu et bien qu’il ait été assez mécontent du régime établi en France pendant la Première Restauration, il a compris qu’il était dangereux de pousser la France à bout : il s’élève au-dessus du point de vue actuel, du point de vue de la vengeance ou de la victoire, du point de vbue des garanties matérielles, et il envisage les conditions d’une politique généreuse. D’ailleurs, la Russie est plus facilement généreuse parce qu’elle n’a pas de contacts directs avec la France et qu’elle n’a rien à craindre pour ses propres frontières. Ce que veut le Tsar, c’est établir une paix stable. Son esprit a travaillé sur l’idée de garanties réciproques que Castlereagh avait émise à Vienne et il a conclu que la sécurité européenne vis-à-vis de la France a trouvé sa garantie dans les conditions imposées à la France en 1814, qu’il n’y a pas à les aggraver par conséquent, et que la garantie de la paix générale sera dans une bonne politique plus que dans un acte diplomatique. Sa position est donc double. Vis-à-vis de la France, il l’a définie par un mémoire remis par son ministre Capo d’Istria, le 28 juillet ; il considère qu’il ne faut pas dépouiller la France : « En prenant les armes contre Bonaparte, les Puissances n’ont pas considéré la France comme un pays ennemi ; elles ne peuvent donc y exercer des droits de conquête ». Il propose donc de garantir le traité du 30 mai 1814, d’y ajouter quelques mesures conservatoires comme une occupation temporaire et une contribution de guerre. Sur ces points, il tient tête vigoureusement aux Alliés ; il déclare aux Prussiens : « Moi aussi, j’ai des baïonnettes ». Il refuse, soutenu par les Anglais et les Autrichiens, d’admettre les petits États allemands à la Conférence de paix. Il s’oppose aux prétentions des Prussiens déclarant, au début de septembre, que, au besoin, il retirera son armée si les exigences des Prussiens sont maintenues. Son opposition fortifie Castlereagh et Wellington pour leur permettre de tenir tête à leur propre opinion publique et à leur propre gouvernement.
Mais, vis-à-vis de l’Europe, la politique de l’Empereur de Russie envisage une combinaison plus vaste dans laquelle le traité avec la France viendrait prendre sa place et tout son sens. Il envisage un engagement à introduire dans les relations internationales, par lequel les princes, les souverains, définiraient leur politique sur les bases de principes de la morale privée, fondée sur la justice, la charité, les préceptes de la religion chrétienne. Cette conception trouve son expression dans le traité de la Sainte Alliance, qu’il a proposé aux deux souverains, Frédéric-Guillaume III et François Ier d’Autriche, et qui est signé pat eux trois le 26 septembre. Metternich s’est borné à faire quelques modifications de forme au traité proposé par le Tsar ; il trouvait, en particulier, « spécialement ridicule et blasphématoire » comme il le dit, de vouloir associer les sujets au gouvernement dans cet engagement de politique morale et d’étendre la fraternité indissoluble des princes à leurs armées. Ce traité a donc été signé par les trois souverains. Il est communiqué aux autres pour approbation : Castlereagh l’envoie à son gouvernement, en l’appréciant par des termes ironiques et cruels ; il l’appelle « un morceau de mysticisme sublime et de non-sens » ; il ajoute que le Tsar ne lui paraît « pas complètement sain d’esprit ». Louis XVIII, pour sa part, fit adhésion au traité de la Sainte Alliance comme le lui demandait le gouvernement du Tsar ; il donna son approbation le 19 novembre. Le Prince-Régent ne fit qu’accuser réception du traité, en déclarant qu’il en partageait les sentiments, mais il ne pouvait le signer lui-même, puisque, en Angleterre le roi n’a pas de pouvoirs propres de gouvernement. Le traité de la Sainte Alliance est un instrument qui prouve la sincérité et l’idéalisme du Tsar. Alexandre est, en effet, persuadé qu’il a fondé une ère nouvelle en portant sur des bases morales la politique et la diplomatie des souverains.
En face de cette position du Tsar, qui est généreuse et qui envisage les choses d’un point de vue élevé, les Anglais ont une politique plus réaliste, mais également modérée. Entre Castlereagh et Wellington, qui, à Paris, conduisent la négociation, il n’y a aucune divergence d’idées ; ils s’appuient et l’autre, Castlereagh s’abritant derrière la haute autorité militaire du vainqueur de Waterloo. Ils considèrent l’un et l’autre que la sécurité a été atteinte par le traité de 1814, qu’il faut respecter l’intégrité de la France, du moment que Napoléon a disparu. Dans un mémorandum adressé à son gouvernement le 17 août, Castlereagh expose comment il conçoit la paix et pour quelles raisons. Il fait échouer une intervention personnelle que les Prussiens essayent auprès du roi des Pays-Bas, auquel ils offraient de lui laisser le Luxembourg en échange d’une extension en Flandre. Devant les exigences de l’opinion anglaise et du gouvernement, Castlereagh et Wellington se montrent réticents. En Angleterre, en effet, un mouvement très hostile à la France s’est produit : on demande le démantèlement de Lille. Castlereagh obtient qu’on lui laisse carte blanche, demandant seulement une occupation temporaire et une contribution de guerre, et, tout au plus, une rectification légère des frontières des Pays-Bas. Il considère que le traité du 25 mars que l’on a signé avec Louis XVIII donne à celui-ci les caractères d’un allié et que l’on ne peut pas le traiter comme un vaincu.
Ainsi l’Angleterre et la Russie sont, en somme d’accord sur le fond, seulement il y a entre elles une différence d’attitude : tandis que le Tsar se montre ostensiblement magnanime et généreux, qu’il a pour lui la séduction personnelle qu’il exerce sur son entourage, les Anglais, au contraire, ont une attitude extérieure raide et pleine de morgue, de telle sorte que l’opinion française s’y trompe et les prend pour des ennemis alors qu’ils sont, au contraire, soutiens de la politique modérée.
Quant à l’Autriche, Metternich se tient volontairement dans un rôle effacé. Il a les plus graves raisons de ne pas suivre les revendications allemandes, il craint une grandeur nouvelle de la Prusse ; il sait bien que si l’on donne de nouveaux territoires à la Prusse, il faudra chercher des compensations autre part, en Allemagne, pour les différents princes, que l’on n’en sortira pas de cette cascade de compensations. Enfin, il sait quelles difficultés on a déjà eues pour mettre sur pied la Confédération germanique et il ne veut pas toucher de nouveau à de pareils problèmes. L’action de Castlereagh sur lui, pour le détacher de la Prusse, a donc un facile succès : Metternich adhère rapidement au principe de la frontière de 1790 et d’une contribution à demander à la France.
Le résultat de ces différentes politiques est que les Alliés se mettent d’accord sur un projet de traité, le 18 septembre. Ce traité comporterait quatre points
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La cession de villes et de territoires rectifiant la frontière française par l’abandon de Philippeville, Marienbourg, Givet, Charlemont, Condé, Sarrelouis et Landau, du fort de Joux sur la frontière du Jura, du département du Mont-Blanc dans les Alpes
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Démolition des fortifications de Huningue, pour fermer toute sortie de la France sur l’Allemagne du Sud
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Indemnité de six cents millions plus deux cents millions pour contribuer à la construction d’une barrière sur la frontière du Nord ;
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Occupation, pour sept ans au plus, pour trois ans au moins, par cent cinquante mille hommes entretenus aux frais de la France.
Le 19 septembre, une note est remise au gouvernement français pour lui dire qu’on est prêt à entrer en négociation avec lui pour les arrangements définitifs.
Or, ce jour là, il n’y a plus de ministère français : Talleyrand et Fouché ont été rapidement dépassé par les événements. Le succès des royalistes aux élections du mois d’août 1815 a rendu les combinaisons de Fouché inutiles : il est sacrifié le 15 septembre. Talleyrand a cru d’abord qu’il pourrait se sauver en jetant Fouché par-dessus bord : « Cette fois, dit-il, je lui ai tordu le cou ». Mais il a contre lui la rancune du Tsar, l’hostilité du comte d’Artois, le travail en sous-main de l’ambassadeur russe, son ennemi personnel, Pozzo di Borgo, de telle sorte que la combinaison par laquelle il se maintiendrait au pouvoir et qu’il expose à ses collègues va échouer. Le 16 septembre, en effet, à un dîner, il déclare à ses collègues qu’il faut éviter de se présenter devant les Chambres, qu’il faut s’en aller sur les conditions demandées par les Alliés, qu’on se fera, par là même une très belle position politique, que le Roi ne pourra pas constituer un autre ministère et sera obligé de les rappeler. Le 17, Pasquier annonce au Roi que le ministère a l’intention de s’en aller et, au Conseil du 19, Talleyrand dit officiellement au Roi que le ministère ne peut pas accepter les conditions des Alliés et qu’il offre sa démission. Mais, à la stupeur de Talleyrand, le Roi répond tout simplement : « Eh bien, je prendrai un autre ministère ». Il demande simplement quelques jours de secret pour la mise sur pied de la nouvelle combinaison.
Si bien que le 20 septembre, lorsque les Alliés remettent à Talleyrand le projet de traité, les conditions de paix, Talleyrand, en fait, n’est déjà plus Président du Conseil. Il répond le 21. Il prétend, dans ses Mémoires, que sa réponse a été « insolente ». Il part de ce principe que l’on ne peut pas conquérir sur un allié et, par conséquent, que l’on ne peut pas demander à la France des cessions de territoire. Il expose que la France a efficacement coopéré à la guerre contre Napolon et il conclut en refusant toute cession de territoire de l’ancienne France. Il accepterait le principe de légères rectifications de frontières, le principe d’une indemnité modérée et d’une courte occupation. En réalité, sous une phraséologie, qui est moins insolente que Talleyrand ne le dit, il cède sur le fond des choses. Il donne alors officiellement, le 22, sa démission, « par patriotisme » dit-il, pour ne pas accepter les conditions que les Alliés lui ont faites.
Pour le remplacer, l’accord se fit sur le nom du duc de Richelieu. L’avènement du duc de Richelieu au ministère fut le produit d’une négociation entre le Roi et le Tsar, par l’intermédiaire de Pozzo di Borgo et à la suite d’une lettre du Roi au Tsar, le 23, faisant appel à lui pour décider le duc de Richelieu à accepter le ministère. Le ministère a été composé le 24 septembre : les autres personnages que le Président du Conseil ont été désignés par l’entourage du Roi. Moyennant la formation de ce ministère, donné à un homme qu’il connait depuis longtemps, le Tsar va s’employer à adoucir les conditions du traité. Le ministère Richelieu est en effet considéré tout de suite par les Alliés comme un ministère russe : Metternich est immédiatement défiant. Le Président du Conseil anglais, lord Liverpool, écrit : « Le Roi a fait preuve d’un défaut absolu de jugement en congédiant ses conseillers dans de pareilles conjonctures ». Mais Castlereagh qui, lui, est plus politique, répond à son Président du Conseil, le 1er octobre : « Je crois que nous aurions tort de nous laisser entrainer par la jalousie que nous pourrions éprouver à affaiblir ce gouvernement » et il donne à conduire les négociations à Wellington, plus capable d’autorité à la fois près des Alliés et près de la France.
Richelieu obtint, grâce au Tsar, quelques modifications, quelques atténuations : il put conserver les forts de Joux et de l’Écluse, faire réduire l’indemnité de huit cents à sept cent millions, le délai maximum d’occupation à cinq ans et, ensuite, il obtint encore qu’on lui remit Givet et Condé. Les préliminaires sont alors signés, le 2 octobre. Les détails à régler prirent encore trois semaines. Le mode de paiement de l’indemnité fut fixé le 13 octobre : tous les quatre mois, à partir du 1er mars 1816, la France remettra 46 millions de traites sous forme de bons au porteur sur le Trésor français ; ces bons sont garantis par le dépôt de titres de rente de sept millions. Les frais d’occupation sont fixés à 150 millions par an. Les conditions militaires de l’occupation sont fixées le 22 octobre, la répartition des territoires cédés aux Alliés le 3 novembre.
Le traité fut alors signé le 20 novembre 1815. Il comprend quatre traités différents avec chacun des Alliés, en douze articles, plus un article additionnel sur la traite des noirs (qui reproduit à peu près l’article de 1814) ; s’y ajoutent trois conventions séparées annexés sur les paiements de l’indemnité, sur les conditions de l’occupation, sur le remboursement des créances des particuliers. A ce traité du 20 novembre, l’Espagne fit adhésion le 2 décembre 1816 seulement, la Sardaigne le 10 septembre 1817.
Voici les stipulations territoriales du traité : le territoire de la France est défini par ce qu’il était au 1er janvier 1790, et non plus, comme en 1814, à 1792, ce qui signifie la cession de Philippeville et de Marienbourg et du duché de Bouillon, qui sont cédés aux Pays-Bas, de Sarrelouis et de Sarrebruck (ce qui fait 40 000 habitants) qui sont cédés à la Prusse, de Landau et des pays au nord de la Lauter, sauf Wissembourg, qui sont cédés à l’Autriche pour rétrocession à la Hesse ou à la Bavière, selon les cas, enfin de la Savoie, qui est cédée à la Sardaigne. Pour couvrir la Suisse et ses communications avec le pays de Gex, on lui cède quelques communes et il est entendu que la Savoie cédée est neutralisée du point de vue militaire et reçoit du point de vue commercial, un statut de franchise douanière.
Du point de vue politique, le préambule du traité ne vise pas seulement la sécurité militaire que les Alliés veulent obtenir, et la garantie, par là même, de la paix, mais aussi il vise l’ordre intérieur obtenu par la consolidation de la Charte. Les Alliés font considération de l’état du gouvernement français : l’article V l’indique ainsi : « L’État d’inquiétude et de fermentation dont, après tant de secousses violentes et surtout après la dernière catastrophe, la France, malgré les intentions paternelles de son Roi et les avantages assurés par la Charte constitutionnelle à toutes les classes de ses sujets, doit nécessairement se ressentir encore, exige, pour la sureté des États voisins, des mesures de précautions et de garanties temporaires. Il a été jugé indispensable de faire occuper, pendant un certain temps, par un corps de troupes alliés des positions militaires le long des frontières de la France, sous la réserve expresse que occupation ne portera aucun préjudice à la souveraineté de Sa Majesté Très Chrétienne ni à l’état de possession tel qu’il est reconnu et confirmé par le présent traité », et on indique dans une annexe alors quelles sont les places qui seront occupées par les troupes des Alliées : la délimitation de ces territoires d’occupation dont, encore une fois, l’objet est de garantir la sécurité des Alliés, est faite par les frontières qui séparent du reste de la France les départements du Pas-de-Calais, du Nord, des Ardennes, de la Meuse, de la Moselle, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin. Ce sont donc les limites de ces départements qui forment la limite de la zone d’occupation. S’y ajoute une zone en avant, une zone neutralisée, qui est interdite à la fois aux troupes alliées et aux troupes françaises ; on accepte cependant qu’il y ait des garnisons françaises dans un certain nombre de places à l’intérieur de la zone d’occupation, par exemple à Calais, à Saint-Omer, à Dunkerque, à Arras, à Douai, à Metz, etc. Au total vingt-six garnisons, avec indication de l’effectif maximum qui peut y être entretenu. Cette occupation a donc pour objet de garantir la sécurité des Alliés. Elle n’est pas en liaison avec le paiement de l’indemnité.
Ce traité marque très certainement une aggravation considérable dans l’état absolu et relatif de la France vis-à-vis des Alliés, moins par les amputations de territoires qui n’ont, en somme, qu’une valeur stratégique, que par les charges et les conditions politiques qui sont imposées à la France. Aussi, le second traité de Paris provoque-t-il une réaction nationale beaucoup plus vive que celle de 18143 : c’est le traité de 1815, et non point le traité de 1814, qui a été le point de départ d’un mouvement national puissant, et cependant le traité de 1814 était beaucoup plus grave que celui de 1815 ; celui de 1815 plus mérité, en quelque sorte, que celui de 1814. La cocarde blanche a soulevé, en 1815, beaucoup plus de difficultés qu’elle ne l’avait fait en 1814 ; les mutilations de territoire ont été ressenties bien plus douloureusement alors qu’elles étaient beaucoup moindres, le paiement des indemnités également. Mais ce qui a surtout déterminé la naissance de cette réaction nationale, c’est l’ampleur et la brutalité de l’occupation, de juillet à décembre 1815 : désormais, il y a en France un Parti National qui a un symbole, le drapeau tricolore, les trois couleurs, autour desquelles toute la revendication nationale de la France va s’accrocher.
Une tentative de politique générale pour une Paix universelle.
Mais, ici encore, la valeur du traité n’est pas définie par ces seules clauses : elle est fonction des positions politiques que les Puissances prennent vis-à-vis les une des autres. La valeur « relative » du traité, comme disait Talleyrand, est encore plus grande que sa valeur « absolue ». L’idéalisme du Tsar avait considéré que le traité de la Sainte Alliance avait une vertu suffisamment efficace pour le maintien de la paix, le gouvernement anglais ne juge pas de même ; Castlereagh envisage l’association avec plus de réalisme et il veut ajouter à ce vague traité de l’Empereur de Russie de la substance plus précise, qu’il conçoit de façon plus traditionnelle. Vous vous rappelez qu’à Vienne, il avait pensé qu’une garantie générale donnée par tous les signataires de l’acte de Vienne pourrait être un fondement de la paix : il a abandonné ensuite cette idée. L’expérience qui a été faite lui a fait comprendre qu’il y avait des précautions à prendre. Dès le mois d’août, il indiquait dans l’exposé qu’il faisait à son gouvernement ces principes, que, si les Français savaient pertinemment qu’ils risquent une invasion par toutes les armées de l’Europe réunies et des charges très lourdes, ils ne se lanceraient pas à nouveau dans une politique dangereuse et on ne trouverait plus alors, en France, aucune classe susceptible de favoriser une entreprise de révolution bonapartiste. Il a même de plus en plus la pensée que l’union des coalisés est une nécessité pour les intérêts généraux de l’Europe et qu’il faut trouver dans la diplomatie un moyen de maintenir cette union. Ce moyen, ce seraient des conférences périodiques. Ce sont là ses idées personnelles qu’il soumet au cabinet anglais et qu’il finit par faire approuver par celui-ci le 20 octobre. Pratiquement, il s’agirait donc de reconstituer l’alliance de Chaumont, en en faisant un élément permanent et non plus seulement une coalition temporaire, en faisant de cette coalition un élément de politique générale.
En vue de réaliser cette idée, il entame des négociations avec les Alliés dans le courant d’octobre. Il se met d’accord avec le Tsar qui, lui-même, établit une première rédaction, assez vague d’ailleurs, de convention, rédaction que Castlereagh reprend et précise. Le Tsar proposait de soutenir de tous leurs efforts le gouvernement de Louis XVIII et de la Charte, mais Castlereagh ne veut pas d’une intervention dans les affaires intérieures françaises : c’est un principe de politique anglaise, et il écarte cette suggestion. De même, il rejette la proposition du Tsar, faite le 8 novembre d’admettre la France à signer le traité. Il veut donc maintenir à l’alliance son caractère anti-français. D’autre part, il rejette l’idée d’inscrire dans la convention une garantie générale des frontières telles qu’elles avaient été tracées par le Congrès de Vienne. L’Angleterre ne veut pas prendre une responsabilité indéfinie dans la politique continentale. D’ailleurs, Castlereagh sait très bien qu’il n’obtiendrait pas de son gouvernement un engagement aussi général. Il reste fidèle à la méthode empirique de prendre les questions au fur et à mesure qu’elles se posent ; il considère que cette façon de résoudre les choses est beaucoup plus efficace que de les envisager dans une vue générale et dans un engagement général. C’est, pour régler ces questions au fur et à mesure qu’elles se poseront qu’il propose que l’on se réunisse entre alliés. Le Tsar proposait de se réunir à dates fixes, pour assurer l’exécution du traité, Castlereagh supprime ces dates prévues à l’avance, ne veut pas inscrire non plus un objet de principe pour ces réunions ; elles auront lieu au fur et à mesure qu’une question se posera, et non pas comme un instrument automatique et général de diplomatie. Mais c’est cependant, vous le voyez, quelque chose de nouveau qui s’introduit dans la diplomatie : on n’avait jamais envisagé de réunions prévues à l’avance entre les gouvernements pour résoudre des questions diplomatiques.
Ce traité, proposé par l’Angleterre à ses Alliés et négocié avec le Tsar, est signé par eux le 20 novembre, c’est-à-dire le jour même où l’on signait avec la France le second Traité de Paris. Il comporte cinq articles : le premier place l’arrangement territorial des deux traités de paris sous la protection des Quatre Puissances qui s’engagent à agir contre la France au cas où elle attaquerait leurs frontières et au cas où elle permettrait à Napoléon ou à un membre de sa famille de remonter sur le trône. D’autre part, cet arrangement envisage le cas où une révolution éclaterait en France qui pourrait mettre en danger la tranquillité et les intérêts de leurs peuples : « dans ce cas, ils se concerteront entre eux et avec Sa Majesté Très Chrétienne sur les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de leurs États et la tranquillité générale de l’Europe ». Voilà donc, vous le voyez, l’objet donné par cette coalition permanente : maintenir les Traités de Paris, empêcher une révolution qui éclaterait en France de s’étendre à l’Europe. Les deux articles suivants envisagent les moyens d’exécution, chaque État fournissant à la coalition 60 000 hommes et, si c’est nécessaire, y engagerait toutes ses forces. L’article V étend les obligations du traité à la période postérieure au retrait de l’occupation de la France. Ainsi, la combinaison de sauvegarde contre l’esprit de revanche ou d’expansion de la France et contre son esprit révolutionnaire est conçu comme un élément permanent de la diplomatie européenne.
C’est dans l’article VI qu’est introduit ce procédé nouveau de conférences internationales dont je vous parlais tout à l’heure : « Pour faciliter et assurer l’exécution du présent traité et consolider les liens qui unissent si intimement, en ce moment, les quatre souverains pour le bonheur du monde, les Hautes Puissances contractantes conviennent de renouveler, à des époques déterminées, les réunions consacrées à leurs grands intérêts communs et à l’examen des mesures qui dans chacune de ces époques, seront jugées les plus salutaires pour le repos et la prospérité des peuples et pour le maintien de la paix en Europe ». Les Alliés envisagent donc qu’ils se réuniront en conférences internationales, sinon à des dates périodiquement fixées, au moins chaque fois qu’une grande question d’intérêt général se posera vis-à-vis de l’Europe et lorsque ils jugeront qu’une réunion est « salutaire » pour le repos et la prospérité de leurs peuples.
La pensée de Castlereagh, telles qu’elle ressort des confidences qu’il a faites alors, du discours par lequel il a exposé aux Communes le résultat des négociations et de ses circulaires aux ambassadeurs, c’est que la sauvegarde de la paix européenne sera obtenue à la fois par le désarmement moral de la France, grâce à une paix modérée et non pas humiliante et grâce à la restauration des Bourbons, mais aussi par le maintien de l’alliance des Quatre Puissances. Et Castlereagh attache au maintien de cette alliance plus d’importance qu’au Traité de Paris lui-même. Aussi peut-on envisager qu’une nouvelle forme de relations internationales puisse sortir de ce traité. Il reste pourtant que, pour Castlereagh, c’est le maintien de la coalition contre la France, comme un élément permanent de la politique européenne qui est le fait décisif. Il considère que la France doit être encore tenue en suspicion par l’Europe, à la fois parce qu’il est possible que la France veuille prendre sa revanche, et, aussi, parce que la France est un foyer de principes subversifs pour l’ordre européen.
Ainsi, à la fin de novembre 1815, la situation diplomatique de la France se trouve définie par trois actes de valeur inégale :
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du point de vue de sa situation personnelle, elle est définie par le second Traité de Paris ;
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du point de vue de sa position générale en Europe, elle est définie par un acte qui n’est qu’une déclaration de principe à laquelle elle a adhéré, le traité de la Sainte Alliance, mais aussi par un autre acte, qui la vise, au contraire d’une façon beaucoup plus directe :
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par cette convention signée entre les quatre Alliés, le même jour que le second traité de Paris, et qui maintient contre la France et de façon permanente la coalition qui avait été nouée, à l’origine, uniquement pour réunir les Alliés contre Bonaparte.
Les embarras et la politique de Richelieu
Pozzo di Borgo, l’ambassadeur russe à Paris, jugeait ainsi le traité que l’on venait de signer : « Quoi qu’on en dise, il acquiert, il occupe, il désarme, il impose des conditions inexécutables, et attend les prétextes de l’inexécution pour opérer de nouveaux empiètements ; c’est un chef d’œuvre de destruction ». Au moins, vous le voyez, même dans la pensée des diplomates étrangers, le Traité de Paris posait-il un problème : on attendait la France à l’exécution que ce soit de bonne foi ou non, on surveillait la façon dont elle allait remplir ses obligations.
La personnalité du duc de Richelieu.
Il eût pu sembler que, dans les conditions où on se trouvait, il fallut un diplomate très au courant, très défiant, très rusé, une sorte de second Talleyrand, pour se tirer d’affaire. Or, le duc de Richelieu est exactement le contraire de Talleyrand ; c’est l’homme le moins capable de finasser qui que ce soit. Il a, à cette époque, quarante-neuf ans ; c’est le petit-fils unique du maréchal de Richelieu. Inconnu à peu près de tout le monde, il a passé la plus grande partie de sa vie à l’étranger, en Russie. Il apparaît, en arrivant au ministère, comme étant l’homme du Tsar et l’homme des ultras. « Ils m’avaient pris », dira-t-il lui-même, parlant des ultras en 1816, « en croyant me faire l’instrument de leurs extravagances ». En réalité, le duc est en marge de toutes les classifications, c’est un homme hors cadre, hors série. Ce sont les événements autant que sa volonté qui l’ont mis à l’écart jusqu’ici de la vie politique française.
Il est, d’origine, d’une des plus hautes familles de cour et il a des charges de cour, puisqu’il est Premier gentilhomme de la Chambre. Et pourtant, il n’a jamais attaché d’importance à des avantages de société, ni de prix à la « douceur de vivre » sous l’Ancien Régime. Il a voulu vivre et agir par lui-même et ne devoir rien qu’à sa propre valeur : on le vit prendre successivement des engagements dans l’armée russe où il a combattu contre les Turcs et participé à la prise d’Ismaïl en 1784 et 1890. Toute son œuvre personnelle a été faite en Russie, mais à défaut de pouvoir agir en France où la Révolution le tenait éloigné. Il a appartenu au monde des émigrés, et pourtant, il ne s’est pas engagé dans leurs rangs. Il a essayé deux fois de se mettre à la disposition de Louis XVI pour l’aider à lutter réellement contre la Révolution, en 1789 et à la veille de la fuite à Varennes. Le refus de Louis XVI l’a décidé alors à s’écarter de France : il a accepté une mission en Allemagne, en 1791, et il n’est donc pas à proprement parler un émigré ; seulement, comme, voyant qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire en France, il s’est engagé comme officier d’état-major en Russie et comme il a, en cette qualité, accompagné les Autrichiens dans la campagne de 1793-1794, on a prononcé, en France, la confiscation de ses biens, bien que, par lui-même, il n’ait pas pris les armes contre la France, et il juge d’ailleurs très durement les émigrés de Coblence. Vous voyez, qu’ici encore, il ne rentre pas dans le cadre du personnel de l’émigration ordinaire.
Il a passé, en somme, très peu de sa vie en France, des mois plutôt que des années. Il n’a donc pas participé aux courants de la pensée française, soit celle du territoire, soit celle de l’émigration, en sorte qu’il n’a retiré des situations européenne et française de ce temps que quelques grandes idées très simples : la foi monarchique, qui est en lui très vive, l’horreur de Napoléon, « perturbateur du monde » dit-il. En 1812, il considère que le conflit franco-russe est la lutte du « génie du bien et du génie du mal », et il s’est engagé à fond, du point de vue de la pensée, derrière le Tsar. Il avait même fait preuve de beaucoup de perspicacité politique en considérant la tactique nécessaire dans cette guerre et le but que doit avoir cette guerre, mais il n’a pas pris part à la guerre elle-même car il est Gouverneur de la Province du Sud et l’administration de sa province d’Odessa le retient, d’autant plus qu’une épidémie de choléra y a éclaté.
Mais ce conflit, comme les idées précédentes, ne restent pas pour lui des abstractions intellectuelles, mais se transposent tout de suite dans le domaine des sentiments. C’est un homme passionné et souffrant : ainsi, il a un étonnement profond de voir que la France ne se détache pas de Napoléon au début de 1814, et il s’écrie : « Malheureuse nation, à quel degré de bassesse est-elle tombée ? Comment la libérer de ce joug de fer ? » et c’est pour lui un éblouissement lorsqu’il apprend au mois de juin qu’Alexandre travaille à la restauration des Bourbons : « Quel homme que notre Alexandre et quelle gloire pure et sans tâche ! » ; en somme sa carrière jusqu’ici, a été celle d’un grand administrateur, un grand créateur de réalités économiques dans le sud de la Russie, par conséquent, semble-t-il, d’un grand réaliste. Or, au contraire, il voit les choses même de la politique en idéaliste et en moraliste ; il s’attache à quelques solutions simples que lui inspirent quelques grandes idées de moralité privée.
Aussi est-il très dépaysé dans la société politique dans laquelle il tombe en 1814 et 1815. Il ignorait complètement quels étaient les hommes et quelles étaient les choses. Il a rejoint Alexandre à Vienne quand il a obtenu de lui le congé de quitter Odessa ; de là, il va à Paris pour revoir sa famille et liquider ses affaires, et c’est pour lui une véritable stupeur que de trouver la société française déchirée par des intrigues et des animosités, se reprochant des crimes et des injustices commis depuis vingt-cinq ans. Il est dépaysé dans ce monde de revendications de toute sorte. Il écrit à son ami Saint-Priest qu’il croit être tombé « dans une maison de fous » et il conclut : « Somme toute, un affreux pays ». Il a une sorte de découragement devant la reprise de l’esprit de guerre en France et chez les Alliés : « Les nations deviennent des armées, les armées ne respirent que la guerre et le pillage ; elles s’isolent de la Patrie et si une fois cet esprit soldatesque prend le dessus, malheur aux sociétés européennes ! Il n’y aura plus besoin de barbares étrangers pour les détruire, ces barbares sortiront de leur sein même pour les déchirer ». Et à un de ses officiers d’ordonnance, excédé de voir tout ce qu’il voit : « Tenez, venez avec moi, nous retournerons à Odessa, nous n’en sortirons jamais ». Mais il faut pour cela que, d’abord, l’Europe prenne une assiette, « sans quoi toutes les peines seraient perdues ». Aussi refuse-t-il le ministère de la Maison du Roi que Talleyrand lui offrait en 1814 ; il ne veut pas se mêler de cette affaire dans un pays qu’il ne connaît pas et avec lequel il ne se rencontre plus d’idées communes.
C’est à la fois une force et une faiblesse pour lui que cette ignorance où il est des choses de France : une force en ce sens qu’il ne va avoir aucun esprit de parti, qu’il ne fait pas partie d’une coterie, qu’il n’a pas de vues à priori, déterminées par sa propre position ou par celle de sa classe ; seulement c’est une faiblesse parce qu’il se trouve, par là même, sans instruments et sans pouvoir se prendre à rien pour sa politique.
Cette ignorance où il est des questions et des hommes accentue une certaine timidité naturelle ; c’est un homme qui n’a pas de rayonnement, d’emprise même, de cette emprise physique qui serait nécessaire à un homme de gouvernement et de tribune ; il n’est pas orateur, il est impatient de la discussion. A côté de cette timidité, son ignorance lui inspire une sorte d’hésitation, de difficulté à prendre un parti irrévocable, parce qu’il ne se sent pas absolument sûr d’être éclairé. Il aurait besoin de voir clair devant lui ; il se défie de lui-même lorsqu’il ne se sent pas assuré de sa documentation, pourrait-on dire, psychologique ou politique. Ceci nous explique les louvoiements et les incertitudes de sa politique intérieure, le besoin qu’il a, dans ce domaine, de guides, qui sont alors pour lui le comte Decazes ou le comte Laîné. Il a plus de sûreté dans la politique extérieure, parce que là, le programme lui paraît tout tracé et sans ambiguïté et que, d’autre part, dans ce domaine, il a moins besoin d’apprentissage et qu’il a des éléments de confiance, comme par exemple, l’amitié du Tsar et la foi qu’il a en lui. En somme, arrivant au pouvoir dans une période infiniment difficile, il est en quelque sorte réduit à lui-même et à ses propres ressources. Les chances de la France, les raisons de l’orientation de Richelieu, ne sont donc que dans son caractère et dans ses idées personnelles.
Certains traits de son caractère ont une valeur individuelle, mais nous expliquent cependant son attitude : le premier, c’est son désintéressement ; il est pauvre, malgré ses fonctions et malgré les occasions qu’il aurait eues, dans son œuvre économique, de s’enrichir. On lui donne tout juste, pour les grands biens qu’il a perdus du fait des confiscations révolutionnaires, trente-six mille francs, pour les objets d’art confisqués : il les donne à ses sœurs. Plus tard, lorsque le gouvernement français lui accordera une dotation en récompense de ses services, il en fera l’abandon à l’Hôpital de Bordeaux. Cet homme désintéressé est impressionnable et sensible ; à l’inverse de Talleyrand, il n’a aucune impassibilité : il souffre et s’impatiente, mais il se remet avec d’autant plus d’énergie à sa tâche. Il est honnête au travail, il s’efforce de s’informer, de se compléter, car il connaît sa propre insuffisance. Il manque de culture générale, mais c’est un esprit droit, et son information le conduira vers les réalités exactes.
L’essentiel de son caractère, c’est la fidélité : il est revenu se mettre au service du Roi en péril dans l’été de 1789 ou en 1791, puis en 1814 sitôt qu’il l’a pu. Cette fidélité lui inspire une obéissance au devoir absolue, surtout lorsque ce devoir est difficile et pénible : il a accepté le pouvoir en 1815, sur les objurgations du Tsar et de Louis XVIII lorsqu’on lui a montré qu’il était le seul homme qui puisse inspirer confiance à ‘Europe et qui puisse réconcilier Louis XVIII avec l’Europe. Surtout, avant tout, c’est un homme qui a le sens de l’honneur : pour lui, l’honneur a une valeur absolue : une parole, une signature, un engagement sont des obligations sans réplique ; on a le devoir de s’y conformer, en prenant sur soi toutes les difficultés d’exécution. Sa morale est une morale de gentilhomme et de chrétien.
Avant tout, Richelieu nous apparaît comme un honnête homme, et c’est là une force immense que lui donne sa loyauté lorsqu’il parle au nom de la France. Si bien qu’en peu de jours, il inspire confiance aux gouvernements étrangers, même aux Anglais, Castlereagh et Wellington, qui pourtant l'ont vu arriver avec défiance au pouvoir parce qu’ils l’ont cru l’homme des Russes. Pour sa part, il lui est difficile de concevoir la duplicité chez les autres ; il aura, de ce point de vue, de grosses déceptions du côté du comte d’Artois ou des chefs des Ultras. La chance de la France a été, à ce moment-là, de trouver un homme pareil, dans des circonstances ou de telles vertus de désintéressement et d’honnêteté étaient particulièrement nécessaires.
Ce sont des vertus personnelles qui constituent d’ailleurs les meilleurs politique que l’on pût faire à ce moment-là : Richelieu va appliquer à la politique, à la conduite de l’Etat, ses propres préceptes de moralité privée. Il est assez curieux que, de ce point de vue, sa position soit assez analogue à celle du Tsar, autour de la Sainte-Alliance. Le traité qu’il a été obligé de signer lui cause une grande douleur : il aurait voulu s’en aller avant d’être obligé de signer un pareil traité, mais il a pensé aux conséquences : « Le malheureux Roi, en fondant en larmes, m’a conjuré de ne pas l’abandonner : j’ai signé, plus mort que vif ». Quand il rentre au Conseil des Ministres, ayant signé les préliminaires de paix le 2 octobre, Pasquier nous le montre « pâle et tremblant » et s’effondrant sur une chaise en s’écriant : « Je suis déshonoré ! Oui, après ce que je viens de faire, je mériterais de porter ma tête sur l’échafaud. Pourquoi faut-il que j’aie remis les pieds dans mon malheureux pays ? Mieux vaudrait cent fois périr au fond de l’Asie ! ». Et après avoir communiqué aux Chambres le traité de Paris, il ajoute seulement ceci : « Il suffit que l’on sache que de telles demandes aient été faites à des Français pour que l’on doive conclure que la nécessité la plus inéluctable a pu seule les décider à y souscrire ».
Son patriotisme nous apparaît donc avec une qualité de hauteur et de dignité que l’on n’aurait jamais vue chez Talleyrand. Seulement, ayant signé, et avec quelle douleur, il ne songe pas qu’il puisse répudier sa signature et échapper à l’engagement qu’il a souscrit ; au contraire, il s’engage dans une politique d’application loyale : c’est pour lui une question d’honneur : « Monsieur de Richelieu, dit Pasquier, tenait plus que personne à ce que les engagements pris fussent religieusement tenus, même au prix des pires sacrifices » ; « Nous ne déshonorerons pas notre malheur, dit son ministre des Finances sous ses directives, en le faisant servir à un manque de foi et nous proclamons, au milieu des ruines, le respect de la foi donnée ». A maintes reprises, dans ses lettres privées, particulièrement dans ses lettres au marquis d’Osmond, ambassadeur en Angleterre, qui ont été publiées, on voit cette volonté de Richelieu de rester fidèle aux engagements pris. Sa conception est élevée ; Talleyrand voulait fonder le prestige de la France sur le principe de légitimité et sur son désintéressement territorial ; Richelieu veut le placer dans la fidélité à remplir ses engagements ; on y voit « un nouveau genre de gloire » et, sur ce point, sa pensée contraste profondément avec celle de Napoléon, pour lequel un traité n’a jamais eu qu’une valeur provisoire.
Au reste, cette politique d’application stricte du traité lui permettra d’exiger la contre-partie semblable de l’Europe : cela lui permettra d’enchaîner l’Europe au respect des mêmes principes. Il sait donner, le cas échéant, au rappel qu’il fait aux Puissances européennes de leurs engagements un ton de dignité menaçante : « Autrement, dit-il, si le peuple français ne voit dans le Roi que le collecteur des tributs qu’il faut payer à l’étranger, l’instrument dont on se sert pour exploiter la France au profit des Puissances alliées, il est impossible que la confiance s’établisse et que nous redevenions une France : or il faut une France pour la tranquillité européenne même ». Il déclare à Capo d’Istria : « Qu’arrivera-t-il Monsieur le Comte, à force de tendre la corde ? Elle finira par se casser et l’esprit révolutionnaire reparaîtra en France, et malheur, alors à l’Europe entière ! ». Il saura donc se faire du traité une arme vis-à-vis de l’Europe : la bonne foi et la fidélité à tenir ses engagements, il s’en sert pour les imposer à l’Europe ; quand il dira à l’Europe que telle partie du traité est inexécutable, il inspire une telle confiance que sa parole ne sera même pas discutée.
L’application du second traité de Paris.
Malheureusement, en réalité, il a fort peu de liberté de manœuvre. Le traité pèse d’un poids très lourd sur la politique française et la défiance des Puissances, au lendemain des Cent-Jours, reste très vive.
Les Alliés ne se sont pas bornés, en effet, à obliger la France à contracter des engagements par le second traité de Paris et à nouer entre eux, une alliance permanente pour le cas où la France violerait les traités ; ils prétendent surveiller la France et au besoin, la contraindre de marcher dans la voie qu’ils veulent lui tracer. C’est qu’en effet, les Alliés ont pris une assez piètre idée des qualités politiques des Bourbons et, s’ils ont formellement promis au Roi de le soutenir, ils veulent, en même temps, le maintenir dans une certaine politique. Ils lui ont remis, en même temps que le traité du 20 novembre, une note indiquant ce que l’on attendait de lui : ce n’est pas la force seule qui pourra ramener le calme ; il faut à la fois une politique de modération et de fermeté ; ils sont convaincus que le Roi montrera cette fermeté envers tous ses ennemis, mais il faut qu’il montre son attachement aux lois constitutionnelles, sa volonté d’être le père de ses sujets, sans distinction. Sous une forme polie, c’était une injonction que l’on faisait au gouvernement de suivre une certaine politique.
