Histoire de l'anthropologie politique

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Catégorie : Anthropologie politique
Publié le Mardi, 13 Décembre 2011 Écrit par Marius Reynier

 

 

L’anthropologie politique est une discipline très jeune. Si ses débuts officiels datent des années quarante avec l’ouvrage d’Evans-Pritchard et de Meyer-Fortes sur les Systèmes politiques africains1 Les recherches en anthropologie politique sont néanmoins bien antérieures (cf. Morgan : La société archaïque2). En fait, la première anthropologie politique est née dans le berceau du droit et de la philosophie politique : à l'origine, elle visait à comprendre l’évolution des sociétés anciennes.

La question de la légitimité religieuse du pouvoir s'est très rapidement posée, mais ce n’est qu’au XVIIIème siècle que cette question a été ouvertement débattue avec Voltaire et Rousseau ; le siècle des Lumières est avant tout celui de la laïcisation de la politique et de l’idée de gouvernement. Les « philosophes » cherchent, dans leurs études et par leurs réflexions, à connaître l’origine des civilisations. Mais chaque auteur possède sa propre théorie de l’évolution, ce qui lui permet d’élaborer ses propres séquences de passage du « sauvage » au « civilisé ». Partant de là, on aboutit à une réflexion sur les droits et les devoirs du souverain et des citoyens.

 

Le berceau de la philosophie et du droit.

De l’état de nature à l’état de société

Evans-Pritchard et Meyer-Fortes dans Systèmes politiques africains disqualifient l’approche des philosophes ; elle est pour eux de faible valeur car elle ne repose sur aucune recherche scientifique et se résume à une vision purement occidentale de la politique. En fait, il existe peu de recherches où les sociétés primitives ne sont pas considérées comme arriérées ; ces recherches ne prennent en compte les sociétés qu’à travers des stéréotypes occidentaux. L’anthropologie se veut une rupture avec le discours philosophique et avec la littérature de voyage.

« L’histoire de l’humanité n’a élaboré que deux systèmes de gouvernement, deux systèmes organisés et bien définis de la société. Le premier et le plus ancien a été une organisation sociale fondée sur les gentes, les phratries, les tribus ; le second, et le plus récent, a été une organisation politique fondée sur le territoire et la propriété » (E-E. Evans-Pritchard et Meyer Fortes). Or cette distinction était formulée pour la première fois par Maine dans Ancient law3 où il évoque la question du droit dans les société archaïques. L’organisation sociale moderne est apparue lorsque le cadre territorial s’est substitué aux liens de parenté comme fondement du système politique. Pour en arriver à cette théorie, Maine a étudié et critiqué la théorie du droit naturel qui s’est développée au XVIIème siècle et qui a influencé les « philosophes des Lumières ».

Bien que la conception philosophique doive être rejetée, il est nécessaire de connaître cette théorie du droit naturel que l'on trouve dans les oeuvres de H. Grotius, R. Filmer, T. Hobbes, S. Pufendorf, J. Locke, Montesquieu, D. Hume, J.-J. Rousseau ; tous étudient la question de l’émergence de l’État.

Le contexte dans lequel s’effectue cette étude est important : la féodalité, qui se caractérise par les liens personnels d’homme à homme, est terminée ; la société cherche une nouvelle organisation qui prend en compte à la fois un désir de liberté - liberté de penser, d’agir - et la nécessité d’une contrainte inhérente à la vie en commun. Tous les théoriciens de cette période cherchent à établir une nouvelle notion, celle de l’Etat fondé sur un corps social. La réflexion tourne autour de cette question de l’absolutisme qu’il soit politique ou religieux.

Aux XVIIème - XVIIIème siècle, le passage de l’état de nature à l’état civilisé est considéré comme naturel, comme un état de droit. La question que se posent ceux qui ont réfléchi sur le sujet est de savoir comment s'est organisé ce passage. Mais toutes ces réflexions sont tributaires de leur temps et du contexte dans lequel cette réflexion a eu lieu.

Grotius pose le principe de l’autonomie du droit naturel par rapport au droit volontaire. Il justifie la guerre comme une limitation de la force.

Filmer soutient que le pouvoir royal possède un caractère familial : le roi est un père. De ce fait, il développe l’idée de la genèse patriarcale de la société

Hobbes défend la nécessité de la toute puissance du souverain et de l’État conçu comme une machine parfaitement organisée. Il défend l’idée de la société comme un corps et la nécessité pour celle-ci de parvenir à un équilibre seul garant de paix et de stabilité. Pour cela, tout le pouvoir doit être remis entre les mains d’un seul. Ainsi se trouve institué le souverain qui dispose d’un pouvoir absolu, unique, indivisible. Les citoyens sont tous liés par le contrat ; seul le souverain ne l’est pas car il n’a rien contracté. Sa légitimité ne tient qu’à sa toute puissance4.

Pufendorf recherche la source du pouvoir non pas en Dieu, mais dans l’accord entre les hommes. C’est un pacte volontaire d’individus qui aliènent leur liberté au profit d’un souverain afin de cohabiter selon des règles.

Locke rejette toute idée de subordination, et avec elle le lien qu’elle maintient dans les relations entre les hommes et les relations entre les hommes et les créatures inférieures. Il n’y a pas de hiérarchie : tous les hommes sont tous libres et égaux aux yeux de Dieu. La liberté naturelle suppose à la fois l’indépendance et l’égalité ; elle subordonne l’autorité politique au consentement. Locke défend l’idée que les hommes sont originellement libres et égaux et que l’origine des gouvernements réside dans une libre association. Ainsi, il s’oppose à la théorie de la monarchie de droit divin et par conséquent à l’absolutisme.

Montesquieu a élaboré dans l’Esprit des lois une théorie des formes de gouvernement (monarchie, despotisme, république aristocratique, république démocratique). Sa doctrine repose sur la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) ; il s’oppose à la théorie spéculative du droit naturel. Il n’y a pas de « bon sauvage », mais des sociétés diverses où plusieurs éléments gouvernent les hommes : le climat, la religion, les mœurs.

Pour Hume le pouvoir s’est tout d’abord fondé sur l’injustice et la violence ; il est devenu, avec le temps, légal et obligatoire. L’avènement de la notion de gouvernement de l’État est décelée dans la compétition guerrière qui découle de la rareté des biens disponibles parmi les groupes humains déjà constitués. La nécessité économique secrète le conflit qui donne naissance à une hiérarchie militaire se transformant, la paix venue, en hiérarchie civile et système de gestion politique.

L’État a donc une origine économique et une mission de préservation des avantages acquis. L’État n’est qu’une institution contingente, historiquement exigée, appréciée en raison des services rendus.

Rousseau défend la théorie du contrat social. Il recherche un type d’association qui assurerait à chaque individu sa sécurité tout en lui permettant de conserver sa liberté. Il rejette toute autorité reposant sur les privilèges de nature ou sur le droit du plus fort. La seule autorité légitime naît d’un accord réciproque entre les parties contractantes d’une convention : c'est un pacte d’association qui n’est suivi d’aucun pacte de sujétion. Dans ce cadre, le peuple est la source de la souveraineté et apparaît comme celui qui exerce cette souveraineté

Marc Abélès reproche aux philosophes :

  • le droit naturel, la nature qui sont des idées invérifiables ;

  • leur argumentation dont le but est de laïciser la société : ils veulent prouver que le pouvoir ne vient pas de Dieu mais des hommes ;

  • l’ethnocentrisme : leur référence est celle des institutions de leur époque ou de l’Antiquité gréco-romaine.

Les philosophes n’étudient ni ne prennent en compte les systèmes juridiques archaïques. L’idée des lois naturelles est une abstraction élaborée à partir des lois existantes. D'autre part, l'idée de contrat repose sur une contre-vérité car rien ne prouve que les hommes aient voulu ce contrat. Il n’y a pas de contrat initial qui ait fondé la société ; ce contrat a été élaboré au fur et à mesure de l’évolution de la société.