A cet effet, non seulement il y a l’armée d’occupation, sous le commandement de Wellington, mais on a organisé une conférence hebdomadaire des quatre ambassadeurs alliés, à laquelle, souvent assiste Wellington. Cette conférence des ambassadeurs a pour objet d’étudier la situation et l’action éventuelle que les Puissances auraient à conduire vis-à-vis du gouvernement. Au total, les ambassadeurs tiendront, jusqu’au 20 novembre 1818, trois-cent-sept conférences. Elle est un organe de surveillance et de pression sur le gouvernement français ; elle s’ingère continuellement dans les affaires intérieures du pays, soit pour donner des conseils, soit pour donner des ordres plus ou moins déguisés. Il y a là une lourde hypothèque qui pèse sur les questions de politique intérieure française et qui naturellement réagit sur la politique étrangère du pays ; les procès-verbaux de la Conférence sont une véritable chronique de la situation française et européenne.
Les ambassadeurs y apportent d’ailleurs un esprit assez différent : l’ambassadeur anglais, sir Charles Stuart, est constamment désagréable et de mauvaise humeur ; les relations de Richelieu avec lui sont difficiles, un véritable supplice. De plus, Stuart a lié partie avec des ennemis de Richelieu, avec Talleyrand et le comte Molé, et, à chaque instant, il intrigue pour renverser le ministère Richelieu et faire revenir Talleyrand au pouvoir . Pozzo di Borgo, l’ambassadeur russe, soutient au contraire Richelieu tant qu’il peut, soit près du Tsar, soit près de ses collègues, au point que ses collègues l’appellent « le Patron de la France ». Les deux autres, l’ambassadeur prussien, le comte de Goltz, et l’ambassadeur autrichien, le baron Vincent, sont moins mêlés au détail des affaires ; ils sont de tempérament conciliant, ils penchent à soutenir les solutions autoritaires en matière de politique intérieure et sont, par là même, appelés à soutenir le Roi, dont, à ce moment, la politique est si vivement attaquée par les Ultras ; ils veulent faire respecter les droits de leurs Empires, mais ils se rendent compte des difficultés que rencontre Richelieu, et, en somme, ils le soutiennent. Entre ces étrangers, le duc de Wellington a naturellement une situation éminente, puisque c’est lui le vainqueur. Or Wellington comprend les choses de France et soutient Richelieu ; seulement, il a des caprices d’humeur et il a la responsabilité du commandement de toute l’armée d’occupation, de l’ordre à maintenir par conséquent, et il s’exagère souvent cette responsabilité et les difficultés qu’elle lui donne.
Ainsi l’attitude des gouvernements étrangers tournerait facilement à établir sur le gouvernement français une véritable tutelle et il est fort difficile à Richelieu de maintenir vis-à-vis d’eux l’indépendance de sa politique, d’autant plus qu’il est en lutte, dans le gouvernement intérieur, et en lutte de plus en plus violente, avec le parti ultra-royaliste. Sa situation est pénible ; il éprouve une horreur personnelle très grande devant les violences de la Terreur Blanche. Il exprime à plusieurs reprises son désespoir de ces violences dans ses lettres privées, et cependant il est bien obligé par le parti ultra-royaliste de demander des lois d’exception et d’agir lui-même dans ce sens, par exemple dans la loi d’amnistie. Il s’en explique et il s’en justifie près du Tsar, ainsi dans une lettre du 23 novembre, lorsqu’il explique pourquoi il a été amené à demander la condamnation du maréchal Ney : « J’avoue à Votre Majesté que mon intention bien positive est de nous arrêter là et d’engager le Roi à donner une amnistie générale pour les crimes passés, se réservant de punir avec la plus grande sévérité, à l’avenir toute tentative de trouble de l’ordre public ». Si la Chambre rejette son amnistie, il abandonnera tout et il reprendra, dit-il, le chemin de la Russie, « car aucune puissance humaine ne peut me faire embrasser un système de persécution et de vengeance qui doit faire couler des flots de sang et amener la perte de la France et de la famille royale ». Il est même parfois obligé, à son dépit, de faire appel à l’aide des gouvernements étrangers contre les Ultras et ce lui est un véritable supplice. Il est obligé parfois de demander à Pozzo di Borgo de faire agir le Tsar près du comte d’Artois ou près de Wellington pour apaiser ces exagérations ou ces violences, mais c’est pour lui un déchirement que d’être obligé de faire appel ainsi à l’étranger. A propos d’une intrigue que les Ultras ont noué pour le renverser, il écrit au marquis d’Osmond : « Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que les étrangers s’en mêlent. Vous sentez combien il est affreux quand on a le cœur français, de sentir qu’on est soutenu par les étrangers. Cela me désole et seul me ferait partir quand il n’y aurait pas d’autre motif ». Dans une autre lettre, je relève encore ceci : « Je ne veux pas en France de l’appui de l’étranger pour me maintenir au ministère ; l’idée seule de cette protection me fait horreur » Plutôt, dit-il, que d’être l’instrument de l’étranger, il partira.
Ces interventions étrangères sont cependant assez fréquentes et il serait nécessaire d’en dresser la liste pour se rendre compte des difficultés dans lesquelles se trouve la politique française. Ce qui est curieux, c’est que très vite, les gouvernements étrangers sont arrivés à cette conclusion que ce sont les violences des royalistes eux-mêmes, des Ultras, qui risquent d’amener une révolution et qu’ils sont par conséquent une menace pour la paix de l’Europe, si bien que c’est moins contre les partis révolutionnaires, comme on avait pu le penser à l’origine, que contre l’ultra-royalisme que les gouvernements étrangers sont amenés à intervenir. De ces interventions, qui sont assez nombreuses, je ne veux pas vous donner la liste, cela nous mènerait trop loin : ce qui est important, c’est de voir que dans cette oeuvre, les gouvernements étrangers soutiennent le ministère Richelieu, et en particulier dans l’ordonnance de dissolution de la « Chambre introuvable », qui a fini par dégager la Restauration du péril d’extrême-droite : ici, les gouvernements étrangers sont intervenus très vite pour obtenir la dissolution de la Chambre introuvable. Pozzo di Borgo avait déjà pensé, au mois de mars 1816, que ce serait la seule solution, mais les autres y sont encore opposés. Le 28 avril, il fit écrire en ce sens par le Tsar à Richelieu, mais Richelieu répondit que si on dissolvait la Chambre, ou bien elle serait réélue, ou bien on aurait une Chambre jacobine, par conséquent qu’il n’y fallait pas songer. Au milieu de mai, c’est un nouveau mémoire du gouvernement russe, par ordre du Tsar, au gouvernement français pour lui signifier les dangers de l’ultraroyalisme et la nécessité de se débarrasser de la Chambre introuvable. Mais bien qu’il soit soutenu là par le gouvernement russe, dans l’esprit de lui rendre service, Richelieu est blessé de cette intervention et, de concert avec le Roi, il écarte la demande russe. Il faudra tout un travail savant, fait à l’intérieur du ministère, par Decazes, pour obtenir de Richelieu et du Roi l’ordonnance du 5 septembre. L’intervention des Russes a été peut-être une des raisons qui ont différé le duc de Richelieu d’entrer dans ces vues.
Une première préoccupation du duc de Richelieu fut de profiter de la bienveillance des gouvernements étrangers et de faire argument des violences des ultras-royalistes pour obtenir une réduction de l’armée d’occupation. Il commence à lancer l’idée qu’on pourrait réduire le corps d’occupation au printemps de 1816 ; au milieu de mars, il indique dans une lettre au marquis d’Osmond, que c’est ce qu’il va chercher à obtenir. Ce serait le meilleur moyen de renforcer la stabilité du gouvernement, et il parle à mots couverts de cette idée aux ambassadeurs. Il écrit au Tsar, le 23 avril, en lui demandant une réduction pour la fin de l’année et il aborde franchement la question avec Wellington le 6 juin. Il voudrait obtenir cette réduction du contingent avant la rentrée des Chambres. Les premières ouvertures ont été assez heureuses : les gouvernements étrangers y paraissent assez favorables. Il ouvre alors la négociation par une lettre au tsar Alexandre, le 4 juillet. Il fait argument de la gravité de la situation financière : le déficit est en effet très lourd, les impôts directs sont insuffisants, la liquidation de l’arriéré et la vente des bois ont été rejetés par la Chambre ; il n’a pas de crédit, il désire que l’on diminue la charge de l’armée d’occupation qui est financièrement trop lourde pour la France. Le Tsar répond qu’il ne demande pas mieux, seulement que la responsabilité appartient au duc de Wellington qui est chargé du commandement.
C’est donc du côté de Wellington qu’il faut se tourner : or, Wellington part en congé pour l’Angleterre au début de juillet. Richelieu était plein de confiance : Wellington avait pris une attitude favorable à l’origine. Malheureusement, pendant l’été, les Ultras commencent une grande campagne près des gouvernements étrangers, notamment près de l’Angleterre : Vitrolles envoie une première note secrète le 15 août, où il veut prouver que le ministère, en combattant les royalistes, assure le triomphe de la Révolution, qu’il manque à ses devoirs et qu’il viole la Constitution, en prenant appui sur une minorité libérale. Le programme des Ultras serait, dit-il, de conseiller la monarchie par des institutions dont rien ne puisse offusquer les Puissances. Il n’y a en réalité en France, dit-il que deux partis : la monarchie et la Révolution, et il s’étonne que les gouvernements hésitent à soutenir le parti monarchiste qui leur est dévoué tandis que le parti révolutionnaire les déteste.
Après cette note, les Ultras envoient en mission à Londres à la fin d’août et au début de septembre, le comte de Bruges, pour préparer un ministère Talleyrand ultra-royaliste. Après la dissolution, ils interviennent à nouveau et leur action est efficace auprès du ministère tory. Aussi lorsque Wellington est parti en bonnes dispositions, il revient, au contraire, au début d’octobre complètement retourné et dans la décision de refuser toute diminution du contingent. La campagne des Ultras a même rendu également hésitants Metternich et Hardenberg : tout le monde fait des réponses dilatoires à Richelieu.
A l’automne, le résultat des élections a été excellent : ce sont des constitutionnels modérés qui n’ont rien de révolutionnaire qui sont arrivés en majorité. Les Ultras sont devenus un parti d’opposition en minorité. En même temps la situation financière s’est aggravée, au point que Richelieu a été obligé, le 15 octobre de demander un délai de trois mois pour la prochaine échéance de l’indemnité à payer aux Alliés, personne n’a d’ailleurs mis en doute sa bonne foi et on lui a accordé un sursis. Dans ses conditions, il peut faire observer que les Puissances auraient tout intérêt à diminuer les charges qui pèsent sur le gouvernement français. Les gouvernements étrangers acceptent et, à la Conférence du 8 décembre, l’ambassadeur autrichien propose formellement une diminution du contingent. Wellington, consulté, répond qu’il n’y voit pas d’inconvénient grave, à moins que son gouvernement ne considère que ce serait imprudent : il fallut en effet que Castlereagh fasse effort près de ses collègues pour obtenir le consentement, et il fallut une longue conférence entre Pozzo di Borgo et Wellington pour décider le maréchal à donner son plein accord, le 2 janvier 1817.
En même temps, le duc de Richelieu est arrivé, par un accord avec deux banquiers anglais et hollandais, la maison Baring de Londres et la maison Hope d’Amsterdam, à des négociations pour un emprunt, emprunt qui, finalement, est décidé le 10 février 1817 : les deux banquiers étrangers consentent à prendre neuf millions de rentes françaises 5% au taux de 52,50 Fr. – vous voyez combien le crédit de la France est lamentable à cette époque. Cela procure à Richelieu un capital de 93 millions qui lui permet ainsi de respirer pendant un moment.
La décision de la Conférence est prise le 10 février 1817 : on réduit le contingent de 30 000 hommes, à partir du 1er avril. Dans la note par laquelle on annonce à la France cette réduction, on insiste sur la bonne foi que le gouvernement français a mis à tenir ses engagements et on en donne en quelque sorte la réduction du contingent comme la récompense. La joie fut très vive en France ; c’était le premier succès de la diplomatie française depuis Waterloo, la première détente dans la situation internationale. La position politique de Richelieu en est considérablement raffermie et le crédit du pays également. C’est une véritable victoire morale obtenue par la probité de Richelieu.
Les intrigues politiques ne sont pas terminées pour cela et les partis ne cessent de mêler les étrangers à leurs querelles. Pendant la discussion de la loi électorale, une nouvelle intrigue a été concertée par Talleyrand, Villèle et Polignac d’un côté, et par l’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart de l’autre, tandis qu’au contraire Pozzo di Borgo a soutenu vigoureusement Richelieu qui a fini par l’emporter. A la fin d’avril, c’est une autre intrigue, conduite par le duc de Blacas, retour de son ambassade de Naples. Au début de l’état de 1817, nouvelle intrigue : on envisage un changement ministériel pour donner plus de cohésion au ministère : d’un côté Pozzo di Borgo insiste pour faire entrer Molé dans le ministère de Richelieu, d’un autre côté Wellington veut sauver le ministre de la Guerre, le duc de Feltre. Après les élections de 1817, où vingt-cinq indépendants sont élus, c’est une nouvelle intervention des diplomates pour attirer l’attention du roi sur le danger révolutionnaire qui semble poindre de nouveau. Vous voyez que, continuellement, Richelieu a à se défendre contre les intrigues de ses ennemis, soutenus par tel ou tel gouvernement étranger.
Les idées du duc de Richelieu en matière de politique étrangère
La politique générale qu’il avait à soutenir était donc difficile. Il avait fort peu de liberté en politique étrangère aussi bien qu’en politique intérieure. Il avait un sentiment très profond et très douloureux de l’abaissement où était tombé la France et, par là même, une grande susceptibilité qui n’admet pas qu’on lui manque ; il réclame, par exemple, contre la liberté qu’on laisse dans le royaume des Pays-Bas, aux journaux que les Conventionnels bannis du territoire français entretiennent à Bruxelles et où ils attaquent le gouvernement français ; il demande, en termes amers, au gouvernement des Pays-Bas de mettre fin à ces campagnes. Il obtient satisfaction et il triomphe : « Vous voyez que la menace a fait son effet. C’est la première preuve d’une véritable considération et en quelque sorte d’une résurrection de ma politique qui m’a fait un très grand plaisir ». Il sent très vivement l’hostilité instinctive des Puissances et particulièrement de la Prusse, dont il perce à jour le jeu ; il dénonce la Prusse qui fait appel aux passions germaniques ; il voit dans sa politique « les passions haineuses d’une partie du peuple et de l’armée prussienne ». Il dénonce de même l’hypocrisie de l’Angleterre, qui couvre des calculs et des réclamations financières de considérations morales ; il lui semble que la politique anglaise ne poursuit que des fins personnelles et mercantiles, et il y voit quelque chose d’odieux. A propos d’un mémorandum anglais, au mois de mai, il écrit à Osmond : « Il est impossible de voir rien de si haineux, et la peinture qu’on y fait de la France, du ministère de Sa Majesté est ce qu’on peut rédiger de plus défavorable et de plus odieux ». Il a perdu toute illusion sur le gouvernement anglais : « Sa bienveillance, dit-il, n’existe plus qu’en paroles ». Aussi, va-t-il marquer la position du gouvernement français qui ne veut rien devoir à l’étranger, et c’est ainsi qu’assez dédaigneusement, il fait rechercher pour les rembourser les avances que le gouvernement anglais a faites aux émigrés ou au prétendant, le comte de Provence, avant 1814 ; il rembourse au mois d’avril 1816, ce que le gouvernement anglais a payé comme pensions aux émigrés et aux prêtres et les 5 millions que le Prince-Régent avait avancés à Louis XVIII au moment de son retour.
Ainsi, c’est une politique de dignité et de fierté, qui se fait respecter et qui ne ressemble pas du tout au tableau que Talleyrand faisait de son rival lorsqu’il prétendait que Richelieu était l’homme de l’étranger et qu’il attendait pour se décider, un signe de Saint-Pétersbourg ou un signe de Londres ; cela lui permet d’exiger des autres le même respect des traités. Sur un point, par exemple, il se heurte à des difficultés dont sa ténacité finit par triompher : les colonies. L’Angleterre retarde les restitutions ; c’est une des premières négociations que Richelieu prescrit à l’ambassadeur en mars 1816 ; il la force enfin à rendre la Guadeloupe et la Martinique en 1818, le Sénégal en 1817 ainsi que les établissements de Guinée. Pour obliger le Portugal à rendre la Guyane, il doit saisir la conférence en mai 1817 et il doit menacer d’une expédition ; c’est en 1818 qu’il obtient satisfaction enfin.
Il sait bien que la France ne sera respectée que quand elle aura refait ses forces. Aussi, appuie-t-il son ministre Gouvion-Saint-Cyr dans la reconstitution de l’armée ; le projet sur le recrutement est déposé le 2 novembre 1817 et devient loi du 12 mars 1818.
La politique générale de Richelieu est définie dans les instructions qu’il a données aux ambassadeurs au mois de juin 1816 et qu’il a précisées par des lettres particulières à chacun d’eux. La définition générale de la politique est la réserve et le recueillement : la France doit prendre comme seule règle de conduite la prudence la plus scrupuleuse ; il faut se refuser à toute intervention dans les affaires des autres, donc s’abstenir de toute initiative, même sur les points qui touchent le plus directement la politique française. Donc une réserve absolue, mais cette réserve, qui est commandée par les circonstances finira : « elle n’est que pour le temps que durera l’occupation d’une partie de notre territoire et que l’alliance des quatre Puissances continuera d’exister en fait ». En prévision du moment où la France retrouvera sa liberté, il recommande aux ambassadeurs de réunir toutes les informations possibles : « S’ils ne doivent faire aucune démarche, même indirecte, qui ne paraisse la suite du principe d’isolement que nous avons adopté, il est expédient qu’ils réunissent le plus d’informations possible sur la situation réelle des choses, pour nous préparer d’avance au rôle que nous serons un jour appelés à remplir ». Il ne faut pas se lier, à aucune puissance, il faut conserver sa liberté. Il compte sur la bienveillance des Russes, mais il ne veut pas soulever la jalousie des autres Puissances en s’appuyant trop ouvertement sur le Tsar et il veut conserver sa liberté : « Il ne saurait donc, dit-il, être question d’une alliance active avec la Russie. Il faut même éviter tout ce qui pourrait faire croire qu’on est en quête d’un appui exclusif des Russes ». « Il y a des raisons bien fortes d’écarter tout ce qui tiendrait à prouver à l’Europe que nous marchons constamment de concert avec la cour de Saint-Pétersbourg et sous son égide ».
En effet, il considère qu’il est en train de se faire en Europe, deux systèmes politiques opposés : d’un côté, le système russe, de l’autre, le système anglais. Il faut que, entre les deux, la France conserve sa liberté. Il écrit à son ambassadeur à Berlin, le 1er mai 1816 : « Deux systèmes opposés vont s’établir en Europe ; il faut que, jusqu’au dernier moment, la France reste libre de son choix. Quel que soit le résultat de cette rivalité, elle ne peut, pour le moment, que nous être utile. Observez, vis-à-vis de la Prusse, toute modération et ne soulevez aucune difficulté ». De même à son ambassadeur à Vienne, M. de Caraman, il répète que la France ne cherche que le calme et la réparation de ses maux et qu’il ne faut faire aucune démarche qui soit contraire au principe de l’isolement ; conserver, par conséquent, sa politique indépendante pour le moment où la France, libérée de l’occupation, aura le droit de parler haut. Loin de chercher, par conséquent, à profiter des rivalités entre les puissances européennes, loin de chercher à les attiser, il faut se tenir à l’abri des querelles. « Il me semble, écrit-il au marquis d’Osmond, le 29 août 1816, apercevoir un peu de refroidissement entre l’Angleterre et la Russie et, en général, je vois se former en Europe deux partis distincts : l’Autriche et l’Angleterre, la Russie et la Prusse , et les Pays-Bas se joindront à ce dernier parti, et chacun des deux cherchera la France aussitôt que l’on pourra compter sur elle. Il y aura là une assez belle perspective si on voulait être sage au-dedans et, une bonne fois, en finir. Jusque là il nous faut nous tenir tranquilles et observer tranquillement et tâcher d’obtenir de nous débarrasser d’une bonne partie de cette armée d’occupation avant le terme fixé ». C’est en effet là qu’est toujours l’idée de derrière la tête de Richelieu : obtenir la libération du territoire.
Mais cette politique de réserve ne veut pas dire que la France doive être indifférente de façon absolue : il a ses préférences et ses arrières pensées. Il craint particulièrement la politique prussienne et il se défie particulièrement d’elle : « On doit s’attendre que la Prusse ne négligera rien pour obtenir un accroissement de pouvoir. Elle sent qu’elle est placée plus haut qu’elle ne devrait l’être naturellement ; elle ne veut pas descendre du rang où ses efforts et le concours de circonstances l’ont fait monter et elle espère élever sa puissance au niveau de ces formes factices. Sa situation est fausse sous tous les rapports et, pour la rectifier, tous les moyens lui seront bons ». Il faut donc éviter de laisser la Prusse développer sa puissance en Allemagne et, au besoin, l’empêcher de se rapprocher de Vienne. La tendance de Richelieu est de déjouer cette intrigue en se rapprochant lui-même de Metternich.
Quant à l’Angleterre, Richelieu n’a que déceptions et méfiance. Il voit l’Angleterre beaucoup plus mêlée qu’elle ne l’était autrefois dans les affaires continentales, puisqu’elle a pris une responsabilité, au traité de Paris, au règlement des affaires européennes, qu’elle a sa place dans la Conférence des ambassadeurs et, par conséquent, qu’elle est engagée dans toutes les querelles européennes. Or, comme vous l’avez vu, il considère qu’il y a un antagonisme fatal entre la politique anglaise et la politique russe et il pense, que plus tard, cela pourrait permettre à la France de jouer un grand rôle : la France conservant une politique maritime et une puissance maritime, pourrait devenir comme l’armée de mer du continent européen : « Si l’opposition de l’Angleterre à tout ce qui pourrait tendre à diminuer sa puissance sur la mer rend jamais une lutte indispensable, la France se trouvera, par la prééminence sur les autres Etats maritimes du continent, l’âme de cette ligue, comme l’Angleterre l’a été de celles qui ont ramené l’équilibre continental. C’est ainsi que les deux nations auront changé de rôle ».
La politique générale de Richelieu est donc une politique d’équilibre, qui exige les mains libres ; mais cette politique est délicate à suivre. Il s’oppose à la Prusse et, pour cela, il faut éviter une intime relation de la Prusse et de la Russie et il faut appuyer l’Autriche contre la Prusse. Seulement, ici, il y a une limite : éviter de développer l’influence autrichienne en Italie. Il serait bon, pour plus tard, de travailler à une alliance avec la Russie, mais, pour le moment, elle est impossible cette alliance : il faut simplement songer à se servir des Russes pour obtenir la libération du territoire. En face de l’Angleterre, il faut que la France s’affirme, pour reprendre sa place dans le monde, dans le monde colonial et maritime, et qu’elle se libère de la tutelle de l’Angleterre sur les mers. Seulement, Richelieu a encore besoin de Wellington, qui lui rend trop de services, et la situation financière est encore trop lourde pour que la France puisse commencer à développer sa puissance maritime.
Ainsi, si l’on envisage toutes les Puissances, on aboutit à la même conclusion : politique de réserve, politique qui doit inspirer confiance à tous par sa loyauté, mais cependant sans se laisser subordonner à une politique quelconque.
Plusieurs questions d’ordre international se sont posées devant le duc de Richelieu. Il a réussi à y jouer un certain rôle. Certaines de ces questions sont directement traitées par la diplomatie : ce sont les questions italiennes. Ici, la France travaille à contrarier l’influence autrichienne à Naples et à conserver sous la protection le Piémont-Sardaigne. Richelieu réussit heureusement à faire régler la question de Parme en faveur de la famille des Bourbons d’Espagne auquel il est entendu que le duché de Parme sera rendu lorsque Marie-Louise mourra. Il réussit même à soutenir les princes italiens qui sont hostiles à un projet de Confédération italienne émané de Metternich. D’autres questions sont, au contraire traitées en conférences, dans la Conférence des ambassadeurs, et Richelieu se fait admettre à la Conférence pour les traiter : ainsi, la médiation entre l’Espagne et le Portugal, pour régler une question de la Plata : Montevideo avait été occupée par les troupes portugaises du Brésil ; Richelieu réussit à s’introduire dans la négociation et il a la joie que l’on fasse appel à sa médiation pour apaiser ce conflit.
Une autre question surgit en corollaire du traité de paix : c’est la question de la traite des noirs. Richelieu, ici comme pour d’autres questions, est lié à la signature de la France puisque la France s’est engagée à supprimer la traite des noirs. Une ordonnance du 7 janvier 1817 a donc interdit le trafic des esclaves dans les colonies françaises. Il a accordé à l’Angleterre le droit de lui signaler les infractions qui pourraient être faites à cette interdiction. Mais quand l’Angleterre veut aller plus loin, Richelieu s’y refuse ; il refuse absolument tout droit de visite des bateaux anglais sur les bateaux français, que l’Angleterre proposait comme moyen d’exécution : « Rien ne serait plus choquant en France, rien n’y découragerait davantage le gouvernement du Roi que le droit de visite accordé à l’Angleterre, même avec réciprocité ». De même, il empêche la politique anglaise de créer une sorte de ligue maritime, dont elle aurait naturellement la direction, contre les pirates barbaresques en Méditerranée. L’opposition de Richelieu inflige à la politique anglaise un échec complet. Il ne veut pas que la politique anglaise apparaisse, en Méditerranée, comme maîtresse de conduire la politique européenne. Ce fut une longue négociation, dans laquelle, il finit par avoir le succès.
Ainsi, pour entravée qu’elle soit, la France commence tout de même à dégager une politique personnelle, politique d’assez belle allure, mais qui ne peut être encore qu’une amorce de politique puisque la France est toujours bridées par cette occupation. Dans une lettre du 20 août 1818 au marquis d’Osmond, Richelieu concluait : « Voilà comme nous marchons en toutes choses à travers des écueils et des difficultés qui renaissent sans cesse sous nos pas. Il faut cependant tâcher de les vaincre et d’atteindre notre but, c’est-à-dire la libération de notre territoire et notre réintégration dans la famille européenne. Après cela, nous pourrons tenir un autre langage ».
C’est donc à la libération du territoire français que Richelieu s’applique et va s’appliquer pendant toute l’année 1818 et dont il obtiendra enfin le résultat au Congrès d’Aix-la-Chapelle à la fin de l’année 1818.
Liquidation et libération
La pensée qui obsédait le duc de Richelieu, était d’obtenir la liquidation des créances de la France et la libération du territoire. Dès l’origine, il a affirmé l’impossibilité morale et matérielle de supporter l’occupation plus de trois ans. Pour les Alliés, l’occupation était un gage de sécurité et non pas une garantie du paiement de la contribution de guerre. Or, Richelieu n’a jamais posé la question sur ce terrain : il a toujours, au contraire, considéré que l’occupation n’était qu’un gage financier. Il a feint, tout au moins, de considérer que le règlement des indemnités impliquerait, par soi-même, la fin de l’occupation. Son grand argument, c’est la misère d’argent du gouvernement français et c’est, d’autre part, la loyauté du gouvernement français à payer ses dettes.
La liquidation des créances.
Les charges du second traité de Paris étaient les 750 millions d’indemnités, 150 millions par an et l’entretien de l’armée ; les charges du premier traité c’étaient des créances dues à des particuliers, soit pour des fournitures ou des prestations à l’armée, soit pour des soldes de dépenses au service de l’État français : l’hospitalisation des militaires, les avances des caisses communales, les frais de postes, etc. Le mécanisme du règlement de ces créances était organisé de la façon suivante : des Commissions de Liquidation et d’Arbitrage étaient instituées, les créanciers avaient un délai qui expirait le 1er mars 1817 pour déposer leurs créances ; le gouvernement français avait déposé un fonds de garantie en remettant aux mains des Alliés des titres de 3 millions et demi de rentes. A partir du 1er avril 1817 commença le travail de rassemblement et de totalisation des créances présentées. Il y eut 135 000 dossiers fournis. Le total des créances représentait une somme de 1 600 000 000 francs dont les Commissaires rejetèrent immédiatement 30 000 000 ; 1 390 000 000 étaient en discussion, 180 000 000 admis du premier coup. Certaines de ces créances étaient en effet extravagantes : on voyait, par exemple le duc de Anhalt-Bernburg réclamer un règlement pour solde de fournitures de mercenaires à Henri IV. Le montant des créances déposées provoqua une surprise générale, mais pour les Alliés, au fond, ce n’était pas si mauvais : c’était une façon d’affaiblir la puissance financière de la France ; l’Europe était au moins aussi ruinée que la France et partout on avait besoin d’argent.
Richelieu se montra épouvanté : « Je suis tombé de mon haut » écrit-il au marquis d’Osmond, le 6 juin 1817 « en voyant ce triste calcul et je vous avoue qu’un véritable découragement me saisit. Cela me fait frémir, je vous assure, et éteint la dernière lueur d’espérance qu’on pouvait apercevoir dans le lointain ». Aussi voulut-il aussitôt ouvrir une négociation sur les créances. Seulement, la Conférence des Ambassadeurs objectait que cela ne le regardait pas. Au mois de juin 1817, Richelieu adressa une circulaire à ses ambassadeurs en déclarant que la convention sur les créances était inexécutable et demandait une révision. Son argument, c’est que la plupart des créances avaient déjà été liquidées par Napoléon et, par conséquent, que la question ne se posait plus pour une partie d’entre elles. Il fut soutenu par le bon sens de Metternich et de Castlereagh et par le désintéressement d’Alexandre, qui d’ailleurs avait peu de créances russes à faire valoir. Malgré les difficultés faites par les Commissaires financiers, il obtint que la Conférence des Ambassadeurs étudierait la question.
Mais, dans la conférence, on se heurta à la lenteur et à la mauvaise volonté de Goltz et de Stuart. Richelieu essaya donc de s’arranger directement avec les gouvernements : il envoya un ambassadeur à Karlsbad où devaient prendre les eaux à la fois Hardenberg et Metternich ; mais Metternich ne vint pas, de telle sorte qu’il ne fut pas possible de prendre contact. Et d’autre part, le marquis d’Osmond, notre ambassadeur à Londres, prit langue avec Castlereagh sur l’idée que l’on pourrait donner une somme forfaitaire que les gouvernement se partageraient. Les deux plus fortes puissances créancières étaient l’Autriche et la Prusse, l’une pour 200, l’autre pour 150 millions. Richelieu, de son côté, estimait que les créances légitimes n’étaient certainement pas supérieures à 600 millions. Le 17 septembre, il adressa une lettre aux Puissances, déclarant que le maximum des possibilités de la France était de 200 millions comme capital ou 10 millions de rentes. La Prusse répondit de façon cruelle et insolent, au point que sa réponse fit un mauvais effet près des autres gouvernements. Richelieu exposa sa situation dans une lettre au ministre de Russie, Capo d’Istria, le 30 octobre ; le Tsar intervint en sa faveur de façon décisive près du cabinet de Londres, où il proposa de confier l’arbitrage de ces créances au duc de Wellington, et, en même temps, il intervenait près du roi de Prusse pour lui faire modérer ses demandes.
L’Angleterre était disposée à lâcher les autres Puissances du moment qu’elle aurait satisfaction sur sa propre créance. Elle prétendait que sa créance n’était pas du même ordre, qu’elle était constituée, en effet, par des confiscations de biens et des indemnités dues à des Anglais pendant les guerres du Consulat et de l’Empire, que, d’autre part, les Anglais avaient été déjà victimes de la conversion des deux tiers en 1798. Le gouvernement anglais exerçait d’autre part sur le gouvernement français une sorte de chantage : pendant les Cent-Jours, les Anglais avaient occupé la Martinique et la Guadeloupe et ils prétendaient ne les rendre, malgré le traité de Paris, qu’en échange du paiement des créances qu’ils pouvaient faire valoir. Ils ne voulaient pas subir de réduction et, finalement, on se mit d’accord avec eux pour un total de trois millions de rentes, en dehors des autres Puissances, moyennant quoi, l’Angleterre, ayant satisfaction pour son propre compte, ne demanda pas mieux que de soutenir Richelieu pour faire diminuer les créances des autres. L’arbitrage de Wellington fut accepté par les différents gouvernements.
De janvier à mars 1818, les derniers comptes furent établis. Wellington avait pris à cœur sa fonction d’arbitre ; il était conseillé par Rothschild qui lui proposait des abattements considérables sur les créances. Finalement, le compte fut établi au mois d’avril par Wellington à 240 millions. Richelieu discuta, mais il n’obtint pas de réduction. Il obtint seulement que le point de départ du paiement des intérêts serait le 1er mars 1818 ; les sommes pour les deux années écoulées antérieurement à cette date ne porteraient pas intérêt. Sur ces bases fut conclue la Convention du 25 avril 1818 ; elle portait inscription au Grand Livre de la Dette française de 12 040 000 francs, sur lesquels l’Autriche aurait, pour sa part, 1 250 000 francs de rente, alors qu’elle en réclamait 10 à l’origine, la Prusse 2 600 000 francs alors qu’elle en réclamait 6, etc., plus les 3 millions de rente pour l’Angleterre.
Comment se fit le paiement ? Cela représentait donc, au total, seize millions de rentes à peu près que le gouvernement français avait à donner aux étrangers. D’autre part, il avait remis ou avait à remettre entre les mains des mêmes Puissances neuf millions de rentes comme garantie, comme gage du paiement de la contribution de guerre. Le gouvernement déposa donc un projet de loi, qui fut voté sans discussion et à l’unanimité par les députés, le 8 mai 1818 : c’était l’autorisation pour le gouvernement d’émettre un emprunt de seize millions de rentes plus vingt-quatre qui représenteraient les années pour lesquelles il fallait encore payer l'indemnité. Cet emprunt fut placé de deux façons différentes pour les deux groupes de dettes : pour le règlement des créances aux particuliers, l’emprunt fut placé directement dans le public pour 14 600 000 francs de rentes payables en sept termes. C’était le premier gros emprunt que le gouvernement français était amené à émettre depuis le Directoire. On craignait beaucoup la façon dont cet emprunt pourrait se placer dans le public ; il fut entendu dans ces conditions, que ce serait le gouvernement lui-même qui répartirait les souscriptions pour éviter les souscripteurs fictifs ou suspects ; ce serait également le gouvernement qui fixerait le taux de l’émission, selon le cours moyen de la Bourse.
L’emprunt fut ouvert du 9 au 27 mai. Le gouvernement demandait un peu plus de 14 millions et demi ; les souscripteurs en offrirent 163 millions ; il y eut quinze cents souscripteurs. Le taux fut fixé par le gouvernement à 66,50 fr. – vous vous rappelez que l’emprunt qu’il avait dû faire l’année précédente n’avait été placé qu’à 52,50 Fr. ; vous voyez qu’en un an, le crédit s’est sensiblement relevé. La répartition fut faite par le ministre des Finances, Corvetto. Le succès de l’emprunt eut d’excellentes répercussions sur la Bourse : la rente monta, peu après à 70 francs, puis à 72 et même atteignit, le 31 août 1818, 80 francs.
Pour les autres rentes, celles qui représentaient la somme dont le gouvernement aurait besoin pour payer l’indemnité de guerre, on s’adressa non plus au public directement, mais à des banquiers étrangers, ces deux banquiers qui avaient déjà, l’année précédente, fourni de l’argent au gouvernement français : Baring et Hope. Une convention fut signée avec eux le 30 mai ; ils prirent 21 millions de rentes à 67 francs. Si Richelieu s’adressait à des banquiers étrangers, c’était pour pouvoir offrir au gouvernement une sécurité absolue, qu’ils auraient pu ne pas avoir avec des banquiers français.
A la fin du printemps de 1818, Richelieu a donc en main tous les éléments pour la liquidation financière de la dette. Il va pouvoir, s’étant ainsi assuré des moyens financiers, poursuivre la négociation pour l’évacuation totale du territoire.
La libération du Territoire.
Il a déjà affirmé depuis longtemps, depuis l’automne 1817, qu’il faudra bien évacuer le territoire français avant la date fixée sous peine de provoquer des crises financières, et les gouvernements étrangers ont bien compris, dès la fin de 1817, qu’il faudrait en passer par là. Puis, au début de 1818, les incertitudes dues à la situation politique intérieure française les ont amenés à un certain recul. Enfin, la convention que l’on vient de signer pour la liquidation des créances les encourage : au début de 1818, Wellington lui-même disait au banquier Baring que, probablement, le retrait des troupes se ferait à l’automne et, au début de mars, le président du conseil anglais, Lord Liverpool, écrivait à Wellington, le 6, que si la France payait ses dettes, l’évacuation serait facile. L’argument de Louis XVIII et de Richelieu était que la France est assez tranquille et le gouvernement assez sûr de lui-même, de sa force intérieure, pour garantir la sécurité des frontières et que, d’autre part, la prolongation de l’occupation, exaspérait la France et serait de nature à la pousser aux extrêmes. En réalité donc, dès le printemps de 1818, la conviction est à peu près établie que l’évacuation se fera au délai minimum, c’est-à-dire à la fin de 1818.
Mais il restait bien des questions annexes à résoudre : il fallait établir l’échelle des indemnités. La question financière ne préoccupait plus Richelieu, puisqu’il avait en main les éléments pour la liquider, mais les gouvernements étrangers s’inquiétaient encore de la garantie de leur sécurité. Castlereagh a soulevé près des autres gouvernements cette question de la garantie qui se substituerait à l’occupation par un mémorandum du 27 mars 1818 ; il y faisait un tableau très sombre de la situation intérieure de la France, concluant que la décision d’évacuer ne pourrait être prise que par un congrès des Puissances et qu’il faudrait substituer à l’occupation du territoire une autre garantie, une force spéciale, qui serait créée sur la frontière des Pays-Bas. Wellington et l’ambassadeur prussien Goltz étaient d’accord, après conversation que la Conférence des Ambassadeurs, cette conférence qui, comme nous l’avons vu, surveillait le gouvernement français, devrait continuer à se réunir même après l’évacuation.
Ainsi, les dispositions montrées par le gouvernement anglais et le gouvernement prussien étaient assez pénibles. Richelieu en fut ému et mécontent. Il considère que ce mémorandum anglais est « odieux » : « Il est impossible, dit-il, de rien voir de si haineux, tout ce que l’on peut imaginer de plus défavorable et de plus odieux ». Mais il est persuadé que la force des choses finira par faire triompher la vérité et, de fait, l’idée de créer une armée internationale sur la frontière des Pays-Bas est écartée par l’hostilité des Pays-Bas eux-mêmes, par Alexandre et par Metternich même. Cependant, Alexandre lui-même déclarait à son ambassadeur, Pozzo di Borgo, le 12 juillet dans une lettre qu’il n’avait pas assez confiance dans l’état intérieur de la France pour renoncer à la Quadruple Alliance. Bref, après discussions entre elles, les Puissances adressent, le 25 mai, une circulaire à tous les États pour leur annoncer que les cinq Puissances se réuniront en vertu de l’article V du traité, pour discuter de l’évacuation du territoire français. Cette conférence est convoquée à Aix-la-Chapelle pour le 28 septembre. Il y a donc unanimité entre les Alliés, à la fois pour décider de l’évacuation et aussi pour chercher une garantie qui remplacerait l’occupation.