Du droit du sang au droit du sol.

Le droit archaïque est basé sur le système familial, c’est-à-dire sur les liens du sang. Mais à partir du moment où la société comprend plusieurs familles, c’est-à-dire des origines différentes, le sang ne constitue plus le lien qui unit la société : on passe alors à un système différent et c’est le sol qui prime. Cette primauté du sol nécessite un contrat entre tous les membres qui l’occupent et qui vivent ensemble. Le droit du sang précède donc le droit du sol. Il en résulte que la parenté s’oppose au territoire, la famille à l’individu, le statut au contrat.

Les premiers anthropologues se sont penchés sur les modifications de la société et son passage du droit du sang au droit du sol. Ces anthropologues ont nom : Morgan, Engels, Maine, Tönnies, Durkheim et Schumpetter.

Lewis H. Morgan (la Société archaïque2) est un évolutionniste qui considère que la société passe par trois stades :


Il s’appuie sur les inventions pour montrer les diverses séquences de l’histoire ; le développement de l’intelligence va de pair avec une évolution technique.

Le passage de la société traditionnelle à la société moderne s’effectue en deux étapes. Son postulat a pour origine l'étude des sociétés grecques et romaines ; la société s'est initialement constituée autour d’une gens unie par les liens du sang.

Il étudie le système politique en fonction des systèmes de parenté. Le système gentilice se transforme progressivement en tribus et confédérations (type iroquois) ; il y aurait d’abord un conseil du pouvoir élu par les anciens, puis plus tard, un conseil des chefs et un commandement militaire distinct pour enfin se terminer par un conseil des chefs, un commandement militaire et une assemblée du peuple. Lowie critique Morgan car il lui reproche d'avoir fait de la société iroquoise une généralisation pour l'ensemble des sociétés indiennes. De son côté, Pierre Clastres a montré dans la société contre l’Etat5 que ce n’est pas le cheminement normal : toutes les sociétés ne se terminent pas par une phase « démocratique ». Lewis Morgan n'a pas fait mention de ces associations volontaires qui dominent la vie sociale des Indiens, société où l’autorité militaire est exclue en tant que gestionnaire de l’État. Il affirme que la monarchie est incompatible avec le système clanique, or l’Afrique possède de nombreuses royauté à base de clans (Moundang, Shilluk, etc.).

Engels n’a effectué aucune étude de terrain. Il écrit en 1895 : Origine de la famille de la propriété et de l’État6 où il développe l’idée d’un communisme primitif. La société serait le gage d’une communauté sans classe et sans État. Il s’appuie sur l’économie pour établir un découpage.


Engels insiste sur les rapports de production qui sont des rapports sociaux. Or il ne retient qu’une partie de l’histoire et s’appuie pour sa démonstration sur le système esclavagiste. La question est de savoir si toutes les sociétés sont passées par un stade esclavagiste puis féodal. Si de nombreuses sociétés ne sont plus esclavagistes et elles ne connaissent pas pour autant le capitalisme. Le système tel qu’il est vu par Engels est dualiste : opposition dominant/dominé (société féodale ou esclavagiste) puis riches/pauvres (capitalisme).

Henry James Summer Maine (Ancient law7) démontre que l’unité de la société archaïque repose sur la famille et le lignage alors que la société moderne donne la primauté à l’individu. La dissolution de la famille dans un système de plus en plus vaste conduit à un isolement progressif de l'individu. Au final, les liens qui unissent l'ensemble des citoyens sont laches. L’agrégation des tribus donne le schéma suivant :


Tonnies (Communauté et société8 1887) oppose à la communauté fondée sur des liens organiques, affectifs et spirituels (de type féodal) la société urbaine et industrielle basée sur des contrats rationnels (des lois écrites).

Durkheim dans la Division du travail social9 (1893), tente d’établir une loi évolutive : celle du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. La solidarité mécanique caractérise les sociétés archaïques : les individus sont semblables les uns aux autres ; ils partagent les mêmes sentiments, obéissent aux mêmes croyances, aux mêmes valeurs. C’est la similitude qui crée la solidarité.

La solidarité organique, caractéristique de nos sociétés, résulte au contraire de la différenciation des individus. Les individus sont liés les uns aux autres parce qu’ils exercent des rôles et des fonctions complémentaires à l’intérieur du système social.

Ces deux types de solidarité constituent les deux pôles entre lesquels évolue la société. Pour que les individus éprouvent le besoin de se répartir des tâches, il faut qu’il existe une conscience de l’individualité qui ne peut résulter que de la division du travail.

Schumpeter (capitalisme, socialisme et démocratie10 1942) voit dans l’analyse des interdépendances économiques le principe de l’entrepreneur capitaliste. Il note que le passage du matriarcat au patriarcat, déjà argumenté par Bachofen (le droit maternel11), marque l’aliénation de la femme. Vient ensuite le développement de la propriété individuelle, conduisant à une aliénation de la liberté. En définitive, le travail devient une marchandise.

L’apport concret de ces théories est réduit, car il ne s’agit que de récupération de données fragmentaires, tronquées, servant souvent à étayer une théorie globalisante, de ce fait erronée.

 

Société sans État et société étatique

Si l’on doit on laisser aux seuls politistes12 l’étude de l’État, que faire alors des sociétés dites « sans État ». Certains anthropologues se sont penchés sur ce problème.

De l’origine de l’État ;

Y a-t-il une origine de l’État ? D’où vient-il ? Les théories évolutionnistes sont rejetées au début du XXème siècle. Les anthropologues veulent désormais étudier les États sans vouloir théoriser et généraliser .

Les Allemands, sous la conduite de Franz Boas et de ses disciples, s’intéressent au politique ; ils s’inscrivent dans le courant culturaliste (culture et évolution des personnalités : comment la mère influe sur la psychologie de l’enfant).

Cette réflexion sur le politique se développe ensuite en Grande Bretagne en raison de la pratique de l’indirect rule : les Anglais administraient leurs territoires coloniaux avec l’aide des chefferies locales. Robert Lowie écrit un Traité de sociologie primitive13 où deux chapitres sont consacrés au gouvernement et à la justice ; en 1927, il publie l’origine de l’État14 où il montre qu’il n’existe pas de coupure entre sociétés sans États et sociétés avec État. Il démontre que le politique existe aussi en dehors de l’État. Dans son étude sur les Indiens Shoshone d'Amérique du Nord, il réfute le dogmatisme évolutionniste. Le lien territorial ne caractérise pas le système étatique ; il fait, d’autre part, remarquer que ce n’est pas parce qu’il y a un chef qu’il y a forcément un État. Il étudie et compare les différentes situations chez les Indiens et dans les sociétés des Philippines. Pour lui, l’embryon du politique serait à rechercher dans le système d’association ; il peut être le fruit d’une classe d’âge, d’un lignage, de sociétés secrètes (Guerzé de Guinée, Porho du Liberia ou Komo du royaume de Ségou). L’apparition de l’État ne relève pas d’une cause unique mais souvent de causes externes.

En ce qui concerne les Européens, il n’y a de politique que dans les endroits où l’État est présent ; or cette vision est erronée. Au XIXème siècle les études ont montré que les sociétés disposent d’éléments régulateurs. Or s’il y a un contrôle qui s’exerce au sein de la société, cela signifie que le fait politique est présent. Et si politique il y a, on se trouve automatiquement devant des formes étatiques.

Pour Spencer, la conquête guerrière joue un rôle capital dans le domaine de la formation de l’État. Les Africanistes, dans leur ensemble, soutiennent cette vision : Nadel avec les Nupe du Nigeria, Oberg avec les Ankolé de l’Ouganda, Izard avec les Mossi du Burkina-Faso, Terray pour les Abron de Côte d’Ivoire, etc. Ce sont les agressions extérieures qui ont soudé les États (Ghana, Mandé, etc.)