Quel sera le programme de ce Congrès ? Les quatre Puissances en ont discuté entre elles. Les Anglais, dans leur note du 27 avril, disaient qu’il ne s’agissait pas d’avoir un congrès comme à Vienne, un congrès général, qu’il fallait écarter les petites Puissances et rester entre grandes Puissances, que d’autre part, il fallait se borner à discuter les questions qui regardent la France, et enfin qu’on pourrait profiter de l’occasion pour causer entre soi des questions pendantes en diplomatie générale. Metternich était d’avis, lui aussi, que la Conférence devait se tenir exclusivement entre les quatre Puissances et la France et exclusivement sur la question de l’évacuation ; il a envoyé dans ce sens ses instructions à ses ambassadeurs. Quant à la Russie, Capo d’Istria, ministre des Affaires étrangères, et Pozzo di Borgo, ambassadeur à Paris, voudraient au contraire que l’on fasse disparaître la Quadruple Alliance et que l’on associe la France à une combinaison générale, que l’on élargisse le programme du Congrès, pour y comprendre la question d’Espagne et des colonies espagnoles et peut-être même, dans la pensée de Capo d’Istria, la question de la libération des Grecs ou, tout au moins, de l’amélioration de leur sort. Mais le Tsar ne suit pas ses deux conseillers : il accepte, le 20 avril, les proposition de Castlereagh et il déclare qu’il est tout à fait inopportun de soulever les autres questions que celle de l’évacuation : il ne souhaitait pas que les cinq Puissances aient l’air de se constituer comme un aréopage et elles doivent donc se borner aux questions posées entre la France et elles.
Richelieu mettait, lui beaucoup d’espoir dans ce Congrès. On voit quelles sont ses pensées dans les lettres qu’il échange avec le marquis d’Osmond et dans les instructions qui lui sont données et qu’il a rédigées naturellement lui-même, le 6 septembre. Il espère que le Congrès fera disparaître la Quadruple Alliance, qui serait remplacée par un nouveau traité, dans lequel la France entrerait, à l’égal des autres. Il espère qu’on pourra, au Congrès, discuter et décider des questions européennes en cours, notamment de la question des colonies espagnoles, de l’affaire des barbaresques, etc. Malheureusement, ses vues se trouvent fâcheusement contrées par ses adversaires de politique intérieure, par les Ultra-royalistes et par Monsieur : une note secrète du 28 mai 1818, rédigée par Vitrolles est, en effet, envoyée par le parti ultra-royaliste aux gouvernements étrangers ; sur la demande du comte d’Artois, elle est portée au Tsar par le comte Orloff. Le parti ultra-royaliste se défendait naturellement de souhaiter la prolongation de l’occupation, mais il considérait qu’il n’y avait que deux moyens pour empêcher en France une révolution : l’un qui avait été essayé en vain, de ramener le roi et son gouvernement au parti royaliste ; l’autre, pour lequel on demandait l’appui des Alliés d’obliger le roi à changer de ministère. Il y avait dans cette note des termes étranges : « Le Roi, disait la note, est placé sans appui au milieu du torrent de la révolution... » et un peu plus loin « Les étrangers partis, tout se préparerait à chasser la maison de Bourbon et à faire la guerre à l’Europe ». Le gouvernement réagit assez vivement contre cette note des Ultra-royalistes : Vitrolles fut relevé de ses fonctions. Mais le gouvernement était assez embarrassé parce que, derrière la note, il y avait le comte d’Artois, le frère du Roi et qu’il était assez difficile de démentir absolument Monsieur. En même temps, d’ailleurs, on nouait contre lui une sorte de conspiration qu’on a appelée la « conspiration du bord de l’eau ». Le résultat de cette note ultra-royaliste était de détruire l’argumentation de Richelieu sur la sécurité du gouvernement et de la monarchie, sur la force intérieure du gouvernement, et, de fait, l’initiative des Ultra-royalistes eut une certaine action sur le Tsar et Metternich.
Le Congrès était donc convoqué pour la fin de septembre. Richelieu rencontra auparavant Castlereagh à Spa et s’empressa de faire visite au Tsar dès son arrivée : il se heurta chez l’un et chez l’autre, à la volonté de maintenir l’union des quatre Alliés devant le danger d’une révolution en France. La déception de Richelieu fut fort douloureuse. Des réunions préparatoires eurent lieu le 27 septembre et la première réunion, sans apparat d’ailleurs, chez Hardenberg, ministre prussien, le 30 septembre.
La question de l’occupation fut très vite réglée puisque au fond, tout le monde était d’accord. La décision d’évacuer le territoire français fut prise le 2 octobre et une convention fut signée avec la France, le 9. Alexandre a fait rejeter, sans même qu’elle fût discutée, l’idée prussienne et anglaise d’une armée internationale ou d’une armée belge, aux frais de la France, sur les frontières de Pays-Bas ; il avait écarté que l’on posât comme condition au gouvernement français le changement de la loi d’élection et de la loi de recrutement. La convention comporte donc deux choses : les troupes étrangères seront retirées sans condition au 30 novembre ; les deux termes qui restent à payer de l’indemnité seront réduits à 265 millions, dont 165 seront payés par neuvième par le banquier anglais Baring et 100 millions payés sur le champ par le gouvernement français en rente 5% au cours du 5 octobre. Les grandes Puissances remettaient à la France toutes les traites qui restaient alors à courir et lui remettaient également les 9 millions de titres de rente de garantie que le gouvernement français leur avait consignés. Ainsi, la convention du 9 octobre était pour le duc de Richelieu un succès sans réserve.
Mais les Puissances, à côté de l’évacuation, voulaient régler la question européenne et les rapports des Alliés avec la France. Le 12 octobre, sur les propositions de Castlereagh, ils ont décidé de maintenir entre eux la Quadruple Alliance, à laquelle la France ne sera pas admise et qui restera secrète, mais, d’autre part, d’inviter publiquement la France à s’associer aux réunions internationales prévues par l’article VI du traité de 1815, les termes de la déclaration étant à débattre avec Richelieu, de manière à ne pas avoir l’air d’exercer sur les petites Puissances un droit de suprématie et d’intervention.
Un mémoire russe, remis le 14 octobre, énonçait des vues plus générales encore ; le Tsar proposait un système général : il serait fait une ligue commune à tous les États de l’Europe, grands et petits, qui se garantiraient réciproquement à la fois leurs territoires et leurs gouvernements actuels, ce qui serait, vous le voyez, une convention permettant la répression de tout mouvement révolutionnaire contre les autorités légitimes. A cette proposition russe, le ministère anglais fit une réaction immédiate très vive. La discussion dura du 14 au 21 octobre. Castlereagh et le gouvernement anglais, inquiets déjà de l’extension que pourraient prendre les réunions périodiques, opposaient à un engagement pareil un refus absolu. Ce sont, vous le voyez, les deux conceptions qui, depuis trois ans déjà, s’opposent : la conception russe d’un accord général entre tous les Etats et la conception anglaise qui ne veut prendre aucun engagement et préfère résoudre les questions au fur et à mesure seulement qu’elles se présentent, en petits comités.
Le résultat de cette négociation fut une note adressée au duc de Richelieu le 4 novembre, dans laquelle les Puissances rendaient un hommage solennel et chaleureux à la loyauté de Louis XVIII et de son gouvernement, invitaient la France « à unir ses conseils et ses efforts aux leurs et à prendre part à leurs délibérations présentes et futures, consacrées au maintien de la paix, des traités sur lesquels elle repose, des droits et des rapports mutuels établis ou confirmés par ces traités reconnus par les Puissances européennes ».Richelieu répondit à cette note le 12 novembre, se référant à l’affermissement des institutions constitutionnelles en France qui était une garantie, disait-il, de repos pour l’Europe aussi bien que pour la France et, affirmant l’accord des principes du gouvernement français et des Alliés. Deux actes furent aussitôt signés par les cinq Puissances : un protocole du 15 novembre portant déclaration des principes politiques des gouvernements – réunions diplomatiques périodiques, avec précautions pour en définir l’objet et la participation des États intéressés – et, d’autre part, une déclaration générale définissant l’objet de l’union des Puissances, le sentiment dans lequel elles vont conduire leur politique. Il y avait là une phraséologie assez vague qui rappelait les principes de la Sainte Alliance.
Castlereagh a pris soin de communiquer à ses alliés un mémorandum dans lequel il résume toutes les discussions et énonce le sens que l’Angleterre attachait à ses déclarations du mois de Novembre. La Prusse essaya encore de susciter un projet de garantie spéciale des frontières de l'Europe continentale entre six Puissances, en y comprenant les Pays-Bas et la Confédération germanique à la place de l’Angleterre, mais Saint-Pétersbourg écarta ce projet.
Vous voyez qu’il reste encore dans la situation de la France vis-à-vis de l’Europe quelque chose d’équivoque, puisque la Quadruple Alliance est maintenue. Ce fait est certainement le résultat de la politique anglaise, d’une part, et des intrigues des Ultra-royalistes d’autre part qui ont entretenu chez les Alliés la crainte d’une révolution possible en France. Mais ce n’est qu’une éventualité : pour le reste, la France est associée à la diplomatie générale et se trouve replacée sur le pied d’égalité.
D’autres questions, au congrès d’Aix-la-Chapelle, ont été non pas traitées, mais discutées. Au total, les séances du Congrès ont fait l’objet de quarante-sept protocoles. L’affaire des colonies espagnoles a été discutée, mais l’Angleterre l’a fait écarter, malgré les propositions de Richelieu et du Tsar. L’affaire des pirates barbaresques a également été discutée : Richelieu a fait rejeter la proposition de ligue internationale contre les pirates que demandait l’Angleterre. On discuta également la question de l’égalité des droits civils qui était réclamée par les Juifs ; on se borna à confirmer l’article du traité de Vienne qui leur garantissait les droits qu’ils avaient pu acquérir dans tel ou tel État de la Confédération germanique. On discuta encore du traitement infligé par les Anglais à Napoléon à Sainte-Hélène, contre lequel la mère de Napoléon avait protesté par une lettre au Tsar et le frère de Napoléon, Louis, l’ancien roi de Hollande, par une lettre à Metternich : mais sur un rapport de Pozzo di Borgo, la Conférence déclara faire confiance ay gouvernement anglais sur ce point. Enfin, on discuta encore de deux autres questions : d’une intervention amicale du Tsar près de la Suède pour régler les questions financières de douane au traité de Kiel, et enfin sur le règlement du statut du pavillon en mer.
La dernière séance du Congrès d’Aix la Chapelle se tint le 16 novembre. A la suite de ce congrès et de l’évacuation, la Conférence des Ambassadeurs à Paris se sépara ; c’est le 24 novembre qu’elle tint sa dernière séance. Richelieu rentra à Paris le 28 novembre. Mais là, de grave difficultés politiques intérieures l’attendaient, qui amenèrent sa démission le 21 décembre et la formation alors, d’un ministère plus libéral, le ministère Dessoles-Decazes.
Malgré la grandeur et la netteté de la politique de Richelieu sur le terrain diplomatique, la politique intérieure lui était contraire ; il avait été, en ce domaine, trop ondoyant et trop hésitant ; il avait été, en politique intérieure, desservi par les qualités qui le servaient au contraire en politique extérieure : sa loyauté, sa fidélité à ses idées, et aussi par certains de ses défauts, le manque de clarté et de décision ;
Une première période de la politique française se trouvait ainsi close. La France avait obtenu son égalité diplomatique.
1.- Nous possédons cette carte avec manuscrit à la bibliothèque de la Sorbonne dans les archives du duc de Richelieu.
L'expédition d'Espagne
La France et la Sainte-Alliance : l’expédition d’Espagne
La question qui se présente maintenant à notre étude est celle de la politique de la France vis-à-vis de la Sainte-Alliance qui a été marquée en particulier, au bout de quelques années, par l’épisode de la guerre d’Espagne.
La France est donc libérée, à la fin de 1818, de l’occupation alliée. Elle est donc maintenant capable d’avoir une politique à elle. Vous vous rappelez l’idée de Talleyrand et de Richelieu était que la France est assez grande, assez puissante, pour jouer un rôle en Europe : mais pour jouer ce rôle, encore faut-il qu’elle ait une doctrine et un programme de politique.
Conditions et incertitudes de la politique française.
Or quelles sont les conditions de la politique française dans les années qui viennent.
Le personnel politique du ministère des Affaires étrangères.
Cette politique nous apparaît conditionnée par un fait grave : l’absence d’hommes et de doctrines, tout au moins pendant la fin du règne de Louis XVIII. Au ministère commence déjà la fâcheuse tendance à l’instabilité politique et à l’incompétence des chefs de la politique étrangère. Les ministres sont choisis par des combinaisons politiques. A la chute de Richelieu, le ministre des Affaires étrangères du nouveau cabinet est le général Dessoles qui a été choisi tout simplement parce qu’on cherchait un militaire libéral et qu’on a trouvé son nom en feuilletant l’annuaire ; il n’est donc pas tout à fait préparé au travail qu’il a à faire ; il n’a, en la matière, que quelques idées qui sont liées à sa politique intérieure. Il est ministre des Affaires étrangères depuis le 21 décembre 1818 ; s’il n’a pas de politique personnelle ou bien c’est la politique intérieure qui décidera ou bien ce sont ses bureaux.
Après lui, c’est Pasquier qui est ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Decazes à partir du 2 novembre 1819 et qui le reste dans le second ministère Richelieu, à partir du 20 février 1820. Pasquier n’est pas un diplomate : c’est un administrateur, un homme politique du centre-droit qui se sent lui-même, et qui le dit, peu familiarisé avec les questions diplomatiques. Il manque d’envergure d’esprit, il est assez incertain, hésitant, se heurte à des contradictions. A défaut de Pasquier, ce pourrait être alors le président du Conseil, le duc de Richelieu qui conduirait la politique étrangère, et, en effet, Richelieu exerce effectivement sa fonction de président du Conseil ; seulement Richelieu est absorbé par les questions de politique intérieure ; il est inquiet, d’autre part, du progrès général, en France et en Europe, des idées révolutionnaires ; il n’a pas de position claire de la posture à prendre.
Après Pasquier, ce sont des ministres des Affaires étrangères ultra-royalistes : le duc de Montmorency, le 14 décembre 1821. Chateaubriand au début de décembre 1822, puis le baron de Damas, le 6 mai 1824. Les uns et les autres sont dominés par les idées de parti ou bien par des considérations personnelles ; c’est très à tort qu’on leur a attribué ou qu’ils se sont attribué, pour ce qui est de Chateaubriand, une idée de grande politique à conduire.
A défaut des ministres, les bureaux sont-ils en état de conduire la politique étrangère ? L’organisation du ministère des Affaires étrangères, à cette époque, est encore celle qui a été créée par un arrêté du Directoire du 1er Vendémiaire An VIII : le ministère est divisé, depuis lors en six directions, mais on vient de les simplifier à quatre. En dehors du cabinet du ministre qui compose une Direction, il y a la Direction politique, la Direction des Consulats, qui s’occupe également des fonds et de la comptabilité et la Direction des Archives qui, elle, a, comme son nom l’indique, un rôle très spécial. Dans ces bureaux, il y a un homme important qui est le chef de la première direction politique, le comte de Rayneval : il est, d’origine, du personnel diplomatique de l’Empire ; il a été mêlé aux grandes affaires, puisqu’il assistait Caulaincourt aux négociations de Châtillon, ensuite il a été consul-général et premier secrétaire à Londres, ayant été nommé par Talleyrand qui l’a emmené avec lui au Congrès de Vienne ; en 1816, il est devenu chef de la Chancellerie, puis, en 1819, chef de la Direction politique. Pasquier l’a même pris comme sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Après, il fera une carrière d’ambassadeur. C’est un technicien de valeur, un homme ambitieux et actif, qui voudrait voir la France prendre des initiatives et qui en prendra lui-même, quelquefois maladroitement. Il préconise une politique qui serait une alliance franco-russe, permettant à la France, en laissant à la Russie les mains libres du côté de l’est européen et du sud-est européen, d’obtenir des compensations sur le Rhin. Ce sont des conceptions que l’on retrouvera plus tard, à la fin de la Restauration, dans ce qu’on appellera le « grand projet » du prince de Polignac, rédigé par Boislecomte, ce qui nous indique qu’il y a là une sorte d’idée politique des bureaux du ministère des Affaires étrangères qui subsistera. En juin 1825, le ministère sera séparé en trois divisions autonomes : Direction Politique, Direction commerciale et Direction des Chancelleries et c’est le ministre tout seul qui restera pour régler toutes les affaires d’ensemble, ce qui sera une mauvaise organisation.
A défaut de ministre des Affaires étrangères ayant une doctrine, à défaut de bureaux ayant réellement une influence, la direction pourrait revenir au roi ; d’ailleurs, c’était la conception du temps que les affaires diplomatiques sont la chose personnelle du souverain, soustraite aux Chambres, et Pasquier, par exemple, refuse de répondre aux interpellations à la Chambre sur les questions de politique étrangère. Mais, à cette époque, Louis XVIII, qui n’a jamais été actif, ne joue presque plus de rôle : « Il est vieilli et apathique » dit Pasquier, « il est désireux » dit le même Pasquier dans ses Mémoires « qu’on lui épargne la nécessité de prendre aucune résolution forte ». Louis XVIII reste partisan de l’alliance anglaise, comme il l’a été dès le début de son règne, mais il ne combat pas pour faire prévaloir son idée ; il ne craint pas d’ailleurs, les contradictions : « pourvu qu’elles ne froissassent pas un petit nombre d’idées que l’habitude lui avait rendues si chères, il avait volontiers l’air de ne pas s’en apercevoir ».
Il n’y a donc pas de vrai guide de la politique étrangère de la France pendant ces années.
De plus, la politique intérieure a des répercussions sur la politique étrangère ; on peut même dire qu’elle en est devenue un facteur décisif et que la politique étrangère n’est vue qu’à travers l’esprit de parti. Les Ultras ont la haine de tout ce qui témoigne d’idées libérales, tout ce qui pourrait être un encouragement à la révolution européenne : ils sont pour s’associer à toute politique étrangère de compression d’idées révolutionnaires. Richelieu lui-même n’est pas hostile à cette position, dans la crainte du développement des idées subversives. En sens inverse, les partis de gauche soutiennent l’action des partis révolutionnaires européens ; les sociétés secrètes qui se développent à partir de 1820, font, en Europe, une cascade de révolutions, accompagnées en France, de l’assassinat du duc de Berry, puis des complots militaires. Il se forme à cette époque en France les éléments d’un parti nationaliste, mêlé des débris du bonapartisme, et ce sont ces débris du bonapartisme qui prennent de plus en plus la tête de ces partis d’extrême-gauche dits Indépendants. Sur la politique étrangère se poursuivent ainsi les controverses et les querelles en matière de politique intérieure.
Les avancées libérales en Allemagne et sa répercussion sur la politique des Grandes Puissances vis-à-vis de la France.
Mais ce qui est grave, aussi grave que ces mauvaises conditions de la politique française, c’est que l’Europe n’a pas désarmé vis-à-vis de la France : la méfiance subsiste encore dans les cabinets européens à l’égard de notre pays. Celà se voit très bien dans le règlement des affaires d’Allemagne, qui se ferme à la politique française. La France, d’ailleurs, a elle-même, par des taxes douanières protectionnistes, en 1818, interrompu ses propres relations commerciales avec l’Allemagne du Sud, au moment où la Prusse développe, en Allemagne du Nord et de l’Est une politique douanière par le Zollverein. D’autre part, tous les gouvernements intérieurs allemands se réconcilient autour de Metternich, par crainte du développement des idées libérales. Les constitutions libérales échouent en Bavière , dans le Grand Duché de Bade, dans les deux Hesse. Le gouvernement prussien se lance dans une politique de répression, malgré les engagements qu’il avait pris en 1813 et 1815. Tous les gouvernements sont épouvantés par les manifestations, pourtant très anodines, des libéraux allemands à la Wartburg, en 1817, ou bien en mars 1818, quand les délégués des quatorze universités reconstitueront la Confédération des étudiants, la « Burschenschaft » ou bien enfin, lorsqu’un étudiant, Karl Sand, assassine le poète Kotzbue qui passait pour un correspondant du Tsar en Allemagne en 1819. A la suite des ces événements, au mois d’avril 1819, la Bavière demande des conseils de Metternich ; la Saxe fait de même à Francfort, et neuf principaux États allemands se réunissent en conférence avec Metternich à Karlsbad, le 25 juillet 1819 : ils arrêtent, sous la présidence du Chancelier d’Autriche, des mesures qui sont soumises à la Diète et votées par elle le 20 septembre, à l’unanimité. Ces mesures ont pour objet de fournir à un gouvernement central de l’Allemagne des moyens d’intervenir à l’intérieur des États pour y bloquer des idées révolutionnaires, de dissoudre les associations universitaires et de rétablir la censure sur la presse. Une commission de sept membres est constituée à Mayence pour faire une enquête sur les origines et les ramifications des entreprises révolutionnaires. Partout ces résolutions sont bien accueillies, c’est une sorte d’abdication des princes allemands derrière Metternich. La Prusse a abandonné le camp russe pour le camp autrichien ; il ne reste que le roi de Wurtemberg qui est le beau-frère du Tsar qui soit encore constitutionnel et qui s’appuie encore sur les idées libérales soutenues par le Tsar à cette époque.
Pour toute cette politique, Metternich se contente d’informer la France sur un ton qui déplaît à Louis XVIII ; il demande même à Decazes, en septembre 1819, d’empêcher les journaux libéraux d’exprimer leur sympathie pour les libéraux allemands. D’ailleurs, les journaux ultra-royalistes français, la Quotidienne, la Gazette de France, Le Conservateur applaudissent à la politique de répression de Metternich. A la conférence de Vienne, à la fin de l’année 1819, où tous les États allemands sont convoqués, Metternich triomphe : l’Angleterre se refuse à toute espèce d’intervention dans les affaires allemandes. La France est tout à fait étrangère à cette politique : elle paraît ralliée à la politique d’une Allemagne maintenue dans la paix conservatrice par l’Autriche. Il n’y a pas, peut-on dire, de politique Française en Allemagne.
D’ailleurs la France elle-même est soupçonnée par les États étrangers. La chute de Richelieu et l’orientation libérale du ministère Dessoles-Decazes ont été saluées comme une sorte de rupture avec la Russie et de rapprochement avec les idées de l’Angleterre et de l’Autriche. Mais le gouvernement français ne pouvait espérer s’appuyer sur l’Angleterre en échange de l’appui de la Russie, car Castlereagh fait connaître aussitôt sa volonté absolue de ne pas intervenir dans les affaires intérieures du continent. Les gouvernements étrangers, autrichien et russe, sont d’ailleurs rapidement inquiétés par les progrès que semblent faire en France les idées constitutionnelles, en particulier contre la politique du ministre de la Guerre, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, contre les nominations de pairs de France, trop libérales, que fait Decazes. Les ambassadeurs de Russie et de l’Autriche, Pozzo di Borgo et Vincent, se réunissent pour étudier les questions françaises et voir si on ne pourrait pas faire des observations au gouvernement français ; Castlereagh refuse, le 23 mars 1819.
Le Tsar lui-même, effrayé, proposa au mois d’avril, de faire des observations à la France sur les mesures de son ministre de la Guerre, de reconstituer la Conférence des Ambassadeurs, pour surveiller le gouvernement français, et, en même temps, il invitait l’empereur d’Autriche François à remettre ses troupes sur le pied de guerre. Mais, ici encore, l’Angleterre s’oppose aux interventions de la Russie. Les gouvernements discutent entre eux du danger qui semble pouvoir se révéler en France à la mort de Louis XVIII ; le comte d’Artois s’est tellement affirmé comme le chef du parti ultra-royaliste qu’on en arrive à craindre que son avènement soit impossible et ne provoque une révolution. Les gouvernements discutent entre eux pour savoir, alors, quelle attitude il faudrait prendre et comment on pourrait fortifier l’avènement du nouveau Roi. Ici encore, c’est le gouvernement anglais qui refuse toute espèce d’intervention, et les négociations entre les puissances s’évanouissent.
Ainsi, c’est la volonté de l’Angleterre de ne pas laisser intervenir dans les questions de politique intérieure du gouvernement français qui a sauvé la France de la reconstitution de cette tutelle sous laquelle elle avait vécu pendant trois ans. Mais vous voyez que les conditions de la politique française sont évidemment bien difficiles, puisqu’elle est amenée à louvoyer ainsi entre les puissances qui lui restent hostiles.
La France devant les révolutions et les Congrès
La France se trouve amenée à définir sa politique d’une façon claire vis-à-vis de l’Europe par des mouvements révolutionnaires qui éclatent en différents points, d’abord en Espagne : le 1er janvier 1820, soulèvement de Quiroga et de Riego à Cadix, puis, à la fin février, soulèvement dans le nord en Galice et en Navarre ; de là, le mouvement se propage : Madrid se soulève le 7 mars et la Constitution de 1812 est proclamée par le roi le 8 mars. Les Cortès se réunissent le 19 juillet et prennent aussitôt une série de lois et de décrets, de mesures individuelles qui transforment complètement l’Espagne du point de vue politique et social. Seconde révolution éclatant à Naples, du 2 au 6 juillet 1820 : les officiers muratistes et les sociétés secrètes soulèvent le pays ; le 7 juillet, le roi est obligé d’accepter la constitution espagnole de 1812 qu’il accorde à son peuple. Le 1er octobre, le Parlement national se réunissait, abolissait la féodalité et les dîmes. De la fin de juillet jusqu’au mois de septembre, c’est une révolution analogue en Sicile, qui est d’ailleurs matée par les Napolitains. Deux autres révolutions suivent encore : une révoution au Portugal éclatant à Oporto le 24 août et se répandant à Lisbonne le 15 septembre ; enfin une révolution en Piémont, éclatant à Turin les 10 et 12 mars 1821, un peu plus tardive que les autres.
Pour comprendre le sens de ces mouvements, il faut mettre en parallèle ce que nous voyons en France à la même date, l’assassinat du duc de Berry le 14 février 1820, les troubles du mois de juin à propos de la loi électorale, une conspiration avortée le 19 août ; puis l’année suivante, c’est l’organisation de la Charbonnerie, au début de 1821 ; au mois de décembre, c’est un premier complot militaire découvert à Saumur et à Marseille ; à la fin de décembre 1821 et au début de janvier 1822 une conspiration qui échoue en Alsace ; le 23 février la conspiration de Saumur et l’affaire ques quatre sergents de La Rochelle ; enfin le 17 jun 1822, la tentative d’insurrection du général Berthon à Saumur et, le 2 juillet, une tentative analogue du colonel Caron à Colmar. Voilà un ensemble de faits révolutionnaires qui sont de nature à épouvanter les gouvernements, à les amener à définir plus clairement leur politique.
L’attitude des Puissances devant les mouvements révolutionnaires.
Quelle est, en fait, l’attitude que prennent les Puissances et plus particulièrement la France devant ces révolutions ? Richelieu, Président du Conseil pour la seconde fois, a gardé Pasquier comme ministre des Affaires étrangères. Il semble qu’avec lui doive revenir l’influence russe sur la politique française. D’autre part, Pasquier est plus anti-anglais qu’anti-autrichien et il désirerait rétablir l’influence française en Espagne, en Italie et Outre-Mer. Autour de lui, c’est le personnel impérial qui reprend de l’influence, particulièrement le comte de Rayneval. Ce que Richelieu et Pasquier essayeront de faire, c’est de faire tourner ces révolutions au profit de l’influence française, pour rétablir l’influence générale de la France dans les affaires européennes et en particulier accentuer les relations entre les différentes familles de Bourbons régnantes, en France, en Espagne et à Naples.
La révolution espagnole n’a pas, à l’origine, inquiété les puissances européennes, sauf le Tsar, qui a pris immédiatement une position déclarée d’hostilité. Pasquier a pris l’initiative, s’efforçant de prendre en main la direction des choses, et envoie une mission à Madrid sous la conduite d’un diplomate, M. de la Tour du Pin, pour porter au Roi et au gouvernement espagnol des conseils de modérations, en même temps que l’expression de la sympathie de la France pour la cause constitutionnelle, et pour leur recommander d’adopter des institutions analogues à celles de la Charte. Malheureusement, cette action française se trouve aussitôt combattue par l’ambassadeur anglais à Paris, qui avertit son gouvernement et par l’ambassadeur anglais à Madrid : il éveille les susceptibilités de l’Espagne et amène le gouvernement espagnol à écarter les conseils de la France. Cette première initiative de Pasquier aboutit donc à un échec.
Pendant ce temps, le Tsar, dans une circulaire aux cabinets européens, indiquait que les intérêts de la paix étaient compromis par la révolution espagnole et, sur les conseils du Tsar, la Prusse proposait de confier à la Conférence des Ambassadeurs de Paris l’étude de la question espagnole. Cette initiative du Tsar est, comme l’initiative de la France, immédiatement barrée par l’Angleterre, qui ne veut pas se laisser se développer d’influence étrangère en Espagne, pays qu’elle considère comme une sorte de terrain réservé à l’influence anglaise, et qui oppose, d’autre part, à toute tentative de transformer l’alliance européenne en un instrument de politique active, un refus formel. Le gouvernement anglais oppose à toute intervention des puissances dans l’affaire d’Espagne une circulaire qui est un exposé des principes, exposé sur lequel le gouvernement anglais est plusieurs fois revenu (5 mai 1820) : le gouvernement anglais se prononce pour des conversations diplomatiques, plus efficaces, considère-t-il, que des conférences d’ambassadeurs ; il exprime que l’alliance ne doit pas être généralisée, qu’elle ne doit pas comporter d’obligations « a priori » et que, sur ce point, les États constitutionnels sont dans une situation particulière, puisqu’ils doivent être prêts, à chaque instant de rendre compte de leur politique devant leur Parlement ; d’ailleurs, la contagion de la révolution espagnole n’est pas dangereuse : il refuse donc toute démarche collective en Espagne.
Ce mémorandum du 5 mai 1820 a pris par la suite une importance considérable, non seulement, en effet, relativement à la question posée, à la question d’Espagne, mais comme exposé de principes de doctrine ; le gouvernement anglais de Castlereagh et surtout son successeur, Canning, feront des références constantes à cet exposé de principes. Les Anglais opposeront désormais cette note du 5 mai 1820, basée sur la non-intervention, aux propositions de démarches collectives que feront les puissances de l’Est, notamment à la déclaration du Congrès de Troppau.
Cette prise de position de l’Angleterre a déterminé une évolution de la politique française. Pasquier et Richelieu, qui avaient commencé une politique plus active, qui avaient pris l’initiative d’une politique active en Espagne sont inquiets de voir l’Angleterre abandonner la position de l’alliance européenne. Le mémorandum anglais a été communiqué officieusement à Richelieu et à Pasquier : ils donnent adhésion à cette conception de non-intervention et Pasquier abandonne la démarche que La Tour du Pin faisait à Madrid. Et pourtant, ils regrettent cette conférence qui aurait pu se tenir à Paris et qui aurait été le siège, peut-être, d’un rôle français intéressant, et ils veulent mettre en lumière l’intérêt particulier que la France a dans la question d’Espagne. Ils proposent donc, le 20 juillet 1820, que la France et l’Angleterre et les autres puissances envoient des instructions communes à leurs ambassadeurs pour affirmer au roi d’Espagne quelques principes : le respect de la religion chrétienne, le maintien du principe monarchique, cela va sans dire, mais aussi l’intérêt des institutions parlementaires et représentatives en Espagne.
A cette proposition, comme à la première, Castlereagh oppose un refus formel. Le gouvernement français renonce alors à toute intervention en Espagne. L’Angleterre a donc empêché la politique française et la politique européenne d’intervenir en Espagne, et, d’autre part, elle a déclaré qu’elle n’admettrait pas d’intervention quelconque au Portugal. La politique anglaise se trouve donc avoir barré entièrement la politique que Pasquier, d’une part, ou le Tsar, d’autre part, avaient envisagé vis-à-vis de la révolution d’Espagne.
Mais la révolution napolitaine apparaît comme beaucoup plus grave aux puissances européennes que la révolution espagnole : d’abord, elle leur paraît beaucoup moins justifiée et beaucoup plus évidemment sortie de l’action des sociétés secrètes et d’un mouvement révolutionnaire. Richelieu lui-même ne se dissimule pas que la révolution de Naples est dûe aux idées révolutionnaires et il y voit une action internationale. Le fait même que les Napolitains aient réclamé qu’on leur donne la même constitution que les Espagnols, la Constitution de 1812, lui paraît la preuve qu’on est en face d’un mouvement révolutionnaire concerté. D’autre part, l’affaire de Naples inquiète tout particulièrement l’Autriche, qui a des possessions en Italie, qui peut craindre, par conséquent, que le mouvement parti de Naples se répande sur l’ensemble de la péninsule. Il est évident que l’affaire italienne est plus dangereuse pour l’Europe qu’une affaire espagnole, puisque l’Italie est depuis longtemps le théâtre d’une double rivalité : rivalité des politiques françaises et autrichiennes qui s’y disputent l’influence et rivalité, d’autre part, franco-anglaise en Méditerranée, qui peut s’éveiller à chaque instant. Il y a là donc une série d’intérêts divergents qui font de la question napolitaine une question beaucoup plus délicate et beaucoup plus dangereuse que la question espagnole. L’Angleterre juge également que l’affaire est grave et elle admet que l’Autriche ait des droits particuliers de s’inquiéter de la révolution napolitaine, voire même d’y agir par les armes ; cependant, tout en n’acceptant pas ici aussi qu’une intervention collective des puissances agisse sur le plan international.
Metternich a aussitôt posé, vis-à-vis des puissances le droit de l’Autriche à une intervention : dans une circulaire confidentielle aux cours étrangères, le 25 juillet, il a indiqué que « l’état des choses établi en 1815 sous la garantie des puissances de l’Europe appelle l’Autriche à être le gardien naturel et le protecteur de la tranquillité publique en Italie ». L’Empereur dit-il « est fermement résolu à remplir cet important devoir ». A l’inverse de l’Espagne, donc, on va se trouver, en Italie, en face d’une intervention certaine, celle de l’Autriche.
Pasquier a vu le danger de laisser l’Autriche intervenir en Italie et, pour y parer, s’est efforcé de transporter la question sur le terrain international, de substituer à une intervention isolée de l’Autriche, que Metternich annonce, une intervention générale de l’Europe, de transporter la question dans la procédure des conférences prévues par le traité de 1815 et par celui d’Aix-la-Chapelle.Il en parle d’abord officieusement puis, par un mémoire du 9 août 1820, il propose officiellement la réunion d’une conférence européenne pour résoudre la question napolitaine. Son mémoire établit d’abord que la révolution napolitaine est très différente de la révolution espagnole, car elle menace à la fois l’ordre social et l’équilibre européen, que les cinq puissances ont donc le droit de se concerter et d’agir en commun. Il conclut donc à la réunion d’une conférence des cinq puissances et demande que les puissances fassent une déclaration aux États italiens, déclarations qui aurait pour objet à la fois de leur faire peur et de les rassurer : en effet, les puissances déclareraient que les armées de l’Autriche et de toute puissance dont la coopération pourrait devenir nécessaire « ne sortiraient de leur territoire que du consentement des autres puissances et de l’aveu de tous les États italiens » ; ainsi, on prévoit qu’il y aura une intervention militaire de l’Autriche ou d’une autre puissance, mais, pour rassurer les États italiens, on leur affirme que cette intervention ne se fera que du concert général de l’Europe et de leur consentement. Pasquier pense que cela fera réfléchir les Napolitains et que cela les amènera à désavouer leurs principes et à établir des institutions compatibles avec l’autorité monarchique et la tranquillité de l’Europe. Il indique d’ailleurs dans sa note que la France a un intérêt particulier à intervenir, puisque le roi de France est parent du roi de Naples, l’un et l’autre étant de la maison de Bourbon. En somme, il s’agit d’empêcher une action isolée de l’Autriche, mais Pasquier ne le fait qu’en adhérant au principe de l’intervention collective de l’Europe ; il reconnait d’ailleurs, vous le voyez que l’Autriche sera spécialement intéressée à cette intervention, mais que, si elle intervenait, ce sera au nom de l’Europe et avec un mandat de l’Europe, et non pas en vertu de ses intérêts et de son initiative propres.
L’accueil fait à la proposition de Pasquier est assez divers : Metternich, désireux d’être soutenu par le Tsar, voudrait cependant éviter de faire jouer l’alliance européenne ; malheureusement, le Tsar ne veut pas lui laisser les mains libres, le Tsar reste sur une position internationale : Metternich répond donc, le 29 août, en faisant des objections à un Congrès, qui risque de faire perdre du temps ; il voudrait des mesures pratiques et il propose simplement une déclaration des puissances de regarder le royaume de Naples comme étant un État révolté vis-à-vis de son souverain légitime, les ambassadeurs à Vienne se concertant sur les mesures à prendre. Le Tsar, qui était en voyage au moment où arrive la proposition de Pasquier, répond, le 31 août, qu’il n’est pas d’accord sur la différence que Pasquier veut faire entre les deux révolutions napolitaine et espagnole, mais qu’il se félicite que l’on considère qu’une intervention de l’Europe est nécessaire, et il accepte aussitôt la procédure du congrès. La politique du Tsar appuie donc vigoureusement le point de vue français, à l’encontre de l’Autriche, mais pour d’autres motifs.
Quant à l’Angleterre, au contraire, le 16 septembre, elle veut immédiatement se dégager d’une opération internationale. La réponse de l’Angleterre est envoyée sous forme de lettre ; elle considère que le congrès n’est pas justifié parce qu’il n’y a pas de danger européen : les Napolitains n’ont pas enfreint de convention internationale, leur révolution ne regarde qu’eux, il ne s’agit que d’une « convulsion intérieure » de l’État napolitain, et l’Angleterre considère que les autres puissances ne peuvent et ne doivent que s’abstenir. Le gouvernement anglais refuse donc le congrès ; il comprend que la position de l’Autriche est particulière, qu’elle peut prendre des mesures personnelles pour éviter la contagion d’une révolution dans ses possessions italiennes, mais, si l’Angleterre accepte ce point de vue, elle ne veut en tout cas soutenir en rien une politique active de l’Autriche en Italie. Ainsi, l’Angleterre fait bande à part, elle refuse l’intervention collective et, si elle considère que l’Autriche a des droits particuliers, elle refuse tout de même de lui donner un droit d’intervention personnel.
Metternich étant seul de son avis, accepte finalement le congrès. Il aurait voulu qu’il se tînt à Vienne, mais le Tsar préfère une petite ville plus proche de ses États où l’on puise se réunir : le Congrès se réunira à Troppau, en Moravie. Les Anglais décident qu’ils n’auront au Congrès de Troppau que des observateurs et non pas des plénipotentiaires. C’est donc un succès pour Richelieu et Pasquier, puisque leur proposition de congrès a été acceptée.
Mais déjà la politique française commence à fléchir. Les objections et l’abstention de l’Angleterre ont fait réfléchir et hésiter Richelieu et Pasquier ; ils trouvent que la déclaration qu’ils avaient proposée n’aura plus de sens si elle n’est pas celle de tous les États, si l’Angleterre s’y refuse ; une déclaration à quatre n’est pas possible et, d’autre part, ils craignent eux aussi, la réaction de l’opinion française. Castlereagh agit d’autre part, vigoureusement par les relations qu’il a sur le personnel français et en particulier sur l’ambassadeur de France à Londres, le duc Decazes, de telle sorte que Pasquier et Richelieu abandonnent le second point de leur programme ; ils restent fidèles à l’idée du congrès, mais ils abandonnent l’idée d’une déclaration collective des puissances aux États italiens. Il y a là une première hésitation, un premier recul, qui n’est qu’un premier exemple de toutes les fluctuations que nous allons voir dans cette politique française vis-à-vis des révolutions européennes.
Les congrès de Troppau et de Laybach
Le congrès va donc s’ouvrir à Troppau et il aura une suite à Laybach. L’objet de la politique française au congrès prévu était donc, je vous le rappelle, d’abord d’empêcher une domination exclusive de l’Autriche en Italie et d’arriver à une transaction entre l’Europe et la révolution napolitaine, pour éviter la mainmise de l’Autriche, et d’autre part de resserrer les liens d’intimité entre la Russie et la France. Dans l’un et l’autre cas, la condition essentielle pour réussir, c’est de pouvoir maintenir séparées la Russie et l’Autriche, car un rapprochement intime entre la Russie et l’Autriche aurait frappé d’impuissance la politique française.
Le point de départ paraît donc très clair, très net. Malheureusement, en passant à l’exécution, la politique française se montre immédiatement hésitante et médiocre. La délégation française au congrès de Troppau est formée par deux ambassadeurs ; en effet, Richelieu et Pasquier, ne pouvant pas eux-mêmes se déplacer, y envoient l’ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de La Ferronnays, et l’ambassadeur à Vienne, M. de Caraman, qui sont opposés l’un à l’autre, qui ont des conceptions tout à fait différentes et qui vont se combattre ou se neutraliser l’un l’autre au congrès. Pasquier n’a d’ailleurs pas grande confiance en eux et les assaille d’instructions et d’observations qui, prises à distance, sont souvent contradictoires et hésitantes. En réalité, du fait de la faiblesse de la composition de sa délégation et des hésitations de son gouvernement, la participation de la France au congrès de Troppau va être réduite, ne va pas être beaucoup supérieure à celle de ces observateurs anglais qui sont là pour voir ce qui se passe et non pas pour agir.
En réalité, il n’y a pas eu de conférences plénières à Troppau, mais des discussions personnelles entre les différentes légations. La Prusse y a joué un rôle tout à fait effacé, se bornant à soutenir la politique autrichienne ; la politique anglaise n’y agit point, puisqu’elle se tient délibérément dans la réserve ; la politique française est médiocre et ne réussit pas à y avoir d’influence. En réalité, deux hommes seulement ont une action effective : le Tsar et Metternich ; c’est entre la Russie et l’Autriche que toute la négociation se fait pratiquement. La première séance a lieu le 23 octobre 1820 ; Metternich développe son point de vue dans un long mémorandum ; il affirme les droits d’intervention de l’Autriche et il demande l’appui moral de l’Europe pour le soutenir ; il demande une déclaration européenne qui consacre le droit d’intervention de l’Autriche, fondé à la fois sur le danger que peuvent faire courir aux possessions autrichiennes des complications italiennes et sur les traités personnels que l’Autriche a avec le roi de Naples.
L’ambassadeur La Ferronnays s’efforce de combattre, verbalement et par un mémoire, cette affirmation des droits de l’Autriche, et d’autre part, Capo d’Istria pour éviter une intervention militaire propose une conciliation préalable en offrant aux napolitaines une constitution libérale. Malheureusement, l’ambassadeur est désavoué par Pasquier, qui, en réponse au mémoire autrichien, adresse des notes pour établir la positon de la France : il accepte en effet que l’Autriche agisse seule, les puissances se réservant un droit de contrôle sur le langage et sur l’action de l’Autriche, et que celle-ci promette aux Napolitains un gouvernement libre. Il abandonne donc l’opposition que la France aurait pu et dû faire à une intervention autrichienne. Il y a là un recul très net, un premier abandon de la position internationale de la France.
En même temps, un des deux ambassadeurs français, Caraman, a la maladresse de proposer la médiation de la France entre Naples et l’Autriche, ce qui soulève le mécontentement du Tsar, partisan d’une action internationale, et compromet une solution, qui aurait peut-être pu réussir au dernier moment mais qui, présentée prématurément, est immédiatement vouée à l’échec.
Pendant ce temps, Metternich exerce habilement un travail incessant d’influence sur le Tsar, par conversations, par notes, en l’assiégeant de conseils et d’observations ; il amène progressivement le Tsar à son point de vue, à savoir que l’on est en face d’une entreprise révolutionnaire qu’il faut immédiatement détruire et que l’Autriche a des droits et les moyens d’intervenir et qu’elle seule les a. Il obtient satisfaction, et le 19 novembre, la Prusse qui, en fait n’est là que comme instrument des autres, l’Autriche et la Russie présentent à la séance du Congrès un protocole qui a été rédigé par Metternich et signé par les deux autres. Ce protocole contient deux choses : il se réfère à l’alliance européenne de 1815, aux droits consacrés par les traités, à la nécessité de prévenir un mal qui menace le corps social, et, dans ces conditions, propose l’exclusion « ipso facto » de l’alliance européenne de tout État dans lequel des changements d’organisation intérieure auront été opérés par la révolte, par une révolution dont les résultats seraient menaçants pour les autres États. Les puissances refuseront de reconnaître tout changement apporté à l’autorité légitime ou aux actes émanés de la libre volonté du souverain. Pour prévenir le danger qu’une révolution ayant éclaté dans un État pourrait faire courir à l’Europe, on emploiera, pour ramener au sein de l’alliance l’État égaré, d’abord par les moyens diplomatiques, les démarches amicales, et, si celles-ci ne réussissent pas, les moyens de coercition. Il y a là, vous le voyez, une déclaration de principe général, que l’Autriche, la Russie et la Prusse affirment comme un des éléments du droit public européen, à savoir le droit d’intervention de l’alliance européenne sur un État dans lequel a éclaté une révolution.
Puis, le second point du mémorandum fait application de ces principes généraux au cas de la révolution napolitaine. En vertu de des principes qui ont été posés au préalable, les puissances décideront d’unir leurs efforts pour rendre au roi de Naples sa liberté, pour le mettre en état de réorganiser l’ordre et un état de choses stable, capable d’assurer à la fois une garantie contre les menées révolutionnaires et de donner une garantie de tranquillité et de bonheur à la nation. On va d’abord employer les moyens de conciliation et, pour cela, il propose d’inviter le roi de Naples à venir s’entendre avec les souverains du Congrès. Si ce moyen échoue, on envisage une seconde procédure, l’emploi des armes et une occupation temporaire du royaume de Naples, avec Conférence des Ambassadeurs pour surveiller l’état de choses, en somme faire à Naples quelque chose d’analogue à ce qu’on avait fait en France en 1815, une occupation militaire avec Conférence des Ambassadeurs surveillant le gouvernement.
Metternich a fait, vous le voyez, des concessions, puisqu’il accepte le principe d’une action internationale et qu’il admet qu’avant l’intervention on emploie les voies de négociation ; mais il a obtenu un résultat considérable, puisqu’il a fait reconnaître le droit d’intervention de l’Autriche et qu’il a fait abandonner le principe d’une organisation constitutionnelle à imposer aux Napolitains.
A ce protocole du 19 novembre, l’Angleterre oppose une protestation immédiate. Elle réagit vigoureusement : Castlereagh affirme son « indignation » par un mémorandum du 4 décembre ; puis par des dépêches à son ambassadeur, il déclare que l’Angleterre ne peut pas accepter ce principe de l’intervention et, si on veut intervenir, elle déclare formellement sa neutralité. Elle préfère donc se retirer de l’alliance, plutôt que de s’associer à une politique interventionniste. De fait, l’ambassadeur anglais cesse, pendant un moment, de siéger au congrès.
Quant à la France, son attitude est assez difficile à fixer. L’opposition de l’Angleterre rend plus difficile la politique française, et Pasquier et Richelieu hésitent. Les deux ambassadeurs soutiennent l’un le point de vue russe, l’autre le point de vue autrichien ; Decazes, de son côté, soutient le point de vue anglais ; le gouvernement hésite entre les conseils que lui donnent tous ses ambassadeurs. Finalement, il adopte une cote mal taillée : il refuse de signer le protocole du 19 novembre, comme contenant des principes qui lui paraissent dangereux, mais il consent en même temps à s’associer à l’invitation que les puissances vont faire au roi de Naples et il envoie même une lettre personnelle de Louis XVIII au roi de Naples pour l’engager à se rendre à cette invitation. La réponse de la France est remise le 24 décembre suivant. En même temps, d’ailleurs, Pasquier avait envoyé aux représentants de la France un mémoire confidentiel dans lequel il condamnait fermement les principes d’intervention que les puissances de l’Est avaient affirmés, et, maladroitement, l’ambassadeur Caraman communique ce mémoire qui aurait dû rester confidentiel, à Metternich, ce qui soulève naturellement la colère de Metternich et du Tsar qui voient dans ce fait un double jeu de la politique française et une mauvaise foi de la part de Pasquier.
La France n’a pas su choisir, vous le voyez, une attitude nette : elle condamne le principe, comme l’Angleterre, et elle s’associe à l’intervention ; elle se prête à l’action des puissances de l’Est, tout en exprimant que cette action est blâmable, de telle sorte qu’elle se discrédite à la fois des deux côtés, à la fois du côté de l’Angleterre puisqu’elle s’associe à l’intervention des autres, et du côté des puissances de l’Est, puisqu’elle a condamné leurs principes. Elle n’a pas réussi à empêcher l’intervention autrichienne en Italie, elle n’a pas réussi non plus à maintenir séparées l’Autriche et la Russie, qui se sont rapprochés de façon intime : la politique française aboutit ainsi à une véritable faillite.
Les faits développent alors leurs cours naturel selon le programme que Metternich avait fait accepter au Tsar. Les plénipotentiaires se transportent de Troppau à Laybach, c’est-à-dire en un lieu plus proche de l’Italie, puisque Laybach ou Lioubliana est en Slovénie ou Carinthie, à proximité, par conséquent, de l’Italie. Il est donc plus facile au roi de Naples d’y venir qu’en Moravie. Les différents représentants des puissances arrivent à Laybach, au début de janvier 1821. Le roi de Naples y arrive, ayant accepté l’invitation, le 8 janvier. Il multiplie immédiatement les remerciements : les puissances l’ont arraché aux mains de ses assassins et il les supplie de les rétablir dans son pouvoir absolu. Il oublie tous les serments qu’il avait prêté à la Constitution napolitaine et l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis du Parlement napolitain, en s’en allant, de soutenir, en face des puissances, la cause des idées constitutionnelles.
D’autre part, ce n’est pas seulement le roi de Naples qui fait ainsi appel aux puissances et à l’absolutisme, mais tous les États italiens : les autres États italiens ont été invités à envoyer des représentants, eux aussi, à Laybach, et tous ont unanimement, même le représentant du Piémont, réclamé l’action militaire de l’Autriche et déclaré qu’on ne peut pas souffrir le régime constitutionnel à Naples sans bouleverser tout le reste de l’Italie. Les souverains italiens, comme les souverains allemands en 1819, ont si peur de la révolution qu’ils se jettent eux-mêmes dans les bras de l’Autriche.
La première séance du congrès de Laybach a lieu le 12 janvier 1821 : on commence par écarter le ministre constitutionnel de Naples qui a accompagné le roi, pour n’accepter que le représentant personnel du roi ; on décide d’envoyer au gouvernement napolitain une lettre le mettant en demeure de supprimer la constitution, accordée cependant par le Roi. La lettre mettant en demeure les Napolitains de céder est envoyée, avec des instructions collectives, aux ambassadeurs, le 31 janvier. En attendant que la réponse arrive, on étudie le mode d’administration que les puissances établiront dans le royaume de Naples. Tout cela a été inspiré et rédigé par Metternich ; la politique russe accepte toutes les suggestions de l’Autriche ; les Anglais ont protesté, refusé toute solidarité avec cette politique d’intervention. Quant à la France, quelle attitude a-t-elle prise ? Elle est représentée au congrès de Laybach d’une façon meilleure qu’au congrès de Troppau, par l’ambassadeur de France à Naples, le duc de Blacas, qui a accompagné le roi de Naples venant à Laybach et qui est plus énergique, qui a plus de souci de la position et du prestige français que ses deux prédécesseurs de Troppau, mais qui, en fait, se trouve desservi par les instructions contradictoires qu’il reçoit de Paris. Le 24 décembre, en effet, le gouvernement français a décidé que la France se prêterait à la négociation d’arbitrage, en quelque sorte, entre les Puissances et les Napolitains si on l’entreprenait sérieusement, mais que, si on voulait la guerre, la France s’abstiendrait. La position du gouvernement français paraît donc nette et elle est rédigée, même, en termes très absolus.
Mais quand Pasquier apprend que les autres États italiens accepteraient une intervention autrichienne, il a peur de perdre toute influence sur ces États italiens et il envoie de nouvelles instructions, le 9 janvier : il autorise Blacas « à concourir aux actes qui prévoient l’occupation de Naples par les troupes autrichiennes, du moment que les autres Etats italiens y consentiront ». Autrement dit, après avoir déclaré le 29 décembre, que la France s’abstiendrait complètement si on passait à des opérations militaires, il capitule tout à fait, maintenant, et il accepte d’étudier ces questions militaires avec les autres puissances. Il recommande à Blacas de s’entendre avec la Russie : or, la Russie est particulièrement ardente pour l’intervention ; autrement dit, la politique française a complètement abandonné son premier point de vue. Puis, le 26 janvier, inquiet à nouveau de s’embarquer de façon trop absolue dans le sillage des autres puissances, il envoie à Blacas l’ordre de ne signer aucune déclaration dont les conséquences puissent être un acte de guerre vis-à-vis de Naples. Vous voyez combien la situation du plénipotentiaire français peut être difficile, avec ces instructions contradictoires : Blacas ne peut que se livrer à quelques manifestations platoniques, qui ont pour simple résultat de mécontenter la Russie et l’Autriche, décidées, elles, à intervenir de façon active.
Cependant la politique française réussit à faire écarter deux propositions dangereuses de l’Autriche. Metternich, en effet, a essayé de profiter de la présence et de la bonne volonté des souverains italiens à Laybach pour organiser une fédération italienne qui serait sous la direction de l’Autriche. Sur ce point, Richelieu a été très net : il a ordonné à Blacas de tout faire pour s’y opposer, et Blacas a réussi, en s’appuyant sur le représentant du Pape, le cardinal Spina, et le représentant du roi de Sardaigne, Saint-Marsan, à faire rejeter la proposition autrichienne. De même, la politique française réussit à faire écarter des discussions de Laybach la question espagnole : le ministère constitutionnel est inquiet parce qu’il a appris que le roi d’Espagne a adressé des lettres à Metternich et au Tsar ; il craint que le roi d’Espagne ne veuille jouer le même rôle que le roi de Naples et faire appel à l’intervention de l’Europe pour supprimer la constitution espagnole. Blacas et La Ferronnays insistent près du Tsar pour empêcher que le Congrès ne discute de la question d’Espagne : la question d’Espagne n’intéresse, disent-ils, que la France ; la France ne peut pas admettre qu’il puisse y avoir une intervention collective des puissances en Espagne. Et La Ferronnays réussit à obtenir satisfaction du côté du Tsar ; le Tsar déclare en effet que si la France juge nécessaire un jour d’intervenir en Espagne, il la soutiendra tant qu’il le pourra, il sera heureux, au besoin, de combattre avec les armées françaises pour une cause que la France défendrait, mais, en tout cas, il ne fera que ce que la France voudra : si la France veut laisser la question en dehors, la Russie acceptera de la laisser en dehors.
Sur ces deux points donc, la question de la confédération italienne et sur la question d’Espagne, la France avait réussi à obtenir satisfaction, tandis qu’au contraire, elle avait entièrement capitulé sur la question napolitaine.
La dernière séance officielle du congrès de Laybach eut lieu le 26 février 1821. Le Parlement napolitain ayant rejeté la demande des puissances, on décide de passer à l’exécution et on se réunira l’année suivante, au mois de septembre , à Florence, pour juger de la situation telle qu’elle sera établie dans les mois intermédiaires. Le 25, de Laybach, le roi de Naples annonce au peuple napolitain l’exécution décidée par le congrès. Le 7 mars, l’armée autrichienne écrase les troupes napolitaines à Rieti, près de la frontière du royaume de Naples, et, le 24 mars, les Autrichiens entrent à Naples. Le pouvoir absolu du roi est immédiatement rétabli et, quelques semaines après, la révolution est écrasée en Sicile, sans difficulté d’ailleurs, par les troupes napolitaines ; le roi refuse même aux Siciliens les libertés qui leur avaient été accordées par lui en 1816. L’Angleterre n’est pas intervenue dans cette affaire. Quant à la France, elle n’a même pas été informée du développement de l’affaire sicilienne. La Conférence des Ambassadeurs des puissances européennes à Naples se tint pendant quelques temps, mais la politique du roi de Naples était si absolue que les ambassadeurs de Russie et d’Autriche considèrent, au bout de fort peu de temps, qu’il est même tout à fait inutile de tenir des conférences pour le surveiller. La politique française dans l’affaire napolitaine aboutissait donc à une faillite absolue.
Pendant ce temps, deux autres complications avaient surgi. La question d’Espagne a été posée et écartée, mais deux nouvelles questions ont surgi, pendant la dernière phase de l’affaire napolitaine. Une révolution a éclaté en Piémont et une autre révolution, d’un autre ordre, en Grèce. Le 10 mars, en effet, la garnison d’Alexandrie se soulevait et, le 12, la garnison de Turin ; les officiers ont proclamé la constitution espagnole de 1812, le roi Victor Emmanuel Ier a abdiqué en faveur de son frère Charles-Félix et, en attendant que celui-ci arrive, la régence a été donnée au prince de Carignan, neveu du roi, lequel avait d’ailleurs trempé dans le soulèvement des officiers. La révolution piémontaise fait un effet prodigieux à Laybach quand on l’y apprend, le 16 mars. Ce fut une consternation, une émotion analogue, disent les diplomates, à celle qu’a provoqué jadis le débarquement de Napoléon pendant le Congrès de Vienne : on voyait tout de suite l’armée autrichienne qui s’était lancée vers le royaume de Naples coupé par ce soulèvement de l’Italie du Nord, on voyait la révolution triomphante dans l’Italie du Nord, les pires complications possibles. A Paris, la Révolution piémontaise provoque la consternation : Pasquier est même persuadé que la révolution au Piémont n’a fait que devancer un essai de révolution en France. Le Tsar annonce aussitôt qu’il met 100 000 hommes à la disposition de l’Europe et fait publier l’ordre de marche de ses troupes. Metternich aimerait mieux n’avoir pas à être aidé ainsi par les Russes, mais il fait contre mauvaise fortune bon cour et accepte, le cas échéant, le soutien des Russes contre les Piémontais. Il est persuadé, d’ailleurs, que l’annonce d’une intervention suffira.
Pasquier et Richelieu sont fort embarrassés : il est dangereux d’accepter une intervention autrichienne dans l’État italien qui est juste limitrophe de la France ; il n’est pas possible d’accepter un compromis comme ce qui vient de se faire à Naples. Pasquier essaye de se tirer d’affaire en proposant à l’Angleterre une médiation commune franco-anglaise entre le roi de Sardaigne et ses sujets. Mais Castlereagh refuse : il n’a pas accepté d’intervention à Naples, il ne veut pas en accepter à Turin, et il ne tient pas, d’ailleurs, à ce que la France s’installe de façon sérieuse en Sardaigne.
L’affaire, heureusement, se régla d’une façon plus simple : le nouveau roi, Charles Félix, rejeta les concessions faites par son frère ; le prince de Carignan s’enfuit, et la défaite rapide des Napolitains libéra l’armée autrichienne qui put remonter assez vite vers le Nord : le 8 avril, en un seul combat à Novarre, les troupes constitutionnelles de Sardaigne étaient dispersées par les troupes autrichiennes. Les Alliés laissèrent au roi de Sardaigne Charles-Félix le choix de l’occupation : Charles-Félix demanda l’armée autrichienne qui occupe un moment son État pendant qu’il rétablissait, par une politique de calme, le gouvernement absolu. Ainsi la France a perdu son influence sur le seul État italien dans lequel elle aurait été, par la proximité de son territoire, en état d’exercer une action effective.
L’autre affaire qui a surgi, c’est l’affaire grecque. Le 19 mars est arrivée à Laybach la nouvelle de l’insurrection de Moldavie : un ancien aide de camp du Tsar, à la tête des compagnons de la société secrète l’Hétairie, a passé la frontière, et essayé de soulever la Moldavie. Metternich a immédiatement réagi, en déclarant que ce soulèvement grec n’était pas autre chose qu’une ramification du grand complot révolutionnaire européen qu’on avait vu éclater en Italie, en Espagne, de différents côtés, et il agit immédiatement en ce sens sur le Tsar pour le persuader que l’on n’a affaire là qu’à une tentative révolutionnaire contre le souverain légitime. Il obtint un succès complet auprès d’Alexandre, qui, malgré l’influence, de plus en plus déclinante, de Capo d’Istria, oublie la cause des Grecs, des orthodoxes, ce qui est une cause nationale pour les Russes et de ne voit dans les Grecs révoltés que des révolutionnaires. Il le dit en termes propres, au début d’avril, à la Ferronnays et, au début de mai, à Caraman, lorsqu’ils prennent congé de lui. Les Grecs sont donc abandonnés par le Tsar, et l’affaire grecque se règlera en dehors des puissances.
En terminant, le Congrès produit deux pièces officielles : une déclaration générale qui justifiait la conduite des souverains, qui affirmait leurs principes et leurs sentiments, conformément à la déclaration de Troppau du 19 novembre, et une circulaire aux légations des trois puissances, Prusse, Autriche et Russie qui dénonçait à l’indignation des gouvernement et des peuples de ces ennemis de tous les pouvoirs établis et de tous les droits consacrés par l’ordre social que sont les révolutionnaires.
Naturellement, ces actes excitèrent une réprobation très vive en France, de la part des milieux libéraux : ceux-ci attaquèrent la politique que le gouvernement avait suivie et demandèrent des explications à la Chambre. A propos du budget, La Fayette attaqua vivement la politique que le gouvernement avait faite de s’associer à la Sainte-Alliance malgré tous les intérêts de la France et la liberté constitutionnelle. Pasquier défendit assez habilement sa politique et refusa de donner les explications qu’on lui demandait.
Ainsi, la politique de Richelieu et de Pasquier aboutissait à un résultat déplorable. Cette politique était partie du désir d’établir une ligne médiane qui donnerait à la France une figure de médiatrice et qui favoriserait l’institution d’une liberté modérée dans les petits États européens. Or, cette politique, finalement, a abouti à associer à celle de la Sainte-Alliance la restauration du pouvoir absolu. Après l’Allemagne, la France a perdu toute influence en Italie au profit de l’Autriche ; elle a perdu la confiance de la Russie, sans gagner celle de l’Angleterre ; elle s’est déconsidérée par ses incertitudes et par ses revirements. Au début de mars, Alexandre, qui était cependant bienveillant pour la France déclare : « C’est tant pis pour la France si elle ne sait inspirer ni crainte à ses ennemis, ni confiance à ses amis ». Le gouvernement de Prusse, par son ministre des Affaires étrangères, Ancillon, exprimait son mépris de la politique française qui s’était calquée sur celle de l’Angleterre, qui n’avait été « qu’une mauvaise imitation d’un mauvais original », qui n’avait su montrer « que des actes de pusillanimité ». Ainsi, la politique de Richelieu et de Pasquier dans ces années de 1820 à 1822 aboutissait à une véritable faillite. Mais encore, la France avait-elle fait des réserves sur la politique de la Sainte-Alliance : elle va au contraire, l’année suivante s’y associer de façon plus étroite dans l’affaire d’Espagne et dans l’expédition qu’elle conduira elle-même au-delà des Pyrénées.
L’expédition d’Espagne
Le nouveau personnel politique après la chute du ministère Richelieu.
Les gouvernements, à la date à laquelle nous sommes arrivés, c’est-à-dire 1822, sont véritablement obsédés par la crainte de la révolution, sauf l’Angleterre, qui est à l’abri dans son île et qui, comme nous l’avons vu, joue une politique personnelle. Cette obsession révolutionnaire finit par déformer la vue des choses et frapper d’inertie les gouvernements. Ainsi des Russes devant la question grecque : en rentrant de Laybach en Russie, le Tsar a trouvé l’opinion publique et la société dans un état d’exaltation extraordinaire, excitées à la fois par la solidarité orthodoxe et par les sentiments d’humanité, et aussi par l’occasion où ils croient que le soulèvement des Grecs les met pour réaliser un protectorat russe. Le Tsar se laisse entraîner par ce mouvement d’opinion et, dans la pensée d’intervenir, cette fois, victorieusement contre les Turcs, il va même jusqu’à envisager de grandes opérations diplomatiques et militaires. Il s’ouvre, le 18 juillet 1821, sur ces plans dans une conversation avec l’ambassadeur français La Ferronnays ; il dénonce, dans cette conversation, parce qu’il croit la guerre inévitable, « le concours odieux et insensé » que l’Angleterre et peut-être l’Autriche veulent porter à la Porte ; ce danger serait conjuré si, dit-il, la France et la Russie liaient leurs causes. Ce serait facile si la France se prêtait à une combinaison d’action commune avec la Russie, car alors l’Autriche se sentirait menacée en Italie et n’oserait bouger. L’Empereur de Russie ajoute que, pour prix de sa collaboration, le gouvernement français peut lui demander ce qu’il voudra : « Ouvrez, dit le Tsar, le combat sur la Méditerranée, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’aux Dardanelles. Que la Franc choisisse ce qui est à sa convenance ; elle peut être sûre non seulement de mon consentement, mais encore de l’assistance la plus sincère et la plus efficace des Russes ».
A cette ouverture d’alliance et d’expansion méditerranéenne, le gouvernement français répond de façon assez embarrassée. Richelieu et Pasquier ne sont pas hostiles au principe de l’alliance russe, mais ce sont des gens un peu inquiets, n’ayant pas grande envie d’agir, et, d’autre part, ils se défient de la constance du Tsar : ils n’ont pas grande confiance dans l’esprit de suite d’Alexandre. Ils craignent enfin de se brouiller avec les autres gouvernements, de telle sorte qu’ils se décident à éluder la proposition russe, se bornant à prendre des msures capables de renforcer la position de la France, par exemple de développer la position de la France dans les ports militaires de la Méditerranée, de rassembler quelques hommes, de montrer qu’il faut compter avec la France ; mais pour ce qui est de la grande combinaison, ils préfèrent attendre le moment où les Russes seront prêts eux-mêmes à lancer des opérations et à ce moment-là se posera la question de les soutenir. La France recule en réalité devant l’occasion que lui offraient les Russes et reste fidèle à sa politique de prudence et d’inertie et d’association internationale dans la combinaison de la Quintuple Alliance. Elle a eu raison d’ailleurs, parce que le Tsar ne tarde pas à faire machine arrière : sous l’influence de Metternich et de Castlereagh, il abandonne l’idée de partir au secours des Grecs et ses fameux projets s’évanouissent ; tout le monde recommence à voir dans les Grecs soulevés contre les Turcs des révolutionnaires, au même titre que les Italiens qui se soulevaient contre le roi de Naples ou le roi de Piémont ; on n’envisage plus cette question, comme les autres, que sous l’angle de la préservation du régime monarchique et absolutiste.
Richelieu a abandonné le ministère et passé la main, le 14 décembre 1821, à l’équipe des ultra-royalistes sous la présidence de Villèle. Dans le ministère Villèle, c’est d’abord le duc de Montmorency qui est ministre des Affaires étrangères, et le ministère est alors homogène et à droite, et il est soutenu par une majorité également forte à la Chambre et qui va se renforcer successivement par les élections partielles du mois de mai, puis du mois de novembre 1822.
Une des raison de la chute de Richelieu a été l’incertitude qu’on lui reprochait de sa politique étrangère : Villèle va-t-il entreprendre une politique plus vigoureuse que celle de son prédécesseur ? A l’origine, le ministère n’a pas de Président du Conseil et Villèle est simplement ministre des Finances, par conséquent au même rang que ses collègues. Mais, en réalité, il n’y a dans le ministère personne de grande valeur en dehors de lui. Sa position politique est plus forte que celle des autres, il représente la droite modérée ; en face de lui, il y a des gens d’extrême-droite qui sont beaucoup plus violents que lui, qui ont une certaine rancœur de n’avoir pas eux-mêmes le ministère à diriger : Chateaubriand les maintient cependant dans le sillage de Villèle. L’influence de Villèle s’accroit, il se pousse près du roi Louis XVIII par son influence directe et aussi par l’influence de Mme du Cayla, par ses qualités, non éminentes mais sérieuses, que Louis XVIII apprécie. Son influence sera beaucoup plus forte encore sous Charles X.
Villèle, au moment où il entre au ministère, a quarante-neuf ans. Il est arrivé vite dans le monde politique puisqu’en 1815, il était complètement inconnu. C’est un homme ambitieux et aimant le pouvoir et il a gardé six ans son ministère. Il y est arrivé par une marche tenace et souple. Ce n’est pas qu’il ait une grande situation personnelle : ce n’est qu’un petit gentilhomme gascon, sans grande race. Le roi Louis XVIII l’a fait comte, le 17 août 1822. Il a peu d’instruction, aucune qualité brillante, il n’est pas orateur, mais il parle facilement et il débat supérieurement les affaires qu’il expose clairement et qu’il sait raisonner. Il n’a rien qui séduise ; c’est un personnage falot, de figure ingrate, mais c’est un homme de travail et de compétence. Il a travaillé soigneusement dans les commissions parlementaires, appris en quelque sorte le métier en faisant la besogne. Il étudie une question jusqu’à ce qu'il y voit clair et qu’il la possède à fond, et c’est ainsi qu’il s’est attelé aux questions financières et qu’il s’y est fait une véritable spécialité. Il est servi d’ailleurs par un esprit clair et ordonné et il travaille avec méthode. C’est d’abord comme technicien qu’il est sorti du rang et qu’il a commencé par affirmer son influence. Il est sorti également du lot comme homme de parti : dès le début, il a épousé les thèses les plus violentes des ultra-royalistes ; il s’est montré passionné, de mauvaise foi, dans les premières attaques de la Chambre Introuvable, il revendique âprement la responsabilité parlementaire et la décentralisation. Puis, il s’est assagi, il a laissé tombé les exagérations et les parties irréalisables du programme des ultra-royalistes, et surtout, quand il arrive au pouvoir, le pouvoir, alors, achève de le modérer. En cela Villèle a quelque chose de rassurant pour l’avenir : cet homme ne serait rien sans les institutions parlementaires. C’est donc une garantie pour la Constitution, pour la Charte, que la présence de Villèle au ministère ; il n’a aucun rapport avec un homme comme Polignac.
Il a des qualités indéniables, qui sont surtout des qualités sérieuses : homme d’ordre, à défaut de qualités brillantes, il est un peu terre-à-terre, il ne voit les choses que par le petit côté ; il a toujours les yeux sur les questions financières : on dit qu’il n’envisage les questions que sous l’angle du cours de la Bourse – et il manque complètement d’imagination ; il n’a que le sens du moment et des faits. Il a peu de prévoyance et on peut dire qu’il rapetisse en quelque sorte tout ce qu’il touche. Mais il est habile à manœuvrer, c’est un extraordinaire technicien parlementaire, qui sait « faire les couloirs » et assurer sa majorité. Il restera ainsi au pouvoir par toutes sortes de combinaisons, qui seront victorieuses pendant six ans. En somme, c’est comme on disait sous l’Ancien Régime, un excellent « commis », c’est un homme de second plan.
Il a, d’autre part, des défauts de caractère ; il est prisonnier de son parti. Tout en étant personnellement plus modéré que ses troupes, par désir de rester au pouvoir, par absence d’énergie et par un reste, aussi, d’esprit de parti chez lui, on va le voir adopter toutes les idées de son parti, bien qu’il les juge souvent dangereuses, et il finit par faire ce qu’il juge lui-même déraisonnable. Toutes ses grandes lois religieuses et sociales, la guerre d’Espagne, l’intervention pour la Grèce, tout celà lui est imposé par son parti et il ne l’a adopté qu’en rechignant. Il n’est pas franc, d’autre part, et il ne joue pas le jeu loyalement : il a réussi à se faire nommer Président du Conseil par le Roi au grand dépit du duc de Montmorency et pendant l’absence de celui-ci, il travaille le Roi en sous-main, Louis XVIII en flattant sa paresse, Charles X en flattant son désir d’autorité et en assiégeant l’un et l’autre de conseils obliques. Il est d‘ailleurs assez rancunier, jaloux de ses supériorités : il ne souffre autour de lui, dans son ministère, que de médiocres. Ce caractère s’accentuera de plus en plus : ses dissentiments avec Chateaubriand viennent en grande partie beaucoup plus d’une différence de caractères que d’une différence d’idées ; il remplacera Chateaubriand, qui est un homme de premier plan, par le comte de Damas qui est un médiocre.
Villèle n’a donc ni les vues, ni les qualités d’un homme d’État : c’est un administrateur probe, sagace, un politicien habile et retors, un serviteur fidèle du roi, mais qui manque évidemment de grandes vues et qui, comme je vous le disais tout à l’heure, va faire une politique petite, et au jour le jour.
Les autres, c’est d’abord Montmorency, puis c’est Chateaubriand. Montmorency est plus âgé que Villèle ; il a cinquante-cinq ans, mais il est moins sûr. C’est tout à fait un homme de parti, entièrement dominé par sa foi religieuse ; il est un des fondateurs de la Congrégation ; c’est un homme de piété ardente, qui s’est compromis, à ce titre, dans la lutte contre la Révolution et les revendications du clergé au lendemain de la Restauration. Il est d’ailleurs parfaitement loyal et même un peu candide, et il ne pèsera pas lourd dans les mains d’un diplomate retors comme Metternich. Il n’est pas très intelligent, il n’a aucune préparation à la diplomatie. Ce n’est qu’un homme de parti, bien qu’ayant les meilleures intentions du monde.
Chateaubriand a une tout autre valeur. Chateaubriand, quand il arrive au ministère, est dans tout l’éclat de son génie, ayant cinquante-quatre ans, derrière lui ses grandes œuvres littéraires et aussi tous les services qu’il a rendu à la Restauration dès l’origine. Deux points sont particulièrement à noter chez lui, pour ce qui nous intéresse : c’est d’abord qu’à la différence des autres, il connaît le métier de diplomate : il est dans la carrière, il a été secrétaire d’ambassade à Rome dans sa jeunesse, puis ministre en Suisse, dans le Valais, ambassadeur à Berlin à la fin de décembre 1820, puis à Londres le 7 janvier 1822, et il a fait, avec sérieux, avec application, ce métier diplomatique, rédigeant lui-même les dépêches. Il connait en particulier l’Orient et toute l’Europe, même aussi des questions plus lointaines comme l’Amérique. D’autre part, le second traità noter, c’est que Chateaubriand est le chef de l’extrême-droite qu’il a groupée dans son journal Le Conservateur. Il est un des principaux auteurs de la chute de Decazes et de l’entrée de Villèle et de Corbières dans le ministère Richelieu. C’est grâce à lui que s’est maintenue l’union royaliste autour du ministère. Le programme de son groupe est intéressant d’ailleurs, plus évolué, plus ouvert que celui des royalistes du genre de Villèle : il comporte naturellement le développement de la monarchie, mais il voudrait appuyer la monarchie sur une politique de réformes sociales et de libertés locales, liberté de presse par exemple. Chateaubriand est l’élément essentiel de la majorité sur laquelle Villèle s’appuie, et cela explique, avec l’indépendance de caractère de Chateaubriand, l’autorité de sa parole et de sa volonté et aussi l’autonomie de son action quand il est au ministère.
Il diffère essentiellement des précédents ministres donc, par deux traits : par son imagination qui est toujours en mouvement et toujours tourné vers la grandeur, et par la profondeur aussi de certaines de ses intuitions : il y a chez lui une sorte de lucidité passionnée et prophétique qui lui fait voir une politique plus lointaine que celle des autres ministres. Pendant qu’il était ambassadeur à Berlin, il a ainsi multiplié les vues et les conseils, condamnant et blâmant l’indécision de la politique de Pasquier ; il a une politique personnelle et, quand il arrive au pouvoir, il a une grande confiance dans la vertu de l’énergie, dans la nécessité de la déployer, et, en particulier, il voudrait engager la Restauration dans de grandes entreprises : « La cocarde blanche, dit-il, sera assurée quand elle aura revu l’ennemi ».
Quant au parti de Villèle et de Chateaubriand, il a une immense impatience du pouvoir, une grande intransigeance de doctrine. En politique étrangère, les ultra-royalistes n’ont d’idées que celles de leur parti, et la haine de la révolution partout où elle relève la tête : La Bourdonnaye, Dalalot, Donnadieu, les journaux d’extrême droite – La Quotidienne, Le Drapeau Blanc, La Foudre, Le Conservateur aussi, dans la courte période où il a vécu – n’envisagèrent la politique extérieure que sous cet angle de la politique intérieure et du triomphe de la contre-révolution. Le groupe villéliste est plus modéré que les autres, constituant le centre droit et la droite, animé de la fidélité au Roi, de soumission à tous les projets du ministre ; ce sont des propriétaires ruraux d’origine, facilement effrayés par les aventures, de petits gentilshommes de province, assez ternes, dont Villèle est tout à fait l’incarnation. Il n’existe donc pas dans ce parti, comme dans le ministère, de digue sérieuse contre les exagérations des partisans impatients d’une politique contre-révolutionnaire.
La situation internationale est à ce moment dominée par les suites de l’affaire italienne, qui viennent de se liquider. On a décidé à Laybach qu’on se réunirait dans une nouvelle conférence qui se tiendrait à Florence en septembre 1822 ; plus tard, on décide d’en transporter le siège à Vérone. On y fera le bilan de l’opération italienne et on liquidera des affaires qui ont surgi à la fin du Congrès de Laybach, c’est-à-dire l’affaire d’Orient et l’affaire des colonies d’Amérique, plus, toujours cette question de la traite des noirs et de la piraterie dans la Méditerranée et dans les eaux américaines qui est au programme de la diplomatie depuis 1815. Mais, dans l’intervalle, dans cet entracte entre deux Congrès, la question d’Espagne a pris le pas sur toutes les autres et a relégué à l’arrière-plan la question italienne ou la question grecque.
En Espagne, en effet, le roi, sous l’influence d’une camarilla qui est absolutiste et bigote, qui n’a pas de confiance dans son ministère, fait des appels continuels à l’Europe pour qu’on vienne le restaurer dans son absolutisme. Il s’appuie sur les paysans et le clergé. Il s’est formé dans le Nord de l’Espagne un mouvement royaliste en Catalogne, en Navarre et en Aragon, mouvement dont le centre est la petite ville de Seu d’Urgel, qui a été prise par les monarchistes le 21 juin. D’autre part, les ultra-royalistes d’Espagne ont essayé une sorte de coup d’État pour restaurer l’absolutisme royal : ce coup d’État, qui a eu lieu du 30 juin au 7 juillet, a échoué et il n’a eu pour résultat, comme les tentatives de coups d’État de Louis XVI jadis, avant le 14 juillet ou au début d’octobre, que d’exciter une réaction très vive de la part des partis avancés, des sociétés secrètes, de ceux qu’on appelle les « communeros », de la franc-maçonnerie, du peuple des villes industrielles ce qui a obligé le roi à prendre un ministère d’exaltés et la guerre civile a éclaté entre le gouvernement constitutionnel avancé et les royalistes du Nord qui se sont constitués en un gouvernement séparé, une « régence, à la Seu d’Urgel.
La répercussion de ces événements d’Espagne a été très grande dans l’opinion française : des polémiques extrêmement violentes éclatent sur ce point dans les journaux de gauche et les journaux de droite et, à la tribune, à propos du ministère des Affaires étrangères : le général Foy a attaqué violemment la politique espagnole, adjurant le gouvernement de se mettre à la tête des libéraux espagnols pour les soutenir ; le gouvernement a refusé naturellement de marcher dans ce sens, mais comme une épidémie de fièvre a éclaté en Espagne, il en a profité pour établir sur la frontière des Pyrénées un cordon sanitaire, qui est en réalité une sorte de corps d’observation, de surveillance, prêt, le cas échéant, à entrer, si c’est nécessaire, en Espagne. On a même, à un certain moment, saisi sur la frontière des armes et de l’argent que les ultra-royalistes faisaient passer de France aux royalistes d’Espagne, et l’enquête faite à la suite de cette affaire a montré qu’il y avait des complicités de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, lui-même et du directeur de la Police, Franchet d’Espérey.
Les royalistes, en France, sont extrêmement inquiets du sort possible de Ferdinand d’Espagne et ils craignent qu’il lui arrive ce qui est arrivé à Louis XVI et pour les mêmes raisons. De telle sorte que dans les préoccupations de l’opinion, la question d’Espagne est passée au premier plan, elle va passer au premier plan des questions internationales dans le Congrès de Vérone où les diplomates se réunissent.
Le congrès de Vérone
Le congrès a été naturellement précédé de conférences préliminaires des chefs de délégations à Vienne ; Metternich, fidèle à sa tactique, désirait que les questions soient étudiées et, en fait, résolues avant le congrès qui n’aurait ensuite qu’à entériner les décisions prises. Il s’est efforcé de déblayer le terrain de la question grecque : se concertant avec l’Angleterre, il a amené le Tsar à ne pas donner suite à ses plans d’intervention mais le gouvernement turc a refusé en août de donner les satisfactions que lui réclamait le Tsar, de retirer toute espèce de troupes des provinces danubiennes et d’assurer la liberté des relations commerciales dans la Mer Noire. Le Tsar, mécontent, a été amené à retirer son ambassadeur de Constantinople. Metternich et l’Angleterre s’efforcent d’interposer leur médiation entre eux et de ramener de bonnes relations : dans le cours des mois qui précèdent Vérone et à Vérone même ; ils y réussissaient sans trop de peine, et la question grecque se trouve écartée par les puissances.