Lowie, dans l’origine de l’Etat14 estime que rien ne peut être dit sur cette origine de l’État ; il est trop prudent mais distingue des facteurs externes et internes nécessaires à l’exercice de la souveraineté. S'inscrivant dans la longue histoire, ce sont :

  • la dynamique externe. L’État proviendrait essentiellement des conquêtes guerrières (c’est la théorie africaniste). Les grands empires ont été créés par la guerre (empire mandingue de Soundjata au Mali, d’Ousman dan Fodio au Sokoto, etc.). Si les conquérants ont réussi ces empires, la question qui se pose est de savoir sur quelles bases reposent ces empires. Quel est le substrat qui a permis la formation de ces États. Certes, le royaume Inca a été créé très rapidement à partir de conquêtes, mais ces conquêtes se sont appuyées sur des États antérieurs (Chimou, Quetchuas, Nazca, etc.) ; il en est de même pour l’empire du Mali qui prend la relève d’autres royaumes dont celui des Sosso de Soumahoro Kanté.

  • la dynamique interne. F. Engels attribue la formation de l’État aux contradictions ; il estime que l’État s’est constitué pour favoriser certains citoyens par rapport à d’autres. La division du travail est à l’origine de la formation de l’État. Les profiteurs créent l’État. Ses exemples sont pris essentiellement dans la société romaine où les patriciens ont créés les formes de l’État pour conserver l’ordre qu’ils ont instauré.
    L. White reprend les mêmes idées : les forts dominent les faibles ; l’État est un instrument pour institutionnaliser la domination.
    Wittfogel dans son étude sur le despotisme oriental estime que le besoin de domination intéresse la totalité de la société car elle permet néanmoins aux pauvres de subvenir à leurs besoins car les puissants ont besoin du soutien des pauvres.
    Pour
    Cocquery-Vidrovitch, l’État aurait pour origine l’organisation du commerce à longue distance. Un pouvoir ne se crée pas sans ressources : les empires africains du Sahel se caractérisent par le commerce du sel et de la kola. L’État garantit la sécurité et l’essor du commerce. Or des sociétés sans États ont pratiqué le commerce à longue distance tels que les empires dyolof. Ces États n’ont pas taxé le commerce. Ce qui caractérise ces formations politiques c’est qu’elles se sont crées sans déterminisme, au gré de circonstances, en fonction de facteurs écologiques, économiques, commerciaux, sociaux ou technologiques

L’apport majeur du fonctionnalisme britannique.

Pour Malinowski, échange et réciprocité sont au centre du système politique. Dans Les Argonautes du Pacifique occidental15, Malinowski explique qu'à l'occasion des expéditions maritimes, ce sont des biens de prestige qui circulent entre des partenaires attitrés, c’est-à-dire des partenaires de même niveau. Cela prouve l'existence d'une société hiérarchisée et le politique joue donc un rôle dans les relations entre les groupes. Malinowski montre que les acteurs des échanges obéissent à un système de prescription (règle de droit, de coutume, etc.). La législation est coutumière, elle comprend des droits, des devoirs, bien qu’il n’y ait pas d’État. La question qui se pose est de savoir comment peuvent exister des lois dans une société sans État. Dans la structure matrilinéaire qui concerne les Trobriandais, une place particulière est donnée au chef, à la fois prêtre et porte-parole des anciens dont il est d'ailleurs l’un des membres. Le grand chef décide des expéditions d’échange de la kula. Il est présent lors des actes de magie qui s’effectuent sur les bateaux avant de partir. Dans ce système, tous les échanges fonctionnent à équivalence de niveau. Les présents se font niveau par niveau, entre personnes de rang égal. Lors de la redistribution, le chef donne les cadeaux qu'il a reçu à des personnages de rang inférieur. Malinowski a observé les échanges, mais il ne s’est pas posé la question de l’État. Qu’est ce que l’État dans les sociétés primitives.