Pour Metternich, il s’est agi d’autre part d’échanger les vues et de préciser les positions sur la question espagnole. Deux positions sont très nettes, celle de la Russie et celle de l’Angleterre : le Tsar, appuyé par Nesselrode, Pozzo di Borgo et l’ambassadeur à Vienne, Tatischchev, est extrêmement ardent contre l’Espagne ; il veut y faire intervenir la Sainte Alliance et il est même décidé à agir lui-même si on ne veut pas agir au nom de l’ensemble des puissances. Il est d’autant plus décidé sur ce point qu’il a sacrifié son propre point de vue sur la question grecque à l’entente européenne. Il est imbu de la solidarité monarchique et il veut la faire jouer en faveur du roi d’Espagne. L’autre position, non moins nette que celle-là est celle de l’Angleterre, mais elle est inverse : l’Angleterre est décidée à empêcher toute intervention, à la fois par doctrine – Castlereagh a répété son principe de non intervention dans les conversations avec Chateaubriand et Canning qui lui succède le 16 septembre 1822 le répète dans toutes les dépêches officielles – mais aussi parce que l’Espagne tient particulièrement à cœur à l’Angleterre : c’est l’Angleterre qui a chassé Napoléon d’Espagne et elle considère que l’Espagne est un peu sa chose et sa chasse gardée ; elle va s’efforcer d’empêcher toute espèce d’intervention européenne, même française, en Espagne. De la Prusse il n’est plus question, elle ne fait que suivre Metternich.
Quand à la France, quelle position va-t-elle prendre au congrès au Vérone ? La première question a été de désigner le plénipotentiaire qui irait représenter la France à Vérone : Villèle, occupé aux affaires intérieures, refuse d’y aller ; le roi se défie de Montmorency ; Chateaubriand voudrait qu’on le désigne pour prendre la direction de l’ambassade. Finalement, on décide, à la fin d’août 1822, que Chateaubriand sera à la tête de la délégation française, mais que, pour les discussions préliminaires qui se passeront en conférences à Vienne, c’est Montmorency lui-même qui sera envoyé ; après, il rentrera en France et Chateaubriand prendra à Vérone, la direction de la délégation. Montmorency part le 30 août pour Vienne, sans instructions écrites, mais très au courant des conceptions du roi et des autres ministres du gouvernement, avec lesquels il les a discutées avant de partir.
Ce que veut le gouvernement français, c’est que Montmorency ne prenne aucune initiative de délibération : si la question est amorcée par d’autres, il faudra établir que la France doit rester entièrement libre de ce que peuvent exiger son intérêt et son honneur. Pour le cas seulement où une guerre viendrait à éclater, on demandera aux puissances alliées quelle attitude elles sont décidées à prendre et quel concours éventuel elles apporteraient à cette action. Cependant, quoique ayant bien précisé ainsi son terrain, le gouvernement conserve une certaine défiance vis-à-vis de Montmorency ; c’est pourquoi, peu de temps après son départ, le 6 septembre, Villèle est nommé Président du Conseil, ce qui lui donnera plus d’autorité pour maintenir en lisière les initiatives possibles de Montmorency, au grand mécontentement de celui-ci d’ailleurs. Et, à ce titre, le 6 septembre, Villèle, au nom du roi, peut précisier à Montmorency ses instructions : la mission donc est expresse de ne pas pousser à la guerre, d’éviter la guerre, en tout cas de réserver la liberté entière d’action de la France.
Villèle et le roi sont en effet très attachés à la paix. Ils l’ont déclaré à Wellington, qui passait par Paris pour se rendre à Vienne le 20 septembre : en aucun cas, la France ne consentira à donner passage à des troupes étrangères sur son territoire, et, d’autre part, elle ne fera pas la guerre sur l’invitation des puissances et, à plus forte raison, sur leurs injonctions ; si elle est entrainée par les événements à la faire, elle ne le fera qu’à son propre moment, quand elle l’aura jugé bon et avec une entière liberté d’action. Il ne faut donc à aucun prix accepter un mandat de l’Europe d’agir en Espagne. Les raisons qu’ont le roi et Villèle de s’attacher à cette politique sont qu’ils craignent les répercussions sur la situation économique et financière, que, d’autre part, ils sont assez incertains sur la valeur et la fidélité de l’armée, qui, en définitive, est composée essentiellement d’éléments bonapartistes, dont on ne sait pas trop comment ils réagiraient. Et puis, on est inquiet des réactions possibles de l’Espagne : on se rappelle le soulèvement contre Napoléon et les misères que l’armée française, en 1808 et 1809, y a rencontrées. Cela nous explique la prudence et le caractère pacifique de la politique de Villèle et du roi.
Or, Montmorency, à Vienne, va prendre une attitude différente de celle qu’on lui a prescrite. Partisan comme il l’est, il a en réalité, depuis toujours, pensé à la guerre ; il a donné soutien, comme nous l’avons vu, aux royalistes ; il a épousé toutes les idées de son parti, et dès qu’il est arrivé à Vienne, son langage, assez imprudent, a fait croire aux puissances alliées que la France interviendrait certainement en Espagne. Il est tombé tout à fait en confiance avec le Tsar : l’un et l’autre sont des esprits chimériques et chevaleresques, préoccupés de la mission que la Providence a donné aux gouvernements d’arrêter l’expansion des idées révolutionnaires partout en Europe. Ses entretiens avec le Tsar sont fréquents et intimes et, sans s’en rendre compte, Montomrency dévie de plus en plus vers le point de vue du Tsar. D’autre part, Metternich est hostile à une intervention séparée de la France, parce que ce serait une augmentation de force pour notre pays et parce que cela lui créerait une influence en Espagne supérieure à celle de tous les autres pays. D’autre part, si la France échouait dans la répression de l’affaire d’Espagne, le danger révolutionnaire deviendrait de plus en plus grave en Europe : Metternich envisagerait donc une intervention internationale en Espagne, et non pas ne intervention française. Il est assez souple pour adapter son langage à tous ses interlocuteurs. On ne fait d’ailleurs, à Vienne, que des conversations préliminaires, avant de se transporter au Congrès, où la décision est renvoyée.
Montmorency, dans l’entraînement de ses propres idées, sous l’influence du Tsar, et très certainement sans s’en rendre compte, a perdu de vue les instructions que lui a données son gouvernement, soit sur le fond, puisqu’il accepte en lui-même l’idée d’intervention, soit dans la forme, car c’est lui-même qui prend l’initiative de tâter les gouvernements sur cette question d’Espagne. Il se croit en effet autorisé par l’éventualité qu’on avait envisagé à Paris d’une guerre possible à s’informer pour commencer, de l’attitude des puissances si la guerre éclatait, question qui n’aurait dû être soulevée qu’après toutes les autres et au dernier moment. Il a d’ailleurs un certain trouble dans cette décision, il se rend compte lui-même qu’il va un peu loin et il se défend dans ses lettres près de Villèle de vouloir prendre une telle initiative. Mais, toujours est-il qu’il en a parlé aux gouvernements étrangers et que les autres lui demandent, naturellement, quelles sont les intentions exactes du gouvernement français sur l’Espagne ; il promet de répondre et, pour cela, il prépare imprudemment une note pour exposer le point de vue de la France. Au lieu, par conséquent, de rester sur la réserve, le plénipotentiaire français a soulevé de lui-même la question à laquelle on lui disait de ne répondre que de façon prudente.
Le Congrès de Vérone a été environné d’un éclat tout particulier ; il est peut-être plus brillant encore que celui de Vienne. Il y a là réunis six souverains, neuf ministres principaux, avec une nuée d’ambassadeurs ; la délégation française, par exemple, est composée du ministre des Affaires étrangères lui-même et de six ambassadeurs ; il y a des nuées d’attachés d’ambassade, de ministres fonctionnaires. Toute la grande société européenne s’est transportée à Vérone. Il y a des fêtes brillantes et continuelles, dont la partie musicale est dirigée par le maestro Rossini.
La politique française a été nettement définie par les instructions que Chateaubriand a reçues et qu’il emporte avec lui, en plus des explications verbales qui lui ont été données. Il quitte Paris le 5 octobre, avec les pouvoirs nécessaires pour traiter. D’après ces instructions, on lui a dit « Les plénipotentiaires doivent surtout éviter de se présenter au Congrès comme rapporteurs de l’affaire d’Espagne... Nous ne sommes pas décidés à faire la guerre à l’Espagne ». Il faut donc qu’il déclare d’ailleurs, que la France n’a rien à redouter de l’anarchie de ses voisins, elle a un corps d’observation sur la frontière qui la met à l’abri, qui peut empêcher la contagion des idées révolutionnaires en Europe. Il faut d’ailleurs établir que la France « étant la seule puissance qui puisse agir directement par ses troupes en cas de nécessité, elle seule devra rester juge de cette nécessité ». Il émettra seulement l’avis que « dans le cas de guerre, les puissances agiraient sagement, si, pour se préserver de tout danger, elles s’engageaient à déclarer aussi la guerre et à former en Allemagne une armée d’observation destinée à venir au secours de la France sur la demande qu’elle pourrait en faire ». Il semble que là, le gouvernement français ait envisagé que si, plus tard, il intervenait en Espagne, cette intervention pourrait amener des complications avec l’Angleterre et que, dans ce cas, il serait intéressant d’être soutenu par le reste de l’Europe. En somme, c’est toujours la même ligne : ne pas tomber dans le piège de prendre une attitude analogue à celle que l’Autriche avait prise à Laybach, c’est-à-dire de se faire le mandataire de l’Europe pour une intervention militaire.
Mais Montmorency, au lieu de rentrer à Paris après les préliminaires de Vienne, a décidé, sous un prétexte ou sous un autre, d’aller lui-même à Vérone et de continuer, par conséquent à diriger la délégation française. Il veut poursuivre l’affaire, en réalité, seul ; il travaille seul avec les autres ministres des Affaires étrangères des Puissances tenant ses collègues à l’écart, dans l’ignorance même de ce qu’il décide : ce n’est ainsi que le 8 novembre et sur une injonction formelle de La Ferronnays, qui est exaspéré de voir qu’on tient ainsi tout le monde dans l’ignorance, qu’il se décide à réunir ses collègues pour leur communiquer des explications et pour prendre leur avis.
Les conditions de la discussion à Vérone ne sont donc pas déjà celles qu’avait envisagées le gouvernement français. Montmorency est persuadé qu’il est nécessaire d’enchaîner toute l’Europe à la politique française, que la France se trouvera ainsi à la tête de l’Europe, arbitre en quelque sorte de l’action européenne en Espagne. Chateaubriand d’ailleurs, avec son imagination, n’est pas loin d’admettre également ce même point de vue ; ne tenant pas, lui non plus, un compte suffisant des instructions et des lettres de Villèle et s’imaginant qu’il a, en somme, une liberté d’action qui tient à sa personne même, à la grandeur de son personnage ; il a une facile propension à considérer que Villèle n’est qu’un très petit politique vis-à-vis de lui.
Les cinq ministres se réunissent sur Metternich le 20 octobre, à la veille de l’ouverture solennelle du Congrès, et, là, Montmorency donne lecture de la note qu’il a préparée : tout en parlant de la position pacifique de la France, il envisage l’hypothèse de la guerre et, dans ce cas, il escompte dit-il, « l’appui moral des Alliés, peut-être même leur secours matériel ». Il pose donc aux Alliés trois questions :
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en cas que la France rappellerait son ambassadeur en Espagne et romprait les relations diplomatiques, les Alliés sont-ils disposés à faire de même ?
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Si la guerre éclate, sous quelle forme l’appui moral que les autres puissances doivent donner à l’action de la France se manifestera-t-il ? Dans quelle mesure l’alliance jouera-t-elle à côté de la France pour inspirer un effroi salutaire aux révolutionnaires d’Espagne et de tous pays ?
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Quelles sont les intentions des Alliés quant au fond et à la forme d’un secours matériel à donner à la France (et non pas seulement d’un secours moral) si la France le leur demandait ?
Ainsi, Montmorency fait une triple dérogation à ses instructions : il a pris l’initiative alors qu’on lui disait d’attendre, et il a lui-même admis l’hypothèse de la guerre à l’Espagne ; il a accepté, par ses questions, de poser la France comme mandataire de l’Europe, et, enfin il a fait un appel au secours matériel de l’Europe. Les ministres lui demandent une note écrite précisant son point de vue et il laisse cette note en demandant une réponse immédiate.
Devant cette initiative de Montmorency, le gouvernement eut un vif mécontentement. Villèle lui envoya, le 4 novembre, une lettre de semonce, mais le mal était fait. La France se trouvait entraînée par lui, les jours suivants, dans des discussions sur le fond : pour le cas opù la France romprait avec l’Espagne et déclarerait la guerre, à quel titre interviendrait-elle, quel genre de secours réclamerait-elle des Alliés, comment envisagerait-elle la Constitution espagnole après la guerre, - toutes questions que jamais le gouvernement français n’aurait voulu voir discuter et que les Alliés posent tout naturellement à Montmorency. Wellington, de son côté, en prend prétexte pour déclarer qu’il n’accepte pas qu’il puisse y avoir une guerre européenne et pour offrir la médiation de l’Angleterre entre l’Espagne et l’Europe. Quant au Tsar, il en profite pour offrir à nouveau son concours, déclarant : « Je ne quitterai pas Vérone sans avoir terminé cette affaire » et il ajoute « La révolution espagnole ne peut être renversée que par la guerre, par la guerre seule. Il la faut : si vous avez des raisons pour vous abstenir, je les respecte, mais, pour moi, je n’en ai pas et je vais agir en conséquence ». Metternich, enfin, en profite pour soulever la question d’une déclaration commune que les puissances feraient à l’Espagne pour poser, par conséquent, la question sous le jour international.
Les réponses à la note de Montmorency sont données par les Alliés le 31 octobre : la Russie adhère sans réserve à toute intervention française ; l’Autriche, sans penser à rompre, se joindra, dit-elle, aux autres, pour donner son appui moral à l’expédition française ; elle demande qu’on délibère préalablement et qu’on s’entende préalablement sur l’appui matériel qui pourrait être nécessaire. Wellington, lui, refuse catégoriquement toute espèce de soutien à une politique belliqueuse. On commence alors à discuter de la procédure à employer pour avertit l’Espagne et pour le mettre en demeure de se prononcer. Montmorency est déjà, vous le voyez, entraîné dans l’action européenne ; il est persuadé sincèrement et il affirme à Villèle qu’il a réservé sa liberté d’action : en réalité, tout se discute et se prépare. Dans ces conférences internationales, la France, en réalité, n’a pas réservé sa liberté.
Le 11 novembre, une conférence est tenue pour déterminer les « casus fedoeris » entre l’Espagne et l’Europe. Sur la demande de Montmorency, on indique les cas de rupture et on demande à l’Espagne des engagements. Les cas de rupture envisagés sont : une agression contre le territoire français ou une provocation à la rébellion en France, ou bien un attentat contre le roi d’Espagne ou contre les princes de la famille royale, enfin une atteinte aux droits de succession normaux en Espagne. Sur ces points, les puissances s’accordent. On discute pendant quelques jours ; Montmorency, malgré Chateaubriand et La Ferronnays, signe une convention avec les puissances, sur ces différents points, le 19 novembre 1822. Les puissances se mettent alors à rédiger les notes qu’elles feront passer par leurs ambassadeurs au gouvernement espagnol, pour exiger la liberté absolue du roi de remplir sa haute vocation et pour fixer au gouvernement d’Espagne un délai au bout duquel, si le gouvernement n’a pas pris les engagements qu’on lui demande, les ambassadeurs seront rappelés. Ces notes sont rédigées par la Russie,l’Autriche et la Prusse de façon un peu différente, mais toutes sur un ton très violent. A une observation de Montmorency, les ministres déclarent en effet qu’ils sont décidés à rompre avec l’Espagne et à avoir toute liberté d’action. La note de montmorency est plus modérée dans sa rédaction que les autres, mais elle est dans le même sens.
Au contraire, Wellington, le 20 novembre, remet une note de protestation contre les actes du Congrès, qui sont dangereux pour le roi d’Espagne même et qui sont incompatibles avec les principes de l’Angleterre ; il refuse toute solidarité avec l’Europe. L’Angleterre rompt donc de façon définitive avec la Sainte Alliance. La Sainte Alliance est donc arrivée progressivement à une décision de rupture avec l’Espagne, qui doit précéder la guerre et Montmorency s’est lié avec elle. Montmorency, après ce beau succès, quitte Vérone le 22 novembre pour Paris, emportant les textes d la convention et des instructions prévues pour les ambassadeurs, laissant la place à Chateaubriand.
D’autres questions sont encore, en effet, à résoudre devant le Congrès et Chateaubriand n’a plus guère que ces questions annexes à étudier, la question d’Espagne étant, en fait, résolue.
La première question à régler, c’est celle de l’affaire grecque. L’ambassadeur russe Tatischchev, a, le 9 novembre, indiqué que les exigences des Turcs vont croissant : plus les Russes sont modérés, plus les Turcs sont exigeants. Voilà maintenant qu’ils posent des conditions précises. Metternich, la France, l’Angleterre et la Prusse ne peuvent pas faire autrement que de promettre au Tsar de le soutenir en face de ces exigences turques. Mais on sépare soigneusement deux choses : la question turque, c’est-à-dire la question des provinces danubiennes et la question du commerce dans la Mer Noire, et, d’autre part, la question grecque qui est celle d’une révolution contre un souverain légitime. Sur ce dernier point, le Congrès maintient sa position : on refuse de recevoir les envoyés des Grecs et Metternich dépose un rapport effrayant sur les sociétés philhelléniques et leurs desseins révolutionnaires. Les Grecs sont sacrifiés par l’Europe à la cause du conservatisme monarchique. La Russie renonce à une action personnelle ; c’est le triomphe sur ce point, de l’Autriche et de l’Angleterre.
Autre question : la question italienne. C’est pour voir ce qu’il était advenu des interventions en Italie que le Congrès s’était réuni. Metternich s’était arrangé d’avance avec le roi de Naples et le roi de Piémont pour fixer les délais d’occupation des deux royaumes par les troupes autrichiennes, la réduction progressive du nombre de ces troupes et, finalement, leur évacuation, quand les rois en seront d’accord. Mais il n’est plus du tout question de demander aux deux gouvernements des institutions libérales en faveur de leurs peuples : la victoire des troupes autrichiennes a été assez complète pour qu’on envisage seulement un rétablissement pur et simple de l’absolutisme ; au contraire, les deux rois de Naples et de Piémont déclarent qu’ils sont fermement décidés « à ne jamais admettre d’institutions dont le but serait un affaiblissement de l’autorité royale ». L’Autriche a donc toute satisfaction sur ce point. Mais Metternich voudrait aller plus loin : il voudrait poursuivre ses efforts en faveur d’une sorte de confédération italienne sous la domination de l’Autriche. Il n’a pas pu le réussir à Laybach, par le fait de l’opposition française : il essaye d’une autre façon, en proposant la formation d’une Commission internationale d’information sur les sociétés secrètes, comme on en a créé une en Allemagne. Chateaubriand réussit, malgré l’appui de la Russie à Metternich, à faire écarter la création de cette commission, grâce au soutien qu’il trouve dans le représentant du Pape, le cardinal Spina. Metternich a réussi tout de même, s’il ne peut pas faire créer cette commission de surveillance en Italie, à faire venir des représentants des différents États italiens à Vérone, pour y recevoir une « admonition paternelle » c’est-à-dire des injonctions de rester fidèles aux idées absolutistes. Chateaubriand a réussi, de même à empêcher que le Congrès dépose le prince de Carignan de ses droits à la succession : Charles-Félix n’avait pas d’héritiers mâles, Metternich et lui-même étaient désireux d’écarter de la succession le prince de Carignan qui passait pour libéral ; la combinaison aurait été de décider que la loi salique ne s’appliquait pas au Piémont et, par conséquent, que les filles de Charles-Félix pourraient hériter de la couronne. Or, Chateaubriand réussit à barrer également sur ce point Metternich. Mais il ne s’agit là que d’un résultat en quelque sorte négatif : il se borne à corriger, dans la mesure où il le peut, le mal qui a été fait au Congrès de Laybach.
Mais une autre question a été soulevée, cette fois par l’Angleterre, c’est la question de la traite des nègres. Wellington a déposé une note, le 24 novembre, pour réclamer des mesures efficaces de surveillance afin d’empêcher le commerce des esclaves. C’est une sorte de mise en accusation de la France, la France étant la seule puissnace maritime qui aurait des forces suffisantes pour faire cette police, de concert avec l’Angleterre. Chateaubriand répondit vigoureusement : il est d’accord avec le gouvernement anglais sur l’horreur qu’inspire à tout le monde la traite des nègres, sur la nécessité de mesures pour l’empêcher, et il énumère tout ce que la France a fait dans ce domaine. Mais il refuse d’aller plus loin : il refuse absolument la confiscation des bateaux négriers, il refuse surtout le droit de visite que l’Angleterre voudrait faire établir, comme contraire à la dignité de la France et contraire au principe de la liberté des mers. Il poursuit, par conséquent, sur ce point, l’attitude que le duc de Richelieu avait opposé à Castlereagh après 1815.
Enfin, une quatrième question fut posée : c’est la question des colonies d’Amérique révoltées contre l’Espagne. Wellington a déposé sur ce point un mémorandum, le même jour que pour la traite des nègres, le 24 novembre : il déclare que les soulèvements de l’Amérique du Sud, l’absence de reconnaissance de gouvernements réguliers dans ce continent, a pour conséquence le développement de la piraterie dans les mers d’Amérique, il déclare qu’il n’y a qu’un moyen d’y mettre fin, c’est de négocier avec les gouvernements de fait, c’est-à-dire, pratiquement, de reconnaître ces gouvernements révolutionnaires et non pas d’essayer de les faire rentrer sous le joug de l’Espagne. Les réponses au mémorandum anglais sont diverses : Metternich reconnaît que la question ne sera jamais révolue tant que sa Majesté Catholique n’aura pas renoncé à ses possessions d’Amérique, qu’on n’a pas le droit d’intervenir sur ces pouvoirs. La Prusse déclare qu’elle reste fidèle aux principes de justice de l’alliance, ce qui ne veut ren dire. La Russie se borne à des vœux de pacification. Quant à la France, plus intéressée à la question, elle répond de façon habile et louvoyante. Il est visible que si la question n’est pas réglée à l’Angleterre le bénéfice de reconnaître seule les gouvernements américains des colonies. Wellington réussit seulement à faire insérer dans le protocole de la Conférence la réserve des droits de l’Angleterre.
Le Congrès se sépare le 14 décembre, après le vote d’une circulaire, à la quelle ne s’associent ni l’Angleterre, ni la France et qui confirme, qui aggrave même, la déclaration de Troppau sur le droit d’intervention. Cette déclaration, en effet, nie le droit des peuples à se donner de nouvelles institutions, même de concert avec leurs rois ; l’Alliance considère en effet de telles institutions comme funestes au bien social. Le Congrès, avant de se séparer, a pris une dernière résolution, celle d’établir le droit d’extradition des condamnés et des bannis politiques, qui pourront être livrés à leurs gouvernements.
Quels sont donc les résultats du Congrès ? La Russie a pris désormais le rôle de chef de la croisade européenne contre les idées révolutionnaires ; le Tsar a même été jusqu’à y sacrifier l’indépendance de sa politique orientale et il se montre indifférent aux souffrances des Grecs. La Quintuple Alliance est désormais définitivement rompue, les Anglais s’étant retirés du concert européen. Quant à la France, elle s’est laissée entrainer dans une entreprise commune contre l’Espagne, elle a aliéné sa liberté d’action et elle apparait comme acceptant d’être, à son tour, l’instrument de la Sainte Alliance. Mais si on admet que la guerre d’Espagne est inévitable, ce qui est le point de vue de Montmorency, la France a obtenu certains avantages : elle a l’assurance que son intervention en Espagne ne soulèvera aucune opposition de l’Europe, ni objection, ni résistance, ce qui est une sécurité, et elle a obtenu cette garantie que si elle court un risque ou si elle rencontre une hostilité extérieure, par exemple de l’Angleterre, les puissances sont disposées à lui apporter leur concours.
Le Congrès de Vérone a donc tourné de façon tout à fait différente de ce qu’avait prévu et de ce qu’avait voulu le gouvernement français, et cette tournure nouvelle des choses a été le résultat de l’action partisane de Mathieu de Montmorency, imbibé des passions des ultra-royalistes.
L’expédition proprement dite.
Montmorency rentra de Vérone à Paris le 30 novembre. Le lendemain le roi le créait duc ; dès lors, on était quitte avec lui et on allait pouvoir le laisser de côté.
Villèle restait toujours partisan de la paix et il continuait à lutter en faveur de la paix, malgré une campagne véhémente de tous les journaux ultra-royalistes : un seul journal, journal officieux, le Journal des Débats continuait à demander une solution pacifique ; les salons, la Chambre, la Cour, les journaux, tout le monde était d’accord pour une intervention, sauf Villèle. Villèle maintenait son point de vue ; il sentait que la bourgeoisie et le monde des affaires étaient hostiles à la guerre. Il avait d’autre part, des soupçons contre la politique anglaise : dès le début, il craignait que si la France se portait du côté des trois puissances continentales, elle n’autorisât, par là même, une politique anglaise en sens inverse, qui tirerait les bénéfices de l’opération, particulièrement du point de vue commercial. Mais il craignait également d’abandonner la péninsule espagnole au commerce anglais. Le 22 novembre, il eut une alerte : l’ambassadeur de France en Espagne, Lagarde, lui faisait savoir que l’Angleterre était en train de négocier un traité de commerce avec l’Espagne et que les Cortès, dans une séance secrète, le 15 novembre, venaient d’autoriser le gouvernement espagnol à signer ce traité de commerce avec l’Angleterre. Villèle a peur de cette mainmise de l’Angleterre sur l’Espagne et il réagit vigoureusement : il va même jusqu’à envisager d’être soutenu par les puissances continentales dans un conflit avec l’Angleterre. D’ailleurs, aux explications qu’il demanda au gouvernement anglais, le gouvernement anglais se déroba, indiquant qu’il ne s’agissait que de questions de règlement de dettes de guerres et non pas du tout d’un traité de commerce.
D’ailleurs, les nouvelles espagnoles sont assez incertaines et assez malencontreuses : à la fin de novembre, les ultra-royalistes espagnols de la Seu d’Urgel sont battus par les troupes du gouvernement du général Mina ; la Régence de la Seu d’Urgel est dispersée. Pour Villèle, c’est un motif de plus pour s’abstenir, mais, pour l’opinion ultra-royaliste, c’est au contraire un déchainement de colère et la volonté de venger cet échec des royalistes espagnols en les soutenant.
Arrive à ce moment, Montmorency, porteur des textes qui ont été arrêtés à Vienne par les ambassadeurs et de concert ente lui et les ambassadeurs. Le Conseil des Ministres, réuni le 5 décembre pour envoyer des instructions à Chateaubriand, décide, malgré Montmorency, de demander aux puissances l’ajournement indéfini de l’envoi des notes de rupture à l’Espagne et d’obtenir, tout au moins, que la décision de cet envoi soit prise à Paris, par le corps diplomatique, de concert avec la France. Aussitôt ces instructions reçues, Chateaubriand exécute la démarche qu’on lui prescrit (12 décembre) : les trois puissances refusent ; elles consentent seulement, par égard pour la France, à retarder de quelques jours la remise de leurs notes. Au contraire, elles rappellent à la France les engagements que Montmorency a pris. En somme, les Alliés mettaient en quelque sorte la France en demeure de passer à l’exécution.
On attendait avec anxiété la décision de la France, au milieu du déchaînement des polémiques ultra-royalistes. Chateaubriand rentre à Paris le 20 décembre, et un premier Conseil des Ministres se tient le 22 ; trois jours de pourparlers suivent encore ; enfin, le 25 décembre, le Conseil des Ministres prend une décision. Villèle était seul de son avis, considérant qu’il fallait surseoir au rappel de l’ambassadeur français, se séparer, au besoin, des Alliés ; il est seul de son avis, mais le Roi se prononce pour cet avis, et on décide donc de ne pas retirer l’ambassadeur français ; d’attendre pour cela le jour que la France jugerait bon et, si elle le pouvait, le jour où elle pourrait appuyer par des troupes la décision de rupture. On écartait donc l’avis de Montmorency et l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis de l’Europe ; Montmorency démissionna immédiatement du ministère.
En fait, cela ne signifiait pas que la guerre n’aurait pas lieu. Au contraire, il était bien certain que la rupture diplomatique serait le prélude de la guerre, et c’est pourquoi Villèle voulait la retarder. Seulement la France ne voulait pas être entraînée à la guerre par les Alliés : c’est la solidarité avec la Sainte Alliance qui est condamnée par le Conseil des Ministres du 25 décembre, et non pas le principe même de la guerre.
Chateaubriand, après quelques hésitations, quelques façons faites pour accepter, est nommé ministre des Affaires étrangères, à la place de Montmorency, le 28 décembre 1822. En réalité, Chateaubriand est, comme Montmorency, partisan de la guerre ; il ne l’a pas caché dans ses lettres à Villèle quand il était à Vérone ; mais sa position est différente de celle de Montmorency, en ce sens que tout en étant, comme lui, partisan de la guerre, et, par là même, éloigné de la politique pacifique de Villèle, il considère que la guerre ne doit pas être faite sur les injonctions de la Sainte Alliance, que la France doit poursuivre sa politique indépendante, doit rester libre de son action. D’autre part, Chateaubriand voit dans la guerre autre chose qu’une simple expédition punitive à faire en Espagne : il y voit une occasion pour la politique française de s’émanciper, de reprendre une allure plus fière en Europe, et il l’écrivait à Villèle dès le 31 octobre : « C’est à vous, mon cher ami, de voir si vous ne devez pas saisir une occasion, peut-être unique, de replacer la France au rang des puissances militaires, de réhabiliter la cocarde blanche dans une guerre courte, presque sans aucun danger. Vers la guerre, l’opinion des royalistes et de l’armée vous pousse aujourd’hui fortement ». La pensée de Chateaubriand est donc intermédiaire entre celles de Montmorency et de Villèle ; il arrive finalement au même point que Montmorency, puisqu’il est partisan de la guerre, mais pour d’autres raisons et avec une autre méthode, plus proche de celle de Villèle, puisqu’il veut maintenir l’indépendance de la politique française, et plus fière, par ailleurs, dans son but et dans son allure que celle de l’un et de l’autre.
Si Villèle l’a choisi comme ministre des Affaires étrangères, malgré la propension de Chateaubriand à la guerre, c’est qu’il a pensé qu’en se dégageant de la Sainte Alliance, il fallait tout de même ménager les puissances et que Chateaubriand pouvait conserver le bénéfice du concours qui avait été promis, qu’il était d’autre part le seul homme qui pût maintenir l’union du parti royaliste autour du gouvernement, refaire par conséquent la majorité parlementaire autour de Villèle. L’arrivée de Chateaubriand au ministère ne signifie donc pas la victoire de la paix. Ce n’est pas non plus le produit d’une intrigue, comme les ennemis de Chateaubriand l’ont voulu marquer : Chateaubriand a une politique a lui, qui, en définitive, coïncide avec celle des Puissances et celle préconisée par Montmorency, mais qui a pour objet de donner à la France une allure nouvelle en Europe et de consolider la Restauration par une politique plus active. Il se trouve d'ailleurs que, dans cette dernière phase, la question prend une forme nouvelle : la crise internationale prend comme une allure de duel entre la France et l’Angleterre.
A Vérone, l’Angleterre a refuse de se joindre à toute démarche faite en Espagne et à toute intervention ; quand il est visible que le gouvernement français et Villèle lui-même dérivent vers la guerre, l’Angleterre va plus loin : non seulement elle ne s’associe pas à l’intervention européenne, mais elle s’efforce par tous les moyens d’empêcher la France d’intervenir. Pour prévenir cette intervention, elle essaye d’interposer sa médiation : Wellington la propose à Paris, où il arrive le 17 décembre. Mais le gouvernement français refuse. Canning, dépité, essaye de mettre le gouvernement français en contradiction avec lui-même ; il est obligé de changer ses batteries. Il se tourne alors du côté des Espagnols : il envoie une mission spéciale en Espagne, donnant des avis pacifiques et amicaux aux Espagnols au nom du gouvernement anglais, pour les persuader de donner à la France quelques assurances qui l’amèneraient à retirer son corps d’observation. Mais il n’a pas pus de succès avec les Espagnols qu’avec les Français ; d’ailleurs, il ne cachait pas aux Espagnols que, même en cas de guerre, ils ne pouvaient compter sur un secours des Anglais.
Il s’efforce alors, ayant échoué dans ses efforts de médiation à la fois du côté français et du côté espagnol, de faire pression sur la France par tous les moyens de persuasion ou d’influence diplomatique qu’il peut avoir : il s’efforce de brouiller la France avec les Alliés, en démontrant aux Alliés que la France a pour objet d’agir en dehors d’eux, et il essaye d’exciter la jalousie de Metternich et de la Prusse. Il fallut que Chateaubriand coupe court à ces tentatives en s’appuyant que le Tsar et en précisant sa position par une note du 23 janvier. Alors Canning s’efforce d’agir sur Chateaubriand par des lettres personnelles répétées, recommandant instamment la paix, tantôt en s’efforçant de le persuader du bénéfice de la paix, tantôt lui faisant craindre le pire, employant tous les tons possibles, l’intimidation, la menace, la persuasion, la supplication, l’appel à l’honneur, etc. Il échoue dans tous les cas.
Quand la rupture des relations diplomatiques entre la France et l’Espagne est faite, c’est un déchaînement de l’opinion anglaise, des manifestations contre la France à Londres, devant l’ambassade de France même, la formation des comités de souscription pour soutenir les Espagnols, etc. Et une explosion de colère lorsque Louis XVIII, dans son discours du trône a annoncé la guerre. Canning s’efforce d’effrayer la France en lui représentant que l’intervention française doit avoir pour résultat le renversement du roi d’Espagne et peut-être, pour lui, un sort analogue à celui de Louis XVI. Chateaubriand déjoue toutes ces manœuvres en faisant connaître au Tsar les menaces de l’Angleterre. Bref, il maintient fermement son point de vue et l’indépendance de sa politique.
Ce que veut l’Angleterre, c’est avoir réservé sa liberté d’agir : elle prétend avoir le droit de se mêler, si elle le désire, à la guerre et, dans le discours du trône du 4 février 1823, le roi a grand soin de garder le silence sur la neutralité anglaise en cas de guerre. Au Conseil du cabinet du 26 février, Canning prétendait même qu’il était impossible de résister à l’opinion et que cette opinion demandait que l’Angleterre soutienne l’Espagne. C’est Robert Peel qui défend le point de vue de la neutralité et qui l’emporte : l’Angleterre restera neutre. Mais Chateaubriand ne s’est pas laissé effrayer, il a tenu tête à la menace : « Guerre ou non, répond-il à l’ambassadeur anglais, la France fera ce qu’elle doit faire, ou bien je ne serai plus ministre ». L’expédition a ainsi pris le caractère d’un conflit franco-anglais. Canning avait mis dans l’affaire une passion extraordinaire. Cela achève de donner à la politique française, en même temps qu’elle répudiait la communauté d’action avec les Puissnaces de l’Est, un caractère d’indépendance et de liberté qu’elle n’aurait pas eu auparavant.
La décision de la guerre fut assez rapidement prise : Chateaubriand, fort de l’élan du parti royaliste, entraîna rapidement Villèle à la guerre. Les instructions qu’il donna, le 1er janvier, à l’ambassadeur de France en Espagne devaient en effet conduire à la rupture. Villèle hésitait encore : tantôt il menaçait de démissionner, tantôt il se cramponnait au pouvoir. Finalement, il cède, et, au Conseil des Ministres du 26 janvier, on se prononce pour la guerre. A Madrid, le gouvernement et les Cortès s’étaient d’abord flattés d’être soutenus par l’Angleterre et s’étaient décidés à tenir tête à la France ; ils sont obligés, au début de janvier, de se rendre compte que l’Angleterre ne les soutiendra pas, mais ils sont trop engagés pour reculer, et, le 27 janvier, le gouvernement français demandait à son ambassadeur l’ordre de demander ses passeports. La légation française quitta Madrid le 30 janvier. Le 28, le Roi avait ouvert la cession des Chambres et, dans son discours, après avoir exposé l’échec des tentatives pour assurer la sécurité et préserver l’Espagne du malheur de la guerre, il indiquait qu’il avait envoyé l’ordre de rappeler l’ambassadeur et annonçait que 100 000 hommes, sous le commandement du duc d’Angoulême, étaient prêts à marcher, « en invoquant le vœu de Saint-Louis, pour conserver le trône d’Espagne à un petit fils d’Henri IV, préserver ce bon royaume de la ruine et le réconcilier avec son roi » et il prenait l’engagement de retirer ses troupes dès que le roi Ferdinand « serait libre de donner à son peuple les institutions qu’il ne peut tenir que de lui et qui, en assurant son repos, dissiperaient les justes inquiétudes de l’Europe ». Ainsi, Louis XVIII annonçait la guerre, mais sans faire de référence aux Alliés, sans indiquer que cette décision était concertée avec la Sainte Alliance et en lui donnant comme objectif un attachement aux idées libérales, la possibilité pour le roi d’Espagne de donner une Charte à son peuple. Il marquait ainsi la différence de position entre la France et les Puissances de la Sainte Alliance. Ce fut une immense joie, inutile de vous le dire, de la part des royalistes : l’unanimité se reconstitua dans le parti royaliste autour du gouvernement.
Le 10 février, les crédits nécessaires à l’expédition furent demandés : la discussion à la Chambre s’ouvrit le 21 février ; elle fut marquée par des débats orageux, de violents incidents, qui aboutirent même à l’expulsion du député libéral Manuel. Chateaubriand défendit sa politique dans un grand discours le 25 février, où il lui donna une assez fière allure : dans sa péroraison, il indiquait que l’expédition replacerait la France à son rang militaire dans l’ensemble des nations, qu’elle aurait peut-être même le bon effet d’amener une réconciliation de tous les Français : « Le Roi, avec une généreuse confiance, a remis la garde du drapeau blanc à ces capitaines qui ont fait triompher d’autres couleurs ; ils lui réapprendront le chemin de la victoire, qu’il n’avait jamais oublié, celui de l’honneur ». Un accueil triomphal fut fait au discours, mais, vous le voyez, quelle qu’ait été l’attitude du parti royaliste, l’attitude aussi, des libéraux s’opposant à la guerre, donnait à l’expédition tout de même l’allure d’un acte d’association à la contre-révolution, par lequel la France liait sa cause à celle de la Sainte Alliance.
L’expédition fut rapide. 80 000 hommes avaient été mobilisés, parmi lesquels de nombreux vétérans de l’ancienne armée impériale ; dans le commandement, une large part avait été faite également au personnel de l’Empire, tout en laissant de côté ceux des généraux napoléoniens qui avaient été mêlés à la première guerre d’Espagne, comme le maréchal Soult ou le maréchal Victor. Ce sont des maréchaux de l’Empire qui sont mis à la tête des troupes, le maréchal Oudinot, le maréchal Moncey, les généraux Molitor et Bordessoulle et c’est finalement un général napoléonien Guilleminot, qui est major-général de l’expédition. Sous ce commandement des généraux de l’Empire, cependant, la majorité des officiers appartenaient à l’armée royale, étaient des officiers de noblesse : il y a donc dans le corps expéditionnaire réellement une fusion des officiers impériaux et des officiers royalistes. D’autre part, les efforts que les partis libéraux firent pour débaucher une partie de l’armée échouèrent : les sociétés secrètes s’étaient efforcées de faire une grande propagande parmi les soldats ; Béranger lui-même, avait fait une chanson intitulée « Le nouvel ordre du jour » dont le refrain était « Braves soldats, demi-tour ! ». Un rassemblement de libéraux français s’était constitué dans le nord de l’Espagne, autour du drapeau tricolore, sous le commandement des conspirateurs qui faisaient partie des sociétés secrètes : le colonel Fabvier, le colonel Nantil, ou le colonel Caron, qui, l’un et l’autre, avaient fait partie des conspirations de l’année précédente, ou bien des officiers en demi-solde comme Armand Carel. Ce corps s’était concentré à Bilbabo et il comptait faire une démonstration sur la Bidassoa pour persuader les troupes françaises de lâcher pied à l’expédition. En fait, il n’y eut pas de défection et l’expédition consacra réellement, comme l’avait prédit Chateaubriand, la réconciliation de l’armée avec le gouvernement des Bourbons.