Les Anglais qui sont confrontés dans leurs colonies à l’indirect rule (gouvernement à travers les organisations étatiques existantes) doivent apprendre à connaître les sociétés politiques primitives avec lesquelles ils ont des relations. Ils recherchent donc les habitudes et les coutumes locales en matière de politique. L’Anthropologie politique devient une discipline autonome. L’ouvrage majeur est Systèmes politiques africains16 (1940) d’Evans-Pritchard et de Meyer-Fortes. Ils ébauchent une typologie à partir de huit sociétés (Nigeria, Ghana, Soudan, Rhodésie, Afrique du Sud) et s’efforcent de différencier les sociétés à État avec des sociétés sans État.

  • les sociétés avec État sont des sociétés disposant d’un appareil administratif qui contrôle et régule l’emploi de la force physique ;

  • les sociétés sans État ont une politique fondée sur des lignages dominants, des classes d’âges, des sociétés secrètes. Les groupes ne s’unifient qu’en cas de conflit (cf. Nuer : deux groupes a et b font partie du clan A. Si a possède un problème avec c du clan C, a et b se réunissent pour lutter contre c. Ceci n’empêche pas a et b de lutter entre eux pour des questions de pâturages. L’arbitrage de « l’homme a peau de léopard » est alors requis). Chez les Tallensi, le système politique s’organise en fonction du système de lignage.

La question qui devient donc cruciale est de connaître les éléments qui permettent la constitution d'un État, de son évolution en fonction de la manière dont se structure la société.

 

La politique en acte et son fonctionnement.

La perspective dynamiste

Elle traite des problèmes de compétitions, de stratégies, de manipulations et de conflits sociaux à connotations politiques (cf. Cl Rivière : Analyse dynamique en sociologie politique17). L’anthropologue étudie la manière dont la politique fonctionne localement ; il travaille sur le modèle réel, celui qui existe et non sur un modèle théorique comme le fait le politologue.

Gluckman étudie les rites de rébellion qui permettent le retour du pouvoir (Rituel et rébellion dans l’Afrique tribale18).

Leach s’intéresse aux manipulations des règles pour favoriser ceux qui en sont détenteurs (Les systèmes politiques des hautes terres de Birmanie19). Son idée est que tout est régi par des rapports de force ; les équilibres sont fictifs et précaires. Son disciple Bailey étudie cette question dans le contexte de l’Inde.

Turner (Les tambours d’affliction20) étudie les rituels politiques, ceux des jumeaux, de la naissance, de la mort, des mariages, de l’intronisation des rois... Ces rituels sont importants car ils révèlent l'existence de conflits sociaux.

La position de G. Balandier.

Balandier s’intéresse à la dynamique du dedans et du dehors. Ces deux formes de dynamiques se complètent. Il effectue l’analyse sociologique des sociétés africaines à la fin de la période coloniale dans Sociologie actuelle de l’Afrique noire21. Il saisit les ajustements et les turbulences liées à la décolonisation et élabore une théorie de la décolonisation. Il étudie le développement urbain dans Sociologie des Brazzavilles noires22 en montrant comment le pouvoir et le travail sont liés, comment ils se structurent l’un par rapport à l’autre. Les problèmes de la modernité et du développement sont abordés dans Anthropologie politique23 où il étudie le fonctionnement du politique et ses rapports avec la famille, la religion... Il démonte les mécanismes de connivence entre le pouvoir et le sacré en mettant l’accent sur le processus qui a permis le changement, alors que les politistes s’attachent exclusivement à l’État bien que de nombreuses sociétés soient sans État.

Si le politique fabrique de l’ordre, c’est pour s’opposer à la menace de désordre. Où réside le conflit ? A quel niveau et de quels pouvoirs une société dispose-t-elle pour rompre avec la tradition ? Comment s’exprime le pouvoir, c’est-à-dire comment passer de la dépendance à l’indépendance ? Balandier s’efforce de démontrer que tout pouvoir est sujet à contestation (cette dernière approche constituera l’objet du thème principal de son cours pour l’année universitaire 1967/1968).

Il étudie la représentation du pouvoir dans Le pouvoir sur scène24. Quel est le rôle du bouffon qui permet aux souverains, aux dirigeants de comprendre la limitation de leur pouvoir?  Représentent-ils le bon sens du peuple ?

Les disciples de Balandier sont nombreux : Meillassoux qui étudie le mécanisme de l’esclavage et la manière dont le pouvoir est acquis par l’intermédiaire de l’économie (Femmes, greniers et capitaux25 - Anthropologie de l’esclavage26). J. Copans s’intéresse aux confréries musulmanes sénégalaises avec les Marabouts de l'arachide27 , J.-F. Bayart aux représentations de l’État dans la vie quotidienne (L’État en Afrique et la politique du ventre28) ; A. Adler sur les sociétés royales chez les Moundang (La mort est le masque du roi29). Paul Mercier (Traditions, changements, histoire chez les Somba30) montre l’importance des guerriers dans la civilisation de l’Attacora (Bénin). etc.

Action et jeu politique.

L’anthropologie américaine est orientée vers les processus de prise de décision ; elle subit l’influence des théories systèmiques et étudie les règles du jeu, la manipulation du pouvoir et l’interaction des individus par rapport aux objectifs visés et aux ressources disponibles (Anthropologie politique31 de Schwartz et Turner - 1966).

Lewellen (1992) étudie les politiques de développement dans le Tiers monde32 et les résistances populaires au pouvoir, c’est-à-dire la manière dont le peuple s’oppose au pouvoir, notamment en Malaisie, en Micronésie et au Nicaragua.

Gellner renouvelle l’étude du concept de nation à une période où tout le monde est tenté par les théories globalisantes de la société. Il se pose la question du rôle des micro-nationalismes. Son ouvrage (Nation et nationalisme33) procède à une renouveau de cette problématique..

La société contre l’Etat.

Clastres étudie à partir des sociétés amérindiennes34 les groupes qui contrôlent le pouvoir. Dans toutes les sociétés, il y a du politique ; cet exercice du politique n’est pas automatiquement lié à l’exercice de la violence légitime et à la coercition. Il s’oppose en fait à Max Weber par son étude des sociétés dites égalitaires. Ces sociétés se refusent à produire des surplus pour éviter que ceux-ci ne soient accaparés par certains groupes et que ces groupes ne soient tentés de constituer des États ou des chefferies. Ces sociétés sans État vivent sous forme de bandes où les devoirs sont plus importants que les droits. Le chef est désigné transitoirement ; il doit acquérir la richesse pour la redistribuer aux autres. Son seul avantage est celui de partager les femmes des autres membres de la bande. Le chef est un conciliateur, un modérateur.

La stratégie de la société sans État est d’éviter que ne se développe une sphère de pouvoir trop importante de manière à ce que la compétence politique ne se transforme pas en compétition politique.

Une anthropologie de l’État moderne.

Marc Abelès analyse la politique locale dans Anthropologie de l’État35 ; il étudie les différentes formes de la liturgie étatique moderne ; il s’efforce, à travers cette ouverture sur le monde contemporain, de percevoir les mutations sociales et les crises de légitimité.

Il explore la modernité sans se figer dans le traditionnel ; les systèmes de transmissions de pouvoir, le quotidien de l’action politique (formel et informel) constituent ses champs d’étude privilégiés. L’ethnologue ressent de plus en plus d'intérêt pour le local.

Il recherche aussi à saisir le débat public et les manières dont s’affrontent les professionnels de la politique et des partis lors des campagnes électorales, ; comment est vécue l’administration au sein des collectivités locales et l’action des médias sur la vie politique. Il se situe à la limite de l’anthropologie et de la sociologie politique.

Kertzer étudie les rituels et la symbolique politique36 à travers les rites des Brigades rouges.

 

Progressivement, l'anthropologie politique s'est rapprochée des études menées par les politologues. La recherche actuelle se situe souvent aux confluents de plusieurs disciplines. Les transformations de la société actuelle (construction volontariste de grands ensembles, globalisation et mondialisation) ouvrent des champs nouveaux quant à la dialectique du politique.