Du point de vue diplomatique, les conditions de la guerre furent également heureuses. Le mécontentement anglais s’exprima de toutes les manières, par des discours ou des ordres du jour, mais sans aller plus loin : il ne dépassa pas les limites d’une malveillance inactive et l’Angleterre, en fait, resta neutre, et cela en grande partie parce que la Russie affirma aussitôt formellement qu’elle était décidée à prêter secours à la France à tout hasard : le 3 mars, le Tsar envoyait une dépêche disant que si « contre toute attente, l’Angleterre déclarait la guerre à la France pour empêcher le gouvernement de Sa Majesté Très Chrétienne de rendre à l’Espagne le plus essentiel des services, Sa Majesté autorise son ambassadeur à assurer dès à présent au cabinet des Tuileries que ses intentions ne changent pas et que, pour sa part, il regardait l’attaque dirigée contre la France comme une attaque générale contre les Alliés et qu’il accepterait sans hésiter les conséquences de ce principe ». Le 17 avril, l’ambassadeur russe faisait également une démarche près de Canning pour lui déclarer qu’il approuvait entièrement la conduite de la France. De même, le 26 avril, il annonçait à l’ambassadeur d’Autriche que le gouvernement russe offrait à la France tous les secours dont elle pouvait avoir besoin. C’était le bénéfice des conventions qui avaient été établies par Montmorency à Vérone qui apparaissait là.
Du point de vue militaire, au dernier moment, une difficulté à l’expédition se révéla, celle du ravitaillement, pour lequel l’intendance n’avait pas pris des mesures suffisantes et qu’il fallut pallier par des accords avec le munitionnaire Ouvrard. Les troupes passèrent la Bidassoa le 7 avril 1823 et les corps d’armée se développèrent en éventail pour pénétrer en Espagne dans toutes les directions. Le premier corps d’armée, sous le commandement du maréchal Oudinot, et avec lequel était le duc d’Angoulême, entra à Victoria le 16 avril, à Burgos le 9 mai, à Madrid le 24 mai. Partout, la discipline des troupes était restée stricte et le ravitaillement avait été bien opéré, et le corps expéditionnaire français avait été accueilli avec enthousiasme par les populations. Plus à gauche, Molitor pénétrait en Aragon et descendait l’Ebre, entrait à Saragosse, le 26 avril, puis à Valence, tandis que, plus à l’Ouest encore, Moncey, entré par les Pyrénées Orientales, balayait et occupait toute la Catalogne et bloquait Barcelone, laquelle se rendra le 2 novembre. En même temps, tout à fait à l’extrême-ouest, un quatrième corps d’armée sous le commandement du général Hohenlohen, occupait la Gallice, puis la province de Léon qui étaient nettoyées des Constitutionnels au milieu de l’été.
Une seconde phase d’opérations fut nécessitée parce que les Cortès se transportèrent à Séville, en emmenant le roi. Les forces françaises furent donc regroupées autour de Madrid et se portèrent alors sur l’Andalousie en deux colonnes : l’une sous le commandement du général Bordessoulle, descendit par Baylen sur Cordoue qui fut occupée le 15 juin ; l’autre sous le commandement de Bourmont, descendit la rive droite du Tage jusqu’à Séville occupée le 21 juin. Puis, les Cortès et le roi s’étant enfuis sur Cadix, les deux groupes continuant leur marche vers le sud, se rejoignirent sous Cadix, le 24 juin.
La troisième phase des opérations est constituée par le siège de Cadix. Le duc d’Angoulême arriva devant Cadix le 16 août. La colline du Trocadéro, qui domine la ville, fut enlevée le 31 août et les Espagnols demandèrent la capitulation le 28 septembre ; ils restituèrent le roi, qui passa dans els lignes françaises le 1er octobre.
Après la prise de Cadix, le duc d’Angoulême rentra à Madrid pour organiser e corps d’occupation ; il y resta trois jours, du 31 octobre au 4 novembre. Le roi Ferdinand rentra lui-même à Madrid le 13 novembre. Le duc d’Angoulême repassa la Bidassoa le 22 novembre, arriva le 2 décembre à Paris où on fit des fêtes retentissantes jusqu’au 15. Aucune des sombres prévisions qui avaient été annoncées par les libéraux ne s’était produite : sans doute, l’expédition d’Espagne n’est pas un grand fait militaire, mais elle montra la réorganisation de l’armée, sa discipline, et, en somme, la réconciliation des éléments militaires autour du drapeau blanc.
Du point de vue politique, l’expédition d’Espagne fut beaucoup moins réussie : la position de la France, en effet, a été que l’expédition devait aboutir à l’octroi de « libertés raisonnables » données par le roi ; d’autre part, la France devait bien, évidemment respecter le principe de l’indépendance politique du gouvernement espagnol puisque c’était pour libérer ce gouvernement que l’on intervenait. Dès l’entrée en Espagne, on avait donc été amené à laisser les Espagnols constituer eux-mêmes un gouvernement ; à Madrid, on avait organisé une régence, nommée par le Conseil des Indes et le Conseil de Castille. Malheureusement, ce gouvernement espagnol déclina aussitôt tous les conseils que le duc d’Angoulême pouvait lui donner ; il consentait seulement à parler de la restauration des anciennes Cortès et ne voulait rien savoir d’une Constitution possible. Cette Régence commença par supprimer tous les actes publiés depuis le 7 mars 1820, c’est-à-dire depuis le début de la révolution, et annuler tous les emprunts des Cortès. Malgré les efforts de Paris et, sur place, du duc d’Angoulême pour le faire gouverner et administrer dans un sens modéré et libéral, ce gouvernement provisoire espagnol se lança dans une politique de représailles : les passions populaires débordent celles du peuple et celles du bas-clergé, les arrestations se multiplient, tous les anciens députés des Cortès ont été déclarés coupables de trahison ; des incidents éclatent à chaque instant entre les autorités militaires françaises, qui veulent empêcher les violences, et les autorités locales ou particulières, qui les commettent. Riego, l’ancien commandant des troupes qui s’était soulevé en 1820, fait prisonnier, a été immédiatement pendu à Madrid.
Pour arrêter ces violences, le duc d’Angoulême prit, le 8 août, l’ordonnance d’Andujar : aucune arrestation ne devrait être faite sans l’autorisation des commandants de troupes ; les gens arrêtés auparavant seraient élargis ; les fonctionnaires qui contreviendraient à ces dispositions seraient à leur tour arrêtés ; les journaux étaient mis sous la surveillance des autorités militaires. Mais cette ordonnance souleva des protestations de partout en Espagne et même des ambassadeurs de Russie et d’Autriche ; ce fut une telle tempête à Madrid que le maréchal Oudinot dut suspendre l’affichage de l’ordonnance. Les Ultras, en France, trouvaient scandaleuse la politique du duc d’Angoulême. On est donc obligé de faire machine arrière.
Quand le roi Ferdinand eut été délivré et qu’il fut rentré à Madrid, ce fut bien pire, car le roi n’admettait pas les conseils du duc d’Angoulême et c’est une des raisons pour lesquelles celui-ci, plein d’amertume, quitta si vite l’Espagne : il voulait dégager sa propre responsabilité de toutes les horreurs que l’on commettait.
Villèle se rendait compte, lui aussi, qu’il fallait dégager la politique du gouvernement français de pareilles violences, et il signa rapidement avec le gouvernement espagnol un traité d’occupation par lequel la France laissait à la disposition de l’Espagne 45 000 hommes, dont la solde serait payée par le gouvernement français, les Espagnols payant seulement la différence entre la solde de paix et la solde de guerre (février 1824) ; le gouvernement espagnol reconnaissait une dette de 34 millions avancés par la France pendant la guerre, promettait une amnistie aux Espagnols ; l’occupation serait maintenue jusqu’au moment où les Espagnols en demanderaient la fin. Pour le moment, tout le monde réclamait la continuation de l’occupation française, les libéraux parce qu’ils y voyaient une garantie pour eux, les royalistes parce qu’ils y voyaient un soutien. En fait, l’occupation se prolongea en Espagne jusqu’en 1828.
Ainsi, la France s’était montrée fidèle à ses promesses de désintéressement. Canning fut obligé d’avouer que la politique française avait tenu ses promesses : « Jamais armée n’a fait si peu de mal et n’en a empêché autant » dit-il.
Les conséquences de l’expédition
La France avait affirmé son désintéressement absolu et avait indiqué que l’objet de sa politique était de rendre la liberté à Ferdinand VII. De fait, c’est ce qu’elle avait réalisé. Mais l’expédition française en Espagne marquait, en réalité, le triomphe de la contre-révolution : malgré le désir français de donner à l’Espagne une constitution octroyée par son roi, l’absolutisme le plus intransigeant s’était rétabli en Espagne. Or, en même temps, partout ailleurs, en France et en Europe, la contre révolution triomphait : en France, la domination des Ultras à la Chambre « retrouvée » et l’avènement de Charles X allaient permettre au parti ultra-royaliste de remplir son programme, et il s’y employait par toute une série de lois. En Italie, au Piémont, les Jésuites recevaient l’organisation de l’enseignement public ; dans le Lombard-Vénitien, des sentences de mort étaient prononcées contre tous les conspirateurs de 1821 : commuées en détention perpétuelle, elles entraînaient l’emprisonnement de Silvio Pellico et de ses compagnons au Spielberg. A Naples, Ferdinand avait oublié toutes les promesses qu’il avait faites à l’Europe. En Allemagne, la Diète surveillait rigoureusement les petits États, la Prusse et l’Autriche faisaient introduire par les gouvernements locaux les décisions des Conférences de Vienne, le roi de Prusse rejetait l’idée des Etats-Généraux, accordait simplement des Etats-Provinciaux. Enfin, dans les États du Nord eux-mêmes, dans les Pays-Bas, en Suède et au Danemark, partout s’aggravait la politique réactionnaire.
Il ne restait donc plus en Europe pour conduire la lutte en faveur de la liberté que les Grecs révoltés contre les Turcs. L’expédition française en Espagne apparaissait ainsi comme ayant donné le sceau final à l’entreprise contre-révolutionnaire de la Sainte-Alliance.
Mais Chateaubriand avait eu la pensée d’une politique beaucoup plus grande. Ce qu’il avait voulu par l’expédition d’Espagne, nous l’avons vu tout à l’heure, c’était redonner à l’Europe le respect de la France. Il va donc s’efforcer de tirer toutes les conséquences internationales dont le succès de l’expédition était susceptible. Il a fait maintenant son choix, il est décidé à orienter la politique française du côté de la Russie et à tourner le dos à l’Angleterre : il rétablit avec le Tsar des rapports de la plus intime confiance. Le Tsar affirme à l’ambassadeur français l’admiration et la confiance qu’il a en Chateaubriand. Chateaubriand, de son côté, déclare aux ambassadeurs : « Notre vraie politique est la politique russe, par laquelle nous contrebalançons deux ennemis décidés : l’Autriche et l’Angleterre ». Il aperçoit, grâce à cette intimité avec la Russie, de grandes choses possibles pour la France, voire même la disparition du traité de Vienne ; il écrit au comte de Marcellus, qui est à Londres : « Cette guerre doit être le signal et le premier acte de notre résurrection. Alors,il nous faudra la rive gauche du Rhin, autant qu’elle peut s’étendre ». A l’ambassader en Russie, La Ferronnays, il écrit le 1er octobre : « Jamais, nation après tant de malheurs, n’eut de plus belles espérances et ne fut replacée plus vite à son rang. Je voudrais vivre assez pour voir l’empereur Alexandre accomplir avec nous quatre grandes choses : la réunion des Eglises grecque et latine, l’affranchissement de la Grèce, la création de monarchies bourbonniennes dans le Nouveau-Monde et le juste accroissement de nos frontières ». Voilà, vous le voyez, un grand programme.
Pour le moment, la première tâche c’était d’enchaîner la question des colonies espagnoles à celle de l’Espagne. Il a déjà laissé percer ce dessein à Vérone, dans la note où il répondait à celle de l’Angleterre sur la piraterie dans les mers américaines ; en octobre 1823, il reprend son idées : il propose une conférence générale, où d’accord avec l’Espagne et les représentants des colonies, les puissnaces étudieraient les formes de gouvernement et les institutions à donner aux États de l’Amérique Centrale et de l’Amérique du Sud. Mais l’Espagne se refuse à abandonner aucun de ses droits. L’Angleterre menace de reconnaître sans tarder les États américains, sous une forme quelconque. La Russie nous engage à nous opposer, au besoin par la force, à cette initiative anglaise si elle se produit ; mais Chateaubriand sait bien que dans une guerre maritime, le secours russe serait inutile et que, d’autre part, la France pourrait exciter la jalousie d’autres états, comme l’Autriche. Il ne renonce pas à son objet, mais il veut le réaliser seulement par la persuasion : « L’affaire des colonies s’arrangera si on veut procéder avec mesure et circonspection ; si on veut aller brusquement, on peut tout perdre ».
Il a obtenu un premier point au début de décembre : ce qu’il désire d’abord, c’est obtenir de l’Espagne la liberté de faire le commerce avec les colonies ; le fait serait intéressant en soi, puisqu’il permettrait une expansion coloniale française dans le nouveau continent, mais aussi cela aurait cet intérêt de démolir cette position diplomatique de l’Angleterre qui a toujours prétendu que prendre le parti des révoltés était le seul moyen d’assurer son commerce avec le Nouveau Monde. Chateaubriand fait des démarches pressantes près du gouvernement espagnol ; tout le mois de décembre et le moins de janvier sont occupés à insister près du gouvernement espagnol pour obtenir cette liberté de commerce. En même temps, il insistait sur la nécessité de réunir cette conférence qui pourrait régler la question des colonies espagnoles. Il agit à la fois à Madrid et à Londres pour obtenir cette conférence ; il demande à l’Autriche de l’appuyer au début de février.
Peu à peu, il arrive à un premier résultat : l’Espagne publie le décret accordant la liberté de commerce avec ses colonies et, quelques temps après, l’Espagne accepte le principe de la conférence. L’Angleterre hésitait encore : tout en menaçant toujours de négocier avec les républiques d’Amérique, elle n’osait pas rompre délibérément avec l’Alliance, au moment surtout que que les États-Unis d’Amérique, par la déclaration du président Monroë, montraient leur hostilité à toute intervention européenne. La négociation progressait, on entrevoyait un résultat, lorsque brusquement Chateaubriand est renvoyé du ministère par Villèle, le 6 juin 1824.
Et, avec le départ de Chateaubriand, c’est la fin de toute grande politique. Villèle déclare lui-même : « J’ai plus à cœur les affaires intérieures que celles de l’extérieur ». Il est, d’autre part, en assez mauvais termes avec le Tsar : le Tsar a envoyé le grand cordon de Sainte Anne à Chateaubriand et ne l’a pas envoyé à Villèle. Villèle remplace Chateaubriand par un homme tout à fait incapable, qui sera un instrument docile, le baron de Damas, incapable au point que les ambassadeurs ne tarderont pas à se plaindre de ce qu’ils sont laissés sans instructions et qu’ils ne peuvent obtenir de réponse du ministre.
En quelques semaines, tout est liquidé : dès le 5 juillet 1824, dans une conversation avec l’ambassadeur anglais, Villèle laisse voir son désir d’évacuer l’Espagne le plus tôt possible ; il déclare le 19 juillet, que cette occupation coûte très cher et que tout le monde est d’accord pour y mettre fin. Il rappelle l’ambassadeur que Chateaubriand avait nommé à Madrid et ne laisse qu’un chargé d’affaires à Madrid. Le 6 août, il avoue à l'ambassadeur anglais qu’il se désintéresse des colonies : « La France a assez de mal avec l’Espagne sans s’occuper activement des affaires des colonies », et il laisse tomber les royalistes américains qui étaient entrés en relations avec Chateaubriand.
En même temps, il désavoue l’ambassadeur français au Portugal, Hyde de Neuville qui, en mai 1824, a pris l’initiative d’intervenir pour sauver le vieux roi Jean VI de l’abdication que les libéraux voulaient lui imposer. Villèle, qui craint que les Anglais ne soient mécontents de cette intervention française au Portugal dit à l’ambassadeur anglais, le 10 juillet qu’Hyde de Neuville a agi sans instructions et qu’il lui a envoyé l’ordre de se conduire avec plus de modération ; le 20 juillet, il a lui-même envoyé une semonce, qui lui fasse demander son rappel. Il le rappelle d’ailleurs en décembre 1824, et la politique française au Portugal abandonne toute espèce d’initiative.
Enfin, tout à coup, Villèle liquide la question de Saint-Domingue. Alors que la France avait pris tant de soin à faire admettre au traité de Vienne la possibilité pour elle de rétablir sa domination dans l’île, tout à coup est publié, au mois de juin 1825, une ordonnance ratifiant un traité de paix qui a été négocié secrètement avec les autorités de Saint-Domingue, à l’insu de tout le monde, au mois d’avril, et par laquelle la France reconnaît l’indépendance de Saint-Domingue, moyennant une indemnité de cent cinquante millions pour les colons dépossédés.
Enfin, même politique d’abstention dans les questions orientales : la France relâche ses liens avec la Russie, abandonne la cause des Grecs dans les conférences à Saint-Pétersbourg, en janvier 1825, s’oppose à un congrès qui règlerait la question. Villèle contrecarre le plus qu’il peut la propagande Philhellénique.
Ainsi, la France est retombée dans une politique d’abandon et d’abstention ; elle se replie sur ses problèmes de politique intérieure : c’est une sorte de nouvelle abdication, comme celle qui a été marquée devant les Congrès de Troppau et de Laybach par la politique de Pasquier et du duc de Richelieu.
Liquidation de l'Empire et formation de la nouvelle Europe
Liquidation de l’Empire et formation de la nouvelle Europe.
Louis XVIII est rentré à Paris le 30 avril 1814, le dernier, d’ailleurs, des souverains qui y parviennent, puisque le Tsar et le roi de Prusse étaient arrivés à Paris, par suite de la capitulation, le 31 mars, avec le généralissime Schwarzenberg. Metternich et Castlereagh y étaient arrivés le 10 avril, le comte d'Artois, représentant de Louis XVIII, le 12, enfin l’empereur d’Autriche le 16. C’est donc le roi de France qui est le dernier à rentrer dans la capitale de la France. Jusqu’à son arrivée, la France a été gouvernée par un gouvernement provisoire de cinq membres, dont Talleyrand est le chef et qui laissait subsister les pouvoirs impériaux du Sénat et du Corps législatif.
Résultats acquis au moment de l’arrivée du Roi
Quels sont les résultats acquis au moment où Louis XVIII rentre en France ? On a déjà réglé quelques questions d’importance : outre les questions de politique intérieure, notamment les principes de la constitution, tout au moins les droits et les intérêts généraux qui doivent présider à la constitution, le sort de Napoléon a été réglé par le traité de Fontainebleau, signé entre les Alliés et lui le 11 avril, et la situation générale de la France par la convention d’armistice signé le 23 avril. Sauf la dernière, la convention d’armistice, où les ministres étrangers ont concouru, ces questions avaient été réglées, en fait, directement par un accord entre Talleyrand et le Tsar Alexandre.
Le véritable auteur de ces événements, pour ce qui est de la France, c’est en effet Talleyrand, qui, dans cette période, agit avec une habileté supérieure. Il a su faire son choix et prendre les décisions nécessaires au moment voulu. Il s’est attaché du premier coup à l’empereur Alexandre ; leurs relations sont anciennes et se sont nouées particulièrement à Erfurt en 1809 ; elles sont actuelles aussi : le prince Talleyrand a offert son hôtel comme résidence au Tsar. Il flatte la vanité du souverain lui ayant ménagé des conditions d’accueil à Paris favorables. Le Tsar fait de la popularité dans la société et dans la population. Talleyrand l’encourage d’ailleurs dans son attitude de chef de la coalition et aussi de champion des idées libérales et constitutionnelles. Le Tsar, sous cette influence et sous celle, évidemment essentielle, de son tempérament, a pris vis-à-vis de la France une attitude réelle de magnanimité. Il l’a montré dans les conditions d’hébergement des troupes russes et de l’administration des provinces occupées, de son appui à toutes les solutions politiques des engagements au nom des Alliés, vis-à-vis de Talleyrand. Dans les négociations préliminaires, Talleyrand a délibérément joué la carte russe et il l’a fait avec un réel succès.
Il était assez paradoxal que l’armistice de fait, la suspension des hostilités, ait été signée avec Napoléon, à la suite des négociations entre le Tsar et les maréchaux, le 4 et le 5 avril, et non pas avec le gouvernement de la France. Cela s’explique parce que le désir essentiel et l’intérêt des Alliés étaient d’éloigner Napoléon au plus tôt, et c’est donc entre l’Empereur et les Alliés que les négociations pour la cessation de la guerre, en fait, ont eu lieu. Ensuite, on s’attaque au problème de l’établissement effectif de l’armistice. Le ministre anglais Castlereagh propose de commencer tout de suite des négociations, pour que la paix puisse être faite dès l’arrivée du Roi et, en attendant, que l’on fasse une convention d’armistice avec le gouvernement français ; il en est ainsi décidé le 13 avril. Talleyrand accepte ces négociations, avec d’ailleurs une certaine inquiétude, parce qu’il se trouve sans forces militaires en face d’une coalition armée. On étudie donc des conditions d’armistice dans des conférences des états-majors alliés, sous la présidence de Schwarzenberg, qui établissent un projet pour le 14 avril, puis en conférence de ministres, qui discutent sur ce plan des états-majors. Le projet établi par les Alliés est remis à Talleyrand le 17 avril.
Plusieurs questions se posaient : d’abord celle de la définition du territoire qui serait celui de la France. Les buts de guerre de la coalition s’étaient modifiés au fur et à mesure que les succès avaient été plus grands et que Napoléon opposait aux conditions qui lui avaient été successivement proposées des refus. A l’origine, c’est-à-dire au moment de la Conférence de Dresde et du traité de Töplitz entre les Alliés, le 9 septembre 813, les Alliés posaient les conditions suivantes : restitution à l’Autriche des provinces illyriennes, dissolution de la Confédération du Rhin et restitution des territoires situés entre les frontières de la Prusse et de l’Autriche d’un côté, le Rhin et les Alpes de l’autre ; il n’était pas question encore de l’Italie. A l’origine donc, les conditions des Alliés comportent le maintien de l’Empire français à l’ouest comme au sud de l’Europe.
Second programme, celui de Francfort, ce que l’on appelle les « notifications » de Francfort (4 décembre 1813). Les troupes impériale ont été chassées à ce moment d’Allemagne ; les Alliés demandent alors l’indépendance de la Hollande et de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne. Les notifications de Francfort comportent que « les souverains alliés étaient unanimement d’accord sur la puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son intégrité en se renfermant dans ses limites naturelles, qui sont le Rhin, le Alpes et les Pyrénées ». La France aurait ainsi « une étendue de territoire qu’elle n’a jamais connue sous ses rois ». Donc, à Francfort, les Alliés reconnaissent à la France ses frontières naturelles.
Mais, lorsque l’invasion est commencée, au congrès de Châtillon, les conditions qui sont remises à Caulaincourt sont de nouveau plus dures : le 17 février 1814, on demande à la France de renoncer à toutes les acquisitions territoriales faites depuis le commencement de la guerre, en 1792 : on lui demande également de reconnaître formellement certaines bases de reconstruction des territoires limitrophes de la France, qui sont énumérés en cinq points. Dans la déclaration de Vitry, le 25 mars 1814, qui a renouvelé la rupture avec la France, le texte porte : « La France rendue aux dimensions que de siècles de gloire et de prospérité sous la domination des rois lui avaient assurées... » ; il n’est plus question de frontières naturelles ; ce que l’on va imposer à la France, ce sont les « anciennes limites » du temps de la monarchie.
Or la France, écrasée, occupée par les troupes alliées, est à leur merci ; elle n’est pas en état de faire opposition aux conditions qui vont lui être posées.
D’autre part, la question n’était même plus entière. Le 18 janvier, Louis XVIII avait fait déclarer au général anglais par Monsieur qu’il était prêt à signer la paix sur les bases territoriales de la France avant la Révolution. Le 3 mars, le conseil de régence, c’est-à-dire les autorités bonapartistes laissées par l’Empereur quand il a quitté Paris, sous la présidence du roi Joseph, avait adopté à l’unanimité moins une voix, les conditions de Châtillon, c’est-à-dire le retour aux anciennes limites. Enfin, Napoléon lui-même offre, le 30 mars, par la voix de Caulaincourt, la paix sur la base des « anciennes limites ». Talleyrand a donc les mains liées sur ce point, avant même que la négociation s’engage.
Cependant, le Tsar, le jour de l’entrée à Paris, le 31 mars 1814, avait publié une déclaration qui comporte que « si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes garanties lorsqu’il s’agissait d’enchaîner l’ambition de Bonaparte, elles doivent être plus favorables lorsque, par un retour vers un gouvernement sage, la France elle-même offrira l’assurance du repos ». En conséquence, les Alliés proclamaient qu’ils ne traitaient plus avec Napoléon et ils ajoutaient qu’ « ils respecteront l’intégrité de l’ancienne France, celle qui a existé sous ses rois légitimes. Ils peuvent même faire plus, parce qu’ils professent toujours le même principe que, pour le bonheur de l’Europe, il faut que la France soit grande et forte ». Cette phrase « ils peuvent même faire plus... » éveilla naturellement de grands espoirs dans l’opinion française. Les autres Alliés furent d’ailleurs mécontents de cet engagement qu’Alexandre prenait en leur nom : Castlereagh s’en plaint à son président du conseil, lord Liverpool, le 4 avril. Un autre plénipotentiaire, le comte de Munster, qui représentait le roi d’Angleterre pour le Hanovre, s'en plaint également dans une lettre au Prince-Régent, le 11 avril. Il y avait donc là, peut-être, une possibilité pour Talleyrand de jouer et d’obtenir davantage.
Comment ces anciennes limites seraient-elles définies ? Le procès-verbal des états-major comporte que « la cession des pays dont la France s’est accrue depuis 1789 étant politiquement décidée... » ; le procès-verbal des ministres, dans son paragraphe V parle des « forteresses situées dans les anciennes limites que la France avait en 1789 ». Ils disent plus loin : « Il sera exigé du gouvernement provisoire de la France que le gouvernement rappelle toutes les troupes françaises qui se trouveront hors des frontières qu’avait la France avant 1789. Ce rappel devra par conséquent s’étendre même aux districts que les souverains alliés seront disposés à laisser à la France hors des dites limites ». Ainsi, à l’origine, ce sont les frontières de 1789 que les états-majors et les ministres avaient envisagées.
Talleyrand répondit au projet d’armistice, qu’on lui présentait le 17 avril, par un contre-projet, le 19, et il discute avec les Alliés jusqu’au 22. Sur les détails de cette discussion, nous ne savons rien, sinon par quelques indications partielles que l’on trouve dans les lettres de Castlereagh à son gouvernement, c’est-à-dire que nous savons que l'on a discuté sur la flotte d’Anvers, sur la restitution des fonds de la banque de Hambourg, mais nous ne savons pas les autres points sur lesquels la discussion a été portée par Talleyrand. Tout ce que l’on peut voir, c’est que Talleyrand a obtenu des résultats ; il suffira de confronter les conditions de l’armistice du 23 avril avec le projet primitif du 17 pour voir les avantages que Talleyrand a obtenus.
Analysons cette convention. Vous en trouverez le texte dans l’ouvrage de Charles Dupuis Le premier ministère de Talleyrand1 ou dans le recueil Les traités de la France de Clercq2. Il y a d’abord, en tête de la convention d’armistice un préambule comportant des considérations politiques qui nous indiquent le but général des Alliés ; ce préambule fait rappel ou mention de l’amitié des Alliés pour la France et établit la nécessité de la paix avant même que les traités soient signés. Voici ce que je trouve dans ce préambule : « Les puissances alliées, réunies dans l’intention de mettre un terme aux malheurs de l’Europe et de fonder son repos sur une juste répartition des forces entre les États qui la composent – ceci est la conception générale qui sera développée au congrès de Vienne – voulant donner à la France, revenue à un gouvernement dont les principes offrent les garanties nécessaires pour le maintien de relations d’amitié, voulant aussi faire jouir la Franc, autant que possible, d’avance des bienfaits de la paix, avant même que toutes les dispositions aient été arrêtées, ont résolu de procéder... » Ainsi, ce préambule nous montre particulièrement le désir naturellement, des Alliés d’établir un statut définitif de la paix, et également ceci, qui nous intéresse tout spécialement que, en considération du nouveau gouvernement que la France s’est donnée à la place de l’Empire, on associera la France aux bienfaits de la paix et à la conclusion de la paix.
Comment le territoire est-il défini ? Le territoire français « tel qu’il se trouvait le 1er janvier 1792 », non plus, vous le voyez, en 1789, mais au 1er janvier 1792, c’est-à-dire à la veille du début de la guerre, et vous savez que dans l’intervalle, un certain nombre d’annexions avaient été opérées, sur la volonté même des populations, comme les annexions d’Avignon, du Comtat Venaissin, de Nice, etc.
Troisième stipulation : évacuation réciproque par la France et les Alliés des territoires où ils sont établis, évacuation par la France de toutes les places qui étaient occupées par elle en dehors des frontières de 1792 ; les places au-delà du Rhin et sur la rive gauche du Rhin seront évacuées dans les huit jours, les places du Piémont et de l’Italie dans les quinze jours et les autres avant le 14 juin. Les troupes qui évacuent conservent leurs armes et leurs bagages, leurs propriétés personnelles et l’artillerie de campagne ; elles abandonnent par contre les dotations des places en munitions et en matériel. La même chose est prévue pour les places de mer, en réservant, jusqu’au traité d’ailleurs, la question des flottes de guerre et des arsenaux, qui sera réglée au traité de Paris. De leur côté, les Alliés évacueront les troupes qu’ils ont en France. Le blocus est immédiatement levé, la liberté de pêche, la liberté de commerce rétablies. Les prisonniers sont immédiatement libérés, sans rançon ni échanges ; déjà, d’ailleurs, le Tsar avait donné l’ordre de libérer les prisonniers français de Russie. Sans attendre les délais prévus par l’évacuation, le territoire occupé sera remis aux administrations françaises ; toutes réquisitions sont arrêtées ; les autorités françaises auront à assurer la subsistance des troupes tant qu’elles seront sur le territoire. Jusque là, en effet, les Alliés levaient des impôts, exploitaient les ressources locales et faisaient vivre couramment leurs troupes des subsistances levées dans le pays. Aucune stipulation financière n’est imposée à la France. On rend donc à l’État toute sa liberté et tous ses moyens.
Voilà les stipulations de la commission d’armistice. Comment faut-il la juger ? On a attaqué Talleyrand, très violemment et très injustement, pour avoir accepté deux choses : d’abord la définition du territoire – mais nous avons vu qu’il était dans l’impossibilité de faire autrement, qu’il a, au contraire, obtenu des avantages. La déception que montra l’opinion est d’ailleurs restreinte à certains cercles très réduits, à cette époque ; c’est la déclaration du 31 mars qui avait fait naître l’illusion que les Alliés pouvaient laisser à la France la rive gauche du Rhin : jamais, dans leur idée, il n’en avait été question. On a également beaucoup attaqué Talleyrand sur le fait de l’évacuation des garnisons françaises qui se trouvaient un peu partout en Europe, en Allemagne ou en Italie, sans se rendre compte que ces garnisons auraient été bien impuissantes à se défendre, isolées qu’elles étaient chacune dans leur petit coin, si les Alliés les avaient attaquées.
Au contraire, Talleyrand a obtenu des avantages énormes : au point de vue matériel, ce fait considérable de la libération immédiate du territoire : l’occupation de la France par les armées alliées, en 1814, n’aura pas duré deux mois ; le fait, à la lumière de ce que nous avons connu depuis, est assez important. Du point de vue moral, la France a reçu cet avantage d’être traitée avec considération par les Alliés. Du point de vue politique, Talleyrand avait résolu avec beaucoup d’habileté la délicate question des troupes napoléoniennes restées en Europe, dont on pouvait se demander si elles n’allaient pas constituer un noyau d’opposition vis-à-vis du nouveau gouvernement : la convention avait l’avantage de faire apparaître les Bourbons comme ayant arrêté la guerre et apportant à la France le bénéfice de la paix, ce qui n’était pas sans avantage pour leur établissement définitif. Et, de fait, ce fut un immense soulagement de l’opinion générale en France, dans toutes les classes : la lassitude de la guerre était telle dans le pays que la France, en 1814, a fait bon marché de toutes les conquêtes qu’elle était obligée de rendre, sauf quelques petits cercles de l’armée, et d’ailleurs surtout des officiers subalternes ou des sous-officiers.
Il est significatif que Talleyrand se fait de la position qui est réservée à a France dans la nouvelle Europe une conception très large, très dégagée de la politique impérialiste. Il a compris que le seul atout que la France avait dans sa défaite était de rassurer l’Europe, de lui montrer qu’elle en avait fini avec la politique de conquêtes, avec les revendications territoriales. Par conséquent, il fallait éviter à tout prix d’éveiller la méfiance de l’Europe par la moindre prétention, par la moindre menace ; il fallait prendre nettement son parti du fait accompli, repartir sur de nouvelles bases. Enfin, comme pour l’opinion intérieure, il fallait persuader l’Europe que la restauration des Bourbons était un facteur définitif de paix européenne et une garantie, par soi-même, du caractère pacifique que la France était décidée à adopter.
Voilà quels sont les points réglés par les Alliés et le Gouvernement provisoire au moment où le Roi reprenait la direction effective du pays.
La paix française et le traité de Paris
La question qui se posait devant le gouvernement royal était donc celle de la paix française à rétablir, celle de négocier le traité que l’on appelle le premier traité de Paris avec les Alliés. Avec le retour du Roi, c’est la possibilité de l’organisation d’un gouvernement régulier. Talleyrand, cantonné d’ailleurs dans la politique extérieure, devient ministre des Affaires étrangères le 13 mai. L’objet de la politique du gouvernement et celle des ministres et des gouvernements alliés, d'un autre côté, est, en même temps, avant que ceux-ci quittent la France, d’établir la Constitution française – ce sera la Charte – et la paix : ce sera le traité de Paris du 30 mai.
Les conceptions de Louis XVIII et de Talleyrand en matière de politique étrangère.
Leurs conceptions sont analogues bien qu’ils ne se soient pas mis d’accord à l’avance, mais ni l’un ni l’autre ne sont des gens de la Révolution : ce sont des gens du XVIIIème siècle et ils ont, en matière de politique étrangère, des conceptions semblables.
Ces conceptions font en réalité revivre le système qui a été celui de la France sous le règne de Louis XV et de Louis XVI, ce système dont nous trouvons déjà la conception chez le marquis d’Argenson, le ministre des Affaires étrangères, qui écrivait dans ses Mémoires3 « ce n’est plus le temps des conquêtes ; la France a de quoi se contenter de sa grandeur et de son arrondissement ; il est temps enfin de gouverner, après s’être tant occupé d’acquérir de quoi gouverner ». C’est la conception de Montesquieu, développée dans l’Esprit des lois ; Montesquieu voyait un rapport nécessaire entre la grandeur d’un État et sa constitution ; les limites sont marquées, dans l’esprit de Montesquieu, non pas par des fleuves ou des montagnes, mais par le caractère des habitants et par l’économie de leurs intérêts : « C’est une bonne fortune pour la France que son territoire soit proportionné à sa puissance et au génie tempéré de ses habitants » ; il en développe la théorie dans l’Esprit des Lois4. Surtout, c’est la conception de Vergennes, le grand ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, et c’est Vergennes qui est le maître, en politique étrangère, de Louis XVIII, de Talleyrand et de cette génération qui prend la direction de la France en 1814.
Le meilleur énoncé de la politique de Vergennes, nous le trouvons dans le mémoire qu’il a adressé à Louis XVI, le 12 avril 1777, pour le dissuader de s’associer aux dessein de Joseph II sur la Bavière, en échange des Pays-Bas, offerts à la France. Ce mémoire, que je vais vous analyser, vous montre la philosophie, en quelque sorte, de la politique étrangère qui est celle de la France à la fin du XVIIIème siècle et dans la première moitié du XIXème.
Vergennes conseille à Louis XVI de ne pas céder à des tentations d’annexion qui offrent plus d’inconvénients que d’avantages, sans parler, dit-il « de la perte de l’opinion, qui serait de toutes la plus regrettable ». Il ne faut pas s’associer au système prussien de partage de territoires : « Où en serait l’Europe si jamais, à ce que Dieu ne plaise, ce monstrueux système venait à s’accréditer ? Tous les liens politiques seraient dissous, la sûreté publique serait détruite, et l’Europe n’offrirait bientôt plus qu’un spectacle de confusion ». Au contraire, c’est dans une politique de modération qu’il voit la meilleure solution : en renonçant aux conquêtes, la France contraindra les autres à y renoncer aussi ; elle groupera autour d’elle, par son désintéressement tous les États menacés, dont la coalition se ferait automatiquement autour de la France. « Le Roi doit se faire le tuteur des princes faibles. Cette politique a fait depuis plusieurs siècles la grandeur, la sûreté et la gloire de cette couronne. Le système qui assure l’influence de la monarchie française sur toutes les affaires de l’Europe est devenu également pour elle un droit et un devoir ». En travaillant à la paix générale, dit-il, la France travaille pour son propre bien et elle assure sa suprématie. « Constituée comme elle est, la France doit craindre les agrandissements, bien plus que les ambitionner... elle a en elle-même tout ce qui constitue la puissance : un sol fertile, des denrées précieuses dont les autres puissances ne peuvent se passer, des sujets zélés et soumis, passionnés pour leur maître et pour une patrie : la France, placée au centre de l’Europe, a droit d’influer sur toutes les grandes affaires. Son Roi, semblable à un juge suprême peut considérer son trône comme un tribunal institué par la Providence pour faire respecter les droits et les propriétés des souverains. Si en même temps que Votre Majesté s’occupe avec assiduité à rétablir l’ordre intérieur de ses affaires domestiques, Elle dirige sa politique à établir l’opinion que ni la soif d’envahir, ni la moindre vue d’ambition, n’effleurent son âme et qu’Elle ne veut que l’ordre et la justice, son exemple fera plus que ses armées. La justice et la paix règneront partout et l’Europe entière applaudira à ce bienfait qu’elle reconnaîtra pour de la sagesse, et la vertu et la magnanimité de Votre Majesté ».
Voilà quelles sont les conceptions que Vergennes offre à la politique française. Ces conceptions, la Révolution, à son origine, les avait faites siennes, et le titre VI de la Constitution de 1791 énonçait les théories pacifique des constituants des États Généraux et déclarait que la France renonçait à toute politique d’agrandissement et de domination en Europe. Ainsi, la tradition de Vergennes et du début de la Révolution était une politique conservatrice et pacifique : La France, puissante et modérée, arbitre de la paix en Europe, parce que ne s’appuyant que sur le droit et sur la justice, voilà l’idéal de Vergennes et du XVIIIème siècle.
A cette théorie, les deux hommes dont nous avons à nous occuper, Louis XVIII et Talleyrand, ont fait une adhésion formelle et, sur ce point, leurs vues sont restées permanentes. Louis XVIII l’avait expressément prononcée dans la déclaration qu’il a faite à Vérone, au moment où il prétend prendre la couronne par la mort du petit Louis XVII. Il a exprimé également la même théorie dans ses conversations avec l’agent anglais au mois d’août et au moins de septembre 1795 : « Le Roi espère, dit-il, que l’équilibre de l’Europe deviendra le principe directeur des souverains. Son seul désir serait d’y parvenir, sans chercher pour lui-même d’autre avantage que son rétablissement » et il répudie alors toute idée de conquête, tout système co-partageant : il veut faire de la loi de justice et de modération la règle du droit public dans toute l’Europe. Il cherchera, dit-il, la grandeur de sa couronne dans la paix, par la garantie des droits de chacun. Les mêmes idées, il les répète en 1803, au moment de la paix générale.
Il a conservé, d’autre part, toujours la haine de l’Autriche, et il est toujours resté défiant vis-à-vis de la Russie, qui a, dans sa grandeur rapide, quelque chose de monstrueux et de désordonné qui répugne à ses conceptions et à son esprit classique. Un changement, d’autre part, s’est produit dans ses idées, du fait des événements, vis à vis de l’Angleterre : c’est en Angleterre qu’il a trouvé refuge ; c’est l’Angleterre qu’il considère comme le véritable auteur de la chute de Napoléon, et il le déclare expressément, dans un toast au Prince-Régent, avant de quitter l’Angleterre, le 21 avril 1814 : « C’est aux conseils de Votre Altesse royale, à ce glorieux pays et à la confiance de ses habitants que j’attribuerai toujours, après la Divine Providence, le rétablissement de Notre Maison sur le trône de ses ancêtres ». Il y a là, dans cette reconnaissance vis-à-vis de l’Angleterre chez Louis XVIII un sentiment sincère ; il y a aussi l’idée du contre-poids nécessaire à établir à la puissance du Tsar, lequel, en effet, fut assez peu satisfait du toast de Louis XVIII.
Il faut ajouter, enfin, pour comprendre les idées de Louis XVIII, un élément qui est chez lui assez particulier, c’est la conviction qu’il a de la grandeur et de la supériorité du roi de France sur tous les autres rois de l’Europe, à la fois comme souverain et comme gentilhomme, comme étant le plus ancien gentilhomme de l’Europe ; il a, de son pouvoir, de sa grandeur, un sentiment de sa majesté tranquille et sûr de lui-même. Il fait sentir, au besoin, dans le protocole des réceptions, au tsar Alexandre et au roi de Prusse qu’ils ne sont, eux qui sont des souverains du XVIIIème siècle, que des parvenus par rapport à la monarchie capétienne. Il faut ajouter l’importance qu’ont chez lui les liens dynastiques : il a des liens de famille étroits avec la monarchie de Sardaigne, d’où vient sa femme, et la famille de Saxe, d’où venait sa mère. Enfin, Louis XVIII, assez intelligent, assez sceptique, assez dénué de toute sensibilité pour être au-dessus de toutes espèce de système, de toute espèce d’idée, à priori, ne craindra pas les contradictions, les ingratitudes ; il est réaliste et, au besoin, opportuniste.
Quant à Talleyrand, les idées que nous lui avons vu développer dans sa carrière rejoignent tout à fait celles de Vergennes et celles de Louis XVIII. A l’origine – c’est la première grande manifestation de Talleyrand dans ses idées de politique étrangère – est le mémoire qu’il a adressé le 23 novembre 1792 de Londres, où il était en mission, au gouvernement sur les rapports actuels de la France avec les autres Etats de l’Europe. Vous croiriez entendre Vergennes : « La véritable primatie, la seule utile et raisonnable, la seule qui convienne à des hommes libres et éclairés, est d’être maître chez soi et de n’avoir jamais la ridicule prétention de l’être chez les autres... Pour les États comme pour les individus, la richesse réelle consiste non à acquérir ou à envahir les domaines d’autrui, mais à bien faire valoir les siens... Tous les agrandissement de territoires, toutes les usurpations de la force et de l’adresse, auxquels de longs et illustres préjugés avaient attaché l’idée de rang, de consistance politique, de supériorité dans l’ordre des puissances, ne sont que des jeux cruels de la déraison politique, de faux calculs de pouvoir dont l’effet réel est d’augmenter les frais et les embarras de l’administration... ». Il déconseille au gouvernement d’accepter toute offre d’annexer des peuples que la politique appelle à l’émancipation : « La France doit rester circonscrite dans ses propres limites, elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle » et il conclut : « Ainsi, après avoir rendu la liberté aux Savoisiens, aux Belges, aux Liégeois, etc. après avoir élevé les signes de la liberté sur les ports de l’Océan ou ceux de la Méditerranée, la France formera entre elle et tous les peuples des traités solennels de fraternité »
Vous le voyez, c’est la transposition, sous des termes différents, dan un langage du temps de 1789-1792, des mêmes idées que nous avons vues dans le mémoire de Vergennes. En 1814, Talleyrand transposera le même système dans un grand document, les instructions qu’il rédige pour lui-même, pour le congrès de Vienne.
Et pourtant, me direz-vous, Talleyrand s’est associé à une politique bien contraire à celle-là sous le Directoire et sous Napoléon, jusqu’au moment où il s’est détourné de façon totale de Napoléon en 1809 ? Oui, mais c’est toujours après avoir déconseillé cet impérialisme et avoir exposé des vues contraires : ainsi, en 1798, dans un mémoire, il conseillait au Directoire une politique de paix. Au début du Consulat, le 28 novembre 1799, dans une lettre au ministre de Prusse, il disait : « Il ne sera plus question de tout bouleverser en faveur de quelque sophisme ; nous tâcherons d’inspirer de la confiance en respectant les droits des autres gouvernements ». Le 17 octobre 1805, au moment de la coalition, dans un mémoire à Napoléon, à la veille de la campagne d’Autriche, et envisageant les conditions de la paix future, il développait des idées qui sont presque exactement celles qu’il énonce en 1814 pour l’Italie et pour l’Europe centrale, et, au moment de la paix de Presbourg, il conseillait la modération à Napoléon. Au lendemain de la victoire d’Eylau, il disait au duc de Dalberg, envisageant le cas où Napoléon pourrait mourir pendant la campagne : « Il faudrait se hâter d’annoncer à l’Europe que la France rentrerait immédiatement et sans réserve dans ses frontières du Rhin ». En 1807, il a quitté le ministère des Affaires étrangères pour ne pas s’associer à la politique qu’il jugeait désastreuse de Napoléon. A partir d’Erfurt, il travaille contre cette politique de conquêtes indéfinies de l’Empereur ; il disait, à Erfurt, au Tsar : « Le Rhin, les Alpes et les Pyrénées sont la conquête de la France ; le reste est la conquête de l ‘Empereur, la France n’y tient pas ». Vous voyez toujours la même idée : les limites naturelles, Pyrénées, Alpes et Rhin, rien au-delà. Metternich, dans un mémoire qu’il a écrit à son Empereur, le 4 décembre 1808, après une conversation avec Talleyrand, déclare que Talleyrand lui a énoncé les mêmes idées.
Ainsi, vous le voyez, à la fois Louis XVIII et Talleyrand sont d’accord pour répudier tout le système de conquêtes et d’expansion qui a été celui de Napoléon Ier et font bon marché des agrandissements territoriaux ; ils voudraient fonder la grandeur de la France sur son prestige et son influence, prestige et influence que lui vaudront d’une part, sa force et sa puissance matérielles (n’oubliez pas qu’à ce moment-là, la France est le pays le plus peuplé de toute l’Europe) mais aussi sa modération et son désintéressement. C’est par son désintéressement que la France pourra grouper autour d’elle tous les éléments qui, en Europe, peuvent se trouver menacés par une politique impérialiste. Il est assez curieux, vous le remarquerez, que ces deux sceptiques, ces deux réalistes que sont Louis XVIII et Talleyrand donnent cependant, dans leur programme politique, la première place aux facteurs spirituels et moraux de la politique, beaucoup plus qu’aux éléments de la force matérielle. C’est une heureuse rencontre pour la France que le hasard qui fait qu’en 1814, se trouvent placés à la tête du pays des hommes qui ont de pareilles conceptions, au moment même que la France se trouve privée de toute force matérielle.
Les négociations en vue du traité proprement dit
Les négociations, en vue du traité proprement dit qui va régler la situation de la France vis-à-vis de l’Europe, ont commencé, dès le 10 mai 1814, par des conférences entre Talleyrand et les ministres alliés.
Les Alliés sont unanimement disposés à prendre pour base le programme de Châtillon, en y ajoutant les quelques concessions promises par le tsar Alexandre le 31 mars, et à se montrer libéraux sur les questions secondaires, afin de ménager l’opinion. De même, ils sont décidés à inscrire dans le traité, passé particulièrement avec la France, quelques principes généraux de la réorganisation de l’Europe, mais sur ces points, ils ne se sont pas encore mis d’accord. En tout cas, la France n’est pas admise à négocier, sauf sur son propre sort ; elle reste tout à fait en dehors de la négociation poursuivie entre les Alliés, parallèlement aux travaux entre Talleyrand et les ministres, sur la réorganisation de l’Europe. Ces négociations de la paix européenne se font en secret, chez Metternich.
Le 10 mai donc, deux projets ont été remis à Talleyrand, l’un de Castlereagh intéressant les questions maritimes et coloniales, spécial, par conséquent, à l’Angleterre, l’autre de l’ensemble des Alliés, pour la paix générale qui comporte douze articles. Les deux négociations, sur les questions maritimes et coloniales, et, d’autre part, sur les questions générales, se font séparément, mais l’une et l’autre sont conduites par Talleyrand du côté français.
Voyons-les, l’une après l’autre, et d’abord la question de la paix continentale.
Talleyrand remit un contre-projet le 12 mai. La discussion se fit à la fois par conférences entre les ministres et par conversations particulières, mais nous ne savons, en réalité, rien de ce qui s’est passé dans ces conversations. Le résultat de ces négociations, nous ne pouvons le voir que par la comparaison entre le traité définitif et le projet remis le 10 mai à Talleyrand. Sur deux points spéciaux cependant, il fut nommé deux commissions chargées d’étudier les projets qui avaient été soumis et qui sont à soumettre aux plénipotentiaires et, sur ces deux points, nous avons des rapports précis. L’une de ces commissions a pour objet de fixer les limites de la France ; la France y est représentée par le marquis d’Osmond. Le projet des Alliés comportait, sur 1792 – qui a été inscrit dans la convention d’armistice –, un supplément d’à peine cinq cent mille hommes, formés par des enclaves comprises en territoire français, quelques cantons du département de Jemappes, du département de la Sambre-et-Meuse et du département de la Sarre, plus la partie de plaine de la Savoie. Talleyrand avait donné comme instructions d’obtenir une frontière défensive solide et une cession de territoire d’au moins six cent mille hommes, qu’il espérait bien pouvoir faire porter à un million ; il désirait qu’on ne prit pas ces concessions sur la Savoie, que, par intérêt de famille, Louis XVIII désirait ménager. Osmond proposa donc une frontière qui donnait à la France Dixmude, Ypres, Courtai, Mons, Namur, Luxembourg et Kaiserslautern, puis, sur protestation de Alliés et leur refus, le 14, une deuxième proposition nous laissant encore Tournai, Mons, Charleroi et Landau ; ensuite, on essaya encore de conserver Luxembourg. Mais, sur ce point, on se heurta à une opposition péremptoire de Castlereagh, qui est opposé à toute extension de la France du côté de la Belgique, et à une opposition plus douce dans les formes, mais aussi ferme dans le fond de Metternich. Il fallu donc céder sur ce point. Au moins la France refusa-t-elle de façon absolue d’abandonner le pays de Gex à Genève. C’est donc seulement par des enclaves et sur la plaine de Savoie, dans la partie savoyarde de la vallée du Rhône, que la compensation promise par Alexandre est donnée à la France. Cette discussion dura jusqu’au 20 mai.
L’autre commission était chargée de s’occuper des questions de finances. La France y était représentée par La Forêst. Elle commença ses travaux le 11 mai. Le résultat fut ici plus satisfaisant pour la France que sur les questions territoriales grâce à l’appui que donna le tsar Alexandre aux négociateurs français et malgré les prétentions prussiennes. La grosse discussion eut lieu surtout sur le paiement des fournitures faites pour le compte de la France et par contrat dans les pays occupés. La Prusse, pour sa part, réclamait cent trente millions. La France ne voulait pas prendre à son compte les pillages qui avaient pu être faits par les troupes impériales. Finalement, la France obtint de ne pas être chargée des pensions ni de la dette des pays qu’elle abandonnait et d’être libérée des sommes dus aux gouvernements, pour n’être chargée seulement que des sommes dues à des particuliers. La discussion dura, sur ce point, jusqu’au 24 mai. Une autre question fut réglée en faveur de la France, c’est celle des oeuvres d’art ; il fut entendu que la France ne rendrait que celles qui n’avaient pas été exposées, qui étaient restées dans les réserves des musées.
Autant que nous le voyons, par conséquent, la France a opposé une résistance aussi vigoureuse que possible aux demandes des Alliés, mais, sur la question politique essentielle, c’est-à-dire sur la question territoriale, elle se heurta à un bloc irréductible.
L’autre négociation porte sur les questions maritimes et coloniales, qui intéressent spécialement l’Angleterre. Elle est conduite directement par conversation entre Talleyrand et Castlereagh du 11 au 27 mai. D’une façon générale, l’Angleterre se montrait modérée : elle consentait à rendre les colonies françaises et les colonies hollandaises, du moment qu’elle garderait quelques points stratégiques qu’elle considérait comme essentiels, à savoir Malte, le Cap, l’île Maurice et, de l’autre côté Tobago et une autre rade dans les Antilles, probablement Sainte-Lucie. Elle faisait rendre la Guadeloupe par la Suède et la Guyane par le Portugal, auxquels on les avait promises. Sauf donc ces acquisitions stratégiques, l’Angleterre offrait de restituer les colonies françaises, mais avec démilitarisation des comptoirs de l’Inde. La France jouirait du traitement de la nation la plus favorisée dans le domaine du commerce de la Compagnie des Indes. Pour les flottes et les arsenaux, l’Angleterre consentait à rendre à la France et à la Hollande les vaisseaux qui avaient été construits dans les ports leur appartenant en 1792, et, pour le reste, on restituerait à la France les deux tiers des flottes de guerre et des arsenaux hors de la Hollande, l’autre tiers étant donné à la puissance qui possédait ces ports. Enfin, l’Angleterre demandait une stipulation comportant l’abolition de la traite des nègres.
Talleyrand remit, le 15 mai, un contre-projet. Il réclamait dans ce contre-projet tous les vaisseaux et tout le matériel de guerre de tous les ports, y compris les ports d’Italie par exemple. Il refusait d’abolir la traite parce que c’était, disait-il, une contre-partie de la rétrocession des colonies qui avait quelque chose d’humiliant, de blessant pour la France, et que, d’autre part, les ports commerciaux français étaient hostiles à l’abolition du commerce des nègres. Pour les colonies, le contre-projet de Talleyrand est assez curieux : il consentait à abandonner les territoires à l’est du Cap de Bonne Espérance, sauf liberté de commerce pour la France dans ces mers de l’est, à charge que l’on restituât à la France tout ce qu’elle avait possédé en Afrique et en Amérique, que les Anglais cèdent à la France les îles du golfe du Mexique : Saint-Vincent, Grenade, la Dominique, que l’on reconnaisse à la France ses droits sur Saint-Domingue avec engagement de ne pas mettre obstacle à une expédition française qui aurait pour objet de reprendre l’île. Enfin, il demandait de larges concessions pour les pêcheurs français dans l’archipel de Terre-Neuve et îles voisines et dans le golfe de Saint-Laurent. Il y a là une orientation assez curieuse : Talleyrand proposait une sorte de partage des mers, les colonies de l’ouest, côté Atlantique pour la France, Océan indien et Extrême-Orient pour l’Angleterre.
Castlereagh et le gouvernement anglais obtinrent finalement, et assez facilement, le retour au projet anglais pour les stipulations territoriales. Ils acceptèrent de donner un engagement pour Saint-Domingue, mais ne voulurent absolument pas donner à la France, à Terre-Neuve, autre chose que ce qui était stipulé dans le traité de Versailles en 1795. Enfin, sur la question de la traite des nègres, après un long débat, ils consentirent à se satisfaire d’un engagement de la France de soutenir le point de vue anglais au congrès et d’abolir, pour ce qui était d’elle, la traite au bout d’un délai de cinq ans. Donc, sauf ces réserves stratégiques, l’Angleterre se sent assez sure de sa supériorité navale et commerciale pour se montrer généreuse vis-à-vis de la France.
Enfin, dans cette négociation du traité, nous voyons un certain nombre de propositions qui sont de l’initiative de Talleyrand et que nous connaissons par les traces qu’elles ont laissées dans les pièces d’archives de Vienne. Talleyrand proposa un désarmement. Considérant le poids des dépenses, l’entraînement réciproque à armer, les occasions de guerre qui en résultent, il demandait qu’ « il fut examiné sincèrement à quel nombre de troupes les puissances pourraient, en temps de paix, réduire leurs armées respectives, eu égard toutefois à l’étendue, à la population, à la situation géographique et à la situation intérieure de chacune d’elles ». Il y a là une proposition curieuse qui sera reprise à plusieurs moments dans le courant du XIXème siècle, notamment sous le Second Empire par Napoléon III. Pour augmenter, d’autre part, les liens d’intérêt entre les Etats, il proposait d’assimiler les étrangers aux indigènes pour les droits de propriété et les conséquences de ces droits, par exemple pour les droits de succession. Enfin, il proposait que l’on établît la liberté de navigation du Rhin et de tous les grands fleuves internationaux. Ce point, il l’expliquait dans ses instructions aux négociateurs : il considérait que la liberté du Rhin et de l’Escaut donnait à la France tous les avantages que lui aurait valus la possession territoriale de la Belgique, sans avoir les charges de cette possession. A un moment, il dit que ce qui l’intéresse en Belgique, ce sont les fleuves : « Savez-vous où est ma Belgique ? Elle est dans la liberté des fleuves. C’est là tout ce que je veux ». Il réussira sur ce point, à gagner sa partie : il restera de la demande de Talleyrand le statut international du Rhin et des grands fleuves internationaux. Vous voyez que dans ces propositions qui émanent de lui, Talleyrand montre une singulière ouverture d’esprit aux questions économiques et de droit international, que l’on n’aurait pas attendue.
Il est donc tout à fait inexact de représenter l’attitude de la France comme passive et disposée à tout accepter des Alliés, comme Lacourt-Gayet5 représente Talleyrand dans son ouvrage. La situation de la France était évidemment très difficile, elle n’avait pas de moyens suffisants pour s’opposer aux exigences des Alliés, néanmoins Talleyrand a résisté aussi fortement qu’il l’a pu et non sans résultat. Seulement, il avait grand soin de ne pas soulever des exigences qui pussent mécontenter sans espoir de succès les Alliés.
Les stipulations du traité.
Ce traité fut donc signé le 30 mai 1814. Le texte intégral se trouve dans le recueil de de Clercq6. Il y a en réalité non pas un traité, mais quatre traités identiques, signés avec l’Autriche, la Prusse, la Grande-Bretagne et la Russie, traités de trente-trois articles, plus six articles « séparés et secrets » ; les articles secrets sont communiqués à la France, mais non signés par elle, dit, dans son ouvrage sur le premier ministère de Talleyrand, M. Charles Dupuis7 ; quand on se rapporte au texte, on se rend compte qu’en réalité, les six articles ont été signés par la France au même titre et de la même façon que les trente trois articles patents.
Après ce traité, des traités semblables furent signés avec les Alliés secondaires, avec la Suède le 8 juin, avec le Portugal le 12 juin, avec l’Espagne le 20 juillet. Pour les autres petits Etats de la coalition, on leur communique seulement le traité de Paris et il est entendu qu’ils signeront en même temps que les actes généraux du Congrès qui rétablira la situation européenne.
Analysons donc ce traité. Voyons d’abord quelle est la situation faite à la France par le traité des différents points de vue.
Du point de vue politique, la France est mise sur pied d’égalité avec les Puissances et les considérant du traité sont plein de révérence pour les Bourbons. Voici ce que comporte en effet le préambule : « Sa Majesté et les Alliés..., étant animés d’un égal désir de mettre fin aux longues agitations de l’Europe et aux malheurs des peuples par une paix solide, fondée sur une juste répartition des forces entre les Puissances et portant dans ses stipulations la garantie de sa durée..., Sa Majesté l’Empereur d’Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et ses alliés ne voulant plus exiger de la France, aujourd’hui que, s’étant replacée sous le gouvernement paternel de ses rois, elle offre ainsi à l’Europe des conditions de stabilité et de sécurité, les conditions qu’elle lui avait demandées sous son précédent gouvernement, etc. ». De même, l’article Ier du traité indique que la paix doit être générale : « Il y aura, à compter de ce jour, paix et amitié entre les Alliés. Les hautes Puissances contractantes apporteront tous leurs soins à maintenir, non seulement entre elles, mais encore, autant qu’il dépend d’elles, entre tous les Etats de l’Europe, la bonne harmonie et l’intelligence si nécessaire à son repos ». Vous voyez que le traité de Paris est donné comme le premier état d’un statut international qui devra établir la paix générale et perpétuelle en Europe.
Du point de vue territorial, la situation de la France est réglée par les articles II et III : c’est le territoire tel qu’il était au 1er janvier 1792 ; plus quelques rectifications de frontières au nord, quatre cantons du département de Jemappes et quatre du département de Sambre-et-Meuse et également,, sur la frontière du nord-est, Sarrebruck d’une part et l’arrondissement de Landau de l’autre, plus les enclaves qui dépendaient autrefois de l’Empire germanique et des territoires pontificaux, et enfin la Savoie de plaine c’est-à-dire les arrondissements de Chambéry et d’Annecy ; ces rectifications donnaient à la France, en plus de la frontière du 1er janvier 1792, 636 401 habitants.
Du point de vue colonial, la France recouvrait toutes ses colonies du 1er janvier 1792, sauf les trois îles de Tobago, Sainte-Lucie, dans les Antilles et l’île de France, aux Mascareignes ; elle avait le droit de faire librement le commerce dans les Indes ; on lui reconnaissait le droit de reprendre Saint-Domingue aux indigènes révoltés, ce qui était inscrit dans un article additionnel.
Du point de vue financier enfin, les Alliés ne demandaient pas à la France d’indemnité de guerre. On renonçait réciproquement à toute créance d’État à État et on déchargeait spécialement la France des dettes hypothécaires dans les pays qu’elle cédait. La seule charge que la France assumait, c’était de payer les sommes dues à des particuliers « en vertu de contrats et autres engagements formels, tant pour fournitures qu’à raison d’obligations légales ».
Voilà les stipulations qui fixent le statut de la France.
Le second point du traité comporte des garanties données aux populations qui changent de maître : une amnistie pleine et entière est spécifiée de la façon la plus formelle par l’article XVI, le droit de propriété et d’option est maintenu pour six ans aux populations des territoires cédés, la vente des biens nationaux faite en Belgique, sur la rive gauche du Rhin et dans les départements des Alpes est irrévocable. Enfin, les droits d’aubaine et de détraction sont abolis, c’est-à-dire qu’est supprimé ce droit ancien qui donnait à un Etat le pouvoir de recueillir la succession des étrangers qui mouraient sur son territoire.
Le Traité de Paris contient encore des stipulations relatives au statut européen, lequel n’est pas encore fixé et le sera par le Congrès de Vienne. On trouve ces stipulations à deux endroits, dans le traité proprement dit, le traité ouvert à l’article VI, où il est stipulé que la Hollande, sous le gouvernement de la Maison d’Orange, recevra un accroissement de territoire considérable, que l’Italie sera composée d’États souverains, que la Suisse sera indépendante et se gouvernera elle-même, enfin, que Malte est cédée à l’Angleterre. Pour la répartition des territoires vacants, les Puissances se réuniront en Congrès, ce qui est stipulé dans l’article XXII. Ces différents points ne sont pas autre chose que ceux qui avaient déjà été établis dans les négociations de Châtillon entre Caulaincourt et les Alliés. Dans les six articles secrets, il était stipulé que la disposition à faire des territoires auxquels la France renonçait en Europe se ferait sur des principes d’équilibre et sur des bases « arrêtées par les Puissances entre elles » et d’après quelques dispositions que l’on énumérait : les possessions autrichiennes et les possessions du Piémont dans l’Italie du Nord étaient définies ; la France et les autres Puissances donnaient leur garantie à la Confédération suisse et à sa neutralité ; le territoire de la Hollande était défini comme comportant à la fois les anciennes Provinces-Unies et la Belgique ; enfin, la rive gauche du Rhin servirait à l’accroissement de la Hollande et à la compensation à donner à la Prusse et aux autres Etats allemands. Ces stipulations, vous le voyez, restent assez vagues, sauf sur deux points, qui sont les seuls précisés : la Hollande et l’Italie du Nord.
Il n’y a donc, vous le voyez dans ces traités, rien sur l’Europe proprement dite. Le Congrès, où les signataires du traité et tous les belligérants se rencontreront, devra fixer ces stipulations.
Enfin, le traité comporte des clauses de droit international : le statut du Rhin et des fleuves internationaux (article V), la définition des droits individuels des populations cédées. Relativement à la traite des noirs, un article Ier additionnel au traité anglais décide que la question sera discutée au Congrès international, la France soutenant le point de vue anglais et s’engageant, pour sa part, à abolir la traite dans un délai de cinq ans.
Que faut-il penser de ce traité de Paris ? Les auteurs du traité, Alexandre et Castlereagh, sont persuadés d’avoir été très généreux vis-à-vis de la France. Pour les victimes, c’est-à-dire pour La France, pour Louis XVIII et Talleyrand, ils sont persuadés de s’en être tirés au mieux du monde, et, dans ses instructions aux ambassadeurs de cette époque, plus tard dans ses Mémoires et dans les lettres dans lesquelles il revient sur la question, Talleyrand a toujours soutenu le même point de vue, à savoir que le Traité de Paris a été le meilleur que l’on pût obtenir dans les circonstances où l’on était. Quant à l’opinion publique, sauf une partie de l’armée, elle était tellement lasse de la guerre, tellement persuadée que le grand empire européen était une chose précaire, qu’elle s’est satisfaite de la paix, bien que cette paix lui coûtait toutes les conquêtes de la Révolution. La France avait été battue, la question territoriale était réglée contre elle, les Alliés, sauf ce point, avaient fait preuve vis-à-vis d’elle de modération, du désir d’effacer les souvenirs de la guerre, ils l’affirmaient à plusieurs reprises dans le traité et acceptaient de considérer la monarchie des Bourbons comme étant un gage de paix européenne.
Enfin, la situation d’un pays n’est pas faite seulement par les stipulations du traité qui règle sa position, ce que Talleyrand appelait « la Puissance absolue » de l’Etat, elle est aussi le fait de la situation des autres puissances, de ce que Talleyrand appelle « la Puissance relative » de l’État et, sur ce second point, tout restait à régler, puisque le Traité de Paris ne stipulait que pour la France et qu’il y avait encore le traité européen à faire, à établir la paix générale qui devait être faite par le Congrès. C’est ce dernier point qu’il nous reste à voir : il nous faut étudier la paix européenne au Congrès de Vienne.
La paix européenne – le congrès de Vienne
Ce traité de paix, nous venons de le voir était incomplet ; il ne stipulait pas pour le reste de l’Europe, mais c’était un point de départ possible pour une politique française.
Les vues de Talleyrand relatives au traité et à la position de la France
Talleyrand, au lendemain du traité de Paris, a certaines illusions sur le rôle que la France peut encore jouer en Europe. Son interprétation du traité est, en effet, optimiste. Nous avons plusieurs textes nous montrant les pensées de Talleyrand sur ce point, notamment une lettre de lui à l’ambassadeur de France à Londres, le comte de La Châtre, le 13 juin 1814 : Talleyrand est persuadé que, désormais, la France est certaine de conserver son rang de grande puissance, que sa situation est excellente du fait que les autres États auront besoin d’elle pour organiser la sécurité de l’Europe. Maintenant, d’autre part, que la paix est faite, il faut établir que la France doit être traitée en égale par les autres Puissances pour le Congrès. Au contraire, puisque le traité prévoit un certain nombre de points, la liberté de manœuvre de la France et sa possibilité de collaboration à la paix européenne sont donc certaines. Talleyrand pense bien, sans doute, qu’il va se heurter à des difficultés ; son but est de forcer la porte et d’être admis à discuter sur le pied d’égalité avec les autres Puissances. On trouve une expression analogue, plus forte encore, de ces espérances dans d’autres pièces postérieures, on en trouve dans ses Mémoires, dans les entretiens qui nous sont rapportés de lui avec les chargés d’affaires à Paris, en particulier avec le comte de Münster, qui est le représentant du roi de Hanovre au début de septembre.
Sur qui Talleyrand compte-t-il pour faire prévaloir cette politique ? Ici, nous le voyons retourner complètement sa position diplomatique. Jusqu’ici, il a travaillé avec le Tsar et s’est appuyé sur le Tsar ; mais le Tsar a eu des déceptions à Paris : Louis XVIII, dans les différentes entrevues qu’il a eues avec lui, l’a froissé dans son amour-propre ; le Tsar est mécontent, d’autre part, il trouve le libéralisme de Louis XVIII insuffisant et lui reproche, en particulier, le rejet de la Constitution du Sénat. Il s’est pris de ces déceptions à Talleyrand, qu’il refuse de recevoir au moment où il quitte Paris, si bien que Talleyrand est amené à lui écrire une lettre, très digne d’ailleurs, où il lui expose, le 13 juin, le point de vue de la France et lui donne les assurances nécessaires et les explications voulues. Talleyrand a d’ailleurs déjà entrevu les ambitions du Tsar à dominer l’Europe et la dépendance où la Prusse se trouve vis-à-vis du Tsar. Aussi, retournant, comme je vous le disais, sa position, mise-t-il maintenant délibérément sur l’Angleterre. Il l’indique dans les instructions au comte de La Châtre et dans celles qu’il donne au chargé d’affaires près du Tsar, Juste de Noailles. Il est persuadé que les intérêts européens de la France et de l’Angleterre coïncident, en particulier sur deux points : sur Naples et sur l’Espagne. Il compte donc sur l’Angleterre pour l’introduire dans le concert européen, et c’est à elle qu’il va s’adresser et avec elle qu’il va essayer de travailler jusqu’à l’ouverture du Congrès.
La situation devant laquelle se trouve Talleyrand est en réalité beaucoup moins favorable qu’il ne le croit : les quatre Alliés sont absolument décidés à régler sans la France les questions européennes ; ils ont commencé les négociations entre eux, à Paris, les ont ensuite poursuivies à Londres, où ils ont rendus visite au Régent d’Angleterre. Ils n’ont pu se mettre d’accord ensuite, du fait des ambitions russes sur la Pologne et des ambitions prussiennes sur la Saxe. Aussi, ont-ils décidé, par un protocole du 20 juin d’ajourner l’ouverture du Congrès au 1er octobre, en maintenant le statu quo jusque là. Le 29 juin, ils ont même signé entre eux une convention renouvelant le traité de Chaumont contre la France et fixant les contingents respectifs qu’ils auraient à maintenir afin de protéger les arrangements qui doivent encore avoir lieu et de maintenir l’ordre et le repos. C’est pour Talleyrand une grosse déception, qu’il dissimule en présentant les choses au mieux à ses ambassadeurs dans une circulaire du 15 juillet. Ces deux décisions sont évidemment, sinon anti-françaises, tout au moins peu favorables à la France.
Non seulement les Alliés sont décidés à régler sans la France les questions européennes, mais ils tiennent le gouvernement français dans une ignorance complète de leurs desseins. Non seulement on ne dit rien à Talleyrand, mais on laisse même les ambassadeurs des Puissances dans l’ignorance pour éviter des indiscrétions. Metternich, en repassant par Paris, à son retour de Londres, a donné quelques explications lénifiantes, mais sans aucune précision. Talleyrand s’efforce de savoir ce que voudraient faire les Alliés ; il interroge en particulier l’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart, avec lequel il a de fréquents entretiens, il envoie le duc de Berry à Londres, sans réussir à rien savoir. Il prend alors le parti d’inviter Castlereagh à s’arrêter à Paris en allant à Vienne. Or, Castlereagh désirait, de son côté, connaître les vues de la France sur la question de Pologne et sur celle d’Italie et il désirait empêcher un rapprochement éventuel de la France et de la Russie. Wellington le conseillait de la même façon. Bref, Castlereagh consent à faire un détour, et il arrive à Paris le 28 août, pour des entretiens rapides avec le Roi et avec Talleyrand. Il a prévenu à l’avance Talleyrand qu’il ne devait pas s’attendre à ce que l’Angleterre se sépare de ses alliés et se soustraie aux engagements qu’elle a pris envers eux ; mais, sauf cela, il ne fait pas de difficulté à lui exposer ses vues, à savoir que l’Angleterre craint l’ambition de la Russie sur la Pologne ; il reconnaît la parenté des vues entre la France et l’Angleterre sur Naples et sur l’Espagne, l’utilité d’une entente franco-anglaise pour la paix ; il rassure enfin Talleyrand sur la portée des entretiens préliminaires qui ont eu lieu jusqu’ici.
Talleyrand retire de cet entretien beaucoup d’optimisme. Il est pleinement rassuré et il autorise Castlereagh à se fortifier devant les autres Puissances des vues de la France dans la discussion.
Il est donc certain que Talleyrand est persuadé de jouer un rôle important, et, de ce rôle, il a déjà arrêté la combinaison. Nous la trouvons dans les Instructions qui ont été rédigées pour lui pour le Congrès de Vienne dans le courant du mois de septembre. Ces instructions ont été rédigées par Talleyrand lui-même, mais à la suite de nombreux entretiens avec le Roi, et elles expriment la pensée commune entre le Roi et son ministre. Ce document est d’un très grand intérêt, d’abord par la doctrine qu’il expose en matière de politique étrangère et qui est, en somme, celle que le gouvernement de la Restauration, d’un bout à l’autre, et même on peut dire celui de la Monarchie de Juillet ont poursuivi jusqu’en 1848. Ces instructions ont d’autre part, un intérêt actuel, en ce sens qu’elles permettent de comparer à cet objet de Talleyrand les résultats du Congrès et, par là même, de se rendre compte des résultats que la politique française a obtenus. Ces instructions sont considérées par les diplomates, traditionnellement, comme un chef d’œuvre diplomatique. Elles sont, en effet, d’une belle langue, d’une hauteur de vue suffisante. Ce qui est particulièrement frappant dans ces instructions, c'est qu’elles forment un système, où tout s’enchaîne, admirablement bâti et déduit, cohérent au point d’entraîner obligatoirement la conviction. C’est une sorte de tableau idéal de la politique française et de la politique européenne, au point même qu’elle apparaît comme une construction de l’esprit plus encore que comme un document s’appuyant sur des faits. Pourtant, ces instructions ont une valeur pratique, puisque ce sont elles qui ont servi de guide et qui ont déterminé les positions de Talleyrand. Vous trouverez ces instructions dans les Mémoires de Talleyrand, où elles forment quarante pages, au tome II, page 214 et vous en trouverez une longue analyse dans le livre de Charles Dupuis le ministère de Talleyrand en 18148.
Si nous analysons rapidement ce document, nous constatons qu’il comporte deux parties : une première partie intitulée Examen raisonné des questions concernant la composition, la compétence, la procédure du Congrès. Cette partie est divisée en sept points et Talleyrand y envisage les États qui doivent être représentés au Congrès, la compétence que doit avoir ce Congrès, la procédure qui doit y être employée. La deuxième partie est intitulée : Étude des questions posées sous le rapport de l’intérêt de la France et détermination de la politique à suivre par la France. Talleyrand y définit d’abord les conditions de l’équilibre européen, pas seulement par des éléments de forces passagères, mais par l’établissement du droit et de la justice, et ensuite la politique de conservation de cet équilibre. C’est à la lumière des principes qu’il a posés qu’il étudie alors les questions, questions d’Italie, d’Allemagne, de Pologne et questions secondaires. Enfin, dans un dernier paragraphe, les dernières pages, Talleyrand tire la conclusion de cette étude, en établissant l’ordre d’importance des questions pour la France et, par conséquent, l’attitude que cette importance particulière dicte aux plénipotentiaires français.
Quels sont les points essentiels à retenir de ce document ? D’abord sa doctrine politique, la conception de Talleyrand et, par conséquent, le gouvernement français se font de la souveraineté et de la légitimité. Pour Talleyrand et les plénipotentiaires français, il y a deux principes fondamentaux, l’un que la souveraineté ne peut être acquise par le simple fait de la conquête, ni passer au conquérant si le souverain ne la lui cède, l’autre qu’aucun titre de souveraineté et, conséquemment, le droit qu’il suppose n’ont de réalité pour les autres Etats qu’autant qu’ils l’ont reconnu. Ainsi, le principe de la souveraineté a pour conséquence le principe de légitimité, la conquête ne crée pas par conséquent de droit. Un second point de doctrine est la conception que Talleyrand se fait de l’équilibre européen, qui ne doit pas être considéré seulement comme fondé sur l’équilibre matériel des forces, mais doit reposer sur l’établissement du droit et de la justice, par conséquent non pas seulement sur ds données matérielles, mais sur des principes moraux.
La conséquence que Talleyrand tire de ces principes posés relativement à l’attitude qui est dictée par eux à la délégation française, c’est que la France doit prendre la protection des petits Etats, qu’elle doit rester absolument ferme sur les principes, que la condition essentielle de sa politique est d’affirmer son désintéressement. Quant aux solutions pratiques qui en découlent, c’est, pour la France, l’opposition absolue aux ambitions russes et prussiennes, la collaboration nécessaire avec l’Angleterre, la défiance et les précautions à prendre vis-à-vis de l’Autriche. C’est dans ce sens que Talleyrand envisage la solution de la question d’Italie, de la question polonaise, d’une façon générale des questions de l’Europe centrale.
Ces instructions étant signées, le Roi donna à Talleyrand pleins pouvoirs de négociation. D’ailleurs, pendant tout le temps du Congrès, Talleyrand se réfère à son gouvernement par des lettres et des rapports très fréquents. Il n’emmène avec lui qu’un petit nombre de collaborateurs : le duc de Dalberg, qui est son homme de confiance et dont il se servira pour agir sur l’opinion à Vienne, Alexis de Noailles qui représente l’opinion ultra-royaliste de France, La Tour du Pin, qui est un technicien de la diplomatie et qui lui servira pour les difficultés, et enfin des gens du ministère, rédacteurs ou collaborateurs, dont le principal est La Besnardière, qui est un de ses agents essentiels ; avec La Besnardière, il y a trois agents subalternes. La délégation est, vous le voyez, petite. Talleyrand part de Paris le 16 septembre et arrive à Vienne le 23. Il porte officiellement le nom de Prince de Talleyrand : en effet, il a dû renoncer, par le Traité de Paris, à la principauté de Bénévent qui lui avait été donnée par l’Empereur, mais Louis XVIII, contrairement d’ailleurs à tous les usages traditionnels, lui a maintenu le titre de prince, sans assise territoriale.
Talleyrand à Vienne
Il faut étudier la politique de Talleyrand à Vienne avec beaucoup d’esprit critique. C’est avec défiance qu’il faut envisager les rapports de Talleyrand au Roi, puis le mémoire que Talleyrand a ensuite écrit sur les résultats de sa mission. En effet, ces documents sont animés par un esprit courtisan vis-à-vis de Louis XVIII, Talleyrand s’efforçant de lui donner les nouvelles les plus favorables possible. Talleyrand s’est constamment vanté de son rôle et l’a amplifié. D’autre part, les Français ont naturellement un esprit d’égocentrisme qui leur fait voir un triomphe national un peu partout. De plus, il s’est accroché à cette politique de Talleyrand à Vienne, une véritable tradition historique, dont vous trouverez le plus bel exemple dans Albert Sorel : on considère que la mission de Talleyrand à Vienne est un chef d’œuvre de diplomatie, d’une habileté supérieure, et, pour peu, on lui attribuerait les résultats essentiels du Congrès de Vienne. Nous verrons que la chose est beaucoup moins simple et l’action de Talleyrand beaucoup moins efficace qu’il ne l’a dit lui-même. Nous serons amenés à comparer les faits même à ce que Talleyrand en a donné.