 

 

1.- Evans-Pritchard et Meyer-Fortes : Les systèmes politiques africains – Paris – 1964 – P.U.F.

2.- Morgan Lewis : La société archaïque – Paris – 1971 – Ed. Anthropos

3.- Maine Sir Henry : Ancient law - http://www.gutenberg.org/ebooks/22910

4.- Pour bien comprendre la pensée de Hobbes, lire le chapitre le concernant dans Manent Pierre : Une histoire intellectuelle du libéralisme – Paris – 1997 – Hachette Pluriel.

5.- Clastres Pierre : La société contre l'Etat – Paris – 1974 – Édition de Minuit.

11.- Bachofen J. J. : Le droit maternel (das Mutterrecht) – Lausanne – 1996 – L’Age d'homme (traduction française)

12.- Personne spécialisée dans les sciences politiques

14. - Lowie Robert : The origin of the State – New-York – 1927 – Barcourt, Brace and Compagny.

15.- Malinowski Bronislaw : Les argonautes du Pacifique occidental – Paris – 1989 – Gallimard Tel

16.- Evans-Pritchard et Meyer-Fortes : Les systèmes politiques africains – Paris – 1964 – P.U.F.

17.- Rivière Claude : L'analyse dynamique en sociologie politique – Paris – 1978 - PUF

18.- Gluckman Max : Order and Rebellion in Tribal Africa. Collected Essays with an Autobiographical Introduction (1963), Londres, Routledge, 2004

19.- Leach Edmund : Les Systèmes politiques des hautes terres de Birmanie : analyse des structures sociales kachin (1954), trad. par Guérin A., Paris, Maspero, 1972

20Turner Victor W. : Les tambours d'affliction – Analyse des rituels chez les Ndembu de Zambie – Paris – 1972 - Gallimard

21Balandier Georges : Sociologie actuelle de l'Afrique noire - Dynamique des changements sociaux en Afrique centrale – Paris – 1955 - PUF.

22.- Balandier Georges : Sociologie des Brazzavilles noires – Paris – 1955 - A.Colin.

23.- Balandier Georges : Anthropologie politique – Paris - 1967 - PUF

24.- Balandier Georges : Le pouvoir sur scène – Paris – 1980 – Fayard (édition Aagmentée en 2006)

25.- Meillassoux Claude : Femmes, greniers et capitaux – Paris – 1975 - Maspero

26.- Meillassoux Claude : Anthropologie de l'esclavage, le ventre de fer et d'argent – Paris – 1986 - PUF

27.- Copans Jean : Les Marabouts de l'arachide : la confrérie mouride et les paysans du Sénégal, - Paris – 1989 - rééd. l'Harmattan

28.- Bayart J.-. L’État en Afrique. La politique du ventre – Paris – 2006 - Fayard

29.- Adler Alfred : La mort est le masque du roi ; la royauté sacrée des Moundang du Tchad Paris – 1982 - Payot

30.- Mercier Paul : Traditions, changements, histoire, les Somba du Dahomey septentrional – Paris – 1968 – Ed. Anthropos

31.- Schwartz, Turner et Tuden : Political anthropology – Chicago – 1966 - Aldine

32.- Lewellen Ted C. : Dependency and Development: An Introduction to the Third World. Westport, Connecticut – 1995 - Bergin & Garvey

33.- Gellner Ernest : Nations et nationalisme – Paris – 1989 – Payot (en traduction française)

34.- Clastres Pierre : Chronique des indiens Guayaki – Paris – 1972 – Plon

Clastres Pierre : Archéologie de la violence ; la guerre dans les sociétés primitives – Paris – 1977 - L'Aube

35.- Abelès Marc : Anthropologie de l’État – Paris – 1990 – Armand Colin.

36.- Kertzer David I. : Ritual, politics and power – New Haven – 1988 – Yale university Press.

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