Rappelons pour commencer que Talleyrand arrive à Vienne avec l’ambition et la persuasion qu’il va pouvoir forcer la porte de la conférence, qu’il va faire admettre la France sur le pied d’égalité avec les autres Puissances bien qu’elle ait été vaincue, et qu’il va prendre part à la discussion et aux décisions qui vont régler le sort de l’Europe. Dès qu’il est arrivé, il est ainsi amené à engager des batailles pour se faire admettre dans le cercle des Puissances, et d’abord sur la question de la procédure, avant même d’aborder les questions fondamentales.
Il remet dès le lendemain de son arrivée, le 28 septembre, une note sur la Pologne. Il voulait, par cette note, exposer le danger de la politique russe, s’attirer la bienveillance de l’Angleterre et de l’Autriche et, en même temps, grouper autour de la France les petites Puissances. Il a déjà travaillé dans ce sens quand il était à Paris, auprès de leurs ambassadeurs, et en particulier à Vienne, il va se charger, par des relations intimes, des intérêts de l’Espagne avec le représentant de l’Espagne, le comte de Labrador et de ceux de la Sardaigne, dont le représentant est le comte de Saint-Marçan.
Pendant ce temps, les Quatre ont poursuivi leurs négociations, sans aboutir, d’ailleurs, et leurs divergences se sont même aggravées, au point qu’ils sont arrivés à se rendre compte qu’ils ne seront pas prêts pour ouvrir officiellement le Congrès le 1er octobre, comme il avait été prévu. Ils ont donc décidé, après quelques discussions sur ce point, par un protocole du 22 septembre, que la France resterait exclue de ces négociations, en vertu des stipulations arrêtées entre eux et du Traité de Paris, et, le 23, ils s’arrêtent à une procédure qui distingue deux sortes de questions : les questions relatives « aux grands intérêts de l’Europe, comprenant les rapports des puissances entre elles, la fixation des limites et la disposition à faire des pays provisoirement occupés et administrés par les Puissances alliées », c’est-à-dire toutes les questions politiquement fondamentales, seraient délibérées entre eux quatre ; leur accord serait ensuite communiqué à la France et à l’Espagne « invitées à faire connaître leurs opinions et leurs vœux » ; et encore, ce dernier point, c’est Castlereagh qui avait réussi à l’obtenir des Alliés. Quant aux autres questions, concernant l’organisation de la Confédération germanique en particulier, elles seraient réglées par l’Autriche, la Prusse, la Bavière, le Wurtemberg et le Hanovre. Les décisions proprement dites, c’est-à-dire la signature solennelle des décisions prises, seraient faites alors avec le concours de tous.
Le 30 septembre, Talleyrand et Labrador sont convoqués pour recevoir communication de ces décisions. Dès que le mot « Alliés » apparaît dans le texte qu’on lui lit, Talleyrand s’emporte et fait une scène : « Alliés ? Et contre qui ? Ce n’est pas contre Napoléon, il est à l’île d’Elbe. Ce n’est sûrement pas contre le roi de France : il est garant de la durée de cette paix ! Messieurs, parlons franchement : s’il y a encore des Puissances alliées, je suis de trop ici ! » et il continue « Et cependant, si je n’étais pas ici, je vous manquerais essentiellement. Je suis peut-être le seul qui ne demande rien : de grands égards ; c’est là tout ce que je veux pour la France. Elle est assez puissante par ses ressources, son étendue, sa population. Je ne veux rien, je le répète, et je vous apporte immensément : la présence d’un ministre de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l’ordre social... » Émus par cette sortie, les Alliés sont alors amenés, le lendemain, par une note du 1er octobre, à décider que le Congrès s’ouvrira plus tard et qu’on attendra, pour réunir le Congrès le 1er novembre, que les questions « soient arrivées à un degré de maturité suffisant ». Quelques jours après, le 8 octobre, chez Metternich, Talleyrand est convoqué : ici encore une scène éclate entre lu et l’envoyé prussien, le baron de Humboldt. Talleyrand veut que l’on spécifie qu’il sera procédé « conformément au droit public ». Humboldt s’écrie « Que fait ici le droit public ? » « Il fait que vous y êtes ! » répond Talleyrand. Et quand Hardenberg soulève encore la question : « Non, Monsieur, le droit public, c’est inutile, cela va sans dire » « Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant ! » s’écrie Talleyrand. Finalement Talleyrand accepte l’ajournement et la procédure que les Alliés proposent, c’est-à-dire la préparation des questions par des conférences particulières. En fait, les Alliés continuent de discuter entre eux comme avant, par des notes et des mémorandums qu’ils échangent ou par des conversations particulières, sans qu’il y ait de conférences et, par conséquent, sans que Talleyrand soit admis à discuter.
Talleyrand n’a donc en réalité rien obtenu. Il a été barré par l’accord des Quatre, soit comme représentant de la France, soit comme avocat des petites Puissances. Il a d’ailleurs de multiples témoignages où il se heurte à un parti pris et à une incompréhension complète de la part des Allés : il a, par exemple, une conversation avec le Tsar qui est particulièrement significative de la position prise par les uns et les autres, cela au 1er octobre : « Parlons de nos affaires, dit le Tsar, il faut que nous les finissions ici » - « Cela dépend de votre Majesté ; elles finiront promptement et heureusement si Votre Majesté y apporte la même noblesse et la même grandeur d’âme que dans celles de la France » - « Mais, il faut que chacun y trouve ses convenances ! » - « Et chacun ses droits ! » - « Je garderai ce que j’occupe » dit le Tsar. « Votre Majesté ne voudra garder que ce qui est légitimement à elle » répond Talleyrand et ce dialogue continue : « Mais si vous ne voulez point que chacun trouve ses convenances, que prétendez vous ? » - « Je mets le droit d’abord et les convenances après ! » - « Les convenances de l’Europe sont le droit ». Pour finir, Talleyrand s’écrie : « Europe, Europe, malheureuse Europe ! » et le Tsar termine « Plutôt la guerre que renoncer à ce que j’occupe ! ». Puis, brusquement, il lève la séance : « Voilà l’heure du spectacle ! » et il sort. Vous voyez que les points de vues sont extrêmement opposés entre Talleyrand qui brandit les principes et les Alliés qui sont des politiques et qui voient les choses sous un jour plus réaliste.
La première tactique de Talleyrand a donc échoué : il n’a pas pu arriver à s’introduire dans le concert des Puissances au moyen de la procédure. Il n’a plus à espérer la rentrée de la France que d’un désaccord formel entre les Alliés, et, en fait, ce n’est qu’à la fin de décembre et au début de janvier que cette éventualité se produira. Jusque là, le rôle de Talleyrand est forcément tout à fait passif, bien qu’il soit à l’affût de toutes les occasions de s’introduire dans la négociation ; mais ces occasions ne lui offrent rien de sérieux.
Les mêmes questions qui s’étaient posées à la veille de l’ouverture du Congrès, le 1er octobre, se posent à nouveau à la veille du 1er novembre, seconde date choisie pour l’ouverture du Congrès. Le 30 octobre, la conférence des huit plénipotentiaires, c’est-à-dire les quatre Alliés, Talleyrand et l’Espagne et deux Puissances allemandes, se réunit chez Metternich. On décide de faire vérifier les pouvoirs par une commission qui est tirée au sort, et il se trouve que le sort désigne l’Angleterre, la Prusse et la Russie. En fait, d’ailleurs, ce travail de vérification des pouvoirs des plénipotentiaires n’a jamais été achevé. On décide en même temps de répartir le travail entre des comités où les Puissances intéressées seront présentes sous la direction des Huit. Une longue discussion s’engage sur les questions préjudicielles, qui devraient être réglées avant l’installation de ces comités : par exemple, admettra-t-on Murat, roi provisoire de Naples dans ces conférences ? En fait, il ne se formera de comités que pour des questions non litigieuses : par exemple, on fera un comité pour les affaires allemandes, qui comprendra l’Autriche, la Prusse, la Bavière, le Hanovre, le Wurtemberg ; on en fera un autre, le 14 novembre pour la Suisse, comprenant l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre, la Russie. La France se désintéresse à peu près de ces comités, où elle n’est pas appelée.
La négociation la plus grave entre les Alliés portait sur les questions de Pologne et de Saxe, la Russie voulant la Pologne tout entière et la Prusse la Saxe. Sur ce point, le désaccord des Alliés était formel et allait en s’aggravant de plus en plus. Ils essayaient des combinaisons dans lesquelles, en réalité, l’intérêt de la France était complètement absent. La Russie et la Prusse poursuivaient des politiques très personnelles : elles ont signé entre elles, le 29 septembre, un accord où la Russie acceptait et s’engageaient à soutenir le point de vue de la Prusse : la Saxe tout entière à la Prusse. Castlereagh, de son coté, voulait avoir une position d’arbitre, mais s’inquiétait des ambitions russes. Il désirait cependant avoir une Prusse forte, forte en Allemagne contre la Russie, et, pour cela, il n’était pas fâché de lui donner la Saxe d’autant plus qu’il était hostile au roi de Saxe, resté fidèle à Napoléon jusqu’au bout ; mais, d’autre part, il voulait également que la Prusse fût forte sur le Rhin, parce qu’elle pourrait ainsi étayer, défendre au besoin le royaume des Pays-Bas, la Hollande-Belgique, contre les ambitions de la France. Quant à l’Autriche, Metternich poursuivait depuis longtemps l’idée d’une coalition Autriche-Prusse-Angleterre contre les ambitions des Russes. Les points de vue des Alliés, très particuliers à chacun d’eux comme vous le voyez, étaient donc assez divergents. Ce n’est que l’inféodation manifeste de la Prusse à la politique russe qui va faire que l’Angleterre et l’Autriche vont chercher d’autres combinaisons.
Talleyrand continuait d’affirmer son point de vue et son désintéressement. Ainsi, le 8 octobre, il repoussait un marchandage que Metternich lui faisait sur Naples ; de même avec le Tsar, le 22 octobre. Mais il était toujours tenu à l’écart de ces négociations entre les Alliés.
Au milieu d’octobre, il sembla qu’une occasion s’offrait. Les inquiétudes de l’Angleterre et de l’Autriche devant les ambitions et l’obstination des Russes allaient croissant : elles font connaître alors à la Prusse qu’elles seraient disposées à lui reconnaître la Saxe si elle voulait lâcher les Russes. Hardenberg, ministre de Prusse, serait assez enclin à accepter cette combinaison, mais le roi Frédéric-Guillaume III refusa absolument et communiqua la proposition au Tsar. L’Angleterre et l’Autriche essayent alors de faire argument de la France, de manière à faire céder la Prusse et la Russie. Le 12 octobre, Castlereagh communiqua à Talleyrand ses notes sur les négociations avec le Tsar et il insinue que le poids de la parole de la France serait plus fort si on savait la France forte militairement. Talleyrand voit la-dedans une sollicitation en faveur d’une alliance militaire possible ; il écrit tout de suite à Paris et obtient de Louis XVIII que des préparatifs militaires soient faits. Une note est publiée au Moniteur, le 22 octobre, disant que la France reprenant son rôle d’arbitre, redeviendrait « l’appui des faibles et le défenseur de l’opprimé », et des ordres sont donnés pour mettre l’armée sur le pied de campagne ; on expliquait à Wellington pourquoi. Enfin, Louis XVIII écrivait à Talleyrand, le 27, une lettre l’autorisant à agir avec l’Autriche et la Bavière et à déclarer à Castlereagh que les cours pouvaient compter sur la coopération de la France. Pour appuyer ce point de vue, Talleyrand publie une grande note sur les affaires allemandes, le 2 novembre : Mémoire raisonné sur la Saxe.
Seulement ce bel essai fit long feu. Le Tsar manda à Vienne Pozzo di Borgo, son ambassadeur en France, qui lui déclara que tout cela était du bluff et que la France était parfaitement incapable d’entrer en guerre. Pour couper court, le Tsar et le roi de Prusse donnent alors en exécution leur accord secret du 28 septembre : le 8 novembre, les troupes russes évacuent la Saxe et, le 10, elles y sont remplacées par les troupes prussiennes. Le grand-duc Constantin, nommé gouverneur de la Pologne russe, lance aux Polonais, à Varsovie, une invitation à se réunir tous sous l’égide du Tsar. Le 12 novembre, le Tsar fait venir Talleyrand et lui propose son appui à Naples, en échange de l’appui de la France sur la Saxe, mais Talleyrand refuse.
L’irritation fut très grande à Vienne lorsqu’on connut tous ces faits. On parlait ouvertement de guerre entre les Puissances. La situation restait toujours la même : les Puissances ne veulent pas en arriver à des extrémités pareilles. Les bruits de guerre ont plutôt pour effet d’influencer les petites Puissances, plutôt que de répondre à une réalité. Les Prussiens seuls semblaient disposés, le cas échéant, à recourir aux armes. Talleyrand continuait ses insinuations et ses excitations, mais n’obtenait toujours rien, ni sur le fond, ni sur la forme.
A la fin de l’année pourtant, la lassitude commençait à se répandre dans les milieux diplomatiques. Talleyrand croit devoir jeter du lest puisqu’on n’aboutit à rien, et, dans une notre, le 19 novembre, note adressée à Metternich, mais destinée au public, il déclare que si les droits du roi de Saxe sont reconnus, la France admettra qu’il abandonne à la Prusse un morceau de son territoire. Ainsi, pour arriver à entrer dans le concert européen, Talleyrand, jusque-là irréductible sur les principes, acceptait de faire des concessions sur la Saxe, et pourtant il n’arrive à aucun résultat. Le 16 décembre, les Alliés proposaient encore de transporter le roi de Saxe sur le Rhin, dans la région comprise entre le Rhin et la Moselle, avec Bonn comme capitale ; les Prussiens eux, resteraient en flèche jusqu’à la frontière française, comme le désiraient les Anglais.
La solution vint du Tsar. Devant l’impossibilité d’obtenir de l’Autriche la cession de la Galicie, qui lui permettrait de reconstituer toute la Pologne à son profit, devant, aussi, l’opposition des cercles russo-polonais, il renonce à son projet de reconstituer la Pologne entière à son profit ; il admet de rétrocéder à la Prusse Posen et Thorn. Du moment qu’elle renoncera en faveur des Russes à sa part de 1795, au troisième morceau, c’est-à-dire à Varsovie : il accepte en même temps que l’on maintienne le roi de Saxe à condition que celui-ci cède à la Prusse ce qui sera nécessaire pour compenser ce que la Prusse abandonne au Tsar. Castlereagh et Metternich acceptent cette combinaison. Ce n’est plus alors entre eux que de faire un calcul sur les lots de territoires, de populations, etc. Pour équilibrer les choses et, pour faire ce travail, Castlereagh propose de créer une commission de statistique. Il est d’ailleurs entendu formellement entre eux que la France sera exclue de cette commission de statistique, comme elle l’est des conférences générales de négociation.
Malheureusement, Castlereagh a l’imprudence d’avertir Talleyrand qui comprend ou qui feint de comprendre que la France fera partie de cette commission. Les Alliés se trouvent alors assez embarrassés. L’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart, est chargé par les Quatre de faire comprendre à Talleyrand qu’il s’est trompé, que l’on ne songe pas à l’appeler à cette commission de statistique (23 décembre). Talleyrand entre en fureur, répète la scène qu’il a faite déjà à plusieurs reprises aux Alliés et déclare qu’il ne restera pas un jour de plus à Vienne s’il n’est pas admis dans la commission. Malgré l’opposition des Prussiens, les Alliés cèdent et Talleyrand, le soir même est invité et vient échanger avec Metternich ses vues sur le travail de la commission de statistique. Ce n’est donc que par un raccroc, par une maladresse, une fausse manœuvre de Castlereagh que la France se trouve ainsi introduite, de biais, dans le partage de l’Europe.
Le résultat fut d’ailleurs tout à fait médiocre, car cette commission de statistique n’était qu’un simple organe d’étude et non pas, le moins du monde, une commission de décision. Le représentant de la France, Dalberg, y fût admis, il y eut des séances, les 24, 25 et 28 décembre, mais sans importance, puisque c’étaient seulement des questions de chiffres que l’on soulevait et non pas des questions de fond.
Or, le 29 décembre, les Prussiens, à nouveau, réclament la totalité de la Saxe et offrent au roi de Saxe la rive gauche du Rhin, Bonn, Trèves et Luxembourg pour le dédommagement. Le 30 décembre, les Russes acceptent la combinaison prussienne pour la Saxe et pour le transfert du roi sur le Rhin ; ils laissent aux Prussiens Posen ; ils prendraient le duché de Varsovie, comme un état uni à la Russie et lui donneraient une constitution.
Ainsi, tout était remis en question. Les deux camps sont aux antipodes l’un de l’autre. Metternich, inquiet, essayait de gagner à lui les Allemands, de faire une ligue allemande contre la Prusse. Le danger d’une guerre entre l’Autriche et la Prusse, voire la Russie, paraissait se préciser. Le 31 décembre, Hardenberg déclarait qu’un refus persistant opposé aux ambitions de la Prusse équivaudrait à une déclaration de guerre.
Castlereagh se trouvait donc en face de ce problème de l’ambition russe et prussienne qui l’avait préoccupé jusque là. Il recevait en même temps de Londres l’opposition formelle à l’installation du roi de Saxe sur le Rhin parce que le gouvernement anglais considérait que le roi de Saxe serait une créature de la France et qu’il jouerait sur le Rhin un rôle d’agent du gouvernement français. Il fallait résister à tout prix à cette combinaison prussienne. Les Anglais se trouvaient d’ailleurs avoir les mains libres à ce moment là car ils venaient de signer la paix avec les États-Unis d’Amérique, et, par conséquent, ils n’avaient plus d’inquiétudes de ce côté.
Castlereagh joue alors une carte hardie : brusquement après en avoir parlé à Metternich et avoir pris son consentement, il va trouver Talleyrand le 2 janvier et lui propose une alliance militaire à trois, un accord défensif : les Puissances s’engageraient à se soutenir réciproquement, au cas où elles seraient attaquées pour faire exécuter le Traité de Paris ; si elles ne pouvaient réussir par des moyens pacifiques, elles mettraient chacune sur pied 150 000 hommes ; elles demanderaient aux puissances allemandes, Bavière, Hollande et Hanovre, de se joindre à elles, le cas échéant. Talleyrand accepte aussitôt. La rédaction du traité est faite par Castlereagh lui-même et le traité est signé le 3 janvier 1815.
En réalité, ce traité est tout à fait limité dans son champ d’action et il ne s’agit là que d’une application du Traité de Paris. Le préambule indique que les trois souverains, roi de France, empereur d’Autriche et roi du Royaume-Uni « étant convaincus que les Puissances qui ont à compléter les dispositions du traité de Paris doivent être maintenues dans un état de sécurité et d’indépendance parfaites pour pouvoir fidèlement et dignement s’acquitter d’un si important devoir, regardent comme nécessaire, à cause de prétentions récemment manifestées, de pourvoir au moyen de repousser toute agression à laquelle leurs propres possessions ou celles de l’un d’entre eux pourraient se trouver exposées, en haine des propositions qu’ils auraient cru devoir faire et soutenir d’un commun accord, par un principe de justice et d’équité..., et n’ayant pas moins à cœur de compléter les dispositions du traité de Paris de la manière la plus conforme qu’il sera possible à son véritable but, ont à ces fins... » - Le but du traité est marqué dans l’article Ier : « Les Hautes Puissances contractantes s’engagent réciproquement et chacune d’elles envers les autres à agir de concert, avec le plus parfait désintéressement et la plus parfaite bonne foi, pour faire qu’en exécution du Traité de Paris, les arrangements qui doivent en compléter les dispositions soient pris d’un commun accord... – Si, par suite, et en haine des propositions qu’elles auront faites et soutenues d’un commun accord, les possessions d’aucune d’entre elles étaient attaquées, alors et dans ce cas, elles s’engagent et s’obligent à se tenir pour attaquées toutes trois, à faire cause commune entre elles et à se soutenir mutuellement pour repousser une telle agression avec toutes les forces ci-après stipulées ».
Vous voyez que la rédaction de ce traité est très précise : il repose sur la base du Traité de Paris et il envisage, s’il y a des complications diplomatiques aboutissant à la guerre à propos de ce traité et de son complément, que les Puissances se soutiendront réciproquement. Il ne s’agit donc nullement d’un acte de politique générale ; c’est un traité très limité en lui-même. En réalité, c’est un argument diplomatique, une espèce de moyen de chantage que l’Angleterre brandit pour faire céder la Russie et la Prusse et qui n’a pas grande valeur en soi. Il s’agit simplement de faire triompher les vues anglaises sur l’Europe orientale et sur le Rhin et, pour cela se servir d’une espèce d’épouvantail, en faisant croire à la Russie et à la Prusse qu’il y a une combinaison sous roche qui pourrait être dangereuse pour elles. On s’est servi des impatiences et des désirs de Talleyrand, qui a saisi naturellement, de son côté, la première occasion d’entrer dans une négociation qui pourrait, croit-il, disloquer la coalition.
En effet, Talleyrand exulte de cette proposition. Il s’imagine que tout à coup, la coalition est disloquée à toujours et il écrit des lettres triomphantes à son roi, ainsi cette lettre écrite le lendemain de la signature du traité, le 4 janvier 1815 : « Maintenant, Sire, la coalition est dissoute et elle l’est pour toujours. Non seulement la France n’est plus isolée en Europe, mais Votre Majesté a déjà un système fédératif tel que cinquante ans de négociations ne semblaient pas pouvoir parvenir à le lui donner : elle marche de concert avec deux des plus grandes Puissances, trois États de second ordre et, bientôt tous les États. Elle sera véritablement le chef et l’âme de cette union formée pour la défense des principes qu’Elle a été la première à proclamer ». Talleyrand est sans doute sincère dans ce cri de triomphe, mais il est, en réalité, très loin du compte.
Le dénouement de la crise.
Le traité devait rester secret et ce secret était justement un moyen de son efficacité pour l’Angleterre ; c’est ce qu’en attendait Castlereagh ; le secret était destiné à inquiéter les Prussiens et les Russes. Le bruit d’un traité fut naturellement aussitôt répandu. Le langage concerté des trois plénipotentiaires démontra qu’il y avait entre eux un accord. La Russie et la Prusse s’inquiétèrent. Et alors, ce que Castlereagh avait pensé se produisit immédiatement : toute espèce de difficulté disparut comme par enchantement. Le Tsar, qui a pris son parti, comme nous l’avons vu tout à l’heure, de ne plus recevoir la Pologne tout entière, ne veut plus qu’aller vite, les Prussiens ne discutent plus que sur la possession de Leipzig, et, le 5 janvier, c’est-à-dire le surlendemain de la signature du traité, Castlereagh pouvait écrire à son gouvernement que tout danger de guerre avait disparu. Toutes les décisions prises sur l’Allemagne et sur la Pologne sont prises alors, à la fin de janvier et dans le courant de février, sur les bases qui avaient été décidées entre elles. Le seul gain de la France, c’est que ces solutions sont matériellement arrêtées par un Comité de cinq c’est-à-dire que Talleyrand est adjoint aux quatre Alliés, mais, les décisions avaient été prises auparavant.
Dès lors, il n’est plus question d’alliance à quatre ou à trois. En réalité, le traité n’a pas été le point de départ d’une situation nouvelle, comme Talleyrand l’espérait, mais tout simplement la fin d’une crise de la coalition qu’il a servi à faire disparaître.
La question de la Saxe fut réglée, le 6 février, par un compromis fort différent du projet français et sans que l’on ait demandé au roi de Saxe son consentement préalable. Le roi de Saxe abandonnait à la Prusse la partie nord de son État et la Prusse recevait les territoires qu’elle désirait sur la rive gauche du Rhin. Ceci était fort différent des vues de la France et fort dangereux pour la France, puisqu’elle voyait la Prusse s’installer sur sa frontière. Mais Talleyrand avait satisfaction sur un point, sur le principe de la légitimité, puisque le roi de Saxe était maintenu sur son trône.
Dans ces conditions, l’affaire de Saxe-Pologne était réglée. Talleyrand peut alors donner ses soins à une question qui l’intéresse beaucoup et qui intéresse beaucoup Louis XVIII, la question de Naples, la question de Murat. Il s’agissait, pour la France, de renverser Murat, de rétablir à Naples le roi Ferdinand IV de Bourbon. C’était pour Louis XVIII une affaire particulièrement sensible. A Vienne, à plusieurs reprises, Talleyrand a tonné « contre l’homme qui règne actuellement à Naples », comme il disait. A Paris, le gouvernement français de son côté, poussait l’affaire. Le duc de Blacas s’entendait avec Wellington, qui était très hostile à Murat, et avec l’ambassadeur autrichien Bombelle. La France s’engageait à renverser elle-même Murat, demandant simplement la neutralité de l’Autriche. Wellington acheva la négociation sur l’affaire de Naples à Vienne, où il alla remplacer Castlereagh qui, une fois les grandes questions d’Europe centrale réglées, retourna à Londres. L’Angleterre acceptait de donner, au besoin, son appui à la France contre Naples, en échange du soutien que la France lui donnerait contre la traite des nègres.
Ce qui permit de régler l’affaire, ce fut une imprudence de Murat, qui demanda à l’Autriche le passage éventuel de ses troupes à travers l’Italie centrale, à travers les États du Pape, dans le cas où il serait attaqué par la France. Cela permit à Metternich de déclarer, le 25 février, à Talleyrand que l’Autriche n’admettrait pas l’entrée des troupes françaises en Italie. Metternich put dire alors à Murat, le lendemain 26 février, que ses armements n’avaient pas d’objet, puisque la France ne l’attaquerait pas, et que tout passage de la ligne de démarcation par les troupes napolitaines serait considéré par l’Autriche comme un fait de guerre et la dégagerait, par conséquent, de son traité avec Murat. Murat commit en outre l’imprudence d’entrer en relation avec Napoléon, qui se trouvait à l’île d’Elbe ; sa correspondance fut saisie et transmise à Vienne. Puis, au moment où Napoléon débarquera, Murat commencera lui-même ses mouvements militaires et donnera ainsi l’occasion à l’Autriche de le lâcher, et cela au profit des Bourbons.
La France a donc obtenu des résultats, puisque, au dernier moment, la voici associée au travail de reconstruction de l’Europe et qu’elle a satisfaction sur la question de Naples.
Les Cent-Jours et l’Acte final du congrès.
Malheureusement, au début de mars, un incident nouveau se produit, qui remet tout en question : au moment où les affaires se réglaient sans difficulté, Napoléon débarquait au Golfe Juan, et la nouvelle de son débarquement arrive à Vienne dans la nuit du 6 au 7 mars. Vous remarquerez la lenteur de transmission des nouvelles : c’est le 1er mars que Napoléon a débarqué et c’est dans la nuit du 6 au 7 seulement que Vienne en reçoit l’avertissement.
La réaction des puissances au débarquement de Napoléon.
La réaction des Puissances contre Napoléon fut immédiate ; Alexandre, en particulier, fut furieux . A l’origine, d’ailleurs, on n’imagine pas encore que Napoléon puisse obtenir quelques succès dans une tentative aussi folle, ni, surtout, que la France puisse s’associer à sa tentative. Les Puissances prennent, le 13 mars 1815, une déclaration : « Les Puissances déclarent que Napoléon s’est placé hors des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique ». Cette déclaration coupe court à toutes les tentatives que Napoléon fait et fera pour rassurer les Alliés et pour tâcher d’obtenir que la coalition ne se reforme pas contre lui. Naturellement, Talleyrand s’associe à cette déclaration et, de son côté, Louis XVIII demandait secours à l’Angleterre. Castlereagh répondit que c’était à la France elle-même d’organiser d’abord sa défense. Talleyrand essayait d’obtenir de Consalvi, l’excommunication de Napoléon, mais il échoua sur ce point. Ainsi, la réaction de la France, c’est d’essayer de s’appuyer aussitôt sur l’Europe contre la tentative de Napoléon.
Puis, devant le succès que le « vol de l’aigle » obtient en France, les Alliés vont plus loin. Le bloc s’est aussitôt reconstitué et toutes les tentatives de Napoléon pour le diviser furent inutiles. Napoléon fit connaître au Tsar le texte du traité du 3 janvier, que l’on avait trouvé dans les archives, à Paris ; le Tsar n’y fit pas attention. Les Puissances alliées refirent entre elles leur traité, par une convention du 25 mars, qui renouvelait le traité de Chaumont : chacune d’elles s’engageait à mettre sur pied 150 000 hommes et à ne pas signer de paix séparée avant que Napoléon soit formellement abattu. Une convention militaire déterminait les forces de la coalition, qui devait durer « tant que Bonaparte ne serait pas mis absolument hors de possibilité d’exciter les troubles, de renouveler ses tentatives pour s’emparer du pouvoir en France et de troubler la sûreté de l’Europe ». L’objet de ces accords, c’est le maintien de la paix établie par le Traité de Paris, mais on ne va pas plus loin. On veut obtenir des garanties efficaces, cette fois, contre un retour possible de Napoléon, mais on est mécontent du gouvernement des Bourbons, dont la mauvaise politique a poussé l’opinion publique à se ranger du côté de Napoléon, si bien que, malgré les insistances de Talleyrand, les Puissances refusent de s’engager en faveur des Bourbons. Même en Angleterre où un mouvement d’opinion se produit, le gouvernement anglais a en quelque sorte la main forcée et, en envoyant sa ratification au traité du 25 mars, le gouvernement anglais est amené, tout en procédant à l’échange des ratifications du traité du 25 mars à ajouter : « Quelque désireux que le Prince-Régent doive être de voir Sa Majesté Très Chrétienne rétablie sur le trône, quelque disposé qu’il soit à contribuer, conjointement avec ses Alliés, à obtenir un résultat favorable, il se croit néanmoins obligé de faire la présente déclaration, au moment de l’échange des ratifications, tant par égard pour ce qui est dû aux intérêts de Sa Majesté Très Chrétienne en France que pour demeurer fidèle aux principes d’après lesquels le gouvernement britannique a invariablement fixé sa conduite, à savoir que le traité ne doit pas être entendu comme obligeant Sa Majesté britannique à poursuivre la guerre dans la vue d’imposer à la France aucun gouvernement particulier ». L’Autriche fit la même réserve que l’Angleterre et Talleyrand ne put obtenir aucun engagement en faveur de Louis XVIII.
Approfondissement des négociations pour une paix générale.
Le Congrès se poursuivit pendant que les troupes alliées se préparaient à la lutte contre Napoléon. La première conséquence des Cent-Jours fut de liquider Murat : celui-ci a essayé de profiter du trouble jeté par le débarquement de Napoléon pour soulever l’Italie et pour l’unifier. Il occupa Ancône, marcha sur Bologne, franchit la ligne de démarcation le 29 mars, et, le 30 lança un appel à l’indépendance de l’Italie. Mais il ne fut pas suivi par les Italiens. Il est battu par les Autrichiens le 9 et le 10 avril, puis, dans une défaite définitive, à Talentino, le 2 mai. Il essaya de parlementer, mais ni l’Angleterre, ni l’Autriche n’y consentirent, et, le 19 mai il fut obligé de s’embarquer à Naples et de s’enfuir. Les Autrichiens occupèrent Naples le 28 mai. La restauration des Bourbons à Naples est le premier succès de la légitimité et la première conséquence directe des Cent-Jours.
La liquidation de Murat permit de régler les affaires italiennes. Metternich promit à Consalvi de rendre les Légations au Pape. Le Pape récupéra Bénévent et Pontecorvo qui avaient été pris par le royaume de Naples. La question italienne se trouva ainsi réglée.
Quant aux questions allemandes et de l’Europe centrale, les grandes décisions avaient été prises ; il n’y avait plus qu’à les mettre sur pied. Elles furent réglées assez rapidement. Les questions concernant l’Allemagne du Sud furent réglées par un agrandissement de la Bavière en échange de Salzbourg, donné à l’Autriche. La Bavière reçut une partie du Palatinat, sans Mayence, qui est donné à la Hesse et qui devient forteresse fédérale. L’organisation fédérative de l’Allemagne est achevée, alors qu’on avait abandonné la question depuis le mois de novembre. L’organisation de la Suisse fut faite, surtout, d’ailleurs, par les Suisses eux-mêmes, sauf pour quelques points concernant la fixation de la frontière et pour la garantie européenne. Enfin, on acheva rapidement les questions générales, c’est-à-dire celles de la navigation des fleuves internationaux, de l’abolition de la traite.
Castlereagh émit alors une idée, renouvelée des anciennes théories de Pitt, à savoir de donner au traité une garantie générale par une déclaration commune, toutes les Puissances s’engageant à garantir le maintien du traité de paix. Le Tsar acceptait de prendre cet engagement, à condition que l’on y inscrivit l’Empire ottoman, et il demandait, dans sa querelle avec l’Empire ottoman, l’arbitrage de la France, de l’Autriche et de la Grande-Bretagne à Constantinople. Mais l’affaire n’aboutit pas, par l’opposition de la Turquie. La condition de cette garantie générale aurait été la signature d’un acte unique englobant toutes les questions posées et résolues. On était en train de rédiger, malgré les Russes récalcitrants, un projet de déclaration, mais l’affaire fut ensuite abandonnée : le retour de Napoléon et la reprise de la guerre détournèrent complètement Castlereagh de son projet premier, et l’idée d’une garantie générale à inscrire dans le traité fut laissée de côté.
Dans cette dernière phase des négociations de Vienne, le rôle de Talleyrand a été tout à fait médiocre : il appuie les solutions de la politique anglaise ; il ne veut pas avoir l’air de laisser prescrire son rôle, mais il est démuni de toute espèce d’influence. Il est entouré d’une atmosphère assez hostile et il ne joue aucun rôle.
L’Acte final du Congrès.
Finalement les décisions du Congrès furent réunies dans un « acte final du Congrès » du 9 juin 1815. Ce traité de Vienne, cet « acte final du Congrès », pour lui donner son appellation officielle, est un grand texte de 121 articles et 17 annexes. Vous en trouverez le texte dans de Clercq9
Voici quelle est la composition du traité : les 64 premiers articles règlent les questions de l’Europe centrale : on définit d’abord les territoires polonais, soit dans le traité lui-même, soit dans ses annexes, puis les territoires qui sont cédés à la Prusse par la Saxe ou qui sont acquis à la Prusse sur d’autres, c’est-à-dire du côté du Rhin, Prusse rhénane et Westphalie. On y définit le royaume de Hanovre, qui est agrandi et qui va jusqu’à la mer, les royaumes de Bavière et des autres États, et enfin on introduit dans le traité l’acte de la Confédération germanique, qui a été constitué la veille, le 8 juin. Puis vient, dans les articles 65 à 73, la définition du royaume des Pays-Bas, constitué par les anciennes Provinces Unies et la Belgique. Viennent ensuite la définition et la constitution de la Suisse (articles 74 et 84), dans sa délimitation territoriale, dans son statut politique de confédération et dans sa neutralité garantie par les Puissances. Suivent les stipulations concernant l’Italie (article 85 à 94), concernant la Sardaigne, avec définition de la frontière comme elle l’a été au premier Traité de Paris, définition du royaume lombardo-vénitien qui est donné à l’Autriche (article 93 à 97), définition, enfin, des autres États italiens, les duchés de Modène, de Parme, de Toscane et de Lucques, la restitution des territoires pontificaux au Pape et du royaume de Naples à Ferdinand de Bourbon. Ensuite, des articles concernant le Portugal et l’Espagne, les articles 108 et 117, les conditions d’utilisation des fleuves internationaux et enfin, en annexe, sans être incorporés à proprement parler au traité, la déclaration des Puissances sur l’abolition de la traite des noirs, le règlement des préséances diplomatiques et, enfin, le règlement concernant la navigation sur les rivières et notamment le Rhin.
Dans quelle mesure ce traité répond-il aux buts de la politique française et aux instructions qui avaient été données à Talleyrand en septembre ? Toutes les prévisions faites par Talleyrand et le Roi sur la composition du Congrès ont été nulles : jamais le Congrès ne s’est réuni à proprement parler et jamais les petites Puissances n’ont été admises à la discussion. Sur ce point, par conséquent, échec complet. Sur les quatre points d’importance particulière à la France quels sont les résultats ? Pour la Sardaigne, elle est conservée indépendante, avec les territoires qui intéressaient particulièrement la France ; la France a donc satisfaction. Il en est de même pour la restauration de Ferdinand de Naples. Pour la Pologne, la solution française de la reconstitution des partages anciens de la Pologne a été écartée ; la Russie, en fait, a réalisé son ambition, sinon intégralement, au moins pour l’essentiel. Pour la Prusse, elle a été mise hors de l’ensemble de la Saxe et hors de Mayence, comme le désirait la France, mais ce n’est qu’une satisfaction partielle, puisqu’elle a obtenu un morceau de Saxe et qu’elle est installée sur le Rhin.
Qu’y a-t-il d’heureux dans ce traité de Vienne pour la politique française ? C’est d’abord l’organisation, médiocre et incomplète, de la Confédération Germanique, qui n’est pas une véritable unité allemande. C’est, d’autre part, le morcellement de l’Italie, mais la France a, sur ce point, à rester vigilante, car le problème de l’influence de l’Autriche en Italie reste posé. Enfin, c’est la neutralité de la Suisse, qui couvre la frontière française du côté de l’Est. Mais, à côté de ces points heureux, il y en a de dangereux, et deux particulièrement : la formation du royaume des Pays-Bas, incorporant la Belgique, et l’installation de la Prusse sur le Rhin. On ne peut pas se rendre compte encore de ce que ce dernier point est dangereux pour l’avenir, mais vous savez qu’il a eu pour résultat de dresser l’une contre l’autre la Prusse et la France, qui jusque-là s’étaient entendues convenablement. Enfin, également dangereux, la clientèle des petits États a échappé à la France. Le Congrès de Vienne n’a donc pas corrigé les défauts du Traité de Paris, les périls ont été plutôt aggravés pour la France.
Les résultats de la politique de Talleyrand sont donc matériellement nuls. Politiquement, le bloc des Quatre est resté intact jusqu’au début de 1815 et c’est lui qui a dicté les solutions. Talleyrand n’a pas participé au travail de la coalition sauf pendant les deux derniers mois et alors que les décisions essentielles étaient déjà prises. Moralement, la France a cependant été servie par la ténacité et l’habileté de Talleyrand, au point qu’il a inspiré une certaine crainte, et cette crainte est un homme, au point que Castlereagh et Metternich ont fait appel à la France comme moyen de pression sur les autres, le 3 janvier. Malheureusement, tous les avantages ainsi obtenus ont été détruits brusquement par le débarquement de Napoléon qui a reconstitué la coalition contre la France.
Ce qu’il faut retenir de toute cette liquidation, c’est donc d’abord la faillite de vingt-cinq ans de politique victorieuse de la France pendant la Révolution et l’Empire. La France et l’Europe sont réorganisées en 1815 non seulement sans la politique française, mais contre la France. Il faut retenir aussi ce second point : un programme de politique nouvelle a été adoptée par la France, ressuscitant plus ou moins la tradition du XVIIIème siècle, adopté évidemment contre mauvaise fortune, bon cœur, mais comportant deux idées : désintéressement territorial de la France, limitation de sa politique à rechercher une influence et un prestige moral. Cependant, il y a un élément qui va s’introduire maintenant dans la politique extérieure de la France et qui est de nature à la fausser dans une certaine mesure, c’est la répercussion des conceptions partisanes et des luttes de partis introduites en France par la Restauration et le gouvernement de la Monarchie constitutionnelle. Nous verrons que ces luttes intérieures vont peser lourdement sur la politique du duc de Richelieu dans les années qui vont suivre.
1.- Tome I page 276
2.- Tome II page 410
3.- Tome I, page 29
4.- Livre IX, chapitre VIII.
5.- Lacourt-Gayet G. : Talleyrand (1754-1836) – Paris – 1928-1931 – Payot (4 volumes)
6.- de Clercq : Recueil des traités de la France Tome II, p.414.
7.- Dupuis Charles : Le premier ministère de Talleyrand – Paris – 1919 – Plon (2 volumes)
8.- Charles Dupuis : Le ministère de Talleyrand en 1814 – Paris – 1919 – Plon (Tome II, page 337).
9.- Tome II – page 567.


